_Suite de l'épopée romanesque; I Reali di Francia, roman en
prose;
poëmes romanesques qui précédèrent celui de l'Arioste; poëmes de la
première époque, Buovo d'Antona, la Spagna, Begina Ancroja._
Les personnages merveilleux du roman épique ne sont pas seulement les
magiciens, les fées et autres agents surnaturels; les principaux héros
eux-mêmes sont au-dessus de la nature, et font des choses qu'il n'a
jamais été donné aux hommes de faire. Quelques-uns de ces guerriers sont
enchantés, et ne peuvent recevoir de blessures mortelles; d'autres
possèdent des armes que les fées ont aussi touchées; ils font, avec ces
armes, des exploits au-dessus de toute vraisemblance, ou qui ont, dans
cette seule espèce de poëmes, une vraisemblance convenue. La plupart de
ces héros sont de la création des poëtes romanciers, ou sont dans les
romans, tout autres que dans l'histoire; dix siècles les séparent de
nous; on nous a tant dit que l'homme a dégénéré, et il est si vrai du
moins qu'il a perdu de sa force physique; nous nous soucions peu, à une
telle distance, qu'on exagère cette perte en exagérant la supériorité
qu'avaient sur nous, dans ce genre dont nous faisons peu de cas, des
héros presque tous imaginaires.
Pour bien comprendre les différentes actions particulières qui font le
sujet des principaux poëmes romanesques, il faudrait se faire d'abord
une idée générale de ces héros qu'on y doit voir agir; mais leur grand
nombre entraînerait de trop longs préliminaires; tous n'ont pas
d'ailleurs la même importance, et il suffit, mais il est indispensable
d'avoir quelque connaissance de ceux qui doivent jouer les premiers
rôles. L'empereur Charlemagne, Roland son neveu, et Renaud, cousin de
Roland, sont au-dessus de tous les autres; et comme ce sont eux qui ont
le plus de rapport avec notre histoire, c'est en eux qu'il est le plus
intéressant pour nous d'observer les altérations que des imaginations
étrangères y ont faites. J'abrégerai ces explications; et ce qu'on
trouve dans de gros livres, je tâcherai de le dire en peu de mots.
C'est de Charlemagne surtout qu'on peut dire que celui de l'histoire et
celui des romans, sont deux différents Charlemagne. L'histoire le fait
venir, comme on sait, de Pepin d'Héristal, petit-fils d'un autre
Pepin[304], et père de Charles-Martel, qui eut pour fils Pepin-le-Bref,
père de Charlemagne. Les romans le font descendre, au huitième degré en
ligne directe, de l'empereur Constantin. Un vieux roman italien en
prose, intitulé: _I Reali di Francia_, c'est-à-dire les Princes de la
maison royale de France, contient cette filiation plus que
suspecte[305], et la fait venir d'un fils de Constantin, nommé _Fiovo_,
qui passa dans les Gaules et y régna. De ce _Fiovo_ naquit Florel ou
_Fiorello_; de Florel, _Fioravante_; et de celui-ci deux fils,
Octavien-au-Lion et Gisbert-au-Fier-Visage. De Gisbert naquit Michel; de
Michel, Constantin, surnommé l'Ange; et de ce Constantin, Pepin, père de
Charlemagne. Cet empereur était donc issu de la branche cadette.
Octavien, frère aîné de son trisaïeul Gisbert, eut pour fils Bovet;
Bovet eut Guidon d'Antone; et celui-ci, _Buovo_, ou Beuves d'Antone,
descendant, au même degré que Pepin, de _Fiovo_, fils de
Constantin[306]. On verra bientôt pourquoi j'ai dû faire mention de
cette branche aînée.
[Note 304: Pepin de Landen, ou Pepin-le-Vieux, qui avait été donné
par Clotaire II pour gouverneur à son fils Dagobert I.]
