Antone était donc un port de mer en Angleterre.]

[Note 328: L. I, c. 55.]

C'est donc entre le temps du Dante et celui de Jean _Villani_,

c'est-à-dire dans la première moitié du quatorzième siècle, que le poëme

intitulé _Buovo d'Antona_ fut écrit[329].

[Note 329: On pourrait croire qu'il le fut d'après notre ancien

roman en prose du _chevalier Beuves de Anthone et de la belle Josienne_,

imprimé à Paris, in-4º., sans date, en caractères gothiques. Mais

celui-ci n'est-il pas plutôt une traduction libre du poëme italien? Le

français n'en paraît pas antérieur au quinzième siècle. Il existe aussi

parmi les manuscrits légués à la bibliothèque Vaticane par la reine

Christine de Suède, un roman de _Buovo d'Antona_ en vers provençaux, à

la fin duquel il est écrit, comme le _Crescimbeni_ l'observe, que ce

roman fut composé l'an 1380.]

L'auteur en est inconnu. On voit seulement à plusieurs locutions du

dialecte florentin de ce temps-là[330], qu'il était de Florence, ou au

moins de Toscane. Il adresse l'invocation de son poëme à Jésus-Christ,

et le prie de venir l'aider à raconter cette belle histoire[331]. A la

fin de tous ses chants, sans exception, le poëte s'interrompt en priant

Dieu d'être favorable à ses auditeurs ou à lui-même, ou en disant qu'il

est las de conter, que sa voix s'affaiblit, qu'il a besoin de

boire[332], qu'il dira la suite une autre fois, etc. Le premier vers de

chacun des douze chants qui suivent, est toujours: _Je vous ai laissés

au moment où telle chose se passait_[333]; et le récit continue sans

autre artifice. Les neuf derniers chants commencent tous par une

nouvelle prière, ou à Jésus-Christ, ou au Père éternel[334], ou à la

Vierge Marie, et toujours pour qu'ils accordent au poëte la grâce de

poursuivre et d'achever son histoire; et chaque fois, dans la strophe

suivante, il revient à sa formule: Je vous ai laissés, dans l'autre

chant, au moment où telle chose venait de se passer.

[Note 330: _Atante_ et _aitante_ pour _gagliardo_, _palmiere_ pour

_peregrino_, _robesta_ ou _rubesta_ pour _infierisce_, et certaines

terminaisons en _oe_ ou _one_, qui y reviennent souvent.]

[Note 331:

_O Giesù Christo che per il peccato

Il qual fece Eva prima nostra madre,

In sulla croce fusti conficato;_ etc. (st. 1.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Pregandoti, signor giocondo e adorno

Che doni a lo mio ingegno tal bontade

Ch'io possi quella storia raccontare

E insieme gli ascoltanti contentare._ (st. 2.)]

[Note 332:

_Hormai, signori, quivi harò lasciato;

Andate a bere, ch'io son assetato._]

[Note 333:

_Signori, vi lasciai ne l'altro canto

Si come a Buovo disse Drusiana,_ etc. (c. III.)

_Io vi la lasciai ne l'altro mio cantare

Si come Buovo al soldan fu tornato,_ etc. (c. V.)]

[Note 334: L'auteur paraît quelquefois confondre le père et le fils,

comme dans ce début du chant XIV:

_Eterno padre, ch'il mondo creasti

E pe'l peccato tu moristi in croce._]

Dans sa dernière octave, il prie le souverain Jupiter, _il sommo Giove_,

d'accorder à lui et à ses lecteurs une longue vie, et Jésus-Christ de

leur donner à tous la grâce de mériter d'être admis dans son royaume.

Tout cela est de très-bonne foi. On ne doit point se scandaliser de voir

ici Jupiter et Jésus-Christ figurer ensemble. _Sommo Giove_ est un nom

poétique que tous les anciens poëtes italiens donnent à Dieu, comme ils

donnent celui de Pluton ou de _Dite_ au diable, sans songer ni à Pluton

ni à Jupiter.

Ce poëme est à peu près le seul dont l'action remonte au-delà du règne

du Charlemagne. Cet empereur et ses douze pairs font le sujet de presque

tous les autres; et ce n'est plus le roman des _Reali di Francia_, mais

la prétendue chronique du paladin et archevêque Turpin qui en est la

source commune. Cette chronique ne commence, comme je l'ai dit

précédemment, qu'à la dernière expédition de Charlemagne en Espagne, et

finit par la fatale défaite de Roncevaux, effet des trahisons de Ganelon

de Mayence, dans laquelle périt, avec Roland et Olivier, l'arrière-garde

presque entière de l'armée française. Le poëme le plus immédiatement

tiré de cette chronique, est intitulé: _La Spagna_, l'Espagne[335]; il

comprend, en quarante chants, cette dernière expédition de Charlemagne,

jusqu'à la bataille de Roncevaux, et dans le dernier chant, la vengeance

que tire l'empereur de la trahison qui avait fait périr la fleur de son

armée.

