CHAPITRE II.

_Suite du même sujet. Protection accordée aux lettres et aux arts

pendant le seizième siècle, à Rome, par les successeurs de Léon X et de

Clément VII; à Naples et à Milan, par les vice-rois et les gouverneurs;

à Ferrare, par les princes d'Este; à Mantoue et à Guastalla, par les

Gonzague; à Urbin, par les La Rovère; en Piémont, par les ducs de

Savoie._

Pour mettre de suite ce qui regardait les Médicis, nous avons interrompu

la série des souverains pontifes, à l'époque où le second pape de cette

famille changeait pour elle la constitution et les destinées de sa

patrie. Le successeur de Clément VII avait aussi une famille dont

l'élévation fut un de ses principaux soins; c'est une faiblesse en

quelque sorte inhérente à la papauté; mais si Paul III y céda autant que

Clément VII et Léon X, il y sacrifia moins. Ce fut un pape vraiment

pape; et Rome vit en lui, ce qu'elle n'a pas vu depuis long-temps, un

chef de la religion, dont la religion fut la grande affaire. Ce n'est

pas qu'Alexandre Farnèse, qui prit le nom de Paul III, n'eût dans son

fils, Pierre-Louis Farnèse, une preuve de plus de la fragilité humaine;

mais dans ce siècle corrompu, dit, avec sa simplicité ordinaire, le

savant Muratori, on ne s'arrêtait pas à de telles irrégularités aussi

scrupuleusement qu'on le fait, Dieu merci, depuis long-temps dans

l'Église de Dieu[115].

[Note 115: _In quel corrotto secolo non si guardava si per minuto a

tali de formità come, la Dio mercè, si fa da gran tempo nella chiesa di

Dio_. (_Annal. d'Ital._, an. 1534.)]

Paul III, qui avait, lors de son exaltation, soixante-sept ans, avait

montré de bonne heure beaucoup de goût pour les lettres et pour les

études propres à son état. Il avait appris les langues grecque et latine

à l'école du célèbre _Pomponio Leto_, et formé la liaison la plus intime

avec ce Paul _Cortese_, le premier écrivain qui eût traité avec élégance

des matières théologiques. Il avait passé quelque temps à Florence, dans

la maison de Laurent de Médicis, et y avait appris quel éclat fait

rejaillir sur un grand pouvoir la protection qu'il donne aux lettres.

Lorsqu'il eut pris la tiare, connaissant bien la position critique où se

trouvait l'Église, il sentit qu'il fallait non-seulement réformer les

abus, mais opposer à l'hérésie des hommes qui sussent revêtir le savoir

de ces formes littéraires dont on ne pouvait plus s'écarter sans passer

pour barbare. Il commença par élever aux premiers honneurs

ecclésiastiques un _Sadolet_, un _Bembo_, un _Fregoso_, un _Contarini_,

un _Cesi_, un _Maffeo_, un _Savelli_, un Marcel _Cervini_, qui fut

depuis le pape Marcel, et plusieurs autres savants, distingués par leurs

talents et par les grâces de leur esprit et de leur style. Lorsqu'il se

vit entouré de cette espèce d'armée d'élite, il osa s'occuper de ce que

l'Église désirait depuis long-temps, et de ce que les papes ses

prédécesseurs n'avaient osé tenter, d'un concile. Celui de Trente,

ouvert par lui, ne fut terminé que sous le troisième de ses successeurs;

mais ce fut lui qui prépara tous les fruits qui en résultèrent; et tous

ces hommes célèbres qui y parurent, en son nom, contribuèrent à en

assurer le succès.

Autant les deux papes Médicis avaient pris soin d'entretenir la guerre

entre la France et l'Autriche, entre François Ier. et Charles-Quint,

autant Paul III fit d'efforts pour les réconcilier et rétablir la paix

en Italie. Ces efforts furent inutiles; mais la neutralité, digne de son

ministère, qu'il garda toujours entre ces deux redoutables rivaux, mit

du moins l'état de l'Église à l'abri des orages qu'il avait précédemment

éprouvés par les suites d'un systême contraire; et le pontife, malgré

son grand âge et la faiblesse habituelle de sa santé, put s'occuper avec

suite du rétablissement de l'ordre dans l'Église, de l'encouragement des

lettres et de l'avancement de sa famille.

Ce dernier point, qu'il eut trop à coeur, le rendit aveugle sur les

vices de son fils Pierre-Louis Farnèse; il le fit successivement

gonfalonnier et général des armées de l'Église, duc de Castro, marquis

de Novarre, et enfin duc de Parme et de Plaisance. Ce duc, qui n'était

qu'un militaire orgueilleux, brutal et débauché, n'eut pas un long

règne; Paul III eut la douleur de le voir assassiné deux ans après dans

la citadelle de Plaisance. Il laissa quatre fils bien différents de leur

père: Octave, qui lui succéda, et Horace, duc de Castro, furent l'un et

l'autre trop engagés dans les affaires politiques et dans les guerres,

où ils brillèrent par leur valeur, pour pouvoir s'occuper des lettres;

mais _Alexandre_ et _Ranuccio_, que le pape, leur grand-père, oubliant

ses idées de réforme, avait faits cardinaux, l'un à quinze ou seize ans,

l'autre à quatorze, contribuèrent puissamment à l'éclat que jetèrent les

lettres et les arts sous le pontificat de Paul III. La mort prématurée

du second[116] ne lui permit pas de faire de grandes choses; et

l'histoire littéraire de ce temps ne parle guère que des espérances

qu'il donnait et de la protection éclairée que trouvaient en lui les

artistes et les savants; mais Alexandre _Farnèse_, qui fournit une

longue carrière, comblé de tous les biens et de toutes les faveurs que

le pontife put accumuler sur sa tête, ne parut les recevoir que pour les

répandre avec profusion en faveur des lettres et des arts. Rome était

en quelque sorte remplie de sa magnificence. Il acheva le superbe palais

Farnèse, que Paul III avait commencé pendant son cardinalat. Les délices

de sa maison de _Caprarola_ furent chantées par les poëtes les plus

célèbres. Ces palais étaient toujours ouverts aux gens de lettres qui

recevaient du maître l'accueil le plus honorable et les traitements les

plus généreux. Il fit construire à ses frais un temple magnifique pour

la maison professe des jésuites, où il voulut que ses restes fussent

déposés après sa mort. Persécuté par le pape Jules III, successeur de

Paul, et dépouillé par lui du riche archevêché de Monréal, et de

plusieurs autres bénéfices, il se réfugia à Florence avec des richesses

encore immenses, et les employa, comme à Rome, à recevoir, à traiter, à

récompenser les savants, qui l'en payaient en lui dédiant leurs

ouvrages, et en faisant retentir dans leur prose et dans leurs vers le

nom de _Farnèse_.

[Note 116: Il mourut à trente-cinq ans.]

Le pape, qui était la principale source d'où ce nom tirait son éclat,

mourut à quatre-vingt-deux ans[117], laissant une mémoire douteuse, sur

laquelle il ne faut pas consulter les historiens de Florence, à cause de

ses discussions avec les Médicis, mais qui mériterait peu de reproches

réels sans la faiblesse inexcusable de Paul III pour son fils et pour

ses petits-fils. Son nom, cher aux sciences, si ce n'est aux lettres

proprement dites, le fut aussi au peuple Romain, qu'il avait maintenu

dans la paix et dans l'abondance. Il avança considérablement les travaux

de la basilique de Saint-Pierre[118], rebâtit le palais du Vatican,

rétablit ce que les troubles passés avaient fait perdre à la

bibliothèque, en augmenta les richesses, et y adjoignit deux écrivains,

ou scribes, l'un grec et l'autre latin, chargés de conserver

précieusement les anciens manuscrits, et de recopier avec soin ceux que

le temps, ou divers accidents, avaient endommagés. Enfin il mérita qu'on

lui décernât au Capitole une statue, qui y fut érigée après sa mort.

[Note 117: En 1549.]

[Note 118: Voyez Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1549.]

Jules III, son successeur[119], fut un de ces hommes qui semblent faits

pour les plus hautes dignités avant de les obtenir, mais qui s'y

montrent inférieurs aussitôt qu'ils y sont parvenus[120]. Pendant les

cinq années que dura son pontificat, on ne vit en lui qu'un népotisme

aveugle et une indolence dont sa faible santé fut le prétexte. Il ne fit

ni bien ni mal aux lettres: nous n'en dirons donc ni bien ni mal. Les

arts doivent seulement se rappeler que son plus grand soin fut de bâtir,

hors de la porte du Peuple, de magnifiques jardins, qui, dans l'espace

de trois milles de terrain, contenaient divers compartiments de cultures

et d'allées ombragées de belles plantations, des édifices ornés de

loges, d'arcs, de fontaines, de stucs, de statues, de colonnes[121].

C'est dans ce lieu, devenu depuis célèbre sous le nom de Vigne du pape

Jules, qu'il passait ses jours dans la mollesse, les festins et l'oubli

des affaires[122], lorsque la mort le surprit. Son successeur, Marcel

II, l'un des hommes les plus vertueux et les plus savants du sacré

collége, avait montré, pendant son cardinalat, le goût le plus libéral

et le plus passionné pour les lettres; mais il ne fit que passer sur la

chaire de Saint-Pierre, et mourut vingt-deux jours après son élection.

[Note 119: En 1550.]