[Note 305: La première édition de ce roman, qui est fort belle,
porte, à la fin, la date de Modène, 1491, in fol.; la seconde est de
Venise, 1499, _ibid._; toutes deux sont très-rares. La troisième, qui
n'est pas commune, est en petit in-4º., sous ce titre: _I Reali di
Franza nel quale si contiene lu generatione di tutti i Re, ducchi,
principi e baroni di Franza e de li paladini, colle battaglie da loro
fatte; comenzando da Constantino imperatore fine ad Orlando conte
d'Anglante_, etc., _Venezia_, 1537. Il en a été fait, depuis, plusieurs
autres éditions in-8º. Ce livre est des premiers temps de la langue
italienne, et mis au nombre de ceux qui font autorité. On croit qu'il
fut d'abord écrit en latin; quelques-uns même l'ont attribué, mais sans
preuve, au savant Alcuin. Ce qui prouve qu'il ne peut être de lui, c'est
qu'il y est question de l'Oriflamme, que nos rois ne firent porter dans
les combats qu'au douzième siècle. (Louis VI, dit le Gros, fut le
premier.) Quoi qu'il en soit, la traduction italienne est précieuse par
l'antiquité des traditions fabuleuses et par la naïveté du style. On la
juge de la fin du treizième ou du commencement du quatorzième siècle.
_Salviati_ en avait vu une copie, qu'il jugeait écrite vers l'an 1350.]
[Note 306: Cette descendance des deux branches de la race prétendue
de Constantin, et les exploits et aventures de chacun de ces héros,
remplissent les cinq premiers livres du roman des _Reali di Franza_.]
La naissance romanesque de Charlemagne et les aventures de sa mère
Berthe-au-Grand-Pied, tiennent une bonne place dans ce vieux livre des
_Reali di Francia_[307]. Tandis que l'histoire se tait sur la jeunesse
de cet empereur, on en trouve ici les plus petits détails, mais tels que
l'histoire n'en peut assurément faire aucun usage. On y voit Charles
obligé de s'enfuir de Paris, après que le roi Pepin, son père, a été
assassiné par deux bâtards qu'il avait eus d'une rivale de Berthe. La
maison de Mayence, déjà ennemie de la sienne, trame et soutient cette
intrigue; elle fait couronner roi l'aîné des deux parricides, met à prix
la tête du jeune Charles; et ce qu'il y a d'édifiant, c'est que le pape
Sergius, qui était mort, il est vrai, depuis plus de soixante ans[308],
excommunie tous ceux qui oseraient donner asyle au fugitif[309]. Caché
d'abord dans une abbaye, sous le nom de _Maine_, ou de _Mainet_ (_Maino_
ou _Mainetto_), Charles se sauve ensuite en Espagne; il est introduit
sous le même nom à la cour de Galafre, roi sarrazin, qui habitait
Sarragoce et régnait sur toutes les Espagnes. Il entre au service de ses
trois fils, Marsile, Bulugant et Falsiron, les mêmes contre lesquels il
eut dans la suite de si terribles guerres à soutenir.
[Note 307: Elles occupent les dix-sept premiers chapitres du sixième
et dernier livre.]
[Note 308: Pepin mourut en 768; Sergius était mort en 701.]
[Note 309: _Reali di Fr._, l. VI, c. 18.]
Ce roi avait de plus une fille nommée Galéane ou Galérane; elle devient
amoureuse de _Mainetto_; il le devient d'elle, et l'épouse en secret
après l'avoir rendue chrétienne. C'était l'usage entre un chrétien et
une sarrazine; on catéchisait en faisant l'amour, et le prélude du
dernier acte de la séduction était ordinairement le baptême.
Cependant il s'est offert des occasions brillantes où l'époux de
Galérane s'est couvert de gloire. Un roi d'Afrique a déclaré la guerre à
Galafre, et l'a vaincu. Galafre et ses fils sont faits prisonniers; et
c'est Charles qui les délivre par des faits d'armes de la plus haute
chevalerie. La gloire et le crédit qu'il acquiert, excitent dans l'ame
des trois jeunes princes toutes les fureurs de l'envie; ils complotent
de se défaire de lui. Instruit de leur projet, il s'échappe de
Sarragoce; Galérane le suit; ils vont à Rome, en Lombardie, en Bavière.
