CHAPITRE III.

_De la poésie épique en Italie, au seizième siècle, et d'abord de

l'épopée romanesque; sources dans lesquelles les faits et le merveilleux

dont elle se compose ont été puisés_.

On avait vu en Italie, au quinzième siècle, un phénomène unique dans

l'histoire des lettres. Une langue consacrée et fixée par les grands

écrivains en vers et en prose, avait disparu tout à coup. La nation qui

l'avait vue éclore et se perfectionner dans son sein, avait oublié à

l'écrire; et lorsque vers la fin du même siècle, des écrivains ingénieux

voulurent lui rendre la vie, il leur en avait coûté presque autant

d'efforts qu'à ses premiers créateurs; mais ces efforts ne furent pas

perdus; Laurent de Médicis, Politien, et les autres poëtes que nous

avons vus fleurir à cette époque, redonnèrent à la langue poétique

italienne une seconde vie. Ce fut un appel général, auquel répondirent

de toutes parts les hommes de génie que le seizième siècle vit naître;

ils retrouvèrent les traces de cette prose arrondie, périodique,

cicéronienne de Boccace; de cette coupe harmonieuse, de ce style pur,

animé, poétique de Pétrarque. Le Dante seul, quelle qu'en fût la cause,

resta sans imitateurs comme sans rivaux.

Cependant le progrès des études littéraires, et la connaissance devenue

presque générale des anciens auteurs, avaient multiplié les genres de

poésie; et si quelques poëtes bornèrent leur gloire à redonner au sonnet

et à la _canzone_ ce caractère d'élévation, de force et de noblesse, que

leur avait d'abord imprimé le prince des lyriques italiens, sans pouvoir

jamais égaler sa sensibilité ni sa grâce, d'autres, en bien plus grand

nombre, s'essayèrent dans l'épopée, dans la tragédie, dans la comédie,

dans la pastorale, dans la satire, dans le poëme didactique, en un mot,

dans tous les genres.

Le plus grand et le plus noble de tous, celui de l'épopée, doit le

premier attirer notre attention; d'abord à cause de son importance,

ensuite parce qu'en renaissant en Italie, il s'y composa d'éléments

nouveaux, et fit mouvoir des machines poétiques différentes de celles

des Grecs et des Romains; et enfin, parce qu'ayant trouvé sur notre

route, à la fin du quinzième siècle[220], les premiers essais de ce

genre qui devait être porté à une si grande perfection dans le seizième,

nous avons différé d'en parler, pour rassembler ici dans une série non

interrompue tout ce qui regarde l'origine et les progrès de la poésie

épique.

[Note 220: Voyez t. III de cet ouvrage, p. 537 et 542.]

Mais avant de revenir sur le _Morgante_ du _Pulci_, sur le _Roland

amoureux_ du _Bojardo_, sur le _Mambriano_ de l'aveugle de Ferrare, et

de remonter jusqu'à quelques autres qui les ont précédés, nous devons

rechercher quels étaient ces nouveaux éléments, ces machines poétiques

toutes nouvelles qu'avait à sa disposition le génie des modernes, et

qu'il substitua, dans une espèce d'épopée particulière, au merveilleux

de la mythologie des anciens. Cette épopée nouvelle influa, chez les

Italiens, sur celle qui renaquît de l'épopée antique, et y mêla,

non-seulement ses fictions, mais quelque chose de sa manière de décrire

et de raconter; elles restèrent cependant très-distinctes l'une de

l'autre, et forment deux classes séparées, dont l'une est désignée par

le titre de _romanesque_, et l'autre par le nom d'_héroïque_. Nous

verrons mieux par la suite que nous ne le pourrions faire à présent ce

qu'elles ont de commun et ce qui les distingue.

L'épopée romanesque, ou le roman épique, dont nous allons nous occuper,

est un genre trop aimé des Italiens, et qui tient une trop grande place

dans leur littérature, pour qu'ils n'en aient pas fait la matière de

plusieurs écrits; mais ce qu'ils ont dit sur l'origine du roman épique

et de ce nom même de roman, sur la source des traditions historiques

qui y sont altérées de cent façons, et de l'espèce de merveilleux qu'on

y emploie, tout cela surabonde peut-être, et cependant ne suffit pas. Il

y faut joindre quelques notions plus récentes et plus sûres; et sans

perdre de temps à balancer les différentes opinions, tirer de toutes un

résultat qui satisfasse une curiosité raisonnable.

Nous ne ferons venir le nom de _roman_ d'aucune des sources d'où le

tirent les deux principaux auteurs italiens[221] qui ont écrit sur ce

sujet. _Giraldi_[222] croit que ce nom est venu du mot grec _rome_[223],

qui signifie force. On ne doit entendre, dit-il, par _roman_, autre

chose qu'un poëme dont des chevaliers robustes sont les héros[224];

d'autres, il en convient, veulent que ce nom vienne des Rhémois, ou

habitants de Rheims, _Rhemenses_, et en italien _Remensi_, à cause de

leur archevêque Turpin, qui donna plus que tout autre, par ses écrits,

matière à ces sortes d'ouvrages appelés _romanzi_, romans[225]; il croit

enfin pouvoir dire, et c'est avec plus de vérité, que ce genre de poésie

a pris chez les Français sa première origine, et peut-être aussi son

nom[226]. Selon _Pigna_[227], l'opinion commune est bien que l'on

donnait, en vieux français, le nom de _roman_ aux annales; que les

guerres qui y étaient racontées furent aussi connues sous ce nom, et

qu'ensuite on le donna, par extension, aux récits de ce genre,

quelqu'éloignés de la vérité, ou quelque fabuleux qu'ils fussent; mais

cette dérivation ne lui plaît pas; il en préfère une plus ancienne, et

croit la voir dans le nom des Rhémois, _Remensi_[228], non pas à cause

de leur archevêque, mais parce que ce peuple étant, selon Jules César,

le plus fidèle et le plus brave de ceux qui, depuis, ont composé la

France, les Provençaux, qui célébrèrent les premiers dans leurs poésies

la valeur et la bonté du peuple français, donnèrent à leurs poëmes

guerriers le nom de _Remensi_, qui était celui des principaux chevaliers

de France; de même que les anciens appelaient héroïque ce même genre de

poëmes, du nom des héros qui étaient alors les premiers parmi les gens

de guerre[229]. Il rejette également l'opinion qui fait venir ce nom de

_Romulus_, à cause de l'enlèvement des Sabines, et celle qui le tire du

mot grec _romè_, force. Mais si l'on veut le faire dériver du grec, il

croit que ce nom vient de _romei_, qui signifie hommes errants,

pélerins, de tels poëmes ne parlant que de guerriers qui voyagent, ou de

chevaliers errants. On peut dire pourtant, selon lui, que le nom de

_romanci_ peut être donné aux poëtes mêmes qui font des poëmes de cette

nature, l'usage ayant passé, de la Grèce en Occident, d'aller, de ville

en ville et sur les places publiques, chanter au peuple rassemblé les

faits d'armes et les aventures d'amour qui font le sujet ordinaire des

romans[230]. Sa conclusion définitive est que ce genre de poésie ayant

été traité principalement en France, l'origine tirée de l'éloge donné

par César aux Rhémois, n'est pas mauvaise; mais que la véritable doit

être que ce furent les Rhémois eux-mêmes qui célébrèrent leurs propres

exploits et ceux de leurs compatriotes, comme faisaient les Bardes chez

les anciens Celtes, dont les _Rhemenses_ étaient en quelque sorte la

fleur[231]; que le but des uns comme des autres était, en louant les

grands exploits, d'engager à les imiter; que ce fut à peu près ainsi

qu'écrivit l'archevêque Turpin, qui était Rhémois, et qui fut le premier

et le principal auteur de romans[232].

[Note 221: _Gio. Bat. Giraldi Cinthio_ et _Gio. Bat. Pigna_. Ce

dernier était disciple de l'autre. Leurs deux ouvrages parurent la même

année; ils s'accusèrent mutuellement de plagiat. _Giraldi_ prétendit que

_Pigna_, qu'il avait admis non-seulement à ses leçons de belles-lettres,

mais à ses entretiens et à ses communications les plus intimes, lui

avait pris toutes ses idées. _Pigna_ soutint au contraire dans le début

même, ou dans le _prooemium_ de son livre, que l'ayant fait sept ans

auparavant, lorsqu'il n'en avait encore que dix-sept, il l'avait confié

à _Giraldi_, son maître; que celui-ci l'avait gardé plusieurs années, en

avait pris toute la substance, et avait ensuite usé d'artifice pour

tirer de lui, sur le même sujet, une demande à laquelle il avait feint

de ne faire que répondre publiquement. Les deux auteurs se brouillèrent

sans retour, et _Giraldi_ quitta la cour de Ferrare, où _Pigna_ était en

faveur. Le docteur _Barotti_ (_Memorie de' Letterati Ferraresi_, t. I)

avoue qu'il est difficile de discerner, dans deux assertions aussi

contraires, laquelle mérite le plus de foi; et Tiraboschi (t. III, part.

II, p. 289) range ce fait parmi les problêmes historiques dont on ne

trouvera peut-être jamais la solution.]

[Note 222: _Discorsi intorno al comporre de' Romanzi_, etc.