[Note 120: Tiraboschi, t. VII, l, I, c. 2.]

[Note 121: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1555.]

[Note 122: _E quivi poi slava sovente banchettando, lasciando in

mano altrui il pubblico governo._ (_Id. ibid._)]

Le cardinal _Caraffa_, Napolitain, évêque de _Chieti_, et fondateur des

Théatins[123], lui succéda sous le nom de Paul IV. Le caractère dur,

soupçonneux et sévère de ce vieillard[124], les prodigalités indiscrètes

répandues sur ses neveux, qu'il fut ensuite obligé de chasser, et dont

plusieurs furent punis de mort sous le pontificat suivant[125]; sa

guerre imprudente et malheureuse avec l'Espagne, l'établissement, à

Rome, du tribunal, des prisons, et de toutes les rigueurs de

l'Inquisition; sa conduite cruelle envers plusieurs cardinaux,

orgueilleuse envers tous; les impôts dont il accabla les Romains, et la

terreur que sa police inquisitoriale répandait autour de lui, excitèrent

une telle haine parmi le peuple, qu'il y eut, à sa mort, un soulèvement

général. Les prisons de l'Inquisition furent enfoncées, les prisonniers

mis en liberté, les procès brûlés, le couvent des Dominicains

inquisiteurs, et les moines eux-mêmes menacés de l'être, la statue du

pontife, qu'on s'était trop hâté de lui élever, renversée, brisée, et

traînée par morceaux dans les rues[126].

[Note 123: Il leur donna ce nom, parce que le nom latin de sa ville

épiscopale est _Theale_.]

[Note 124: Il fut élu à soixante-dix-neuf ans.]

[Note 125: Le cardinal _Caraffa_, le duc de _Palliano_, etc.]

[Note 126: Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1559.]

Les lettres n'attendaient rien de Pie IV, et il ne fit personnellement

presque rien pour elles, mais il leur donna pour protecteur le fameux

Charles Borromée, fils de sa soeur; et pour cette fois le népotisme, si

souvent et si justement reproché à la cour de Rome, fit un grand bien.

Charles, qui n'avait que vingt-deux ans, décoré de la pourpre, du titre

de premier secrétaire d'état, des légations de la Romagne et de Bologne,

et enfin de l'archevêché de Milan, soutint presque seul le fardeau des

affaires pendant le pontificat de son oncle, et les dirigea avec autant

d'intégrité et de capacité que de zèle. C'est à lui que le pape dut

l'honneur d'avoir repris et enfin terminé le grand concile de Trente,

d'avoir relevé dans Rome, avec une magnificence digne de Léon X

lui-même, des édifices détruits, d'en avoir construit de nouveaux dans

plusieurs quartiers de la ville; enfin d'avoir appelé au cardinalat et

aux autres dignités de l'Église les hommes les plus recommandables par

les moeurs, les talents et leur savoir. Le seul délassement de Borromée,

lorsqu'il avait donné le jour entier aux soins du gouvernement, était de

rassembler, le soir, dans le palais qu'il habitait avec le comte

Philippe Borromée son frère, les hommes les plus instruits dans les

lettres, de les entendre réciter des pièces d'éloquence, lire des

dissertations, ou établir entre eux des discussions, le plus souvent sur

des sujets de philosophie morale. Le lieu et l'heure où se tenaient ces

assemblées leur fit donner le nom de Nuits Vaticanes. A la mort du comte

Borromée, le cardinal voulut qu'elles fussent exclusivement consacrées

aux études théologiques. Cette académie devint célèbre. Chacun de ses

membres, selon l'usage d'Italie, prenait un nom supposé. Celui que prit

le fondateur paraît singulier, si l'on songe aux matières dont il avait

voulu que son académie s'occupât exclusivement: il se fit appeler le

_Chaos_[127].

[Note 127: Tiraboschi, t. VII, part. I, l. I, c. 4.]

Bologne, où sa légation l'appelait souvent, se ressentit de son amour

pour les sciences. La célèbre université de cette ville n'avait pas un

emplacement digne de sa renommée. Charles en fit commencer les

magnifiques bâtiments qu'on y voit encore aujourd'hui. A Milan, il fonda

pour les jésuites le collége appelé de Bréra, et y fit attacher des

revenus considérables. Cet ordre lui dut une partie des autres

établissements où il enseignait la jeunesse, et en particulier les

colléges de Vérone, de Brescia, de Gênes, de Verceil, et même, hors de

l'Italie, ceux de Lucerne, de Fribourg, et plusieurs autres. L'Église a

mis ce grand cardinal au rang des saints: ou voit qu'il est tout aussi

justement compté parmi les bienfaiteurs des lettres.

Pie V obtint le premier de ces deux titres[128], et ne fit rien pour

mériter le second. Il n'en est pas ainsi de son successeur, le fameux

Grégoire XIII[129]. _Buoncompagno_ était savant, surtout dans les lois

canoniques, et en avait occupé la chaire pendant dix-huit ans à Bologne

sa patrie. C'était un des cardinaux de la création de Pie IV.

[Note 128: 1556.]

[Note 129: 1572.]

Cette dignité ne ralentit point son ardeur pour l'étude; parvenu à la

dignité suprême, il disait qu'il n'y a personne au monde à qui il

convienne mieux de beaucoup savoir qu'à un pontife romain. Dans le cours

de son règne, qui dura treize ans, il fonda vingt-trois colléges ou

séminaires, il soutint l'université romaine, déjà un peu remise sous

Paul III, des désastres du pontificat de Clément VII; il y attacha les

plus savants professeurs. Il éleva de superbes édifices, tant à Rome que

dans plusieurs villes de l'état ecclésiastique; il ouvrit de toutes

parts de nouveaux chemins; et tandis, qu'en digne chef de l'Église, il

en répandait les trésors pour le soulagement de l'indigence, il ne les

versait pas moins libéralement pour l'encouragement des arts utiles, des

lettres et des beaux-arts[130].

[Note 130: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 28.]

L'astronomie et le droit canon lui doivent deux grandes réformes, celles

du calendrier romain et du recueil des lois canoniques, connu sous le

nom de Décret de Gratien[131]. La réforme du calendrier fut provoquée

par un homme inconnu, nommé Louis _Lilio_, né, non pas à Vérone, comme

l'a dit Montucla dans son _Histoire des mathématiques_[132], ni à Rome,

comme d'autres l'ont prétendu, mais dans la Calabre[133]. Le calendrier

de l'Église, adopté dans le quatrième siècle[134] par le premier concile

de Nicée, supposait que le cours du soleil correspondait précisément à

trois cent soixante-cinq jours et six heures, et que dix-neuf années

solaires équivalaient à deux cent trente-cinq lunaisons. Ces deux

erreurs avaient fait, dans l'espace de plusieurs siècles, que l'équinoxe

de mars, qui arrivait le 21 du mois, au temps de ce concile, avait

rétrogradé jusqu'au 11 dans le seizième siècle, et que les nouvelles

lunes anticipaient de quatre jours. Dix jours ôtés au mois d'octobre, en

1582, ramenèrent les équinoxes à l'ancienne époque; et la suppression du

bissexte, dans la dernière année de chaque siècle, à l'exception de

celle qui termine chaque quatrième siècle, prévint le même dérangement

pour l'avenir. Enfin l'équation introduite dans le cycle de dix-neuf

ans[135], et non pas l'invention de l'épacte, déjà connue depuis

long-temps[136], remit d'accord l'année solaire et l'année lunaire.

[Note 131: Voyez t. I de cette Histoire litt., p. 147.]

[Note 132: T. I, p. 586.]

[Note 133: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 390.]

[Note 134: En 325.]

[Note 135: Le nombre d'or de l'Athénien Methon donnait dix-neuf ans

à la révolution par laquelle la lune revient au même point du ciel; il

ne s'en manque qu'une heure et demie, méprise insensible dans un siècle,

et considérable après plusieurs siècles. (Voltaire, _Essai sur les Moeurs

et l'Esprit des Nations_, c. 183.)]

[Note 136: Ab. Ximenès, _Introd. au Gnomon de Florence_, p. CII et

suiv., cité par Tiraboschi, _ub. supr._]

L'auteur de cette découverte mourut avant d'avoir vu exécuter son

projet, et même d'avoir pu le présenter au pape. Ce fut son frère

Antoine _Lilio_ qui le présenta. Grégoire nomma pour l'examiner une

commission des quatre plus savants astronomes qui fussent alors. Il

assista souvent lui-même à leurs travaux; et, après de longues

discussions sur une matière si difficile et si importante, il ordonna

par sa bulle du 1er. mars 1582 cette réforme célèbre.

Celle du recueil de lois canoniques ou du Décret de Gratien avait paru

deux ans auparavant, et ce fut dans cette même année, 1582, que la

magnifique édition du corps de droit canon sortit des presses romaines

par ordre de Grégoire XIII. L'idée de cette réforme, reconnue

nécessaire, ne lui était pas due. Pie IV l'avait conçue le premier. Il

avait nommé une commission de cardinaux, de jurisconsultes et d'autres

savants, et les avait chargés de corriger les inexactitudes de tout

genre dont ce recueil était rempli[137]. Ils avaient continué leur

travail sous Pie V; ils le terminèrent sous Grégoire XIII. Trente-cinq

commissaires y avaient été nommés, non tous ensemble, mais à différentes

époques, et vingt-deux étaient italiens[138]. Malgré leur zèle, leurs

lumières et celles du pape lui-même, le Décret, beaucoup moins

irrégulier sans doute qu'il n'était auparavant, parut avoir conservé

trop de ses anciens vices, et en avoir contracté de nouveaux, ce qui

fait, dit Tiraboschi[139], que depuis cette correction fameuse d'autres

savants se sont fait une étude de corriger ce même Décret, et ont

peut-être laissé à ceux qui viendront après eux de quoi s'en occuper

encore.