Charles parvient à s'y faire un parti et à se procurer une armée. Il
rentre en France, attaque l'usurpateur, le tue de sa main; et remonte
sur le trône de son père[310].
[Note 310: Cette partie de l'action s'étend jusqu'au ch. 51 de ce
6e. livre.]
La naissance et les premières aventures de Roland ne sont pas moins
merveilleuses dans ce roman italien, tiré sans doute de nos plus vieux
romans français. Charlemagne avait régné plusieurs années avec gloire et
rempli l'Europe de sa renommée; il avait une soeur cadette, nommée Berthe
comme sa mère, dont le jeune chevalier Milon d'Anglante devint amoureux.
Milon arrière-petit-fils du fameux Beuves d'Antone, tenait ainsi d'assez
près à la famille royale; il était même de la branche aînée des
descendans de _Fiovo_[311]; mais sa fortune ne répondait point à sa
naissance. Cela ne l'empêcha point de plaire à la jeune princesse. Le
fruit de leurs rendez-vous devint bientôt si visible que l'empereur en
fut instruit. Au milieu de la gloire dont il était environné, Charles
était le tyran de sa famille: il renferma sa soeur dans une tour, et
résolut de la condamner à mort, elle et son amant.
[Note 311: Voyez ci-dessus, p. 167.]
Le duc Naime, ayant inutilement assayé d'obtenir leur grâce, délivre,
pendant la nuit, Milon de sa prison, Berthe de sa tour, les emmène chez
lui, fait venir des témoins, des notaires, les marie secrètement et les
met en liberté. Charlemagne, instruit de leur fuite, bannit Milon,
s'empare de ses biens, et fait excommunier les deux époux par le pape.
Milon et Berthe se sauvent, et tâchent d'arriver jusqu'à Rome. Ayant
tout vendu pour vivre, chevaux, armes et vêtements, ils ne peuvent aller
que jusqu'aux environs de Sutri[312]. Là, ils entrent dans une caverne,
où Berthe accouche d'un fils; une circonstance minutieuse, et sans doute
imaginaire comme le reste, fait donner à ce fils le nom qu'il a depuis
rendu si célèbre. Il était si fort dès le moment de sa naissance, qu'il
se _roula_ du fond de la grotte jusqu'à l'entrée. Son père, qui était
absent quand sa mère était accouchée, y trouva l'enfant à son retour.
Voulant ensuite lui donner un nom, il se rappela cette petite scène, et
le nomma Roland, c'est-à-dire, _Roulant_[313].
[Note 312: A huit lieues de Rome.]
[Note 313: _La prima volta_, dit-il à Berthe, _che io la vidi, si lo
vidi io che il rotolava, et in Franzoso è a dire rotatare roorlare... Io
voglio per rimemoranza che l'habbia mome Roorlando_. (_Real. di Franza_,
l. VI, c. 53.)]
Milon n'eut pendant cinq ans, pour subsister dans cette grotte, lui, sa
femme et son fils, que les aumônes qu'on lui faisait et qu'il allait
tous les jours chercher à Sutri. Cet état de misère lui devint
insupportable; il résolut d'aller tenter la fortune, dit adieu à sa
femme, lui recommanda son fils, et partit. Il se rendit d'abord en
Calabre, d'où il passa en Afrique, au service du roi Agolant, personnage
qui doit jouer un grand rôle dans les romans épiques, ainsi que ses deux
fils, Trojan et Almont. Milon, caché sous le nom significatif de
_Sventura_, fait des exploits admirables contre les ennemis de ces
princes, passe avec eux en Perse, puis dans l'Inde, et puis on ne sait
où, car ici on le perd de vue, et il ne reparaît plus dans le
roman[314].
[Note 314: _Ibidem_, c. 55 et 56. A la fin du chapitre suivant,
l'auteur annonce le retour d'Agolant en Afrique, et son passage prochain
en Italie avec son fils Almont, _come la historia tocca seguendo_; ce
qui fait voir que le roman n'est pas fini, et que ce sixième livre
devait être suivi de quelques autres. Les faits sont ici très-différents
de ce qu'ils sont dans le romant espagnol, d'où les auteurs de la
_Bibliothèque des_ _Romans_ ont tiré l'histoire des premières années de
Roland. Voy. premier volume de novembre 1777. Je les donne dans toute
leur simplicité, d'après les _Reali di Franza_, qui sont la source
primitive, ou tirés immédiatement de cette source.]