_Vinegia, Giolito_, 1554, in-4°.]

[Note 223: Grec: Romê.]

[Note 224: _Ub. supr._, p. 5.]

[Note 225: _Ibidem_.]

[Note 226: _Id._, p. 6.]

[Note 227: _De' Romanzi. Vinegia, Valgrisi_, 1554, in-4°.]

[Note 228: P. 12.]

[Note 229: _Ibidem_.]

[Note 230: _Ibidem_.]

[Note 231: _Ub. supr._, p. 13.]

[Note 232: P. 14.]

Pour réduire à l'unité et rapprocher de la vérité toutes ces opinions

divergentes, nous nous rappellerons ce qu'en parlant des Troubadours

provençaux nous avons dit précédemment de cette langue qui se forma des

débris de la langue latine, mêlés avec ceux des langues du nord, et qui,

divisée en plusieurs branches, dont le provençal et le vieux français

furent les principales, prit le nom général de langue romane ou

romance[233]. Tout ce qu'on écrivit d'abord dans l'un ou l'autre

dialecte de cette langue, en prose ou en vers, sur des sujets sacrés ou

profanes, vrais ou fabuleux, fut appelé _Romant_, _Romanzo_, ou

_Romance_, du nom même de la langue. Ce titre fut ensuite plus

particulièrement affecté aux fictions historiques rimées. Les

Troubadours provençaux s'emparèrent de cette forme poétique, et

amusèrent les cours de l'Europe par leurs inventions et par leurs

chants. Les Trouvères français, non moins répandus au-dehors, charmèrent

et l'étranger et la France par des récits chevaleresques plus étendus,

et par de plus longues fictions. On continua d'appeler _Romant_ leurs

narrations, où la fable était mêlée avec l'histoire, et les faits

d'armes avec les galanteries et les récits d'amour. Enfin, lorsque les

autres nations suivirent cet exemple, et produisirent, comme à l'envi,

de ces histoires fabuleuses, elles leur donnèrent aussi ce nom de roman,

qui était en quelque manière consacré.

[Note 233: T. I, p. 247 et 248.]

Il ne s'agit pas ici d'examiner avec notre savant Huet[234], tous les

genres d'ouvrages anciens et modernes auxquels on peut donner ce titre,

ni de nous enfoncer avec le volumineux _Quadrio_[235], dans des

recherches sur l'origine, les progrès, le sujet et l'autorité des

romans, sur leurs formes diverses chez les différentes nations, sur

l'histoire de la chevalerie, ses institutions et ses lois; enfin sur la

nature du roman, la définition qu'on en doit faire et les règles qu'on y

doit observer. Bornons-nous à l'espèce de romans que nous trouvons à

cette époque introduite dans la poésie italienne, à ces romans devenus

une épopée inconnue aux anciens, en un mot, aux romans épiques, et

voyons le plus clairement et le plus brièvement que nous pourrons, où

les Italiens ont puisé les principales aventures que l'on y raconte, et

l'espèce de merveilleux qui en fait la machine poétique.

[Note 234: Dans sa lettre à Segrais sur _l'Origine des Romans_,

ouvrage très-superficiel de ce très-savant homme.]

[Note 235: _Della Stor. et della rag. d'ogni poes._, t. VI, l. II,

Distinz. I.]

L'opinion assez généralement répandue, et qui a été adoptée par le docte

Saumaise[236] et par d'autres savants, est que l'invention de ces sortes

de fictions appartient aux Persans, qui la transmirent aux Arabes, de

qui elle passa aux Espagnols, et des Espagnols à tous les autres peuples

de l'Europe. Huet n'est pas de cet avis. Il y oppose les histoires

romanesques de Thelesin et de Melkin, composées dans la Grande-Bretagne,

dès le sixième siècle, tandis que la trahison du comte Julien et

l'entrée des Arabes en Espagne ne datent que du huitième[237]. Thelesin,

maître du fameux Merlin[238], écrivit une histoire des faits et

entreprises du roi Artus ou Arthur, qui est la première source de tous

les romans dont ce roi et ses chevaliers de la Table ronde sont les

héros. Il était contemporain d'Artus, et florissait vers l'an 540.

Melkin, un peu plus jeune, composa quelque temps après un roman de la

Table ronde[239]. Les Anglais se trouvent donc alors les premiers

créateurs de ces romans de chevalerie. Le _Quadrio_[240] copie ce

raisonnement et ces faits, de l'évêque d'Avranche, quoiqu'il ne le cite

pas.

[Note 236: Cité et réfuté par Huet, _ub. supr._, p. 70 et suiv.]

[Note 237: En 712. Il y faut ajouter le temps nécessaire pour que

les fictions des Arabes fussent adoptées par les Espagnols, et répandues

par eux en Europe.]

[Note 238: _Thelesinus, vel Teliesinus Helius, Britannus vates,

philosophus, poëta, rhetor et mathematicus insignis..... inter coeteros

discipulos memorabiles habuit Merlinum illum Caledonium.... Thelesinus

autem multum, tum versu, tum prosâ, tum latinè, tum britannicè eleganter

scripsit: Acta regis Arthuri_, lib. I; _Vaticinalem historiam_, l. I;

_Vaticiniorum quorumdam_, lib. II; _Diversorum Carminum_, lib. I, _et

alia plura Vixit anno. Virginei parius_ 540, _regnanti apud Britannos

Arthuro_. Joan. Pitsei _Angli_, etc. _Relationum Historicarum de rebus

Anglicis_. Paris, 1619, in-4°., p. 95.]

[Note 239: _Melchinus Avalonius... Britannicus vates, poëta,

historicus et astronomus non contemnendus; in eo tamen reprehensione

dignus quod aliquando fabulosa veris committere videatur... scripsit

autem: de antiquitatibus Britannicis_, lib. I; _de gestis Britannorum_,

lib. I; _de regis Arthuri mensâ rotundâ_, lib. I; _et alia quoedam.

Claruit anno post adventum Messioe_ 560, _Britannico imperio sub rege

Malgocuno corruente_. (_Ibid._, p. 96.)]

[Note 240: _Ub. supr._]

Mais cette matière a été beaucoup plus approfondie par l'anglais Thomas

Warton, dans son _Histoire de la poésie anglaise_[241]. Il est d'autant

moins suspect qu'il rend aux Arabes l'honneur d'une invention que ces

deux auteurs ont voulu leur enlever en faveur de sa nation. Son système

est contraire, en plusieurs points, aux opinions de _Giraldi_, de

_Pigna_, de Saumaise, de Huet, du _Quadrio_ et de quelques autres

auteurs laborieusement érudits sur un sujet aussi futile en apparence

que les romans, mais qui acquiert de l'importance par le rang que ce

genre de poëmes occupe dans l'histoire littéraire moderne.

[Note 241: _The History of english poetry, from the close of the

eleventh to the commencement of the eighteenth century_, etc., London,

1775, 3 vol. in-4°.]

Les fictions orientales apportées en Espagne par les Arabes, au huitième

siècle, se répandirent promptement en France et en Italie. Selon notre

savant anglais[242], il paraît que, de toutes les parties de la France,

l'ancienne Armorique ou la Bretagne fut celle où ces inventions furent

le mieux reçues. Les preuves en subsistent dans le Musée britannique, où

se retrouve un grand nombre de nos anciens titres littéraires qui

manquent à nos propres bibliothèques. «Il y existe[243], dit-il, un

recueil d'anciens romans de chevalerie qui paraissent composés par des

poëtes bretons.» On connaît les communications intimes qui existèrent

entre la Bretagne et quelques parties de l'Angleterre, principalement

avec le pays de Galles. Ce pays fut le théâtre de la plupart des

exploits célébrés dans les romans bretons; les chevaliers passaient

fréquemment d'un pays à l'autre; le langage des deux contrées était le

même et l'est peut-être encore[244]. C'est un dialecte de l'ancien

celtique, ou, comme le prétendent nos antiquaires bretons, c'est dans

toute sa pureté la langue même des anciens Celtes. Mais il en résulte un

argument contre la gloire littéraire que M. Warton veut attribuer à la

Bretagne. Tous les romans en vers dont il cite des fragments, pour

prouver qu'ils furent composés en Bretagne, sont écrits en vieux

français, et non point en bas-breton ou celtique, qui n'y avait aucun

rapport[245]. Les auteurs de ces romans étaient donc des poëtes français

qui racontaient les faits d'armes des chevaliers de Bretagne et du pays

de Galles, et non des poëtes bretons proprement dits; à moins que les

fragments rapportés par l'auteur anglais ne soient des traductions

d'anciennes chroniques bretonnes, faites en vieux français, soit

directement sur ces chroniques mêmes, soit d'après une première

traduction latine[246]. Quoi qu'il en soit, il est à remarquer que le

pays de Galles, ou Wales, et celui de Cornouailles furent souvent réunis

sous les mêmes lois et le même prince; que les poëtes gallois

célébraient souvent les héros cornouailliens dans leurs romans ou

ballades; que les mêmes fables étaient populaires dans les deux pays, et

que, notamment celle du roi Artus, ne l'était pas moins dans l'un que

dans l'autre[247].

[Note 242: _Dissertation on the Origin of Romantic fiction in

Europe_, en tête du vol. I de l'ouvrage ci-dessus.]