[Note 137: Tiraboschi, t. VII, part. II, p. 153.]

[Note 138: _Id. ibid._]

[Note 139: _Ub. supr._, p. 154.]

On cite de ce pape un trait qui prouve qu'il ne réservait pas toutes ses

libéralités pour les sciences ecclésiastiques, et qu'il en répandait

aussi sur les lettres qu'on appelle profanes. Le célèbre Marc-Antoine

Muret était professeur à Rome. Etienne, roi de Pologne, voulut l'attirer

dans ses états[140], et lui offrit un traitement annuel de 1500 écus

d'or et un bénéfice qui lui en vaudrait 500 autres. Grégoire ne voulut

pas que Rome fût privée des leçons de ce savant homme; il ajouta 200

écus d'or aux 500 que Muret recevait déjà pour ses honoraires, et lui

assigna de plus 300 écus de pension[141]. Le nom de ce pape, célèbre à

tant et de si justes titres, ne serait peut-être souillé d'aucune tache

si l'approbation qu'il donna en plein consistoire au massacre de la

St.-Barthélemi, et le tableau qu'il fit placer dans son palais pour

éterniser le souvenir de ce qui fera l'exécration de tous les siècles,

ne faisaient rejaillir une partie de cette exécration sur sa mémoire.

[Note 140: En 1578.]

[Note 141: _Id. ibid._]

Le nom de Sixte V, son successeur, est fameux dans la politique et dans

les arts.

Le pâtre de Montalte est le rival des rois,

a dit Voltaire[142]; et ces rois, dont il fut le rival, étaient Philippe

II, Élisabeth, et notre grand et bon Henri. S'il fut, en effet leur égal

en politique, et si l'on peut jamais comparer, sous ce rapport, avec les

autres souverains, les papes de ces temps-là, placés dans une position

qui leur donnait tant d'avantages, ce n'est pas ce qu'il s'agit

d'examiner; mais Rome entière atteste encore aujourd'hui la supériorité

que donnèrent à Sixte sur les princes ses contemporains le goût et

l'amour des arts, la grandeur de ses idées et sa magnificence plus que

royale. Il est vrai qu'Élisabeth, Philippe et Henri régnaient dans des

pays où les arts étaient presque ignorés, tandis qu'ils brillaient en

Italie depuis près de deux siècles. Il est vrai encore que ces trois

monarques ensemble n'auraient pu, en exerçant sur leurs peuples les

actions les plus oppressives, disposer de sommes égales aux tributs que

la crédulité presque universelle versait alors dans le trésor pontifical

pour l'embellissement de Rome. Ces tributs mêmes ne suffirent pas à

Sixte V. Il fallut encore qu'il augmentât les charges du peuple, qu'il

l'opprimât et qu'il l'appauvrit.

[Note 142: _Henriade_, c. 2. Le nom de Sixte V était Félix

_Peretti_. Il était en effet né de pauvres paysans dans les grottes de

_Montalto_, de la Marche d'Ancône, et avait gardé les troupeaux dans son

enfance. Ce fut un moine austère, un cardinal astucieux et fourbe, mais,

à des actes de rigueur excessive et de tyrannie près, un grand pape.]

Il n'eut pas trop de tous ces grands moyens, employés avec une activité

infatigable, pour laisser des traces si imposantes d'un règne qui ne

dura guère que cinq ans[143]. Quatre obélisques égyptiens, dont deux

surtout étaient d'une grandeur démesurée[144], renversés et brisés par

les barbares, et restés depuis lors dans la poussière, furent restaurés

et relevés par les procédés hardis du célèbre ingénieur et architecte

Dominique _Fontana_. La colonne de Trajan et celle d'Antonin, dégradées

depuis cette même époque, reprirent tous leurs ornements; mais elles

reçurent à leur sommet les statues en bronze de deux apôtres, au lieu de

celles de ces deux empereurs. Le palais de Latran fut presque

entièrement rétabli et embelli d'un grand nombre de fabriques nouvelles,

de portiques, de salles et de chambres ornées de peintures

exquises[145]. D'immenses aqueducs construits et soutenus par de

superbes arcades, l'un dans l'espace de plus de vingt milles, l'autre de

six, pour les besoins de Rome et de Civita-Vecchia; de grands travaux

entrepris pour le desséchement des marais pontins; une vaste foulerie et

d'autres établissements pour le travail et le commerce des laines; un

hôpital où deux mille pauvres purent être reçus, et furent dotés d'une

rente de 15,000 écus d'or, prouvèrent que le pontife joignait des vues

d'utilité publique à son goût pour les monuments des arts[146]. Enfin,

ce fut lui qui eut la gloire de terminer cette grande basilique de

St.-Pierre qui, depuis le pontificat de Jules II, c'est-à-dire depuis le

commencement de ce siècle, était l'objet des soins de tous les papes les

plus éclairés et des travaux des artistes les plus célèbres.

[Note 143: Depuis 1585 jusqu'en 1590.]

[Note 144: 1°. Celui de Sésostris, consacré par ce roi au soleil,

transporté à Rome, élevé et dédié à Auguste et à Tibère par Caligula;

Sixte le fit restaurer et élever sur la place du Vatican. 2°. Un autre,

consacré de même au soleil par les anciens rois d'Égypte, et tout

couvert d'hiéroglyphes. Constantin l'avait fait conduire par le Nil à

Alexandrie, dans le dessein d'en embellir sa nouvelle Rome; son fils

Constance le fit porter à Rome même et élever dans le Cirque. Sixte le

fit réparer et transporter sur la place de St.-Jean de Latran. (Voyez

Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1586, etc.)]

[Note 145: La dédicace en fut faite le 30 mai 1589. (_Id. ibid., ad

hunc ann._)]

[Note 146: Muratori, _ub. supr._]

Avant Sixte V, les cardinaux Alexandre _Farnèse_ et Marcel _Cervini_

avaient fait établir à Rome une magnifique imprimerie[147], qui fut,

pendant plusieurs années, sous la direction du célèbre Paul Manuce[148],

et qui portait déjà le nom d'imprimerie de la chambre, _Camerale_[149];

mais il paraît qu'elle ne possédait que des caractères grecs et latins,

et c'est à Sixte V qu'appartient la fondation stable de l'imprimerie du

Vatican, ou de la chambre apostolique. Son principal but était de

publier, avec tout le luxe typographique, les ouvrages des Pères; il

dépensa, pour la fonder, environ 40,000 écus romains, et la fournit des

plus beaux caractères grecs, latins, hébraïques, syriaques, arabes; de

papiers excellents, et de tout ce qui est nécessaire à la perfection de

cet art. Il paya libéralement des savants pour surveiller les

impressions. La belle édition de la version des _Septante_, et la

_Bible_ latine qui porte le nom de Sixte V, en furent les premiers

résultats[150].

[Note 147: Vers l'an 1540.]

[Note 148: Cette direction avait été d'abord confiée à Antoine Blado

d'Asola; on lit à la fin du t. III des Commentaires d'Eustathe sur

Homère, imprimé en 1549: _Impressum Romoe apud Antonium Bladum Asulanum

et socios_, etc.]

[Note 149: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 175.]

[Note 150: _Id. ibid._ Cette Bible, malgré tous les soins qu'on

avait pris, fut loin de répondre aux vues du pontife, et les

incorrections dont elle était remplie obligèrent peu de temps après

Clément VII à en ordonner une édition nouvelle. (Muratori, _ub. supr._,

an. 1590.)]

La bibliothèque Vaticane, qui dut ses commencements à Nicolas V, que

Sixte IV avait rebâtie et ouverte au public, et qui, depuis, avait été

successivement enrichie par les libéralités de Léon X, de Paul III et de

Grégoire XIII, était cependant située dans un lieu bas, obscur et

malsain[151]. Sixte V voulut élever aux lettres un monument plus

convenable. _Fontana_, qu'il chargea de l'exécuter, seconda parfaitement

les grandes vues et l'empressement du pontife; il acheva dans une année

le superbe édifice où cette bibliothèque fut placée[152], et où elle est

restée jusqu'à ces derniers temps.

Ces actes de munificence sembleraient avoir dû épuiser le trésor, et

cependant Sixte V amassa dans celui du château St.-Ange, la somme, alors

énorme, de cinq millions d'écus d'or, ou de vingt millions de livres.

Son motif ostensible pour thésauriser ainsi, était de pourvoir aux

dépenses que pourraient occasioner, par la suite, les invasions des

Turcs, ou même des princes chrétiens dans les états de l'Église; mais on

prétend que le but secret était de s'emparer du royaume de Naples, à la

mort de Philippe II; que des mots échappés au pape dans ses discours, et

même dans quelques bulles, le prouvèrent assez évidemment[153]. Il

laissa donc le trésor riche, mais l'état appauvri par l'excès des

impôts, des gabelles et des autres inventions fiscales, établies sans

mesure et levées avec une rigueur inflexible. Aussi, au moment de sa

mort, le peuple voulut-il abattre la statue que le sénat lui avait

élevée au nom du peuple même. On parvint à apaiser l'émeute et à sauver

la statue; mais c'est à cette occasion que fut porté le décret qui

défendit d'en élever, à l'avenir, à aucun pape vivant[154].