Cependant le petit Roland son fils, resté dans cette grotte, près de
Sutri, avec sa mère, grandissait, et donnait à la malheureuse Berthe des
espérances et des craintes. Son courage et sa force extraordinaire le
distinguaient parmi les polissons de son âge; il le regardaient comme
leur chef; quoiqu'il les battît quelquefois, ils partageaient avec lui
leurs petites provisions, et lui en donnaient même pour sa mère. Comme
il était presque nu, quatre d'entre eux firent une quête et ramassèrent
de quoi acheter du drap pour lui faire un habit; deux achetèrent du drap
blanc et deux du drap rouge; de ces quatre pièces réunies on fit un
habit où le blanc et le rouge étaient divisés par quartiers; et c'est de
cette petite circonstance, dont il eut le noble orgueil de vouloir
conserver le souvenir, qu'il prit dans la suite le nom de Roland _du
Quartel_[315].
[Note 315: _Orlando dal quartiere, ub. supr._, c. 60.]
Peu de temps après, Charlemagne alla se faire couronner à Rome empereur
d'Occident. A son retour, il passa quelques jours à Sutri. Il y mangeait
en public. Le petit Roland eut un jour la hardiesse de s'approcher de
la table de l'empereur, et d'y prendre un plat chargé de viandes pour
l'aller porter à sa mère. Il y revint un second jour, même un troisième.
Charlemagne, pour l'effrayer, tousse en grossissant sa voix; l'enfant,
sans s'étonner, quitte le plat qu'il tient, prend Charles par la barbe,
en lui disant: Qu'as-tu? et son regard, fixé sur l'empereur, était plus
fier, dit le romancier, que celui de l'empereur même[316]; puis
reprenant son plat, il se sauve comme les deux premières fois. Charles,
averti d'ailleurs par un songe, trouve à cela quelque chose
d'extraordinaire. Il ordonne de suivre cet enfant, mais de ne lui point
faire de mal. Trois chevaliers qu'il charge de cette commission suivent
Roland jusqu'à la grotte; ils y entrent: Roland veut se défendre avec un
bâton; sa mère le retient; couverte, comme elle l'est, des livrées de la
misère, les chevaliers ne la reconnaissent pas; ils lui demandent qui
elle est: «Je suis, répond-elle en rougissant, je suis la malheureuse
Berthe, fille du roi Pepin, soeur de Charlemagne, femme du duc Milon
d'Anglante; et cet enfant est son fils et le mien.» Les trois chevaliers
se jettent à ses genoux, jurent d'être ses défenseurs auprès de
l'empereur son frère, vont demander sa grâce, et l'obtiennent. Charles
révoque le décret de bannissement qu'il avait porté contre Milon, et
fait aussi révoquer l'excommunication du pape; il adopte Roland pour son
fils, et revient en France[317].
[Note 316: _Ibid._, c. 66.]
[Note 317: L'auteur du roman espagnol dont nous avons parlé
ci-dessus, donne ici carrière à son imagination. Il n'a point fait
voyager Milon, il l'a fait se noyer dans une rivière entre Rome et
Sutri; mais une fée l'a retiré du fond des eaux. Lorsque Charlemagne
revient en France, elle l'attend dans le Piémont, rend Milon à son
épouse, et le fait rentrer en grâce auprès de l'empereur, qui consent à
leur mariage. La fête en est célébrée pendant trois jours dans un palais
magnifique, que la fée avait fait élever exprès au pied des Alpes, et
qui disparaît quand Charlemagne, Milon, Berthe et Roland ont repris le
chemin de France. On voit que cette fiction est d'un temps bien
postérieur à celui où furent écrits les _Reali di Franza_, et l'on peut
juger par ce seul trait des modifications que le génie espagnol fit
subir à nos anciens romans, quand ils eurent passé les Pyrénées.