[Note 243: _British Museum_, manuscrit Harl., 978, 107.]

[Note 244: «La ressemblance entre les deux langues est encore telle,

dit M. Warton (Dissertation citée), que lors de notre dernière conquête

de Belle-Isle, ceux de nos soldats qui étaient du pays de Galles étaient

entendus des paysans.»]

[Note 245:

En Bretaigne un chevalier

Pruz et curteis, hardi et fier....

..................................

Il tient son chemin tut avant,

A la mer vient, si est passez,

En Totaneis est arrivez.

Plusurs reis ot en la terre,

Entre eus eurent estrif et guerre,

Vers Excestre en cil païs.

..........................

La chambre est peinte toute entur.

Venus la devesse d'amur

Fu tres bien dans la peinture.

Le traiz mustrés e la nature

Coment hum deit amur tenir

E lealment e bien servir,

Le livre Ovide ou il enseine, etc.

Ces trois passages et d'autres encore, cités par M. Warton (_ub. supr._,

p. 3, notes), et tirés du recueil conservé dans le Musée britannique,

sont écrits en français du douzième et du treizième siècles, et point du

tout en breton ou celtique, qui est encore aujourd'hui le même qu'il

était alors.]

[Note 246: A la fin de plusieurs chants ou _lais_ de ce même

recueil, il est dit, ajoute M. Warton, que ce sont des poètes de

Bretagne qui les ont faits; et il y en a un qui finit ainsi:

Que cest kunte ke oï avez

Fut Guigemar le lai trovez,

Q'hum fait en harpe e en rote;

Bone en est à oïr la note. (_Ibidem_.)

Ces quatre vers sont français. Ils terminent le lai de Gagemer, l'un de

ceux que contient le manuscrit 7989-2 de notre Bibliothèque impériale.

Marie de France, qui en est l'auteur, le donne pour traduit, ainsi que

plusieurs autres, de l'original breton. L'on verra bientôt plus

clairement ce que c'était que ces traductions.]

[Note 247: Warton, _ub. supr._, p. 7 et 7.]

Mais voici un monument dont les Bretons paraîtraient avoir plus de droit

de se vanter. Vers l'an 1100, Walter ou Gualter, savant archidiacre

d'Oxford, voyageant en France, se procura en Bretagne une ancienne

chronique écrite en breton ou en langage armoricain, intitulée:

_Bruty-Brenhined_, ou Brutus de Bretagne. Il apporta ce livre en

Angleterre et le communiqua au célèbre Geoffroy de Monmouth[248],

bénédictin gallois, très-savant dans la langue bretonne, qui le

traduisit en latin. Geoffroy ne dissimule pas, au commencement de son

livre, qu'il y avait ajouté, sur le roi Artus, diverses traditions qu'il

tenait de son ami Gualter, et que celui-ci avait probablement

recueillies, soit dans le pays de Galles, soit en Bretagne[249]. Le

sujet de cette chronique, dépouillé de tous ses ornements romanesques,

est la descendance des princes welches ou gallois, depuis le troyen Brut

ou Brutus, jusqu'à Cadwallader, qui régnait au septième siècle. C'était

alors une manie généralement répandue chez les peuples de l'Europe, de

vouloir descendre des Troyens, et nos anciens chroniqueurs n'ont pas

manqué de revendiquer pour nous la même origine[250]. Il est impossible

de fixer au juste le temps où fut écrit l'original breton de cette

histoire; mais de fortes raisons portent à croire qu'elle était faite de

plusieurs morceaux composés en différents temps, et qu'ils le furent

tous du septième au neuvième siècle[251].

[Note 248: Geoffroi était archidiacre de Monmouth; il fut ensuite

fait évêque de St.-Asaph, au pays de Galles, en 1151. Quelques auteurs

l'ont appelé Geoffroy Arthur, à cause de l'emploi qu'il avait fait dans

son ouvrage des fables du roi Arthur.]

[Note 249: C'est là ce que dit M. Warton, _ub. supr._ Mais dans les

deux éditions de Paris du livre de Geoffroy, dont je me suis servi, je

n'ai point trouvé ces aveux; ces éditions ont pour titre: _Britannoe

utriusque regum et priacipum origo et gesta insignia ab Galfrido

monemutensi ex antiquissimis Britannici sermonis monumentis in latinum

traducta_. Parisiis, _apud Jodocum Badium Ascensium_, 1508, in-fol.;

1517, pet. in-4°. Geoffroy dit dans sa dédicace à Robert, duc de

Glowcester, fils naturel du roi Henri I, que c'est Gualter lui-même qui

l'a prié de traduire en latin cette très-ancienne histoire, qui contient

les annales de la Grande-Bretagne, depuis Brutus Ier., roi des Bretons,

jusqu'à Cadwallader, dont il place la mort au 1er. mai 689 (l. IX, ch.

6, vers la fin, édit. de 1517, fol. CI). Il ajoute qu'il a fait cette

traduction sans vouloir ajouter aucun ornement oratoire à la simplicité

de l'original, dans la crainte que les lecteurs ne lui reprochassent

d'avoir voulu plutôt briller par un beau style, que rendre cette

histoire intelligible pour eux. Il n'y a que les prophéties de Merlin

qu'il avoue avoir ajoutées, à la prière d'Alexandre, évêque de Lincoln,

un de ses protecteurs, mais qu'il dit traduire aussi du langage breton

en latin. _Prophetias Merlini de Britannico in latinum transferre_.

Voyez prologue du IVe. livre, _ub. supr._, fol. LII.]

[Note 250: Voyez _Hunibaldus Francus_ qui écrivit au sixième siècle

une Histoire de France, commençant au siége de Troie, et finissant au

règne de Clovis. _Scriptores Rerum Germanic._, recueillis par Simon

Schardius, t. I, p. 301, éd. de Bâle, 1574, in-fol.]

[Note 251: Voyez ces raisons dans la dissertation ci-dessus de M.

Warton, p. 9 et suiv. Il en résulte, contre l'opinion de cet auteur, que

ce n'est pas des Arabes que les Bretons avaient reçu les fictions dont

cette histoire est remplie, puisque leurs conquêtes en Espagne ne

datent, comme Huet l'a fort bien observé, que du huitième siècle. On

verra plus bas une origine plus vraisemblable de ces fictions.]

Or cette chronique ou cette histoire, qui paraît devoir contenir les

idées originales des auteurs welches, gallois ou bretons, porte dans

plusieurs de ses parties le caractère des inventions arabes. Les géants

Gog et Magog, appelés par les Arabes Jagiouge et Magiouge[252], jouent

un grand rôle dans leurs romans: dans l'histoire de Geoffroy de

Monmouth, Goëmagot est un géant de douze coudées de haut, qui s'oppose à

l'établissement de Brutus dans la Grande-Bretagne[253], et qu'un des

chefs de l'armée de Brutus[254], homme modeste et de bon conseil, mais

terrible pour les géants, enlève, met sur ses épaules, et précipite dans

la mer. Le roi Arthur tue un autre géant sur la montagne de Saint-Michel

en Cornouailles[255]; et ce géant était venu d'Espagne, dont les Maures

ou Arabes étaient alors les maîtres; et ce géant lui en rappelle un

autre nommé Rython, si terrible, qu'il s'était fait un vêtement des

barbes de tous les rois qu'il avait tués de sa main[256], ce qui n'avait

pas empêché qu'Arthur ne coupât la sienne, après lui avoir abattu la

tête[257]. Il est souvent question dans cette histoire de guerriers

espagnols, arabes et africains; de rois d'Espagne, d'Egypte, de Médie,

de Syrie, de Babylone, que ni les Bretons, ni les Gallois ne

connaissaient alors; et les fictions y sont toutes gigantesques comme

celles des poëtes orientaux. Les pierres énormes, douées d'une vertu

magique, transportées par des géants des côtes d'Afrique en Irlande, et

de là en Ecosse par les enchantements de Merlin; les métamorphoses

produites par cet enchanteur au moyen de breuvages ou d'herbes magiques;

le combat entre un dragon blanc et un dragon rouge, à la vue duquel il

commence à prophétiser; toute sa prophétie, où il ne parle que de lions,

de serpents et de dragons qui jettent des flammes; un langage

prophétique attribué aux oiseaux; l'emploi fait, dans les enchantements

et dans les prédictions, de connaissances astronomiques et de procédés

des arts, alors étrangers à l'Europe; tout cela paraît entièrement

arabe, et atteste l'origine orientale des fables dont l'histoire de

Geoffroy de Monmouth, traduite du celtique ou du langage breton en

latin, est remplie[258].

[Note 252: Warton, _ub. supr._, p. II et suiv.]

[Note 253: _Galfrid. Monemut. ub. supr._, l. I, c. 9, fol. X, _apud_

Warton, l. I, c. 16.]

[Note 254: Il se nommait _Corineus_, Troyen comme _Brutus_, et donna

son nom au pays de Cornouaille, _Cornubia_, comme Brutus celui de

_Britannia_ à toute l'île. (_Ub. supr._)]

[Note 255: _Galfrid. Monem., ub. supr._, l. VII, c. 5, fol. LXXXII,

_apud_ Warton, l. X, c. 3.]