[Note 335: Son titre entier est dans les plus anciennes éditions

_Questa si è la Spagna historiata. Incumincia il libro volgare dicto la

Spagna in 40 cantare diviso, dove se tracta le battaglie che fece Carlo

magno in la provincia de Spagna_, Milano, 1519, in-4º.; Venezia, 1568,

in-8º.; et dans les éditions postérieures: _Libro chiamato la Spagna,

qual tratta li gran fatti e le mirabil battaglie che fece il magnanimo

rè Carlo magno nelle parti della Spagna_, Venezia, 1610, in-8º., etc.]

La cause de l'expédition n'est pas la même dans le poëme que dans la

chronique. Dans celle-ci, l'apôtre saint Jacques apparaît à Charlemagne

pendant une belle nuit, et lui propose d'aller combattre les Sarrazins

qui ont détruit le tombeau qu'il avait en Galice; de rétablir ce tombeau

où il faisait autrefois de si beaux miracles, et de faire même bâtir

sur le tombeau une église. Charles se met en campagne sur ce seul motif.

Dans le poëme, après avoir triomphé de tous ses ennemis, avoir vaincu

les mécréants, et s'être rendu maître de toute la chrétienté, il lui

prend un jour envie de conquérir l'Espagne[336], occupée alors par les

Sarrazins. Il assemble ses barons, leur rappelle qu'en mariant son neveu

Roland avec Alde-la-Belle, il lui avait promis la couronne d'Espagne, et

leur déclare qu'il est temps d'accomplir sa promesse; ils sont tous de

cet avis, et font serment de le suivre en Espagne et de l'aider à en

mettre la couronne sur la tête de Roland.

[Note 336: Canto I.]

La conduite et les principaux événements de la guerre sont à peu près

les mêmes dans le poëme et dans la chronique. Le poëte a seulement coupé

son action par deux épisodes qui peuvent donner une idée de son génie et

du goût de son temps. Dans une altercation très-vive entre Roland et

l'empereur, ce dernier s'oublie jusqu'à jeter à son neveu son gantelet

de fer au travers du visage. Cet affront met le paladin en fureur: il

veut tuer Charlemagne; on a peine à le retenir. Obligé de céder à ses

amis, il prend le parti de quitter l'armée; on a beau dire tout ce qu'on

peut pour l'en empêcher; on lui répète en vain que Charlemagne est

maître absolu, que le plus brave et le plus puissant, s'il le bat, ne

doit même rien dire[337], tout cela ne le persuade pas; il part, et va,

tout en colère, conquérir la Syrie, la Palestine, et ce qui est ici

nommé la terre de Lamech; il tue ou convertit et baptise les rois, les

armées, les peuples entiers, et revient, après avoir ainsi passé son

humeur, se réconcilier avec son oncle.

[Note 337:

_Che'l migliore che sia e più possente

S'egli il batesse, non deve dir niente._

(_La Spagna_, cant. XIV.)]

Voilà le premier épisode, voici le second: Roland, de retour en Espagne,

inspire à l'empereur des craintes sur l'état où il a laissé son royaume,

et sur le vicaire ou vice-roi à qui il en a confié le gouvernement[338].

C'était Macaire, neveu de Ganelon, duc de Mayence et de Ponthieu. Le

crédit de cette famille s'était beaucoup accru depuis que Ganelon, en

épousant Berthe, était devenu beau-frère de l'empereur; et son ambition

augmentait avec son crédit. Un soudan que Roland avait converti en Asie,

lui avait fait présent d'un livre de grimoire; il l'ouvre, fait un

cercle, jette les cartes[339], lit la formule d'évocation, et aussitôt

une foule de démons paraît et demande ses ordres. Il les congédie tous,

à l'exception d'un seul, de qui il apprend que Macaire, ayant persuadé à

la reine et à toute la France que Charlemagne a péri en Espagne avec son

armée, doit le lendemain matin même épouser la reine, et se faire

couronner empereur. Il n'y a pas de temps à perdre; le diable se change

en un grand cheval noir, et emporte, pendant la nuit, Charlemagne en

l'air jusqu'à Paris. Après un trajet si heureux et si rapide, Charles

pensa échouer au port[340]. Arrivé sur la cour de son palais, et encore

porté sur sa monture, il sentit une joie si vive, qu'il fit le signe de

la croix pour remercier le ciel. A ce signe, le diable se sauve, et le

laisse tomber sur les degrés de l'escalier; mais par la permission

divine, l'empereur ne se fit point de mal[341].