L'auteur espagnol est _Antonio de Eslava_, et le titre de son roman:
_Los Amores de Milon de Anglante_, etc.]
De retour à Paris, il rendit à son neveu les terres et les seigneuries
de Milon, dont il s'était emparé, et lui donna les titres de comte
d'Anglante et de marquis de Brava. Roland, croissant toujours en faveur
auprès de Charlemagne, devint le plus ferme appui de sa couronne;
bientôt même il le devint de la chrétienté toute entière, et reçut du
souverain pontife le titre de gonfalonnier de l'Église et de sénateur
des Romains[318].
[Note 318: _Reali di Franza_, l. VI, c. 70.]
Telle est la fin de ses aventures dans les _Reali di Francia_. D'autres
romans en ont donné la suite; ils représentent Roland, héritier des
biens et des titres de son père, effaçant tous les autres pairs de
France par sa bravoure, sa force prodigieuse; et l'éclat de ses faits
d'armes, mais bientôt exposé à plus d'une infortune, tantôt bien, tantôt
mal, avec l'impérieux et tout-puissant Charlemagne; quelquefois obligé
de s'éloigner de la France, et d'aller, dans des aventures lointaines,
s'exposer aux plus grands dangers. Il vint à bout des plus difficiles,
qui ne firent que répandre dans toutes les parties du monde la gloire de
son nom. Il se rétablit enfin à la cour de Charlemagne et y vécut dans
la plus grande faveur.
Pendant son absence, Berthe sa mère, lasse du veuvage, avait épousé
Ganelon, que Charlemagne avait alors fait comte de Ponthieu. Ce perfide
Mayençais n'en fut pas moins l'irréconciliable ennemi de Roland et de sa
maison: il lui suscita sans cesse de nouveaux dangers et de nouveaux
malheurs, et finit par être, à Roncevaux, la cause de sa défaite et de
sa mort.
A l'égard de Renaud de Montauban, cousin du comte d'Anglante, et neveu
de l'empereur au même degré que lui, les _Reali di Francia_ ne disent
rien de son histoire. Il faut la chercher dans nos vieux romans
français[319]. On y apprend que Beuves d'Antone eut pour fils Bernard de
Clairmont, qui laissa, entre autres enfants, Beuves d'Aigremont, Aymon
de Dordogne, Otton d'Angleterre, et Milon d'Anglante. Nous venons de
voir que Roland était fils de ce dernier: d'Otton naquit du duc
Astolphe, et de Beuves d'Aigremont le magicien Maugis et Vivian. Aymon
de Dordogne eut quatre fils, célèbres sous le nom des _quatre fils
Aymon_, Renaud, Alard, Guichard ou Guiscard, et Richardet; et une fille
aussi célèbre que ses frères, la belle et intrépide Bradamante. Les deux
cousins, Roland et Renaud, rivaux de gloire, furent souvent brouillés
ensemble, et devinrent même tout-à-fait ennemis. Renaud ayant tué un
neveu de Charlemagne, nommé Bertholet, avec qui il jouait aux échecs, et
qui trichait au jeu, l'empereur voulut le faire arrêter, lui, ses frères
et son père: ils se sauvèrent tous à Montauban, et s'y fortifièrent.
Charlemagne marcha contre eux à la tête d'une armée, où Roland
commandait un corps de dix mille chevaliers.
[Note 319: _Les quatre fils Aymon, Renaud de Montauban, la Conquête
de Trébizonde par Renaud, Maugis d'Aigremont_, etc.]