[Note 151: _Id. ibid._, an. 1588.]

[Note 152: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 179.]

[Note 153: Muratori, an. 1588.]

[Note 154: _Ibid._, an. 1590.]

Après lui, le Saint-Siége, devenu, pour ainsi dire, plus glissant et

plus mobile que jamais, fut occupé, dans une seule année, par trois

papes, qui n'y laissèrent aucune trace que les lettres soient

intéressées à chercher[155]. Clément VIII, qui le remplit ensuite

jusqu'à la fin de ce siècle[156] et pendant le premier lustre du

suivant, était un homme d'un esprit élevé, d'une instruction peu commune

et d'une rare capacité dans les affaires. Il aima les sciences et les

lettres; il éleva au cardinalat un Baronius, un Bellarmin, un d'Ossat,

et plusieurs autres qui soutinrent l'éclat de la cour et de la pourpre

romaines; mais aucun établissement public, aucun acte de libéralité

particulière ne nous recommande sa mémoire, chargée d'ailleurs, comme

nous l'allons bientôt voir, du juste reproche d'une usurpation violente

et aussi contraire, par sa nature à l'esprit évangélique, qu'elle le

fut, par ses suites, à l'intérêt des lettres. Sa conduite, à l'égard de

la France, fut mêlée de mal et de bien. Depuis long-temps nos troubles

civils et religieux occupaient les souverains pontifes plus qu'il ne

l'aurait fallu pour la tranquillité de l'Europe, pour le bien de

l'humanité, pour l'honneur même de la religion, ou du moins de la cour

de Rome. Clément VIII osa encore, pendant plusieurs années, refuser à

notre bon roi Henri IV l'entrée de l'Église où il demandait à être

admis. Il l'y reçut enfin, et cessa d'offrir au monde le spectacle

révoltant d'un prêtre étranger, osant ou défendre ou permettre à un

grand peuple de reconnaître pour chef qui il lui plaît.

[Note 155: Urbain VII ne régna que douze jours, Grégoire XIV dix

mois, et Innocent IX environ deux.]

[Note 156: Hippolyte _Aldobrondini_, élu le 30 janvier 1592.]

Tandis qu'à Rome et à Florence les lettres et les arts éprouvaient ces

vicissitudes, elles avaient dans plusieurs autres états d'Italie, une

existence brillante, mais agitée; l'émulation était presque générale,

entre les princes, à qui les protégerait le plus; mais ces princes

étaient environnés de circonstances orageuses peu favorables à cette

émulation. La guerre, qui s'était allumée dès la fin du siècle

précédent, prit dans le seizième un nouveau degré de fureur, lorsque la

lutte élevée entre l'Empire et la France, dont l'Italie était le

théâtre, devint la lutte entre deux prétendants à l'Empire, et qu'elle

eut pour champions Charles-Quint et François Ier. Le Milanais avait

perdu ses ducs; la plupart des autres principautés, entraînées dans le

tourbillon des révolutions plutôt militaires que politiques, changèrent

plusieurs fois de fortune et de maîtres, et les lettres se trouvèrent

enveloppées dans ces fréquentes alternatives.

Pendant le peu de temps que François Ier. fut maître de Milan, il se fit

gloire d'accorder aux arts et aux lettres le même accueil, les mêmes

encouragements qu'ils avaient reçus avant lui. C'est là qu'il sentit se

développer ces nobles goûts dont la nature lui avait donné le germe;

c'est de là qu'il amena en France des savants et des artistes qui

firent, pour la nation entière, ce que l'Italie avait fait pour lui; et

si quelque chose put dédommager la France des désastres que lui

causèrent les inclinations belliqueuses de son roi, c'est que, sans ses

guerres imprudentes, le siècle de François Ier. n'eût peut-être pas

encore été pour elle le premier siècle des arts. Après qu'il eut perdu

le Milanais, et cette fois sans retour, Maximilien Sforce, qui le lui

avait cédé et s'était retiré en France, ne recouvra pas ce duché. Ce fut

son frère, François-Marie, que Charles-Quint y rétablit[157]. Mais

l'état précaire où il fut toujours, et peut-être le peu de goût qu'il

avait pris pour les lettres dans les agitations où sa famille avait

vécu, l'empêchèrent de rien faire pour elles.

[Note 157: En 1525.]

La race des Sforce et le duché de Milan s'éteignirent en lui.

Charles-Quint resté, après la mort de ce prince[158], en possession du

Milanais, l'était auparavant du royaume de Naples; rien n'annonce qu'il

se soit occupé du progrès des lettres dans ces deux états: elles lui

étaient au moins indifférentes; et l'historien Robertson assure même,

qu'élevé par ce rude théologien, Adrien d'Utrecht, que nous avons vu

figurer parmi les papes, Charles avait annoncé de bonne heure de

l'aversion pour les sciences[159]. Les vice-rois, ou commandants, qui le

représentaient à Milan et à Naples, n'eurent pas tous, il est vrai, la

même indifférence ou le même éloignement que leur maître; mais à Naples,

le plus fameux de ces commandants, don Pèdre de Tolède, aimait trop

l'inquisition pour ne pas haïr les lettres. On sait quels mouvements

causa dans le royaume son obstination à y vouloir introduire cet odieux

tribunal. Parmi les hommes puissants qui lui résistèrent, on distingue

le prince de Salerne _Ferrante San Severino_[160], protecteur éclairé

des lettres, ami et patron d'un poëte alors célèbre, mais depuis éclipsé

par la grande célébrité de son fils. _Bernardo Tasso_, fidèlement

attaché à ce prince dans sa disgrâce, y fut enveloppé. Sa ruine et son

exil furent, comme nous le verrons dans la suite, les premières

infortunes qui assaillirent l'enfance et la jeunesse du Tasse, son fils,

destiné à en éprouver tant d'autres.

[Note 158: En 1535.]

[Note 159: _Hist. de Charles V_, l. I.]

_San Severino_ n'était pas le seul grand qui, avant ses malheurs,

donnât aux lettres, dans ce royaume, l'encouragement qu'elles ne

recevaient plus du gouvernement même. L'illustre maison des _Aquaviva_,

et celle des Davalos, se distinguèrent entre les familles qui les

protégèrent le plus généreusement. Deux frères _Aquaviva_, ducs d'Atri,

se montrèrent, dès le commencement de ce siècle, pleins d'ardeur et de

libéralité pour elles[161]; ils laissèrent même tous deux quelques

ouvrages[162]; et cette famille eut encore après eux, dans le

militaire[163] et dans l'Église[164], des hommes qui se rendirent

célèbres par leur amour pour les lettres et par leur savoir.

[Note 160: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 101.]

[Note 161: L'un de ses frères se nommait Mathieu, et l'autre

Bélisaire; ils moururent tous deux en 1528. (Voyez _Mazzuchelli, Scrit.

ital._, t. I, part. I.)]

[Note 162: _Mazzuchelli_ en donne la liste, _loc. cit._]

[Note 163: Jean-Jérôme _Aquaviva_, dont le _Boccalini_ parle dans

ses _Ragguogli di Parnasso_, cent. II, ragg. 85.]

[Note 164: Octave, fils du précédent, archevêque de Naples et

cardinal.]

Les Davalos, originaires d'Espagne, mais établis à Naples dès le siècle

précédent, eurent encore plus de renommée. Il n'est presque point de

recueils de vers publiés alors qui ne soient remplis de leurs louanges;

et les dédicaces d'ouvrages de tout genre, qui leur furent adressées,

sont innombrables. Ferdinand-François Davalos, marquis de Pescaire, né à

Naples, se distingua surtout comme guerrier, et fut l'un des plus grands

capitaines de ce siècle. Ce fut lui qui contribua le plus au gain de

cette bataille de Pavie, où François Ier. perdit tout, _fors

l'honneur_[165]. Il mourut à Milan la même année[166], à peine âgé de

trente-six ans, des suites des blessures qu'il avait reçues dans cette

bataille. Il avait montré, dès sa jeunesse, beaucoup de goût pour les

lettres, et continuait de les cultiver et de les honorer parmi le fracas

des armes. Il avait épousé la fameuse _Vittoria Colonna_, l'une des

femmes poëtes les plus célèbres qu'ait eues l'Italie; et l'éclat des

talents de sa femme, et de la protection qu'elle accorda aux lettres

rejaillissait sur lui.

[Note 165: Mot justement célèbre de ce roi chevalier.]

[Note 166: 1525.]

Ferdinand laissa pour héritier Alphonse Davalos, marquis _del Vasto_,

son cousin, et c'est celui-ci surtout que la littérature italienne

compte parmi ses plus illustres Mécènes. Il acquit aussi un grand nom

dans la carrière des armes, où son bonheur ne fut troublé qu'à la fin.

Gouverneur du Milanais et de tous les états de l'empereur en Italie, la

cour qu'il tenait à Milan devint le rendez-vous des lettres et des arts.