[Note 256: _Hic namque ex barbis regum quos peremerat fecerat sibi

pelles_. (_Loc. cit._)]

[Note 257: _Ibidem_.]

[Note 258: Tout ceci est un extrait abrégé de la dissertation de

Warton conférée avec l'histoire de Geoffroy de Monmouth, _passim_.]

Voilà pour ce qui regarde le roi Arthur et sa Table ronde, l'une des

deux sources les plus riches des romans de chevalerie; et, dans tout

cela, n'oublions pas de remarquer qu'il n'est pas fait la moindre

mention de Melkin ni de son roman, de Thélesin ni de son histoire[259].

[Note 259: On trouve pourtant dans la même dissertation, p. 61,

Taliessin, ancien poëte ou barde, qui est sûrement le même que le

Thelesin ou le Teliesin de Pitseus et de Huet, mais qui ne florissait,

selon Warton, qu'en 570. Il a laissé un long poëme ou espèce d'ode,

intitulée _Gododin_, en langage qui paraît avoir été celui des anciens

Pictes, ou du moins tout-à-fait différent de celui des Welches ou

Gallois, et presque inintelligible. Il y célèbre une bataille terrible

soutenue contre les Saxons auprès de Cattraeth, où les Bretons furent

défaits et périrent tous, excepté trois, dont ce barde était lui-même.

Mais ce barde, auteur de chants ou odes, où il célèbre les faits d'armes

de son temps, sans fictions et sans inventions romanesques, était-il en

même temps historien? A-t-il laissé un livre des exploits du roi Arthur?

M. Warton n'en a rien dit; et il lui donne le surnom d'Aneurin[A], dont

à son tour Pitseus ne parle pas. Du reste, dans toute cette première

dissertation, non plus que dans la seconde, ni dans tout l'ouvrage de M.

Warton, il n'est nullement question de Melkin.]

[Note A: _The Odes of Taliessin or Aneurin_. (_Loc. cit._)]

L'autre source encore plus abondante est l'histoire, non moins

fabuleuse, de Charlemagne et de ses douze paladins[260]. Ici

l'archevêque Turpin est, pour la France, ce que Geoffroy de Monmouth est

pour l'Angleterre; mais avec cette différence qu'il n'est même pas vrai

que ce Turpin ait jamais écrit. La Vie de Charlemagne et de Roland,

qu'on lui attribue[261], contient principalement la dernière expédition

de cet empereur contre les Sarrasins d'Espagne, et la défaite de son

arrière-garde à Roncevaux, où périt le fameux Roland par la trahison de

Gannelon de Mayence. Dans cette Vie, que l'on suppose écrite au neuvième

siècle, se trouvent quelques fictions assez conformes à celles de

l'histoire de Geoffroy de Monmouth, et qui peuvent avoir la même

origine, quoique la plupart tiennent encore plus des contes de la

légende que des contes arabes. Mais, outre les apparitions, les

prophéties et les miracles de saints, qui sont de la première espèce, on

y voit des miracles de la féerie, des armes enchantées, et un géant

invulnérable, qui appartiennent à la seconde. L'épée de Roland ne peut

être brisée; c'est cette fameuse _Durenda_, que nous appelons Durandal,

ainsi nommée, dit le chroniqueur, à cause des rudes coups qu'elle

porte[262]; mais le géant Ferragut, à qui il a affaire, ne peut être

blessé qu'au nombril. C'est là que Roland a l'adresse de le frapper, et

il le tue.

[Note 260: Du mot latin _palatini_, parce qu'ils étaient, à Paris,

logés dans le palais du roi. _Furono detti paladini_, dit le _Pigna,

perciò che erano del palagio reale_, etc. (_De' Romanzi_, p. 48.)]

[Note 261: _J. Turpini Histor. de Vitâ Karoli magni et Rolandi._]

[Note 262: _Durenda interpretatur durus ictus_, c. 22, éd. de

Schardius. Le nom du géant est aussi significatif; _Ferracutus_, de

_ferrum acutum_, fer aigu; nous en avons fait _Ferragus_, qui ne

signifie rien, et les Italiens _Ferraù_, aussi insignifiant et plus

barbare.]

L'opinion la plus commune aujourd'hui est que cette chronique fabuleuse

fut écrite, long-temps après, par un moine, sous le nom de Turpin.

Voltaire, dit M. Warton, et ces paroles sont remarquables dans un savant

tel que lui[263], Voltaire, écrivain dont les recherches sont beaucoup

plus profondes qu'on ne l'imagine, et qui a développé le premier, avec

pénétration et intelligence, la littérature et les moeurs des siècles

barbares, a dit, en parlant de cette histoire de Charlemagne: «Ces

fables, qu'un moine écrivit au onzième siècle sous le nom de

l'archevêque Turpin[264].»

[Note 263: Voltaire _a writer of much deeper research than is

imagined, and the first, who has displayed the litterature and customs

of the dark ages with any degree of penetration and comprehension_.

(Dissert. I, p. 18.)]

[Note 264: _Essai sur les Moeurs et l'Esprit des Nations_, à la fin

du ch. 15, t. II, p. 54; t. XVII des Oeuvres complètes, édit. de Khel,

in-12.]

On pourrait même croire qu'elles ne furent écrites qu'après les

croisades; le prétendu pélerinage de Charlemagne au saint sépulcre[265],

et les armes et machines de guerre décrites en quelques endroits, et qui

ne furent connues en Europe qu'après ces expéditions lointaines,

autoriseraient suffisamment à le penser. Cependant, il est certain que

ces fables existaient au commencement du douzième siècle, puisque le

pape Calixte II, sans craindre de compromettre son infaillibilité,

prononça, en 1122, que c'était une histoire authentique[266].

[Note 265: _Et qualiter Romoe imperator fuit, et dominicum sepulchrum

adiit, et qualiter lignum dominicum secum attulit._ (Ch. 20, fol. 8,

verso, de l'éd. de Schardius, Francfort, 1566, in-fol.)]

[Note 266: Warton, _ub. supr._, p. 19 et 20.]

Fut-elle originairement écrite en latin, ou traduite dans cette langue

après avoir été écrite en vieux français? Les avis sont partagés sur

cette question. Des critiques ont prétendu que cette histoire de

Charlemagne et de Roland avait été apportée d'Espagne en France vers le

douzième siècle; que les exploits miraculeux de cet empereur et de son

neveu en Espagne, racontés dans les vingt-trois premiers chapitres,

étaient inconnus en France avant cette époque, ou que l'on n'en

connaissait qu'un petit nombre par des contes informes et des romances

populaires dont ils étaient le sujet[267].

[Note 267: _Arnoldi Oienharti notit. utriusque Vasconiæ_, Paris,

1638, l. III, c. 3, p. 397. _N.B._ La traduction française de Turpin,

qui existe manuscrite dans la Bibliothèque impériale (Nº. 8190), ne fut

faite qu'au commencement du treizième siècle; elle est de Michel de

Harnes, qui écrivait sous Philippe-Auguste. Les autres traductions sont

toutes postérieures.]

Quoi qu'il en soit, ces deux chroniques fabuleuses sont le fondement de

tous les romans de chevalerie. C'est là que parurent pour la première

fois les caractères principaux et les fictions fondamentales qui ont

fourni une si ample matière à cette singulière espèce de composition

poétique. Aucun livre, en Europe, n'avait parlé auparavant de géants,

d'enchanteurs, de dragons, ni de toutes ces inventions monstrueuses et

fantastiques; et quoique la longue durée des croisades ait transporté en

Occident un grand nombre de fables du même genre, ajouté de nouveaux

héros aux anciens, et d'autres objets merveilleux à toutes ces

merveilles, cependant les fables d'Arthur et de Charlemagne, variées et

accrues par ces embellissements, continuèrent de prévaloir dans les

romans, et d'être le sujet favori des poëtes.

L'analogie de ce qu'on peut appeler la partie mythologique de ces deux

anciens monuments avec les fictions arabes, est sensible. Cependant, il

existe une autre opinion sur l'origine des fables dont ils sont remplis;

et il est d'autant plus intéressant de l'exposer ici, qu'en paraissant

toute différente elle s'allie parfaitement avec la première, et que,

loin de la contredire, elle vient à son appui.

Il faut remonter jusqu'au temps où Mithridate, roi de Pont, obligé de

fuir devant les Romains commandés par Pompée[268], se réfugia parmi les

Scythes ou Goths qui habitaient le pays qu'on appelle aujourd'hui la

Géorgie, entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne, sur les frontières de

la Perse. Cet implacable ennemi des Romains réussit à soulever contr'eux

ces peuplades guerrières; mais le génie de Rome et de Pompée l'emporta:

elles furent vaincues, et, plutôt que de se soumettre, elles allèrent

chercher un asyle vers le nord de l'Europe, sous la conduite de Woden

ou Odin leur chef[269]. Ce conquérant fugitif soumit, sur sa droite, la

Russie d'Europe, à sa gauche, les parties septentrionales et

occidentales de la Germanie, laissa ses fils pour y commander, et perça

lui-même jusqu'aux glaces du Danemarck, de la Suède et de la Norwège. Il

établit parmi les Scandinaves la religion de sa patrie, dont il était

lui-même le grand-prêtre; et comme il y apportait aussi des arts utiles,

particulièrement la science des lettres dont on le disait l'inventeur,

comme il gouverna long-temps avec gloire et avec sagesse, ses peuples se

fondirent insensiblement avec les peuples vaincus; le pays entier finit

par adopter, non-seulement leur culte, mais leurs lois et leur langage.