Dans le cours de cette guerre, les quatre frères s'échappent de
Montauban, qui se défendait toujours, et se trouvent réduits à de telles
extrémités, qu'ils sont obligés, pour subsister, de se faire voleurs de
grand chemin, malheur qui arriva, dans ces bons siècles, à plus d'un
noble chevalier. Ils deviennent la terreur du pays qui borde la Meuse,
où ils s'étaient retranchés dans un château fort. Rentrés dans
l'intérieur de la France, ils continuent d'être en guerre avec
l'empereur. Renaud épouse Clarice, soeur d'Yon, roi de Bordeaux. Il
remporte sur Charlemagne et sur ses chevaliers quelques avantages; mais
enfin, obligé de céder à des forces si supérieures, il ne parvient à
faire la paix qu'à des conditions dures et humiliantes. L'une des plus
douces est d'aller, avec ses frères, défendre les chrétiens en
Palestine, et reconquérir le saint Sépulcre. Là, il éprouve de nouveaux
malheurs, mais aidé par les enchantements de son cousin Maugis, qui,
après s'être fait ermite, avait quitté sa retraite pour le suivre, il
s'illustre par de si grands exploits, il revient en France, chargé de si
belles et de si précieuses reliques, pour les offrir à l'empereur, qu'il
rentre tout-à-fait en grâce auprès de lui. Il se réconcilie aussi avec
Roland, et ils partagent entre eux la gloire d'être les plus solides
appuis du trône de Charlemagne.
Tels sont, dans les plus anciens romans français, espagnols et
italiens, les trois principaux personnages dont l'épopée italienne s'est
emparée. Nous allons voir maintenant comment elle les fait agir, quelles
aventures elle leur attribue, et comment elle entremêle ces aventures
avec celles d'autres héros, ou pris comme eux dans de vieux romans, ou
entièrement imaginaires. Je vais remonter un peu haut, et entrer dans
des détails qui ne seront peut-être pas tous intéressants. Il me serait
beaucoup plus facile de ne dire, comme tant d'autres l'ont fait, que des
généralités sur ces premiers efforts de la muse épique moderne; mais
l'objet que je me propose en général dans cet ouvrage ne serait pas
rempli. Il est évident que l'_Iliade_ n'est pas le plus ancien poëme
qu'aient eu les Grecs. Si l'on retrouvait enfin les essais informes des
poëtes qui précédèrent Homère, on aimerait à y observer les fictions
primitives, les formes originelles, les développements graduels de
l'art, jusqu'au moment où il atteignit ce haut degré de perfection que
lui donna le génie du chantre d'Achille. On en connaîtrait mieux ce
génie même.
L'action du plus ancien de ces romans épiques qui nous soit resté est
antérieure au règne de Charlemagne. Le héros est ce Beuves d'Antone,
descendant, comme Charlemagne lui-même, de l'empereur Constantin, et
bisaïeul de Milon d'Anglante, père de Roland. _Buovo d'Antona_ est le
titre du poëme[320]; il est écrit, comme ils le sont tous, en octaves,
ou _ottava rima_. Cette mesure de vers, dont l'invention appartient à
Boccace, mais qu'il n'avait pas perfectionnée, était bien plus
imparfaite encore dans ces poëmes grossiers qu'elle ne l'avait été dans
les siens. Voici quel est en abrégé le sujet du _Buovo d'Antona_.
[Note 320: _Buovo d'Antona, canti XXII, in ottava rima, Venezia_,
1489; souvent réimprimé depuis, et avec cet autre titre: _Buovo d'Antona
nel qual si tratta delle gran battaglie e fatti che lui fece, con la sua
morte_, etc.]
Brandonie, mère de Beuves, fait assassiner Guidon son mari, duc
d'Antone, par Dudon de Mayence, qu'elle épouse, et qu'elle rend ainsi
maître et seigneur d'Antone et de Mayence à la fois. Le jeune Beuves,
encore enfant, s'enfuit sous la conduite de Sinibalde, son père
nourricier, et d'une troupe de cavaliers commandée par Thierry, fils de
Sinibalde. Dans la rapidité de leur fuite, l'enfant tombe de cheval sans
qu'on s'en aperçoive, et reste étendu sur la terre. Dudon, qui les
suivait de près, l'enlève sur son cheval, et retourne à toute bride à
Antone. Quelque temps après, étant à la campagne, il croit voir dans un
songe le jeune Beuves qui lui plonge un couteau dans le coeur. Il se
décide à le prévenir, et l'envoie demander à sa mère pour le tuer.
Brandonie lui fait répondre qu'il peut être tranquille, et qu'elle l'en
défera elle-même. Elle veut empoisonner son fils; il est averti par une
bonne domestique, s'échappe encore une fois, et arrive au bord de la
mer: il y trouve des marchands qui l'enlèvent, l'emmènent en Arménie, et
le vendent au roi[321].