[Note 338: Cant. XX.]

[Note 339:

_Fece un cerchio e poscia gittò le carte._ (_Ibid._)]

[Note 340: Cant. XXI.]

[Note 341:

_Ma come volse il padre celestiale

Lo imperatore non si fece mate._ (c. XXII.)]

Charles, déguisé en pélerin, va dans les cuisines du palais, demande à

manger, se fait une querelle avec les cuisiniers, les rosse avec son

bourdon et son bâton, est mis dehors, et trouve enfin un jeune officier

à qui il dit qu'il vient de St.-Jacques en Galice, et qu'il apporte des

nouvelles de l'empereur et de son armée. Cet officier le conduit auprès

de la reine, avec laquelle il a un long entretien. Cette imitation de

l'_Odyssée_, quelque défigurée qu'elle soit, ne serait pas sans

intérêt, si elle était mieux amenée. L'auteur n'a pas oublié le trait

touchant du chien d'Ulysse, mais il l'arrange à sa manière. La reine

avait une petite chienne que l'empereur aimait beaucoup; pendant seize

années, on la lui avait conduite tous les matins: il la caressait, et

jamais elle ne souffrait d'autres caresses que les siennes et celles de

la reine. Dès que cette petite chienne voit le pélerin assis auprès de

sa maîtresse, elle court à lui, lèche ses pieds, son visage, et le

parcourt ainsi de la tête aux pieds, avec tous les signes de la joie. La

reine surprise demande à l'inconnu s'il a autrefois fréquenté ce palais,

s'il a été domestique ou écuyer de Charlemagne; si, enfin, il a vu

quelque part ce petit animal, qui ne faisait jamais un tel accueil qu'au

roi son époux. Charles lui répond avec une simplicité homérique: «Je ne

suis point, et n'ai jamais été ce que vous dites. Faut-il qu'une bête me

reconnaisse, et que vous, qui êtes ma femme, vous ne me reconnaissiez

pas? Je suis Charles, fils de Pepin, empereur de Rome et roi de

France[342].» La dame le regarde de tous ses yeux: il est si défiguré

qu'elle ne le reconnaît pas encore. Prudente comme Pénélope, elle lui

demande quelques signes, et entre autres l'anneau qu'elle lui avait

donné, et la marque d'une croix que l'empereur avait sur l'épaule

droite. Charles lui présente l'anneau, dépouille son épaule, et montre

la petite croix. Alors tous les doutes sont dissipés, et les deux époux

se livrent au plaisir de se revoir.

[Note 342:

_E pure mi conosce una fiera,

E non tu che sei mià vera mogliera.

Io son Carlo figlinol del re Pipino,

Imperator di Roma rè di francia._ (_Ibid._)]

Cependant l'heure de la cérémonie du mariage approchait; elle arrive, et

c'est au milieu même de cette cérémonie que Charlemagne, aidé d'un petit

nombre d'amis qu'il a retrouvés, tue l'usurpateur, et reprend

publiquement sa femme et sa couronne[343]. On fait un grand massacre des

Mayençais. Charles retourne ensuite à son armée, presse les Sarrazins,

assiége et prend successivement Pampelune et Sarragosse; et, selon son

usage, n'accorde la vie qu'à ceux qui se font chrétiens[344].

[Note 343: Cant. XXIII.]

[Note 344: Cant. XXV et XXVI.]

Il restait encore deux rois sarrazins à soumettre. Marsile était le plus

puissant; il pouvait prolonger la guerre; Charles se détermine à lui

envoyer un ambassadeur pour lui offrir des conditions de paix. Tous les

chefs de son armée s'offrent l'un après l'autre pour cette mission

périlleuse; il les refuse tous. Le traître Ganelon a l'adresse de ne se

point offrir, mais de désigner le jeune fils de Solomon, roi de

Bretagne, dans l'intention de le faire périr. Jones, c'est le nom de ce

jeune chevalier, est envoyé; arrivé auprès de Marsile, il ne prononce

que des menaces, aigrit les esprits au lieu de les adoucir, ne conclut

rien, tombe à son retour dans une embuscade que les Sarrazins lui ont

dressée, est blessé à mort, et vient expirer aux pieds de son empereur.

