DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE Ier.

_Tableau de la situation politique et littéraire de l'Italie au 16e.

siècle. Influence des gouvernements italiens sur les progrès et l'éclat

des lettres et des arts. A Rome, les papes Jules II, Léon X, Clément

VII; à Florence, les grands-ducs Cosme 1er. François et Ferdinand de

Médicis_.

Si nous devions considérer ici l'Italie sous tous les rapports qui

intéressent l'historien, le politique et le philosophe, l'examen de ce

qu'elle fut pendant le cours du seizième siècle nous arrêterait

long-temps. Les événements dont elle fut le théâtre, les grandes

puissances qui s'y heurtèrent, la part que prirent dans leur querelle

les gouvernements italiens, les intrigues qu'ils firent jouer et celles

où ils furent enveloppés, les changements de constitution que

quelques-uns éprouvèrent, en un mot leurs vicissitudes de toute espèce,

qui ne furent jamais ni plus nombreuses, ni plus rapides, fourniraient

une trop ample matière de recherches et de discussions. Mais ce que ces

circonstances eurent d'influence sur le sort des lettres est ce que nous

devons principalement, ou même presque uniquement examiner; et ce point

de vue, immense encore, les resserre cependant et les circonscrit.

Voyons donc, comme nous l'avons fait pour les autres siècles, quels

furent pendant celui-ci en Italie les gouvernements qui se distinguèrent

par leur amour pour les lettres, et qui s'honorèrent le plus eux-mêmes

en leur accordant des encouragements et des honneurs.

L'histoire des papes avait cessé d'être celle des chefs d'une religion;

elle était devenue l'histoire des souverains d'un état qui s'était

agrandi par les effets d'une politique souvent coupable, mais constante

et toujours dirigée vers le même but au milieu des fluctuations de la

politique des autres puissances. Les crimes d'Alexandre VI,

l'assassinat, l'empoisonnement, la débauche et l'inceste, ne l'avaient

pas empêché d'accroître considérablement les possessions du Saint-Siége.

Les crimes de César Borgia, son fils, encore plus scélérat que lui,

réunirent au domaine de l'Église les petits états dont il détruisit les

princes par le fer et par le poison; et lorsque la nature fut enfin

vengée par la mort de ce père et de ce fils, également exécrables,

l'état de Rome se trouva plus grand, plus stable, plus de pair avec les

autres puissances de l'Europe qu'il ne l'avait jamais été sous les papes

les plus ambitieux et sous les pontifes les plus saints.

Il ne manquait plus qu'un pape guerrier à ce trône, qui, par sa

constitution singulière, prescrivait aux autres ce qu'ils devaient

croire pour lui fournir les moyens de s'élever au-dessus d'eux; Jules

II, successeur presque immédiat d'Alexandre[1], donna au monde ce

spectacle. Selon la religion, c'en était un très-scandaleux, sans doute;

on vit alors le vicaire du Christ armer la France et l'Europe entière

contre Venise dans la fameuse ligue de Cambrai; on le vit, après avoir

abaissé les Vénitiens par les armes de notre bon et trop crédule roi

Louis XII, se liguer contre lui avec les Vénitiens eux-mêmes, et, pour

le chasser de l'Italie, pour en chasser, disait-il, tous les barbares,

mettre l'Italie en feu. Selon la politique, c'est autre chose; un grand

homme, qu'on accuse souvent d'injustice envers les papes, Voltaire, plus

juste envers Jules que tous nos historiens, a pris contre eux sa

défense. «Nos historiens, dit-il, blâment son ambition et son

opiniâtreté; il fallait aussi rendre justice à son courage et à ses

grandes vues: c'était un mauvais prêtre, mais un prince aussi estimable

qu'aucun de son temps[2].»

[Note 1: Après Pie III, qu'il avait eu l'adresse de faire élire,

pour écarter le cardinal d'Amboise, et qui mourut vingt-quatre jours

après. Élu le 22 sept. 1503 (mois qui n'a que vingt-huit jours),

couronné le 1er. octobre, il mourut le 18. (Muratori, _Ann. d'It._)]

[Note 2: _Essai sur les Moeurs et sur l'Esprit des Nations_, ch. 13.]

Ce grand-prêtre guerrier de la religion d'un Dieu de paix, tout occupé

qu'il était des projets de son ambition, qui n'aspirait à rien moins

qu'à le faire régner sur l'Italie entière, et de ses expéditions

militaires qui tendaient toutes vers ce but, avait trop de grandeur dans

l'ame et d'étendue dans l'esprit, pour ne pas vouloir tirer des

beaux-arts et des lettres une partie de l'éclat de son règne. Ce fut lui

qui entreprit la grande basilique de St.-Pierre, et c'en serait assez

pour l'immortaliser dans l'histoire des arts[3]. De grands artistes et

des gens de lettres recommandables trouvèrent en lui un protecteur[4].