[Note 321: Chants I et II.]
Beuves avait atteint l'adolescence. Il devient amoureux de Drusiane,
fille du roi, qui conçoit pour lui une passion très-vive. Le roi fait
ouvrir un grand tournoi pour éprouver les amants de sa fille. Beuves
entre en lice et renverse deux fois un des rois qui prétendent à la main
de Drusiane. Un autre rival, fils du soudan de Boldraque, vient peu de
temps après attaquer avec une armée le roi d'Arménie, pour conquérir sa
fille. Ce soudan commande en personne. Le roi est vaincu, et fait
prisonnier; mais Beuves le délivre, le remet sur le trône, et tue le
fils du soudan. Après plusieurs aventures, ne pouvant obtenir Drusiane
de son père, il la détermine à s'enfuir avec lui. Des aventures
nouvelles l'attendaient dans cette fuite. Drusiane brave toutes les
fatigues et tous les dangers. Les deux époux s'enfoncent dans les
forêts, où Beuves exerce sa valeur contre des géants, des lions, des
serpents et des ours. Drusiane accouche de deux fils. Elle les nourrit,
les emporte courageusement avec elle, et continue de suivre son époux.
Enfin, après un long trajet, Beuves rencontre Thierry et sa troupe, qui
lui étaient restés fidèles, revient à Antone, parvient à en chasser par
ruse l'usurpateur Dudon[322], se défait de tous les Mayençais, et punit
sa mère par un supplice aussi recherché que barbare. Il la fait murer
tout entière, à l'exception de la tête. Dans cette position cruelle, on
la nourrit de pain sec et d'eau. Elle y reste un an, et meurt enfin
après de longues et insupportables souffrances. Le poëte dit froidement,
en finissant ce récit, qu'il la fit ensuite ensevelir richement[323].
[Note 322: Il l'avait blessé dans un combat. Il se déguise en
médecin, est introduit auprès du malade, se fait connaître quand il est
seul avec lui, en tirant de dessous sa robe la terrible épée qui l'avait
blessé, le force de se faire mettre à cheval et de sortir de la ville,
où il s'était ménagé un parti puissant, et dans laquelle, au son d'un
cor qu'il fait entendre, ses troupes, qui étaient embusquées, pénètrent
de toutes parts.]
[Note 323: _Buova d'Ant._, c. XII, st. 20.]
Dudon se réfugie auprès du roi Pepin, qui lui donne asyle. Beuves
poursuit les Mayençais, en tue un grand nombre, fait pendre tous ceux
qu'il fait prisonniers, attaque et prend Pepin lui-même, tue de sa main
le traître Dudon, le fait écarteler et exposer par quartiers sur des
fourches patibulaires, et met ensuite Pepin en liberté. Au milieu de
cette expédition, il y a une scène plaisante, ou qui le serait du moins
si le poëte avait eu le talent de raconter. Le roi Pepin est si
émerveillé des prouesses de Beuves d'Antone, qu'il croit que ce n'est
point un guerrier, mais un démon qui en a pris la figure. Il envoie vers
lui son chapelain pour l'exorciser. Le bon abbé s'avance à cheval,
tenant une croix dans sa main, et chantant le _Te Deum_[324]. Il arrive
auprès de Beuves, et prononce très-sérieusement les paroles de
l'exorcisme[325]. Beuves s'impatiente à la fin, pousse son cheval
Rondel, court après l'exorciseur qui s'enfuit à toute bride, le saisit
par son capuce, et le reconduit à grands coups de pommeau d'épée. Le
pauvre prêtre va conter à Pepin sa mésaventure. «Ce n'est, lui dit-il,
ni un démon ni un esprit: c'est, je vous le jure, sire, un homme en
chair et en os, et j'en ai pour preuve qu'il m'a rompu les miens.» On
voit qu'il faudrait le pinceau de l'Arioste, ou même du Berni, pour
rendre cette scène comique; mais l'auteur de ce misérable ouvrage était
bien loin de deviner les secrets de leur style.