La guerre continue; Charlemagne et ses barons avancent en Espagne,

prennent des villes, gagnent des batailles; Marsile envoie une ambassade

solennelle, avec de riches présents pour demander la paix. Charles veut

qu'un de ses barons lui porte sa réponse. Les Paladins, ayant à leur

tour dessein de perdre Ganelon, conseillent à l'empereur de le choisir.

Le Mayençais lit dans leurs intentions, accepte après quelque

résistance, mais jure que, s'il en revient, ils paieront cher le tour

qu'ils lui jouent. C'est dans ces dispositions qu'il part, qu'il arrive,

qu'il traite avec Marsile, et qu'il concerte avec lui les moyens

d'arrêter et de détruire dans les gorges des Pyrénées l'arrière-garde de

l'armés française lorsqu'elle repassera les monts[345]. De retour auprès

de l'empereur avec le traité de paix accepté par Marsile, et consulté

sur les dispositions à faire pour la retraite de l'armée, il règle ses

conseils sur le plan qu'il avait fait avec Marsile, et l'aveugle

empereur a la faiblesse de les suivre. La défaite de Roncevaux en est la

suite.

[Note 345: Cant. XXIX et XXX.]

Ici, le mauvais poëte s'est presque entièrement attaché au faux

chroniqueur, et il a bien fait. Il y a, même dans les récits grossiers

attribués à Turpin, un fond d'intérêt que rien ne peut détruire. Les

efforts prodigieux de Roland, d'Olivier et des autres Paladins surpris

dans les défilés de Roncevaux, pour repousser, à la tête de vingt mille

hommes seulement, l'attaque successive de trois corps d'armée de cent

mille hommes chacun, le courage calme et imperturbable de ces intrépides

chevaliers, leur mort glorieuse, celle surtout de Roland qui ne consent

qu'à la dernière extrémité à sonner de son terrible cor en signe de

détresse, qui expire entouré d'un monceau d'ennemis qu'il a tués, et

après avoir brisé entre des rochers son épée Durandal, pour qu'elle ne

tombe point entre les mains des infidèles; ses adieux même à cette

formidable épée, compagne et instrument de tant d'exploits, toutes ces

circonstances, et plusieurs autres de cette grande et célèbre scène, de

quelque manière qu'elles soient racontées, sont toujours sûres de leur

effet.

Il y a dans ce poëme une autre scène qui, malgré le mauvais style de

l'auteur, ne laisse pas de faire impression. Elle est encore prise de

la Chronique attribuée à Turpin[346]. C'est le combat entre Roland et

Ferragus sur le pont d'une forteresse que ce Sarrazin défendait. Ce

combat dure deux jours entiers. Le dernier jour, pour en finir, les deux

redoutables champions se font la confidence mutuelle que leur corps est

_fée_, c'est-à-dire enchanté et invulnérable, à l'exception d'un seul

endroit. Ils se révèlent l'un à l'autre cet endroit faible[347], et

recommencent à se battre avec une nouvelle fureur. Ferragus succombe

enfin, et je trouve ici la preuve que si ce poëme est suranné, ennuyeux,

et presque illisible, un grand poëte a eu pourtant le courage de le lire

et a daigné s'en souvenir. Quand Ferragus se sent blessé à mort, il prie

Roland de lui donner le baptême[348]; Roland descend du pont au bord de

la rivière, ôte son casque, le remplit d'eau, et vient baptiser le brave

païen dont l'ame est reçue et emportée par les anges[349]. N'est-ce pas

ici la source où le Tasse a puisé l'idée de Clorinde tuée en combat

singulier par Tancrède, qui va, comme Roland, chercher de l'eau dans son

casque pour lui rendre ce pieux devoir[350]?

[Note 346: _Chron._, chap. 16; _la Spagna_, chap. IV et V.]

[Note 347: Ce double aveu n'est que dans _la Spagna_; dans la

Chronique, _loc. cit._, Ferragus avoue seul son endroit faible.

_Vulnerari, inquit, non possum nisi per umbilicum._]

[Note 348: Cant. V.]

[Note 349: Cant. VI.]

[Note 350: _Gierusalem. liber._ I. cant. XII.]

Ce trait d'imitation ne semblerait pas seul prouver que l'auteur de la

_Jérusalem délivrée_ n'avait pas dédaigné de jeter les yeux sur ce poëme

insipide de _l'Espagne_. En voici un qui paraîtrait l'indiquer encore.