Paul Jove, dans ses éloges des plus illustres guerriers[167], _Luca

Contile_, dans ses lettres[168], le _Muzio_, dans les siennes[169], et

plusieurs autres auteurs contemporains, le représentent comme l'un des

hommes de son siècle le plus beau, le plus rempli de grâces et

d'amabilité dans ses manières, de régularité dans ses moeurs, de goût et

de talent pour la poésie, de magnificence et de dignité dans toute sa

conduite. La conversation des hommes de lettres et des savants était

presque le seul délassement qu'il se permît; il les fixait auprès de lui

par les agréments de son commerce autant que par ses bienfaits. Chaque

jour il s'entretenait avec eux sur des questions d'histoire, de

cosmographie, quelquefois même de théologie, selon le goût du temps,

mais le plus souvent de poésie. Il savait aussi les employer dans les

affaires, et les chargeait de négociations importantes, relatives, soit

à la politique, soit à la guerre[170]; même dans ses voyages, il

n'interrompait point l'usage de ses entretiens et de ses exercices

littéraires. Nous avons, dans une lettre du _Muzio_[171], la description

d'un de ses voyages dans le Piémont, de Vigevano à Mondovi «Pendant la

route, écrivait-il, le Marquis a toujours été dans la compagnie des

Muses; il a fait jusqu'à douze sonnets et une épître de plus de cent

vers, en réponse à une de moi; il m'a obligé à composer tous les jours.

En voyageant à cheval, nous faisions des vers comme à l'envi; nous nous

écartions du cortége; quand j'avais fait un sonnet, j'allais à lui pour

le lui réciter; il en faisait autant avec moi. Chaque soir, en arrivant

à nos logements, j'écrivais ce que j'avais composé pendant le jour, et

je le lui portais; il écrivait aussi ses vers, et me les envoyait ou me

les remettait lui-même quand je l'allais voir.» Depuis ce temps, les

grands ne voyagent plus à cheval, mais on voit que ce n'est pas la seule

différence qu'il y ait entre leurs voyages et ceux d'Alphonse Davalos.

[Note 167: _Elog. Viror. bello illustr._, p. 335.]

[Note 168: T. I, p. 58, 69, 90.]

[Note 169: Edit. de Florence, 1590, p. 66.]

[Note 170: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 69, où il cite une lettre

de _Luca Contile_.]

[Note 171: _Ub. supr._]

Et ce n'était pas pour son plaisir qu'il parcourait ainsi le Piémont;

c'était comme général des armées de l'empereur. La guerre s'était

allumée; les Français tenaient encore au-delà des Alpes; Alphonse

marchait contre eux, et il marchait à sa perte. Peu de temps après, il

livra la bataille de Cérisoles: il y fut vaincu et blessé. On profita de

sa défaite pour le desservir auprès de l'empereur. Accusé de concussions

et d'abus d'autorité dans son gouvernement, il se rendit à la cour pour

se justifier, fut mal reçu, et revint mourir, non des ses blessures mais

de chagrin, à Vigevano[172]. Heureux, s'il n'eût pas souillé sa gloire

par un acte de barbarie contraire aux droits les plus sacrés, en faisant

assassiner deux ambassadeurs[173] que François Ier. envoyait à Venise

pour passer à Constantinople; et cela pour saisir, dans leurs papiers,

des secrets qu'il n'y trouva pas!

[Note 172: Mars 1546. Il n'avait que quarante-trois ans.]

[Note 173: L'un d'eux était César Frégose, qui s'était retiré en

France après avoir été général des Vénitiens. _In questo tempo_, dit

_Mazzuchelli, Cesare Fregoso mentre andava a Venezia ambasciatore del Rè

Francesco I fu ucciso per ordine del marchese del Vasto governatore di

Milano_. (_Scrittor. ital._, t. III, article _Bandello_, p. 202.)]

Mais toutes puissantes qu'étaient ces deux familles, et celle des

_Rangoni_ de Modène, et quelques autres encore dont les lettres ont

gardé les plus honorables souvenirs, c'étaient pourtant des familles

privées et sujettes, qui ne pouvaient rendre d'aussi grands services aux

sciences et aux arts que celles qui conservaient, même dans de petits

états, leur souveraineté. On doit mettre au premier rang les princes de

la maison d'Este, ducs de Ferrare. On les a vus, dès le quinzième

siècle, ouvrir dans leur cour un asyle aux lettres. Nicolas III, Lionel,

Borso, Hercule Ier., eurent tous le même penchant pour elles. Alphonse

Ier., fils d'Hercule, lui succéda en 1505; il ne régna pas moins de

trente ans; mais toujours en guerre, tantôt avec les Vénitiens, tantôt

avec les papes, Jules II, Léon X et Clément VII, dépouillé par eux de

Modène, de Reggio, et d'autres villes de ses états, qu'il ne recouvra

que vers les dernières années de sa vie[174]; enfin, éprouvé par les

plus cruelles traverses, il ne serait pas surprenant qu'il n'eût pu

s'occuper de l'encouragement des lettres. Il le serait d'autant moins,

qu'il était lui-même peu lettré. Une jeunesse faible, et presque

toujours languissante, lui avait interdit l'étude; la guerre et les

affaires ne lui avaient pas laissé le temps de réparer ce défaut

d'éducation; cependant la cour de Ferrare ne cessa point sous son règne

d'accueillir les savants, les artistes et les poëtes. Elle était bâtarde

du pape Alexandre VI. Il suffit, parmi ces derniers, de nommer le grand

Arioste, et d'être prévenus dès à présent, comme nous le verrons mieux

dans la suite, que si ce poëte eut à se plaindre du cardinal Hippolyte,

frère d'Alphonse, il ne cessa jamais de jouir auprès du duc lui-même de

la plus grande faveur.

[Note 174: Il fut remis dans la possession paisible de tous ses

états en 1531, par l'empereur Charles V, qui y ajouta même la

principauté de Carpi. Il mourut en 1534.]

Tout ce qui entourait Alphonse aimait les lettres et les honorait comme

lui; son secrétaire et son ministre de confiance, _Pistofilo_ de

Pontremoli, était un homme de lettres: il aimait les antiquités, les

médailles, dont il avait formé une très-belle collection. Le _Bembo_,

_Giraldi_, _Strozzi_, et d'autres auteurs, vantent son goût pour la

poésie; et l'on trouve de lui, dans plusieurs recueils, des vers,

médiocres à la vérité, mais qui prouvent qu'au milieu des occupations

d'un ministère et des distractions d'une cour, il savait réserver

quelques moments pour les muses. Lucrèce Borgia, femme du duc, à qui

l'on peut reprocher, il est vrai, outre la tache de sa naissance[175],

celle de ses moeurs[176], du moins pendant la première partie de sa

jeunesse, devenue duchesse de Ferrare, tint sa cour avec autant de

décence que de grâce, et se montra protectrice zélée des savants, des

gens de lettres, et surtout des poëtes.

[Note 175: Elle était bâtarde du pape Alexandre VI.]

[Note 176: Elle fut accusée d'un commerce incestueux avec ses

frères, et même avec le pape son père. Les historiens les plus graves,

en Italie, en Angleterre et en France, ont répété cette accusation. M.

Roscoë presque seul a pris la défense de Lucrèce, dans une dissertation

qui termine le premier volume de son _Histoire de Léon X_.]

Enfin le cardinal Hippolyte, non moins généreux que son frère, politique

et guerrier comme lui, avait sur lui l'avantage d'une éducation cultivée

et de connaissances personnelles très-étendues, surtout dans les

mathématiques et la philosophie. Quant à cette dernière faculté, on sait

à quel genre d'études on donnait alors ce nom, et ce que c'était au

seizième siècle que la philosophie d'un cardinal; mais il paraît qu'il

était très-avancé dans les mathématiques, et qu'il les aimait

passionnément. _Celio Calcagnini_, célèbre astronome, qui lui dédia sa

_Paraphrase des météores d'Aristote_, s'était souvent entretenu avec lui

sur ces matières, et avait admiré son savoir[177]. Dans le voyage que le

cardinal fit en Hongrie, en 1518, _Calcagnini_, qui l'accompagnait, lui

fit connaître l'astronome Ziegler, dont Hippolyte goûta l'entretien,

apprécia les connaissances et les découvertes, et qu'il admit dans son

amitié. Le cardinal, de retour en Italie, fit inviter Ziegler à l'y

venir trouver, et lui destina la chaire de mathématiques alors vacante

dans l'université de Ferrare; Ziegler accepta, mais il partit trop tard,

et lorsqu'il arriva en Italie, le cardinal venait de mourir à l'âge de

quarante ans[178]. Il n'est pas étonnant que, d'après la nature de ses

études, il préférât un mathématicien à un poëte, et qu'il prît tant

d'amitié pour Ziegler dans le temps même où il disgraciait l'Arioste. Il

serait cependant moins célèbre si l'Arioste ne l'avait pas tant vanté

dans son _Orlando_; et ni les calculs de Ziegler, ni ceux de

_Calcagnini_, ne pouvaient lui donner autant de renommée qu'une seule

stance de ce poëme qu'il jugea si ridiculement, et dont il récompensa si

mal l'auteur. Nous reviendrons, dans la vie de l'Arioste, sur ce trait

peu honorable de celle du cardinal.

[Note 177: _Calcagnini Oper._, p. 426, cité par Tiraboschi, t. VII,

part. I, p. 35.]

[Note 178: Il était né en 1480: ce que l'Arioste exprime

énigmatiquement dans la quatrième stance de son trente-cinquième chant.