Tout enfin, chez les Scandinaves, fut modifié par les institutions d'un

législateur asiatique[270], et les idées, les traditions et les dogmes

franchirent l'intervalle immense qui sépare la Perse de ces régions

polaires.

[Note 268: Environ vingt-quatre ans avant J.-C. Dans cette opinion,

M. Warton s'appuie de l'autorité des écrivains qui ont le mieux traité

des antiquités du Nord. Il est d'accord avec M. Mallet, dans son

excellente introduction à l'Histoire de Danemarck; et M. Mallet, à qui

les mêmes sources avaient été ouvertes, a puisé préférablement dans

l'islandais _Torfæus_, historien de la Norwège, au commencement du

dix-huitième siècle. L'auteur anglais ne cite l'auteur français que sur

un ou deux points seulement, tandis que le rapport entre eux s'étend à

l'opinion presque entière.]

[Note 269: Son nom était _Sigge Fridulfson_, ou fils de Fridulphe.

_Odin_ était le dieu suprême des Scythes; et _Sigge_ prit ce nom, soit

qu'il eût su se faire passer pour un homme inspiré par les dieux, soit

parce qu'il était le premier prêtre du culte qu'on rendait au dieu Odin.

(Mallet, _ub. supr._, ch. 4).]

[Note 270: Je dis modifié et non créé. M. Grâberg de Hemsô, dans son

excellent ouvrage italien intitulé: _Saggio Istorico sugli Scaldi o

antichi poeti Scandinavi_, Pise, 1811, in-8º., établit fort bien que la

conquête de la Scandinavie faite par _Sigge_ ou _Odin_, ne changea en

rien l'état civil, politique et moral de ces peuples, et que ce fameux

législateur ne fit que le consolider davantage, en y imprimant les

caractères d'un culte religieux plus circonstancié, d'un esprit tout

guerrier, et de ce talent rare et sublime de régénérer les nations sans

en détruire les institutions primitives. (P. 47, 48).]

L'une des traditions, qui furent ainsi transportées dans le Nord, est

celle de ces fées qui, sous le nom de Valkyries, président à la

naissance et à la destinée des hommes, qui leur dispensent les jours et

les âges, et qui déterminent la durée et les événements de la vie de

chacun d'eux. On y voit aussi des génies lumineux qui habitent une ville

céleste, et des génies noirs qui habitent sous la terre, ou de bons et

de mauvais génies qui sont, en quelque sorte, les fées du sexe

masculin[271]. «C'est ce dogme de la mythologie celtique ou scandinave,

dit M. Mallet[272], qui a produit toutes les fables, la féerie, le

merveilleux des romans modernes, comme celui des romans anciens est

fondé sur la mythologie grecque et romaine.» Des pierres énormes, ou de

longs rochers plantés debout, sur lesquels était posée une pierre platte

d'une largeur immense, formaient les autels sacrés des Scandinaves et

des autres nations celtiques[273]. On y reconnaît l'origine des pierres

miraculeuses d'Irlande, dans le roman de Merlin. Les dragons ailés ne

manquent pas dans l'_Edda_, dans le Code de la religion celtique, n'y

eût-il que ce dragon noir qui dévorera les corps des malheureux

condamnés au dernier jour[274]. Une simple erreur de mots peut aussi les

avoir multipliés dans les fables puisées chez ces anciens peuples. L'art

de fortifier les places y était très-imparfait. Leurs forteresses

n'étaient que des châteaux grossièrement bâtis sur des rocs escarpés, et

rendus inaccessibles par des murs épais et informes. Comme ces murs

serpentaient autour des châteaux, on les désignait par un nom qui

signifiait aussi dragons et serpents. C'était là que l'on gardait les

femmes et les jeunes filles de distinction, qui étaient rarement en

sûreté dans ces temps où tant de braves erraient de tous côtés cherchant

des aventures; et cette coutume donna lieu aux anciens romanciers, qui

ne savaient rien dire simplement, d'imaginer toutes ces fables de

princesses gardées par des dragons, et délivrées par d'invincibles

chevaliers[275].

[Note 271: _Edda_, fable 9.]

[Note 272: Introd., ch. 6, p. 93, note.]

[Note 273: _Ibid._, ch. 7, p. 104.]

[Note 274: _Ibid._, ch. 6, p. 98.]

[Note 275: _Ibid._, ch. 9, à la fin.]

Parmi les arts que les Scythes ou les Goths d'Odin apportèrent aux

Scandinaves, on doit surtout compter le talent poétique auquel ils se

livraient avec le plus grand enthousiasme[276]. Leurs poésies ne

contenaient pas seulement les éloges de leurs héros, mais leurs

traditions populaires et leurs dogmes religieux. Elles étaient remplies

de ces fictions que la superstition païenne la plus exagérée pouvait

accréditer dans des imaginations presque sauvages. C'est à cette origine

asiatique qu'il faut attribuer l'esprit capricieux et quelquefois

extravagant, et les conceptions hardies, mais bizarres, qui nous

étonnent dans les anciennes poésies du Nord; et ces images fantastiques

n'y sont pas la seule trace d'une origine orientale; elles ont un genre

de sublime et des figures de style d'un caractère particulier qui ne

sont pas des marques moins certaines de cette origine[277].

[Note 276: Warton, Dissert. I, p. 29; Mallet, introd., etc., ch. 13,

p. 338.]

[Note 277: Warton, _ub. supr._, p. 29 et 30.]

De tous temps les Scandinaves avaient aussi cultivé la poésie; leurs

Scaldes, qui étaient chez eux ce que les Bardes étaient chez les Gaulois

ou les Celtes[278], les accompagnaient dans leurs guerres et dans leurs

incursions. Ils firent souvent de ces incursions dans le nord des Iles

Britanniques; les Calédoniens sont regardés par d'habiles antiquaires

comme une colonie scandinave, et l'on doit penser qu'au retour de la

paix les Scaldes, possesseurs d'un talent agréable, étaient accueillis

dans les cours des chefs écossais, irlandais et bretons, et propageaient

ainsi le goût de leur art, la connaissance de leur langue, celle de

leurs traditions poétiques, et leur renommée, source de leur

fortune[279]. Les fictions d'Odin durent prendre une nouvelle

consistance, surtout en Angleterre, lors de la conquête des Saxons et

des invasions des Danois qui faisaient originairement partie des tribus

scandinaves. C'est à l'histoire de la littérature anglaise qu'appartient

l'examen des altérations que ces fictions éprouvèrent dans la suite, et

du mélange qui se fit du caractère de poésie des Scaldes avec celui des

Bardes welches et irlandais; nous devons nous borner à observer ces

points de communication et cette transmission des fictions poétiques de

l'Asie aux peuples du Nord et de la Scandinavie aux Iles Britanniques.

[Note 278: «Le mot _skald_ ou _skiald_ vient de suédo-gothique

_skalla_ ou _skialdre_, qui signifie résonner, sonner, retentir, etc.;

comme celui de _barde_ vient d'un mot celtique qui a la même

signification. Le principal emploi de ces poëtes était de faire

retentir, par le moyen de leurs vers, chez les peuples présens et

futurs, la louange et la mémoire des actions brillantes et des grands

événemens qui faisaient époque dans l'histoire.» (_Saggio su gli Scaldi,

etc._, p. 3).]

[Note 279: Warton, _ub. supr._, p. 33 et 34; Mallet, introd., _loc.

cit._]

Il s'en fit de semblables dans les Gaules. Les Scandinaves avaient

conquis, dès le quatrième siècle, des pays voisins de celui des Francs.

Vers le commencement du dixième, une partie de la France fut envahie par

les Normands ou hommes du Nord, rassemblés sous leur chef Rollon; et

quoique ces étrangers prissent en général les moeurs et les usages des

peuples vaincus, ils durent cependant répandre dans ces parties de la

France, et de là dans la France entière, leurs fictions[280]. Alors

l'art des Scaldes avait atteint son plus haut point de perfection dans

le pays d'où ce Rollon était venu[281]. On suppose qu'il avait amené

avec lui plusieurs de ces poëtes, qui transmirent leur art à leurs

enfants et à leurs successeurs. Ceux-ci, en adoptant le langage, la

religion, les opinions de leur nouvelle patrie, substituèrent les héros

du christianisme à ceux des païens leurs ancêtres, et commencèrent à

célébrer Charlemagne, Roland et Olivier, dont ils embellirent l'histoire

par leurs fictions accoutumées de géants, de nains, de dragons et

d'enchantements[282]. C'est sans doute par ce moyen que notre Bretagne

fut imbue des opinions ou plutôt des fictions orientales qu'on retrouve

dans l'histoire fabuleuse portée de Bretagne en Angleterre, et traduite

par Geoffroy de Monmouth. Cette origine est plus naturelle que celle qui

suppose que ces mêmes fables y furent apportées par les Arabes, dont les

invasions se firent toujours dans le midi de la France.