Pour réduire Pampelune, les chrétiens fabriquent une grande machine, une

citadelle en bois, plus élevée que les murs de la place, et d'où un

grand nombre de soldats font pleuvoir une grêle de pierres et de traits

sur les Sarrazins qui défendent les remparts[351]. Un de ceux-ci, pour

en détruire l'effet, imagine un moyen de lancer sur cette machine de

grands vases ou des tonneaux de poix enflammée. Dès le second qui est

lancé, le feu prend à la machine; elle est réduite en cendres, et les

chrétiens qui y étaient placés sont presque tous écrasés sous ses

débris[352]. Godefroy employe contre Jérusalem des machines presque

semblables, que l'enchanteur Ismin incendie à peu près de même. Mais ces

sortes de machines furent employées dans les siéges long-temps après le

siècle de Charlemagne. Elles furent en usage dans les croisades, et

notamment au siége de Jérusalem; on les retrouve aussi au douzième

siècle dans les guerres de Frédéric Barberousse en Italie; on s'en

servit même jusqu'au quatorzième siècle, et il y a probablement ici dans

le poëme du Tasse, auprès duquel on est honteux de nommer _la Spagna_,

ressemblance de moyens sans imitation.

[Note 351: On va dans la forêt abattre le bois nécessaire pour la

construction de cette machine; les troupes allemandes sont chargées de

l'apporter au camp, etc. (Cant. X.)]

[Note 352: Cant. II.]

Ce n'est pas non plus sans surprise qu'on reconnaît dans ce détestable

poëme des imitations évidentes d'Homère. Celle que nous avons déjà

observée n'est pas la seule. Dans les conseils que Charlemagne assemble

souvent, dans les combats, dans les ambassades, l'auteur ne peut pas

n'avoir point emprunté de l'_Iliade_ et de l'_Odyssée_ l'idée des

discours longs et fréquents que se tiennent ses héros, quelques formes

dont ils se servent en commençant presque tous ces discours, le soin de

faire répéter, par celui qui porte un message, les propres mots de celui

qui l'envoie, des locutions telles que celle-ci: _Il dit alors dans son

coeur_, ou _alors s'adressant à son coeur, il dit_: etc.[353]. Mais tout

cela est en pure perte. La platitude continue du style fait tomber à

chaque instant le livre des mains, et il faut un autre mobile que la

simple curiosité pour le reprendre. Le poëte parle cependant beaucoup de

la douceur de ses vers et des couleurs dont il sait revêtir cette belle

histoire. Comme l'auteur de _Beuves d'Antone_, il finit chacun de ses

chants par un adieu à ses auditeurs[354], ou par une prière contenue le

plus souvent dans un seul vers qui est le dernier[355], et il les

commence tous en rappelant où il en est resté de son récit, ou

quelquefois en faisant une nouvelle invocation au grand Jupiter, à Dieu

le père, à Dieu le fils, au Roi des rois, au Soleil des soleils[356]

pour qu'ils soutiennent sa voix, et son génie dans une si noble

entreprise.

[Note 353: _La Spagna_, passim.]

[Note 354:

_Signori, io vo finir questo cantare

Ed ire a bere e rinfrescarmi alquanto;

E se voi siele stanchi d'ascoltare,

Voi ben potete riposar in tanto._ (c. VI.)]

[Note 355:

_Or lasciamo Astolfo armato al ballo

E nell' altro cantar, senza più resta,

Vi conterò come lui fu abbattuto.

«Cristo vi sia sempre in vostro ajuto._» (c. II.)

_Nel canto seguente dirò la danza

E la pugna che fecero con pagani.

«Tutti vi facci Iddio allegri e sani,_ etc. (c. VII.)]

[Note 356:

_Signori, io dissi nell' altro cantare

Si come y due baron,_ etc. (c. V.)

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Signori, vi lasciai nel quinto detto

Come conquiso fu il baron perfetto._ (c. VI.)

_Donami, o gran Giove, o nobile sire,

Ingegno di seguir l'istoria bella,_ etc. (c. IV.)]

Ces Homères du quatorzième siècle allaient, comme nos Troubadours et nos

Trouvères du douzième, récitant ou chantant leurs vers dans les châteaux

et dans les villes; et c'est pour cela qu'au commencement et à la fin de

presque tous les chants de leurs poëmes, ils se mettent en scène avec

leur auditoire, annoncent ce qu'ils vont dire ou rappellent ce qu'ils

ont dit. La forme des stances par octaves est extrêmement propre à cet

objet, et c'est sans doute pour cela que cette division commode et

harmonieuse est restée en possession de l'épopée italienne, malgré ce

qu'il en coûte quelquefois à la vraisemblance, et la gêne qui en résulte

pour le poëte. On raconte de l'ancien Homère que la fortune l'avait

réduit à recevoir de ceux qui s'arrêtaient pour l'écouter le prix de ses

compositions sublimes; c'est encore une ressemblance que l'auteur du

poëme de _l'Espagne_ voulut avoir avec lui; et afin qu'on ne l'ignorât

pas, il a consigné cette circonstance à la fin de son cinquième chant:

«Qu'il vous plaise maintenant, dit-il, mettre un peu la main à votre

bourse, et me faire quelque présent.»