Astolphe, avant de partir du monde de la lune, voit les Parques qui

filent la vie et la destinée des hommes; il voit une quenouille plus

belle et plus brillante que toutes les autres. Il demande à S. Jean, qui

l'accompagne, ce que c'est que cette quenouille, quand commencera et à

qui appartiendra la vie dont elle contient le fil. L'Évangéliste lui

apprend que cette vie

_Venti anni principio prima avrebbe

Che col M e col D fosse notato

L'anno corrente dal verbo incarnato_.]

Hercules II, fils et successeur d'Alphonse, vécut dans des temps plus

calmes, et put donner plus facilement l'essor à son penchant généreux

pour les sciences, les arts et les lettres. Il les cultivait lui-même;

il écrivait avec élégance en prose et en vers. Curieux d'antiquités, il

rassembla une collection de médailles admirable pour ce temps-là, et il

peut être regardé comme le premier auteur du célèbre musée de

Ferrare[179]. Les édifices et les palais dont il embellit sa capitale,

les accroissements considérables qu'il fit à la ville de Modène,

prouvent son goût pour les arts, ses inclinations grandes et libérales.

S'il eût eu besoin d'y être excité, il l'eût été sans doute par la

duchesse sa femme, Rénée de France, fille de Louis XII. Douée d'un

esprit aussi pénétrant qu'élevé, Rénée aimait l'étude et les sciences,

savait le grec et le latin, et fit instruire dans ces deux langues ses

deux filles, Anne et Lucrèce. On parle peu des talents et des

connaissances de Léonore, leur troisième soeur, et cependant elle est en

quelque façon plus connue dans l'histoire des lettres. Elle l'est par la

passion qu'elle inspira, dit-on, à un grand poëte, et par les malheurs

mêmes du Tasse dont on croit qu'elle fut en partie la cause. Rénée,

leur mère, fut la bienfaitrice de tous les hommes célèbres qu'elle put

rassembler à sa cour, ou que ses libéralités purent atteindre. En

avançant en âge, elle s'enfonça dans des études plus abstraites; elle

eut le malheur d'aller jusqu'à la théologie. Calvin, qui fut quelque

temps caché à Ferrare, accueilli d'elle comme l'étaient tous les

savants, s'empara de son esprit, lui souffla ses hérésies: elle était

aussi instruite qu'il le fallait pour croire les comprendre. Les

désagréments que son entêtement, pour les erreurs de Calvin, lui firent

éprouver du vivant de son mari et après sa mort, ne sont pas de mon

sujet[180]; mais il m'est permis de déplorer le malheur de ces temps, où

des opinions inintelligibles, qui faisaient ailleurs couler le sang,

portaient le trouble dans une cour paisible, et pouvaient rendre

misérable la fin d'une vie si utilement employée à cultiver et à

encourager les lettres.

[Note 179: _Musoeum Estense_, Tiraboschi, ub. supr., p. 37.]

[Note 180: Voy. Muratori, _Antich. Est._, part. II, p. 389, etc.]

Hercule II avait, ainsi qu'Alphonse son père, un frère cardinal appelé

Hippolyte comme son oncle; on le nomme Hippolyte le jeune, pour le

distinguer de cet oncle qu'on appelle l'ancien. Evêque de Ferrare et

archevêque de Milan comme lui, possédant de plus, en France,

l'archevêché d'Auch et plusieurs riches bénéfices, il le surpassa en

magnificence et en amour pour les sciences et pour les arts. Ce siècle

eut peu de princes qui pussent l'égaler en luxe, en faste et en

grandeur. Il n'en faut pas d'autres preuves que la délicieuse et superbe

_villa_, qu'il fit construire à Tivoli, dont il existe des descriptions

si magnifiques[181], et qui, telle qu'elle est encore aujourd'hui,

paraît justifier tous les éloges qu'on en a faits. Tantôt dans cette

belle retraite, et tantôt à Ferrare, ce prince de l'Église tenait une

cour splendide. Les plaisirs de l'esprit étaient pour beaucoup dans ses

jouissances; il s'entretenait chaque jour avec des savants, et s'amusait

à table à écouter les disputes qui s'élevaient entre eux sur des

questions de littérature ou de philosophie. On prendrait, dit le célèbre

Muret dans une de ses lettres[182], la cour du cardinal Hippolyte pour

une académie, tant on y voit rassemblés d'hommes instruits; et il ajoute

que, quoique le cardinal ne fût pas lui-même très-savant, il prenait

beaucoup de plaisir à leur conversation, et en rapportait toujours

quelque connaissance. Le même Muret, grand admirateur de François Ier.,

comme il devait l'être à titre de savant et de français, compare, dans

un autre endroit, le cardinal Hippolyte à ce roi[183], et met en doute

si l'un a mieux mérité que l'autre le nom de père des lettres. Il est

vrai qu'il devait sa fortune au cardinal, qu'il lui avait été attaché

pendant quinze ans, qu'il avait joui de sa confiance dans les affaires

les plus importantes, et, qu'à Tivoli surtout, il ne s'écoulait pas un

jour où Hippolyte ne se plût à passer seul avec lui plusieurs heures

dans de libres et doux entretiens[184]. La reconnaissance de Muret peut

avoir un peu enflé les éloges; mais cette reconnaissance même est une

preuve qu'ils étaient fondés.

[Note 181: Entre autres le _Tiburtinum Hippolitty Estii_, d'_Uberto

Foglietta_.]

[Note 182: L. I, ép. 23.]

[Note 183: Dans la dédicace qu'il lui fait de ses _Varioe

lectiones_.]

[Note 184: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 41.]

Alphonse II, successeur d'Hercule, son père, fut le prince de cette

famille qui eut le règne le plus long et le plus brillant. Dans un

espace de trente-huit ans[185], ce ne fut, pour ainsi dire, à sa cour,

qu'une suite de fêtes, de spectacles, de joûtes, de tournois, de

chasses, de voyages, de réceptions de princes étrangers et

d'ambassadeurs. Alphonse II ne se signala pas moins par sa bienfaisance

que par son goût pour les arts, par sa magnificence en bâtiments, par le

nombre et les brillants uniformes des gardes dont il était environné,

enfin par tout ce qui contribue au luxe et à l'éclat de la cour la plus

somptueuse. On aime à voir, parmi tant d'objets de dépenses, les aumônes

qu'il répandait sur les pauvres de ses états[186], quoique l'on aimât

encore mieux qu'il n'y eût point eu de pauvres dans les petits états

d'un prince si magnifique.

[Note 185: Depuis 1559 jusqu'en 1597.]

[Note 186: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 42.]

Ses ancêtres avaient fondé et successivement accru la bibliothèque, dont

on fait remonter jusqu'au marquis Lionel, la première création; mais il

était réservé au duc Alphonse II de rivaliser sur ce point avec Sixte V

et Cosme Ier., peut-être même de les surpasser. Leur soin principal

avait été de rassembler des manuscrits; Alphonse en ajouta un grand

nombre à ceux qu'il possédait déjà; mais de plus, il donna ordre, dès

l'instant même de son avénement, que, sans regarder à la dépense, on lui

achetât tous les livres publiés depuis l'invention de l'imprimerie,

c'est-à-dire depuis un siècle; et, peu de mois après, cet ordre était

déjà presque entièrement exécuté[187]. Il ne cessa, depuis lors,

d'augmenter ce riche dépôt; et s'il eût eu, comme les Médicis, des

successeurs qui eussent pu suivre ses traces, la bibliothèque d'Este

aurait pu aller de pair avec les plus grandes et les plus belles de

l'Europe; mais nous verrons bientôt que ce bonheur lui fut refusé. Il

eut fort à coeur de faire prospérer l'université de Ferrare, et n'épargna

rien pour que les plus savants professeurs qu'eût alors l'Italie,

vinssent s'y fixer. Sa cour était le rendez-vous des hommes les plus

distingués dans tous les genres; et l'on y comptait un grand nombre de

femmes qui joignaient le mérite des connaissances et du goût pour les

lettres, aux avantages de la naissance et de la beauté.

[Note 187: _Id. ibid._, p. 182.]

Pour plus de ressemblance avec son père et son aïeul, Alphonse II eut

aussi un frère, le cardinal Louis d'Este, qui, à l'exemple des deux

cardinaux Hippolyte, n'eut point de plus grand plaisir que d'accueillir

les savants, de les entretenir, et de passer avec eux les jours entiers,

soit à Rome ou dans ses voyages, soit dans les jardins de sa charmante

_villa_ de _Belriguardo_, qu'il habitait auprès de Ferrare[188]. C'est

au cardinal Louis que le Tasse fut premièrement attaché. Il le fut

ensuite au duc lui-même. Nous verrons ailleurs le bien et le mal qu'il

reçut des deux frères. Ce que l'Arioste avait souffert dans cette cour,

n'était rien auprès de ce que le seul rival qu'il ait dans la poésie

épique y devait souffrir. Il était de la destinée des deux plus grands

poëtes de ce siècle d'illustrer, par les productions de leur génie, les

princes de la maison d'Este, et de devoir à l'ingratitude de ces princes

tous leurs malheurs. Grande leçon qui ne corrige pas les princes, et qui

ne corrige pas non plus les poëtes!

[Note 188: Voyez les lettres de Muret, l. I, ép. 23, etc.]