[Note 324:
_E poi monte a cavallo humil e pio,
Ed una croce in mon hebbe pigliato
Inverso Buovo ch' un diavolo reo
Crede che sia, li canta il Tadeo._ (c. XIII, st. II.)]
[Note 325:
_Buovo congiura dicendo il prefatio._ (st. 12.)]
Les autres exploits de Beuves sont contre les Sarrazins. Tandis qu'il
bat une de leurs armées en Sardaigne, qu'il en tue une partie et
convertit le reste, une autre armée vient assiéger Antone. Beuves
revient, leur fait lever le siége, et ensuite celui de Paris qu'ils
avaient aussi formé. Après les avoir vaincus en France, il va les
combattre en Hongrie, remporte de grandes victoires, convertit à la foi
chrétienne et fait baptiser tout le pays; car ce fils parricide, qui
avait fait périr avec tant de barbarie une mère, coupable, il est vrai,
mais enfin une mère, était un chrétien très-fervent, et un très-ardent
convertisseur.
Il met glorieusement à fin d'autres grandes entreprises en Europe et en
Asie, et revient enfin à Antone, couvert de gloire, espérant y passer
désormais des jours tranquilles avec sa chère Drusiane. Mais il a,
bientôt après, la douleur de la perdre; et lui-même est assassiné dans
une église, par un Mayençais, que Raymond, devenu chef de la maison de
Mayence, avait chargé de ce crime, pour venger sa famille presque
entièrement détruite. C'est de ce Raymond que descendait le traître
Ganelon, que nous avons vu devenir le beau-père de Roland, et qui fait,
dans la plupart des romans épiques dont nous aurons à parler, un rôle si
vil et si odieux.
On voit que ce ne sont pas les atrocités qui manquent dans l'action de
ce poëme, surtout dans la première partie. Cette famille des ducs
d'Antone y ressemble assez, pour les crimes, à celle d'Agamemnon. Mais
quelle est cette ville d'Antone, chef-lieu de leur puissance? C'est ce
que le poëme n'indique en aucun endroit. Le roman des _Reali di Francia_
la place en Angleterre près de Londres, et dit qu'elle fut fondée par
Bovet, aïeul de Beuves; qu'a environ trois milles de cette ville,
au-delà d'une rivière, était une colline assez élevée, sur laquelle
Bovet avait fait bâtir un fort, qu'il nomma le fort St.-Simon[326]. Or,
dans le poëme dont Beuves est le héros, il est plusieurs fois question
de la citadelle St.-Simon, comme d'un fort voisin d'Antone. On trouve
aussi dans d'autres anciens romans, que Beuves était sorti
d'Angleterre[327]. Jean _Villani_ s'est donc trompé lorsqu'il a dit dans
sa Chronique[328] que la ville de Volterre en Italie, ville
très-ancienne, bâtie par les descendants d'_Italus_, fut appelée
_Antonia_, et que c'est de-là, selon les romans, qu'était le bon Beuves
d'Antone. Ce n'est pas ici le lieu de rechercher ce qui l'a fait se
tromper ainsi; mais on peut tirer de son erreur une conséquence
très-juste sur l'antiquité de ce poëme; c'est qu'il était déjà composé
et même très-connu du temps de _Villani_. Cet historien mourut en 1348;
le poëme est donc antérieur à cette époque. D'un autre côté, dans la
stance antépénultième du dernier chant, il est question du Dante:
_Dante que scrisse, non come bisogna,_ etc.
[Note 326: _Reali di Franza_, l. III, c. 17.]
[Note 327: Dans le quatrième des _cinque canti_ de l'Arioste, qui
font suite au Roland furieux, Astolphe racontant ce qui lui est arrivé
en Angleterre, dit qu'il avait envoyé un courrier à un de ses amis, qui
lui tenait un vaisseau prêt pour passer sur le continent, mais qu'il ne
voulait s'embarquer ni à Antone, ni dans un autre port, dans la crainte
d'être reconnu.
_Nè in Antona volea nè in altro porto,
Per non lasciar conoscermi, imbarcarmi._ (c. IV, st. 70.)