_Ch' ora vi piaccia alquanto por la mano

A vostre borse, e farmi dono alquanto,

Che quì ho già finito il quinto canto._

Ces vers constatent mieux que ne le pourraient faire de longues

dissertations cette mendicité poétique. En ne rougissant point d'en

faire mention dans son poëme, l'auteur semble prouver qu'elle était

passée en usage. Il n'a même pas voulu qu'on ignorât son nom, et il le

décline tout au long dans sa dernière stance. Il se nommait _Sostegno

de' Zanobi_ ou _Zinabi_, de Florence[357], mais on n'en est pas plus

avancé, car l'on ne trouve nulle part rien qui nous puisse apprendre ce

que c'était que ce rimeur florentin. Sa manière est absolument la même

que celle de l'auteur de _Beuves d'Antone_: tout annonce qu'ils étaient

contemporains, et le _Quadrio_ le confirme en disant qu'il a vu entre

les mains du célèbre chanoine _Baruffaldi_ un manuscrit de _la Spagna_,

sur parchemin, orné de belles miniatures, dont l'écriture était

certainement du quatorzième siècle[358].

[Note 357:

_A voi signor' ho rimato tutto questa,

Sostegno di Zinabi da Fiorenza._

(C. XL., stanz. ult.)]

[Note 358: _Stor. e ragion. d'ogni poësia_, t. VI, p. 548.]

Finissons ce qui regarde ce vieux poëme par une observation qui n'est

peut-être pas à dédaigner. Le poëte cite souvent _le livre_ d'où il tire

cette histoire qu'il a entrepris de raconter. _Si mon auteur ne me

trompe pas_, dit-il, ou bien, _le livre me le dit ainsi_, ou bien

encore: _c'est ce que le livre ne me dit pas_, ou autre chose semblable.

On voit presque à chaque instant que c'est la chronique attribuée à

Turpin qu'il a sous les yeux, et il ne fait souvent que la mettre en

vers, cependant il ne nomme jamais Turpin comme l'auteur de ce livre;

bien plus, il met ce Turpin, qui était en même temps paladin et

archevêque, au nombre des héros chrétiens qui périrent les armes à la

main à Roncevaux avec Roland. N'en pourrait-on pas conclure que, dans le

quatorzième siècle, où cette Chronique était fort connue, on ne

l'attribuait point encore à l'archevêque Turpin?

Quand on veut parler en Italie des premiers et informes essais de la

poésie épique, qu'il est impossible de lire aujourd'hui, on joint

ordinairement _la Reine Ancroja_[359] à _Beuves d'Antone_ et à

l'_Espagne_. Donnons encore une idée de ce poëme; mais son excessive

longueur et la lassitude que font éprouver les deux premiers nous

forceront de parler plus succinctement du troisième.

[Note 359: _La Regina Ancroya, nella quale si vede bellissime

istorie d'arme di amore, diverse giostre e torniamenti, e grandissimi

fatti d'arme con i paladini di Francia_, Venezia, 1575, in-8º. C'est

l'édition dont je me suis servi; il y en a plusieurs

antérieures.--_Anchroja regina_, Venezia, 1499, in fol. _Libro de la

Regina Anchroja, che narra li mirandi facti d'arme de li paladini di

Franza, e maximamente contra Baldo di fiore im-peradore di tutta pagania

al Castello di oro_, Venezia, 1516, in-4º., etc.]

Guidon-le-Sauvage, fils naturel de Renaud, en est un des principaux

personnages, et c'est par lui que commence le poëme. Renaud de

Montauban son père, revenant de la Terre-Sainte, s'était arrêté dans

une place qui appartenait aux Sarrazins. Constance, femme du roi de ce

pays, s'était prise d'amour pour lui. Quoiqu'il arrivât des saints

lieux, et qu'il y eût saintement guerroyé pour la foi, il n'en était pas

plus sage. Il s'entendit avec Constance, aux dépens du roi qui lui

donnait l'hospitalité, et de leur commerce provint un fils. Le roi

mourut avant que ce fils vînt au monde; sa mère le fit d'abord passer

pour légitime; mais dès qu'il fut en âge de porter les armes, elle

l'instruisit de sa naissance, et l'envoya en France chercher son

père[360], en lui donnant, pour s'en faire reconnaître, un anneau que

Renaud lui avait laissé en partant.