Rien ne paraissait manquer au bonheur et à l'illustration de la maison

d'Este. Sans parler de sa gloire dans les armes, de l'accroissement

qu'elle avait donné à ses états, et de ses grandes alliances, à ne

considérer Ferrare que comme une seconde patrie des lettres et des arts,

elle pouvait se comparer à Florence, et ses ducs étaient devenus les

rivaux des Médicis; mais Alphonse II mourut sans enfants[189], et toute

cette prospérité s'évanouit. César d'Este, son cousin, qu'il avait

institué, par testament, son successeur, et qui fut proclamé par les

magistrats de Ferrare, le jour même de la mort d'Alphonse, était né d'un

fils naturel d'Alphonse Ier. Le duc avait ensuite légitimé ce fils, en

épousant sa mère[190]. Le judicieux Muratori le prouve dans ses

_Antiquités de la maison d'Este_, et le répète dans ses _Annales_[191];

les historiens de Ferrare le prouvent de même[192]; mais il convenait au

pape Clément VIII de ne pas admettre ces preuves. Sa chambre

apostolique, qui aurait été sans doute désavouée par les apôtres,

déclara le duché de Ferrare dévolu au Saint-Siége, _pour fin de lignée

ou pour d'autres causes_, ce sont ses termes[193]. Le Saint-Père fulmina

une bulle terrible contre César d'Este, et ne lui donna que quinze jours

pour comparaître devant lui, et pour se démettre provisoirement du duché

de Ferrare entre ses mains. César ne se pressant pas d'obéir, Clément

fit marcher contre lui vingt-cinq mille hommes d'infanterie et quelques

mille chevaux. Il rappela de Hongrie ses troupes commandées par son

neveu J.F. _Aldobrandini_, cette affaire l'intéressant, selon

l'expression de Muratori[194], plus que la guerre contre les Turcs.

[Note 189: En 1597.]

[Note 190: _Laura Eustochia_.]

[Note 191: An 1597.]

[Note 192: _Agostino Faustini_, _Andrea Morosino_, _Cesare Campana_,

cités par Muratori, _ub. supr._]

[Note 193: _Ob lineam finitam, seu ob alias causas_. (Muratori,

_loc. cit._)]

[Note 194: _Loc. cit._]

Ferrare, prise entre deux armées, fut remplie d'émissaires qui

n'épargnèrent rien pour soulever un peuple tranquille contre son prince

légitime. Enfin, la main pontificale lança son dernier foudre; la bulle

d'excommunication frappa César et quiconque des rois ou princes

chrétiens oserait lui prêter secours. Le nouveau duc n'avait ni assez de

troupes pour résister seul, ni assez d'argent pour en lever d'autres, ni

peut-être assez de fermeté pour tenir tête à la fois aux armes du

pontife et à ses bulles. «Les princes ses alliés n'osèrent, dit encore

Muratori[195], lever même un doigt pour le défendre, et se bornèrent à

de vaines représentations auprès du pape. César, forcé de céder, remit

entre les mains de ce puissant et violent ennemi le duché de Ferrare et

toutes ses dépendances. Il ne lui fut permis de garder que Modène et

Reggio. Clément, après avoir célébré à Rome, par des fêtes éclatantes,

ce nouvel accroissement des états de l'Église, voulut en prendre

possession en personne. Il y fit une entrée solennelle[196], et y reçut

pendant plusieurs jours les hommages des ducs de Mantoue, de Parme,

etc., qui venaient en tremblant baiser les pieds du terrible pontife. Ce

qu'il y eut de plus honteux, c'est que parmi les princes qui lui

rendirent cet hommage, dans plusieurs villes où il s'arrêta en allant de

Rome à Ferrare, on vit à Rimini le nouveau duc de Modène, ce même César

d'Este qu'il dépouillait du duché de Ferrare, et que l'orgueilleux pape

récompensa de cet acte d'humilité plus que chrétienne, en donnant à son

frère Alexandre d'Este le chapeau de cardinal.

[Note 195: _Ibid._]

[Note 196: Le 8 mai 1598.]

C'est ainsi que disparut cette puissance qui avait eu tant d'éclat, et

que Ferrare cessa d'être en Italie l'une des plus illustres métropoles

des lettres et des arts. Je n'ajouterai pas: c'est avec cette modération

et cette justice que le chef d'une religion, qui certes n'autorise rien

de pareil, opprima un prince faible et s'enrichit de sa dépouille. Je

ne fais point de réflexions; je raconte ou plutôt j'indique simplement

les faits, et seulement autant qu'il le faut pour que l'on suive de

l'oeil les diverses fortunes et les révolutions, non des états, mais des

lettres.

César d'Este, en se retirant à Modène avec sa famille, y transporta tout

ce qu'il put du riche mobilier qui ornait son palais de Ferrare.

Heureusement il n'oublia pas la bibliothèque, objet des soins de

plusieurs ducs et surtout d'Alphonse II; mais ce transport d'une

collection si considérable, la précipitation et la confusion d'un tel

déplacement, la négligence des uns, la mauvaise foi et l'avidité des

autres, ne purent manquer d'y occasioner des pertes irréparables[197].

Elle en éprouva peut-être encore à Modène, où ni César, ni ses trois ou

quatre premiers successeurs ne s'occupèrent de la faire mettre en ordre

et placer dans un lieu convenable. Ce ne fut que vers la fin du siècle

suivant qu'elle attira l'attention d'un duc de Modène[198], qui fit

arranger les livres, et leur donna un bibliothécaire, et c'est au

commencement du dix-huitième siècle qu'un autre duc[199] l'enrichit

considérablement en livres imprimés et en manuscrits, et lui fit élever

le bâtiment magnifique où elle est encore aujourd'hui. C'est à la garde

de cette bibliothèque précieuse qu'ont été successivement préposés deux

savants qui ont rendu de si grands services à l'histoire littéraire,

Muratori et Tiraboschi. C'est dans les nombreux manuscrits de cette

belle collection qu'ils ont puisé les monuments authentiques et les

notions aussi sûres qu'abondantes dont ils ont enrichi le monde

littéraire. Elle a conservé le titre de Bibliothèque d'Este, _Biblioteca

Estense_, qui rappelle tout ce que la littérature et les sciences durent

à cette famille, déchue de ses grandeurs, mais non pas de toute sa

gloire.

[Note 197: Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. 4.]

[Note 198: François II.]

[Note 199: François III.]

Les Gonzague, d'abord marquis et ensuite ducs de Mantoue, avaient

commencé, dès le quatorzième siècle, à montrer du goût pour les lettres;

toutes les branches de cette nombreuse et illustre famille furent à

l'envi, dans le seizième, les dignes émules des princes d'Este et des

Médicis, par leur magnificence, par les bienfaits dont ils comblèrent

les savants; et peut-être les surpassèrent-ils par les talents

littéraires que plusieurs d'entre eux firent briller.

François de Gonzague, marquis de Mantoue au commencement de ce siècle,

presque toujours enveloppé dans les guerres qui désolaient alors

l'Italie, protégea cependant les lettres et surtout la poésie. Frédéric

son fils, premier duc de Mantoue, surpassa de bien loin ses ancêtres par

son luxe, par les spectacles et les fêtes théâtrales qu'il fit donner à

sa cour, et par les édifices somptueux qu'il fit bâtir. Alors les

beaux-arts semblèrent naître pour Mantoue, et Jules Romain, fixé par les

bienfaits de Frédéric, y répandit toutes les richesses de son génie.

Tous les ducs qui se succédèrent pendant le reste de ce siècle,

continuèrent à l'envi d'encourager les arts et d'embellir Mantoue. Les

gens de lettres et les savants eurent en eux de généreux protecteurs, et

souvent même des amis. Le duc Vincent surtout s'honora d'être l'ami du

Tasse dans le temps de ses plus grands malheurs[200], et cet illustre

infortuné trouva en lui autant de consolations que de secours.

[Note 200: Ce duc vécut jusqu'en 1611.]

Les ducs de Guastalla, seconde branche des Gonzague, ne se signalèrent

pas moins. Après Don _Ferrante_, chef de cette branche, César son fils

et sa fille Hippolyte ne se bornèrent pas à protéger les sciences et les

lettres, ils les cultivèrent tous deux avec succès. La princesse

Hippolyte joignît aux études les plus sérieuses du talent pour la

poésie, et l'on trouve de ses vers dans les recueils de ce temps[201].

César aimait surtout la philosophie et les antiquités; il fonda une

académie à Mantoue[202], qui devint l'une des plus célèbres de l'Italie.

Le Tasse a fait, dans un de ses dialogues[203], de grands éloges de

cette académie et de son fondateur.

[Note 201: Voyez _Rime di diverse donne_, recueillies par

_Domenichi_.]

[Note 202: Celle des _Invaghiti_.]

[Note 203: _Trattato delle dignità_, Oper. ediz. Firenz., 1724, t.

III, p. 129.]