[Note 280: Warton, _ub. supr._, p. 55, 56.]

[Note 281: M. Grâberg (_ub. supr._, p. 104) place l'époque la plus

florissante de l'art des Scaldes dans les trois siècles qui s'écoulèrent

depuis l'avènement de Harald au trône de Norwège, au neuvième siècle,

jusqu'à la seconde moitié du treizième, où cet ancien art s'éteignit.

Voyez _Ibid._, les causes de cette décadence, et p. 201-204, un tableau

chronologique des Scaldes qui fleurirent dans chaque siècle, depuis le

quatrième sous Odin, jusqu'au treizième inclusivement.]

[Note 282: Warton, _loc. cit._, p. 60, note.]

Cette circulation presque générale des inventions poétiques des Scaldes,

et la popularité qu'il est naturel de supposer qu'elles durent acquérir,

les enracinèrent pour ainsi dire en Europe. Dans les régions européennes

où elles s'établirent d'abord, elles préparèrent les voies aux fictions

arabes; dans les autres régions, elles les accompagnèrent et se

combinèrent avec elles. Dans cette espèce de fusion il y avait tout à

gagner pour les fictions du Nord. Les autres étaient plus brillantes,

plus analogues à l'accroissement de la civilisation chez une nation

ingénieuse et polie. Moins horribles et moins grossières, elles avaient

dans leur nouveauté, leur variété, leur éclat, des moyens de séduction

qui manquaient aux fables septentrionales. Aussi, si l'on veut comparer

les enchantements tels qu'ils sont dans la poésie runique[283] ou

scandinave avec ceux qui font le merveilleux des romans de chevalerie,

on y trouvera des différences, toutes à l'avantage de ces derniers

enchantements. Les premiers sont principalement composés de sortiléges

et de charmes qui préservent des empoisonnements, émoussent les armes

d'un ennemi, procurent la victoire, conjurent la tempête, guérissent les

maladies ou rappellent les morts du tombeau; ils consistent à prononcer

des paroles mystérieuses ou à tracer des caractères runiques. Les

magiciens de nos romans sont surtout employés à former et à conduire une

suite brillante d'illusions. Il y a une certaine horreur sauvage dans

les enchantements scandinaves; la magie des romans présente souvent des

visions et des fantômes agréables, souvent même, au milieu des terreurs

les plus fortes, elle nous conduit à travers de vertes forêts, et fait

sortir de terre des palais éclatants d'or et de pierreries: enfin, la

magicienne runique est une Canidie, et la magicienne de nos romans une

Armide[284].

[Note 283: On appelle runique la poésie scandinave, écrite en runes

ou caractères runiques. «On ne peut douter, dit Court de Gebelin, que

l'alphabet runique ne soit l'ancien alphabet connu sous le nom des

Pélasges, et qui se conserva dans divers cantons du Nord, lorsque les

Grecs s'en furent éloignés, en adoptant celui de vingt-deux lettres...

On ne peut se dispenser de voir dans ces lettres (les runes) l'alphabet

scytique, porté en Grèce par les Pélasges, long-temps avant Cadmus.»

(Monde primitif, _Origine du langage et de l'écriture_, p. 462.) Voyez

sur ces caractères la note 1 de l'ouvrage cité ci-dessus de M. Grâberg,

_su gli Scaldi_, p. 29 et suiv.]

[Note 284: Warton, _ub. supr._, p. 59, 60.]

Avec leurs idées et leurs machines poétiques, les peuples du Nord

répandirent aussi leurs inclinations, leurs institutions et leurs moeurs.

De là vinrent cet amour et cette admiration exclusive de nos ancêtres

pour la profession des armes; ces idées de point d'honneur, cette fureur

du duel qui règne encore, et ces combats judiciaires qui heureusement

n'existent plus, et les preuves par l'eau, par le feu, si long-temps

regardées comme infaillibles, et toutes ces idées populaires, encore

subsistantes, de magiciens, de sorciers, d'esprits et de génies cachés

sous la terre ou dans les eaux. De-là aussi quelques habitudes sociales,

propres, ce qui est très-remarquable, à adoucir les moeurs en même temps

que tout le reste ne pouvait que les endurcir, et surtout, parmi ces

habitudes, celle de placer les femmes au rang qu'elles avaient chez ces

peuples, et où partout ils les firent monter.

Aucun trait ne distingue plus fortement les moeurs des Grecs et des

Romains de celles des modernes, que le peu d'attention et d'égards que

les premiers avaient pour les femmes, le peu de part qu'ils leur

accordaient dans la conversation et dans le commerce de la vie, et le

sort tout différent dont elles jouissent chez les nations policées de

l'Europe. L'invasion des Goths est l'époque de ce changement. Ce sont

des barbares qui ont fait faire à la civilisation ce pas immense, et

l'origine de la galanterie européenne est due à des guerriers

féroces[285]. Ils croyaient qu'il existait dans les femmes quelque chose

de divin et de prophétique. Ils les admettaient dans leurs conseils, et

les consultaient dans les affaires les plus importantes de l'état. Ils

leur confiaient même la conduite des grands événements qu'elles avaient

prédits. On trouve dans Tacite[286] et dans d'autres historiens[287] des

traces de cette confiance et de ce respect. Il résultait, de ces

priviléges, qu'ils accordaient à un petit nombre de femmes une déférence

et une tendre vénération pour le sexe entier. S'il ne jouissait pas

partout de la préséance, au moins dans la constitution de ces peuples y

avait-il entre les deux sexes une parfaite égalité.

[Note 285: Warton, _ub. supr._, p. 65; Mallet, introd., etc., ch.

12, p. 273.]

[Note 286: Voyez ce qu'il dit de la prophétesse _Velleda, Hist._, l.

IV, et des femmes en général, _de Morib. German._]

[Note 287: Dion parle de la vierge _Ganna_, prophétesse des

Maréomans, l. LXVII. Voyez aussi Strabon, _Géogr._, l. VIII, où il parle

des femmes qui présidaient aux assemblées des Cimbres, lesquels étaient

une tribu scandinave, etc.]

Cette déférence et ces égards, sources de l'esprit de galanterie, se

faisaient principalement remarquer dans la force, et, si l'on peut

parler ainsi, dans l'exagération des idées que les nations du Nord

s'étaient faites de la chasteté des femmes[288]. C'était ce qui

inspirait aux amants tant de dévouement pour leurs maîtresses, tant de

zèle à les servir, des attentions et des égards si multipliés pour

elles, enfin un degré de passion et de sollicitude amoureuse

proportionné à la difficulté de les obtenir. Le mérite par excellence

était alors la supériorité dans le métier des armes; le rival le plus

sûr de l'emporter aux yeux de sa dame était le plus brave guerrier.

Alors la valeur fut inspirée, exaltée par l'amour. En même temps que cet

enthousiasme héroïque obtenait des préférences auprès des femmes, il

veillait à leur sûreté, à leur défense. Il les protégeait dans un siècle

de meurtres, de rapine et de piraterie, quand leur faiblesse était

exposée à des attaques inattendues et à de continuels dangers. Cette

protection, qui semblait leur être offerte pour qu'au milieu de tant de

périls elles pussent demeurer chastes, les engageait à l'être, élevait

leur ame, et leur inspirait un juste orgueil. Elles s'habituèrent à

exiger qu'on ne les abordât qu'avec des termes de soumission et de

respect; elles l'exigèrent surtout de leurs protecteurs. Parmi les

Scandinaves, qui aimaient passionnément à renfermer dans la mesure du

vers le récit de toutes les aventures, ces nobles galanteries durent

devenir le sujet de leurs poésies, et recevoir l'embellissement de leurs

fictions.

[Note 288: _In those strong and exaggerated ideas of female

chastity_ (Warton, _ub. supr._, p. 67.)]

Chez eux cependant, la chevalerie n'existait encore que dans ses

éléments. Ce fut sous le régime féodal, qui s'établit peu de temps après

en Europe, qu'elle reçut une vigueur nouvelle, et qu'elle fut revêtue de

toutes les formes d'une institution régulière. Les effets de cette

institution sur les moeurs sont connus. Ceux que produisirent les

croisades, qui suivirent de près, ne le sont pas moins. La chevalerie

fut alors consacrée par la religion, dont l'autorité se répandit en

quelque sorte sur toutes les passions et sur toutes les institutions de

ces siècles superstitieux. C'est ce qui composa ce mélange singulier de

moeurs contradictoires où l'on voit confondus ensemble l'amour de Dieu et

l'amour des femmes, le zèle pieux et la galanterie, la dévotion et la

valeur, la charité et la vengeance, les saints et les héros[289].

[Note 289: _Id. ibid._, p. 71.]