[Note 360: Cela n'est pas tout-à-fait ainsi. C'est le jeune homme

qui veut absolument faire ce voyage; sa mère ne fait qu'y consentir, et

n'y consent même qu'après que ce bon fils l'a menacée de lui enfoncer un

couteau dans la gorge. J'ai supprimé ces circonstances, pour aller plus

rapidement au fait. (Voyez. _Regina Ancroja_, c. I.)]

Le jeune guerrier, sous le simple nom de l'_Étranger_[361], arrive au

camp de Charlemagne, et défie tous ses chevaliers. Il les renverse l'un

après l'autre, et, suivant les lois de la chevalerie, il les retient

prisonniers. Renaud reste le dernier: l'Étranger ose aussi le combattre;

la victoire est long-temps incertaine; enfin elle se déclare pour

Renaud. Son fils se fait alors reconnaître[362]. Renaud va le présenter

au roi, qui lui fait un accueil digne de la valeur qu'il a montrée. On

revient à Paris, et Charles fait baptiser le jeune étranger sous le nom

de Guidon-le-Sauvage.

[Note 361: _Lo Strano._]

[Note 362: Cant. IV.]

L'Empereur était alors en guerre, comme il l'est dans tous ces poëmes,

et la France attaquée par une armée de Sarrazins: la reine _Ancroja_,

soeur du roi Mambrin, que Renaud avait tué de sa main, commande cette

armée. Les exploits de Roland, de Renaud, de ses frères, ceux de cette

reine guerrière et des autres chefs sarrazins, la rivalité entre les

maisons de Mayence et de Clairmont, et les trahisons de cette perfide

maison de Mayence, forment les principaux incidents de ce poëme; des

tours de magie, des géants, des dragons, des centaures en font les

ornements. L'_Ancroja_ est invincible; elle remporte de grandes

victoires, et met la France et Charlemagne aux abois, jusqu'à ce que

Roland, que divers incidents avaient toujours éloigné, et qui n'avait

encore pu parvenir à se mesurer avec elle, y réussit enfin, et lui livre

un long et terrible combat[363].

[Note 363: Cant. XXX.]

Deux fois il est près de la vaincre, et lui propose de se faire

chrétienne et de renoncer à Mahomet. La reine lui fait des objections

et des questions. La première fois, elle ne comprend pas comment une

femme a pu devenir mère et rester vierge. Jamais, sous la loi de

Mahomet, on n'a rien entendu de pareil[364]. Roland le lui explique par

deux comparaisons: la première, du verre, au travers duquel les rayons

du soleil passent sans le rompre, et la seconde, des fleurs, dont les

abeilles tirent du miel sans que la substance et le fruit en soient

altérés[365]. L'_Ancroja_ ne trouve pas cela bien clair, et elle

recommence à se battre. La seconde fois, c'est la Trinité qui l'arrête.

Elle ne comprend pas du tout comment trois peuvent ne faire qu'un;

Roland explique sur nouveaux frais; il fait quatre comparaisons: dans

l'oeil, le blanc, le noir et la prunelle; dans une bougie, la cire, la

mèche et la lumière ne font qu'un; pendant l'hiver, l'eau, la neige et

la glace sont une seule et même chose, et quand le soleil les fond, le

tout retourne en eau. «Vois, lui dit-il enfin, ce bouclier que je tiens

à mon bras, et que tes coups ont mis en si mauvais état; une partie est

en pièces sur la terre, et le reste percé à jour en trois endroits;

quand je l'oppose au soleil, trois rayons le traversent, et quand je

l'abaisse, ces trois rayons se réunissent en un seul corps de

lumière[366].» Pour cette fois, l'_Ancroja_ se met en colère, et lui

déclare qu'il la hachera par morceaux avant de lui faire croire un mot

de tout cela. Le combat recommence encore. Enfin Roland la tue, tranche

ainsi les difficultés, et termine la guerre.

[Note 364:

_Fra la nostra lege mai non s'ode dire

Che mai nessuna senza homo a lato

Potesse per nessun caso partorire

Se prima de luxuria non se sia peccato._]

[Note 365:

_Si come el vetro non se rompe o spezza

El fiore non perde l'alimento e frutto,

Così ful corpo suo de tanta altezza,

Che per virtù de Dio fu netto tutto._]