Une troisième branche des Gonzague, celle des ducs de Sabionette, ne

doit pas être oubliée dans l'histoire des lettres[204] L'un d'eux, nommé

Louis, à qui sa valeur militaire avait acquis le surnom très-peu

littéraire de Rodomont, ne se distingua pas moins dans la poésie que

dans les armes. Outre plusieurs pièces de vers imprimées dans divers

recueils, c'est de lui que sont les douze stances à la louange de

l'Arioste, que l'on trouve dans plusieurs éditions de l'_Orlando_. Son

fils Vespasien, l'un des plus braves et des plus habiles capitaines de

ce siècle, ne fit point de vers, mais il rendit aux lettres et aux arts

de plus grands services: il fit rebâtir en entier la ville de

Sabionette. Elle fut achevée en peu d'années, et la largeur et

l'alignement des rues, l'architecture des maisons particulières, la

beauté des temples, la symétrie de la place publique, les statues et les

autres productions des arts dont il l'embellit, enfin les belles

fortifications dont il l'entoura, excitèrent une admiration

générale[205].

[Note 204: Elle descendait de Jean-François, fils de Louis Ier.,

marquis de Mantoue. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 54.)]

[Note 205: _Id. ibid._ p. 58.]

Il y fonda des écoles de langues grecque et latine, et des pensions pour

les professeurs. Son palais était toujours rempli de gens de lettres et

de savants, dont la conversation faisait ses délices. Il mourut en 1591,

dans la ville qu'il avait fait bâtir. Il montra, mieux peut-être que

tout autre prince, ce qu'ils pourraient faire tous, même dans de petits

états, s'ils avaient son goût pour les arts et ses nobles inclinations.

Le cardinal Scipion de Gonzague appartient à cette branche[206]. Ses

premières études, qu'il fit à Padoue, furent toutes littéraires. Il

fonda dans cette ville l'académie des _Eterei_, qui eut, peu de temps

après, la gloire de compter parmi ses membres le Tasse et le Guarini.

Scipion de Gonzague en suivit assidûment les travaux tandis qu'il habita

Padoue. En avançant en âge, il conserva toujours du goût pour les objets

de ses premières études. Guarini soumit à son examen le manuscrit du

_Pastor Fido_; Scipion fut l'ami de ce poëte, et le fut encore plus du

Tasse, qui lui confia aussi son poëme avant de le publier. Le cardinal

se fit honneur de lui servir de secrétaire, et copia ce poëme en entier

de sa main. Pendant le séjour que le Tasse fit à Padoue, Scipion lui

témoigna la plus tendre amitié. Il ne voulut point qu'il eût d'autre

chambre, d'autre table, et même, ajoute-t-on, d'autre verre que le

sien[207].

[Note 206: Il était petit-fils de Pirrhus de Gonzague, qui était

frère de Louis Ier., père de Rodomont.]

[Note 207: Voyez Tiraboschi, _ub. supr._, p. 59.]

Plusieurs autres Gonzague, ou de l'une ou de l'autre branche,

s'illustrèrent encore dans les lettres: tel fut surtout un _Curzio_ de

Gonzague, qui a laissé beaucoup de poésies, une comédie[208] et même un

poëme héroïque[209] dont nous aurons occasion de parler. Plusieurs

femmes de cette famille se firent aussi connaître, soit par la

protection qu'elles accordèrent aux lettres, soit même par leur ardeur à

les cultiver et par leurs talents. Il est donc vrai de dire qu'entre

toutes les maisons souveraines d'Italie, pendant ce siècle, sans en

excepter les Médicis et les princes d'Este, aucune ne posséda dans les

lettres un nom plus justement acquis, et une gloire plus personnelle que

les Gonzague.

[Note 208: _Gli Inganni_.]

[Note 209: _Il Fidamante_.]

Les trois la Rovère, ducs d'Urbin, qui se succédèrent pendant ce même

siècle[210], quoique souvent troublés par des orages politiques, se

montrèrent animés du même zèle pour le progrès et l'encouragement des

lettres. Leur cour, aussi splendide que celles des princes les plus

magnifiques de ce temps, mit aussi une partie de son luxe à rassembler

et à honorer les savants. Le troisième de ces princes, François-Marie

II, égala ses deux prédécesseurs en amour des lettres, et eut sur eux

l'avantage d'être plus lettré. Élevé par le célèbre _Muzio_, instruit

dans toutes les parties des sciences par les plus habiles maîtres[211],

son délassement le plus doux, dans les moments de liberté que lui

laissaient les affaires, était de s'entretenir, non-seulement avec des

littérateurs, des orateurs et des poëtes, mais avec des professeurs de

philosophie, d'histoire naturelle, de théologie et de mathématiques.

Époux de l'une des deux savantes et aimables filles du duc Hercule

d'Este et de Rénée de France, secondé par elle dans son goût éclairé

pour les jouissances de l'esprit, il fit de sa capitale, qui formait

presque tout son état, le rendez-vous de ce qu'il y avait de plus

distingué dans les lettres. Cette cour devint l'émule de la cour de

Ferrare, et lui survécut peu de temps. Le duc François-Marie II,

parvenu, sans enfants, à une extrême vieillesse, se laissa persuader de

se démettre en faveur du pape Urbain VIII[212]. Ce duché fut ainsi réuni

à l'état ecclésiastique, et cessa, comme le duché de Ferrare, d'être

compté parmi ces petits états, devenus des centres d'émulation et

d'activité littéraires, dont l'action simultanée contribua tant à

l'illustration de ce beau siècle.

[Note 210: François-Marie de la Rovère, adopté par son oncle

_Guidabaldo_ de _Montefeltro; Guidabaldo_ son fils, et François-Marie II

son petit-fils.]

[Note 211: Il les nomme tous dans sa vie, qu'il a écrite lui-même,

et que l'on trouve imprimée, _Nouveau Recueil de Calogerà_, t. XXIX. Il

avait aussi écrit, pour un fils qu'il perdit très-jeune, un _Traité

d'Éducation_, que l'on conserve manuscrit à Florence. Voyez en tête de

sa vie, _loc. cit._, ce que dit à cet égard l'éditeur. Voyez aussi

Tiraboschi, _ub. supr._, p. 64.]

[Note 212: En 1626; le duc avait près de quatre-vingts ans.]

Enfin les ducs de Savoie, malgré les désastres qu'ils éprouvèrent,

furent loin de se tenir étrangers à cette action. Charles III, chassé de

presque tous ses états, ne put réaliser les espérances qu'il avait

données d'abord[213]; mais son fils Emanuel-Philibert, qui recouvra le

Piémont et ce que Charles avait perdu de la Savoie, politique aussi

habile que brave guerrier, ne se vit pas plutôt raffermi sur son

trône[214], qu'il voulut l'entourer de ce que la culture des sciences et

des lettres ajoute à la prospérité des petits comme des grands états.

Son mérite est d'autant plus grand, que ni son peuple, ni lui, ne

paraissaient préparés à cette révolution. Maître d'un pays encore

presque barbare, élevé lui-même dans les camps, il sut exciter dans ses

sujets l'amour du savoir et l'émulation des études. La science des lois,

la philosophie, telle qu'elle était alors, les belles-lettres mêmes, et

jusqu'à l'éloquence italienne, furent cultivées avec succès[215].

L'université, dont il ne trouva en quelque sorte qu'une ombre réfugiée à

Mondovi[216], fut d'abord régénérée dans cette ville, et pourvue, à

grands frais, d'habiles professeurs, tandis que les Français occupaient

Turin; elle fut rétablie ensuite avec splendeur dans la capitale,

lorsqu'Emanuel-Philibert en fut redevenu maître[217]. Turin devint

dès-lors une des villes d'Italie où les sciences fleurirent avec le plus

de gloire; et après le règne de ce grand prince, qui ne fut que de vingt

ans[218], le Piémont put le disputer, pour la culture des lettres et le

bon goût, avec toutes les autres provinces de l'Italie et de

l'Europe[219].

[Note 213: Il mourut à Verceil en 1553.]

[Note 214: 1559.]

[Note 215: _Istoria della Italia occidentale di M. Carlo Denina_, t.

III, l. X, c. 12.]

[Note 216: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 97.]

[Note 217: Elle lui fut rendue en 1562; mais il paraît que

l'université n'y revint qu'en 1564, et même en 1566. (Tiraboschi, _loc.

cit._)]

[Note 218: Il mourut en 1580.]

[Note 219: M. Denina, _loc. cit._]

On voit qu'à une époque où l'Italie fut si continuellement et si

universellement agitée par la guerre, il n'y eut presque aucune de ses

parties où ne se fît sentir ce mouvement général des esprits, ni

presque aucun de ses gouvernements qui ne contribuât à l'imprimer et à

l'entretenir. Ce n'est pas la seule époque où l'on ait vu fleurir au

milieu des armes ce qu'on nomme les arts de la paix: mais il n'en est

aucune, depuis les beaux siècles de la Grèce, où le goût des arts et des

lettres ait été aussi vif et aussi universel, où il ait paru presque à

la fois autant d'hommes de génie et autant de princes dignes de les

apprécier et de leur servir d'appui; aucune enfin dont il soit resté,

dans un seul pays, autant de monuments littéraires. Je vais maintenant,

sans me laisser décourager par l'immensité de l'entreprise, essayer de

faire connaître les principales productions, dans tous les genres, qui

illustrèrent ce siècle fameux. Puissé-je mettre assez d'ordre dans la

division des matières, assez de clarté et d'équité dans la manière de

les présenter, pour venger les bons auteurs italiens des jugements

précipités dont ils ont trop souvent été l'objet en France, et pour

continuer, selon mon pouvoir, à laver les Français du reproche que les

Italiens leur font d'avoir mis dans leurs jugements trop de

précipitation et d'injustice!

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 7 / 26 题