De toutes ces observations, M. Warton conclut, et nous conclurons avec

lui, que parmi les ténèbres de l'ignorance, à l'époque de la crédulité

la plus grossière, le goût des merveilles et des prodiges, dont les

fictions orientales sont remplies, fut d'abord introduit en Europe par

les Arabes; que plusieurs contrées étaient déjà préparées à les recevoir

par la poésie des Scaldes du Nord, qui peut-être dérivait originairement

de la même source; que ces fictions, qui s'accordaient avec le ton des

moeurs régnantes, conservées et perfectionnées dans les fables des

troubadours et des trouvères, se concentrèrent, vers le onzième siècle,

dans les histoires chimériques de Turpin et de Geoffroy de Monmouth,

premiers auteurs qui aient parlé de ces expéditions supposées de

Charlemagne et du roi Arthur, devenues le fondement et la base de ces

sortes de narrations fabuleuses qu'on appelle romans; enfin,

qu'agrandies et enrichies ensuite par des imaginations qu'échauffait

l'ardeur des croisades, elles produisirent, à la longue, cette espèce

singulière et capricieuse d'inventions qui a été mise en oeuvre par les

poëtes italiens, et qui forma la machine poétique, ou le merveilleux de

leurs compositions les plus célèbres.

On voit donc dans la Perse, comme Saumaise l'a prétendu le premier, la

source commune et primitive de ce merveilleux qui emploie les génies,

les fées, les géants, les serpents, les dragons ailés, les griffons, les

magiciens, les armes enchantées, à la place des machines poétiques de

l'ancienne mythologie. Ce genre de merveilleux passa de la Perse chez

les Arabes d'un côté, et de l'autre chez les Scythes asiatiques qui

confinaient à la Perse. L'émigration de ces peuples dans le pays des

Scandinaves y porta ces fictions, et les conquêtes des Arabes les firent

passer en Espagne. De ces deux points si éloignés, elles se répandirent

d'abord dans les parties de l'Europe les plus voisines; elles se

rejoignirent enfin et se fondirent en un seul systême poétique, avec les

diverses modifications qu'elles avaient reçues de deux grandes

institutions, le christianisme et la chevalerie.

En lisant les extravagances dont les poëmes romanesques sont remplis, on

ne leur supposerait pas une origine si respectable, du moins par son

antiquité, ni si intéressante par les vicissitudes qu'elles ont

éprouvées dans leurs développements et dans leurs cours. Ce sont au

moins des folies quelquefois aimables; et il en est de plus tristes dont

il faut aller chercher aussi loin, et dans une antiquité non moins

reculée, la naissance et la filiation.

On pourrait dire aussi que la plupart de ces inventions n'a nullement

besoin d'une origine septentrionale, et que nous nous donnons bien de la

peine pour expliquer comment les merveilles de la féerie moderne

provinrent des chants des Scaldes et des fables de l'Edda, tandis

qu'elles ont une source toute naturelle dans les fictions mythologiques

et poétiques des anciens. Le premier modèle des fées n'est-il pas dans

Circé, dans Calypso, dans Médée? Celui des géants, dans Polyphème, dans

Cacus, et dans les géants eux-mêmes, ou les Titans, cette race ennemie

de Jupiter? Les serpents et les dragons des romans ne sont-ils pas des

successeurs du dragon des Hespérides et de celui de la Toison d'or? Les

magiciens! La Thessalie en était pleine. Les armes enchantées et

impénétrables! Elles sont de la même trempe, et l'on peut les croire

forgées au même fourneau que celles d'Achille et d'Énée. Les chevaliers

invulnérables ne le sont pas plus que ce même Achille, au talon près;

que ce même Énée, lorsque, à sa sortie de Troie, les traits ennemis se

détournent et les flammes s'écartent de lui[290], et que le dompteur de

chevaux Messape, que ni le fer ni le feu ne pouvaient blesser[291]. Mais

il faut se bien rappeler qu'au onzième siècle, où naquirent les romans

de chevalerie, Homère et Virgile étaient oubliés depuis long-temps; il

n'existait plus en Europe de manuscrits du poëte grec, et ceux du poëte

latin qui devaient reparaître à la renaissance des lettres, étaient

ensevelis dans la poussière des bibliothèques non fréquentées de

quelques couvents. Les fictions apportées d'un côté par les Arabes, de

l'autre par les Normands, durent donc s'emparer de tous les romans

latins, français ou espagnols, avant qu'on y pût voir la moindre

imitation des anciens poëtes grecs et latins.

[Note 290:

_Flammam inter et hostes

Expedior, dant tela locum, flammæque recedunt._

(_Æneid,_ t I. II, v. 32.)]

[Note 291:

_At Messapus equûm domitor, Neptunia proles,

Quem neque fas igni cuiquam nec sternere ferro._

(_Ibid._, l. VII, v. 691.)]

Quoi qu'il en soit, toutes ces recherches ne nous conduisent encore qu'à

reconnaître la source primitive de quelques-uns des nouveaux ressorts

mythologiques employés dans l'épopée romanesque; elles ne nous

apprennent pas comment, en prenant pour point de départ, d'un côté

l'histoire fabuleuse d'Artus, et de l'autre, l'histoire non moins

fabuleuse de Charlemagne et de ses Pairs, ces ressorts ont commencé à

être mis en mouvement; quels sont les premiers romans où on en a fait

usage, et à qui en appartient l'honneur. Il paraît certain que, même en

France, les romans de la Table ronde eurent cours avant ceux des douze

Pairs, quoique ceux-ci fussent nationaux et dussent, au moins à ce

titre, obtenir la préférence. Ici les faits parlent d'eux-mêmes, il ne

faut que les réunir sous nos yeux.

Henri II, roi d'Angleterre, qui régna depuis 1154 jusqu'en 1189, était

en même temps duc de Normandie et maître de plusieurs autres provinces

de France[292]. On parlait français à sa cour; on y voyait, et des

Normands, dont la langue primitive était le français, et des Anglais qui

s'exerçaient, non-seulement à parler, mais à écrire dans notre langue.

Henri l'aimait, la préférait: c'était sa langue habituelle. Plusieurs

des romans de la Table ronde, le S. Graal, Lancelot, Perceval, etc.,

existaient dès-lors en Angleterre; ils étaient écrits en latin; il

voulut qu'ils fussent traduits en prose française; il chargea de ces

traductions quelques-uns de ces Anglais et Anglo-Normands: on en connaît

six[293] qui travaillèrent successivement au seul grand roman de

_Tristan de Léonnois_, regardé comme le premier de tous.

[Note 292: Ce n'est pas, certes, que les Anglais eussent conquis ces

provinces; ils avaient la Normandie parce que, tout au contraire, un duc

de Normandie les avait conquis; la Guyenne et le Poitou par le mariage

de Henri II avec Éléonore, qu'avait impolitiquement répudiée Louis VII,

etc.]

[Note 293: Luces du Gast, Gasse-le-Blond, Gautier Map, Robert de

Boron, Hélis de Boron, et Rusticien de Pise ou de Puise. Ce dernier

nomme les cinq autres dans ce même ordre, à la fin d'un autre roman

traduit par lui seul, celui de _Méliadus de Léonnois_, père de Tristan.

Le passage où il les nomme est cité, _Catalog. de la Vallière_, t. II,

p. 606 et 607, Nº. 3,990.]

Quelques poëtes florissaient alors en France, Robert Wace, Chrestien de

Troyes, et plusieurs autres. Wace était plutôt un historien, ou

chroniqueur en vers, qu'un poëte; ses longs romans de _Brut

d'Angleterre_ et de _Rou_ ou _Rollon de Normandie_, le prouvent[294].

Chrestien était un poëte, un vrai romancier; il avait _translaté_ en

vers, non des histoires, mais plusieurs fables tirées d'Ovide, et même

son _Art d'aimer_[295]. Dès que cette traduction en prose du roman de

Tristan lui fut connue, il s'empressa de la mettre en vers[296]; il y

mit aussi _Perceval le Gallois_; il commença _Lancelot du Lac_, mais la

mort l'empêcha de l'achever[297]. Il ne faut pas croire qu'il se bornât

au rôle de simple versificateur; il ajoutait souvent du sien, disposait

quelquefois les événements d'une manière toute nouvelle, ou tirait d'un

seul épisode un roman tout entier[298]. Mais enfin la filiation de ces

romans est bien établie; l'original était né en Angleterre; écrit en

langue latine, il fut traduit en prose française, au douzième siècle,

par ordre de Henri II, et mis aussitôt en vers par un ou deux poëtes

français. Le langage de ces longs poëmes ayant vieilli, la langue et la

versification s'étant améliorées dans le quatorzième siècle, la lecture

en devint plus fatigante par leur mauvais style, qu'attrayante par la

singularité et la variété des événements et des fictions. On les remit

en prose dans le quinzième siècle; ce fut sous cette nouvelle forme

qu'ils furent imprimés dès la fin de ce même siècle, ou au commencement

du seizième; et ils ont vieilli à leur tour.

[Note 294: Voyez Notices et extraits des manuscrits de la

bibliothèque impériale, etc. t. V, p. 21 et suiv,, la notice du roman de

Rou, par M. de Brequigni.]

[Note 295: Dans le prologue d'un de ses romans (_Cligès_ ou

_Cliget_), on voit qu'il avait traduit d'Ovide, outre ce poëme de l'_Art

d'aimer_, la fable de Tantale qui sert aux dieux dans un repas son fils

Pélops, et celles de Térée, de Progné et de Philomèle. Voici ces dix

premiers vers qui sont une espèce de table des romans que Chrestien de

Troyes avait faits ou mis en vers quand il commença celui de Cliget. Le

roman qu'il cite au premier vers contient des aventures de chevaliers de

la Table ronde, mais ne fait point partie de la grande série des romans

dont cet ordre et son chef, le roi Artus, sont les héros.