[Note 366: Ce singulier Catéchisme est imité du chap. 16 de la

Chronique de Turpin, dans lequel Roland, prêt à tuer Ferragus, le

catéchise de même, et se sert aussi de comparaisons pour lui faire

comprendre le mystère de la Trinité. Dans une lyre, lui dit-il, il y a

trois choses quand on en joue, l'art, les cordes et la main, et pourtant

il n'y a qu'une lyre; trois choses dans une amande, l'écorce, la coque

et le fruit, et c'est une seule amande; trois choses dans le soleil, la

lumière, l'éclat et la chaleur, et ce n'est qu'un soleil; trois choses

dans une roue, le moyen, les rais et les jantes, et tout cela ne fait

qu'une roue; enfin, n'as-tu pas en toi-même un corps, des membres et une

ame? et cependant tu n'es qu'un seul homme.--La différence entre

l'Ancroja et Ferragus est que celui-ci dit qu'à présent il entend

très-bien la Trinité; mais il lui reste à comprendre la manière dont le

père a engendré le fils, et surtout dont ce fils est sorti d'une vierge

restée vierge. Roland le lui explique, non plus par des comparaisons,

mais par la toute-puissance de Dieu, par la création d'Adam, par la

naissance spontanée du charençon dans les fèves, du ver dans le bois ou

dans d'autres substances, des abeilles, de plusieurs poissons, oiseaux

et serpens. (La physique de ce temps-là n'en savait pas davantage.)

L'auteur imite ici Turpin sans le dire; ailleurs il prétend l'imiter en

parlant de choses dont il n'est nullement question dans Turpin. Dès le

commencement de son action, où il ne s'agit encore que de

Guidon-le-Sauvage, de Renaud, de sa famille et de Montauban, dont on

sait que Turpin ne parle pas, il dit:

_Tornati in Monte Alban con molta festa,

Come raconta Turpin mio autore._ (C. II, st. 33.)

Il courait donc, sous le nom de Turpin, des Chroniques avec d'autres

aventures ou d'autres faits que ceux que nous y connaissons, ou ce n'est

qu'une plaisanterie de l'auteur; elle ôterait aux poëtes qui, dans la

suite, en ont fait de pareilles, le mérite de l'invention.]

Voilà quel est, en peu de mots, le sujet du poëme, autant que je l'ai pu

saisir en le parcourant rapidement; car, je l'avoue, malgré tout mon

zèle et une sorte de courage assez exercé dans ce genre, il m'a été

impossible de lire trente-quatre énormes chants, écrits du style le plus

plat, et qui contiennent à vue d'oeil environ cinquante mille vers.

Chacun de ces chants commence par une prière; le plus grand nombre est

adressé à la vierge Marie; d'autres au Dieu suprême, au Père éternel, au

Fils, à la Trinité, à la Sagesse éternelle; l'exorde d'un chant est le

_Gloria in excelsis_; celui d'un autre, _Tu solus sanctus Dominus_,

etc., le tout pour que Dieu et la Vierge viennent aider le poëte à

raconter les combats et les prouesses de ses chevaliers, ou d'autres

choses plus mondaines encore, quelquefois même assez peu décentes au

fond, et plus que naïvement contées.

Par exemple, la reine _Ancroja_ devient amoureuse de Guidon-le-Sauvage.

Elle a fait prisonniers la plupart des paladins français; elle lui

propose de les mettre en liberté, s'il veut se rendre à ses désirs.

Guidon ne veut point de cette bonne fortune. L'enchanteur Maugis, plus

hardi, emploie la magie pour prendre la figure de Guidon, trompe la

reine, l'étonne par ses galants exploits, et délivre les paladins. La

crudité des expressions ne peut même se laisser entrevoir[367]; et notez

que ce chant commence par l'_Ave Maria_ en toutes lettres.

[Note 367: Cant. XXVIII, st. 36.]

Ce long et ennuyeux ouvrage, imprimé pour la première fois à la fin du

quinzième siècle, paraît à peu près du même temps que les deux autres,

et sans doute il avait couru long-temps manuscrit. Il avait été,

peut-être pendant plus d'un siècle, chanté dans les rues avant de

recevoir les honneurs de l'impression. L'auteur ne s'est point nommé, et

personne ne s'est soucié de le connaître. Mais le style ressemble

beaucoup à celui de _Beuves d'Antone_, et tout annonce que les deux

poëtes étaient compatriotes et à peu près contemporains. Les noms de

Charlemagne, de Roland, de Renaud et des autres paladins de France, et

la renommée de leurs exploits étaient donc généralement répandus en

Italie dès la fin du treizième siècle, et les places publiques de

Florence avaient mille fois retenti des plates octaves de ces poëtes du

premier âge, avant qu'aucun véritable poëte eût entrepris de traiter des

sujets qui réunissaient cependant ce qui brille le plus dans l'épopée,

l'héroïque et le merveilleux.

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 10 / 26 题