Cil qui fist d'Eree et d'Enide

Et les commandemens d'Ovide

Et l'Art d'amors en romans mist,

Et le mors de l'espaule fist[B],

Del roi Marc et d'Ysselt la Blonde[C]

Et de la Hupe et de l'Aronde[D],

Et del Rossignol la Muance[E],

Un autre conte recommance

D'un varlet qui en Gresse fut

Del lignage le roi Artu.

(Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fonds de Cangé, in-fol., Nº.

27, fol. 188, verso.)]

[Note B: Fable de Pélops, dont l'épaule seule fut mangée.]

[Note C: Roman de Tristan, neveu du roi Marc et d'Yseult, femme de

roi de Cornouailles.]

[Note D: Fable de Térée et de Philomèle.]

[Note E: Fable de Térée et de Philomèle.]

[Note 296: Voyez dans la note précédente le cinquième vers de la

citation.]

[Note 297: Ce roman fut terminé par Godefroy de Leigny ou de Ligny.]

[Note 298: C'est ainsi qu'il tira le roman de _Perceval le Gallois_,

d'une partie du grand roman de _Tristan de Léonnois_, dont il avait mis

en vers les autres parties; c'est encore ainsi que d'un épisode de

_Lancelot du Lac_ il tira son dernier roman intitulé _la Charrette_, ou

_Lancelot de la Charette_.]

Du moment où, pour la première fois, ils avaient été traduits du latin,

c'est-à-dire, dès le douzième siècle, la fable du roi Artus, de la Table

ronde et de ses chevaliers, avait pris en Angleterre même une vogue que

n'avaient pu lui donner l'histoire prétendue de Geoffroy de Monmouth et

les autres chroniques latines faites à l'imitation de la sienne. Elle en

eut aussi dès-lors en France, et dans un temps où, à ce qu'il paraît, le

roman national attribué à Turpin n'y en avait pas acquis une fort

grande. Il était alors regardé comme une histoire, et traduit comme tel

en français, si même il l'était déjà, par Michel de Harnes[299]; encore

est-il bon d'observer que les récits fabuleux de cette chronique, loin

d'embrasser tous les exploits de Charlemagne, ne commencent qu'à sa

dernière expédition en Espagne. Le plus ancien roman français dont la

famille de Charles ait été le sujet, est celui de Pepin son père et de

sa mère Berthe _au grand pied_; l'auteur, nommé Adenès[300], ne

florissait que fort avant dans le treizième siècle[301], sous le règne

de Philippe-le-Hardi. Quelques traits romanesques de la jeunesse de

Charlemagne se trouvent aussi dans le roman de Girard d'Amiens[302], qui

écrivait ou en même temps qu'Adenès, ou quelques années auparavant[303].

Bientôt les héros de Montauban, Renaud et ses trois frères, figurèrent

dans des romans, soit de la même main que Berthe et Pepin, soit de

différents auteurs. Charlemagne reparut dans tous ces romans entouré de

sa pairie, toujours engagé dans des aventures nouvelles, et ajoutant à

ses exploits fabuleux d'autres exploits, c'est-à-dire, d'autres fables.

Dès-lors l'attention publique se partagea entre Charlemagne et ses

Pairs, Artus et sa Table ronde; mais il est certain que le succès

poétique de cette dernière fiction avait précédé de plus d'un siècle,

même en France, celui de l'autre.

[Note 299: Il écrivit sous Philippe-Auguste, qui régna jusqu'en

1223; il ne fut pas le seul qui traduisit, comme une histoire, la

chronique attribuée à Turpin. Deux siècles après, sous Charles VIII,

l'annaliste Robert Gaguin en fit une traduction nouvelle, et l'inséra

très-sérieusement dans la continuation de ses annales. L'original latin

a été inséré de même beaucoup plus tard par Scardius, dans son recueil

d'historiens germaniques, _Germanicaram Rerum quatuor celebriores

vetustioresque chronographi_, Francfort, 1566, in-fol.]

[Note 300: Adenès, surnommé le Roi, soit parce qu'il était roi

d'armes du duc de Brabant, soit plutôt parce qu'il avait été couronné à

Valenciennes dans une cour d'amour. Outre _Berthe au grand pied_, on a

de lui le fameux roman de _Cléomadès_ et celui d'_Ogier le Danois_; les

Bénédictins, auteurs de l'Histoire littéraire de la France, lui

attribuent même les _Quatre Fils Aymon_, _Renaud de Montauban_, _Maugis

d'Aigrement_, et quelques autres.]

[Note 301: De 1270 à 1285.]

[Note 302: On en trouve l'extrait, _Bibliothèque des Romans_,

premier volume d'octobre 1777, d'après un manuscrit qui nous est

inconnu.]

[Note 303: Sous le règne de Louis IX.]

Devenues populaires en France, ces deux fictions passèrent en Espagne:

peut-être même y avaient-elles pénétré dès auparavant; et si c'est trop

de dire que la chronique attribuée à Turpin y avait pris naissance, on

peut croire au moins qu'elle ne tarda pas à être connue dans ce pays,

dont la conquête en est le principal sujet, et dont S. Jacques en

Galice, premier agent surnaturel de cette fable, est le patron. Et cette

fable, et toutes les autres, ne circulèrent pas impunément au milieu

d'un peuple à imagination romanesque, et chez qui les fictions

orientales étaient devenues presque indigènes. Les faits d'armes des

douze Pairs et de la Table ronde y prirent de nouveaux accroissements,

et l'on y vit, sinon éclore, du moins se développer et s'accroître,

comme pour rivaliser avec l'Angleterre et la France, la troisième

branche de romans poétiques, la brillante et intéressante fable

d'Amadis.

Au reste, l'Angleterre, l'Espagne et la France peuvent se disputer tant

qu'on voudra l'invention de ces romans de chevalerie et de féerie: ce

qui en fait le grand intérêt pour nous n'appartient ni à l'une ni à

l'autre; toutes trois ont fourni matière à ce qu'ils ont d'historique et

d'héroïque; toutes trois y ont pour ainsi dire établi les premiers

fondements et les bases du merveilleux; mais l'Italie a sur toutes les

trois l'avantage d'avoir donné la première à ces romans une existence

durable par les formes épiques dont elle les a revêtus, par les nouveaux

trésors de l'imagination qu'elle a su y répandre, et par toutes les

richesses de style d'une langue poétique et fixée.

Des deux premières branches de romans dont nous avons parlé, on ne peut

nier que celle des romans français n'ait sur l'autre un grand avantage;

les douze Pairs de Charlemagne, armés pour délivrer la France et

l'Europe de la tyrannie des Sarrasins, sont plus intéressants que les

chevaliers d'Arthur, cherchant le saint Graal, c'est-à-dire, le plat ou

l'écuelle dans laquelle J.-C. avait mangé, et dont avait hérité Joseph

d'Arimathie; courant, pour la conquérir, les plus périlleuses

aventures, et finissant par se faire moines ou ermites. Il est vrai que

si les travaux des chevaliers de la Table ronde et ceux des douze Pairs

se ressemblent si peu par leur objet, les chevaliers des deux ordres se

ressemblent beaucoup par leur vaillance, leur galanterie et leurs

exploits; et que les premiers auteurs de ces romans y ont à peu près

également répandu le merveilleux de la féerie et l'intérêt des épisodes

d'amour. Il faut pourtant que la fable de Charlemagne ait eu un attrait

plus puissant que celle du roi Arthur, sur les imaginations italiennes,

puisque les connaissant toutes deux par d'anciennes traductions, elles

s'exercèrent long-temps sur Charlemagne et sur le brave Roland, avant de

s'occuper de Lancelot, de Gyron le Courtois, et de quelques autres

chevaliers de la Table ronde.

Roland, et les autres paladins, devinrent nationaux, ou du moins

populaires, en Italie, autant qu'ils l'étaient en France même. Les

poëtes se piquèrent d'enchérir les uns sur les outres, et il y eut une

sorte d'émulation à qui attribuerait à cet invincible Roland les

exploits et les aventures les plus extraordinaires. Il fut l'Hercule

moderne sur qui l'on accumula des merveilles qui auraient suffi pour

vingt autres héros. Il subit le sort assez commun aux personnages

célèbres, d'être chanté par des poëtes qui ne méritaient pas tous

d'être les échos de sa gloire; mais après avoir amusé le peuple par des

récits grossiers, dont les auteurs mêmes sont inconnus, il eut dans le

_Pulci_ et dans le _Bojardo_ des chantres plus dignes de lui; et

lorsqu'il fut enfin célébré par le grand Arioste, quand l'Homère de

Ferrare eut réuni à tous les charmes des fictions romanesques, la

noblesse et l'éclat de la trompette épique, le nom de Roland n'eut plus

rien à envier à celui d'Achille.

Mais avant que nous puissions voir le génie épique italien dans ce

dernier développement de sa richesse, il faut revenir sur nos pas,

examiner avec quelque attention quelles avaient été ses premières

tentatives et quels furent ses progrès, avant que le _Roland furieux_ se

fût placé dans l'épopée romanesque, comme un terme au-delà duquel il a

été défendu au génie moderne de s'élancer.

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 8 / 26 题