Il voulut aussi, dit-on, ajouter à la bibliothèque du Vatican une autre

bibliothèque pour l'usage particulier des souverains pontifes; elle

était moins précieuse par le nombre des livres que par le choix; le

local en était commode, très-agréablement placé, décoré de marbres et de

peintures du meilleur goût. Le Bembo en parle dans une de ces

lettres[5]; Tiraboschi, en le citant[6], avoue qu'on ne trouve nulle

part ailleurs aucune mention de cette bibliothèque; mais cette lettre

est adressée au pape lui-même, et malgré l'observation de Tiraboschi,

les expressions en sont trop positives pour que l'on puisse douter du

soin que Jules II mettait alors[7] à former cette bibliothèque.

[Note 3: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part I, p.

12.]

[Note 4: On cite entre autres, parmi ces derniers, Jean-Antoine

Flaminio, qui, ayant prononcé devant lui, en 1506, à Iinoia, un discours

latin, en reçut un accueil honorable, une invitation à venir à Rome, et

une somme de 50 écus d'or. (Tiraboschi, _ibid._ Voyez aussi _Joan.

Anton. Flaminii Epistoloe_, l. I, ép. 4 et 6.)]

[Note 5: _Epist. famil._, l. V, ép. 8.]

[Note 6: _Ubi supr._]

[Note 7: Février 1513.]

Ce peu de services rendus aux lettres disparaît, il est vrai, devant les

services immenses que leur rendit le successeur de Jules, le célèbre

Léon X. Fils de Laurent de Médicis, si justement nommé le Magnifique,

élevé par Politien, au milieu des savants, dont le palais de son père

était toujours rempli, Jean de Médicis avait mieux profité que le

malheureux Pierre, son frère aîné, de cette éducation toute

littéraire[8]. Laurent s'était servi de son crédit auprès du pape

Innocent VIII pour faire élever au cardinalat ce fils encore enfant,

puisqu'il n'était que dans sa treizième année[9], sous la condition

seulement de ne porter que trois ans après les marques de cette dignité.

Le jeune cardinal passa ces trois années à Pise, appliqué, sous son

maître Politien et sous d'autres habiles professeurs, à ses études

littéraires et à celles que son état lui commandait. A seize ans et

quelques mois il reçut l'investiture[10], et alla siéger à Rome parmi

les princes de l'Église.

[Note 8: Pierre a cependant laissé, dans des poésies qui sont

restées manuscrites, des preuves d'esprit et de talent. Elles sont

conservées dans la bibliothèque Laurentienne, à la fin du recueil de

celles de Laurent son père. M. Roscoë, dans sa _Vie de Laurent_, cite en

entier un sonnet de Pierre, ch. 10. Mais sa fausse politique, sa

nonchalance naturelle et ses malheurs, absorbèrent en quelque sorte ses

heureuses dispositions, et son nom n'est point compté parmi ceux des

bienfaiteurs des lettres que fournit cette famille illustre.]

[Note 9: Il était né le 11 décembre 1475, et fut fait cardinal en

octobre 1488.]

[Note 10: Le 9 mars 1492.]

Les avis de son père dictèrent la sagesse de sa conduite[11]. Cette

sagesse, secondée par les richesses et la puissance de sa famille, par

la générosité de son caractère et les qualités aimables de son esprit,

lui acquit bientôt un crédit au-dessus de son âge; mais après la mort de

Laurent[12] il se trouva enveloppé dans les disgrâces et dans la

proscription dont la maison de Médicis et tout leur parti devinrent

l'objet. Alors il quitta l'Italie; il voyagea en Allemagne, dans les

Pays-Bas et en France, pendant le pontificat d'Alexandre VI, ennemi de

sa famille. Il revint à Rome vers la fin de ce règne[13], et sut, par sa

réserve et sa prudence, rendre impuissante la haine du pontife, s'il ne

put réussir à l'apaiser.

[Note 11: Voyez Fabroni, _Laurent Med. Vita_, vol. II, p. 313, la

lettre que Laurent écrivit au jeune cardinal son fils. M. Roscoë la

rapporte dans son _Appendix_ de la vie du même Laurent de Médicis, Nº.

61.]

[Note 12: En 1492.]

[Note 13: En 1500.]

Il respira sous Jules II[14], et rentra en crédit auprès de lui: il dut

à l'amitié ce retour. _Galeotto_ de la Rovère, neveu de Jules, jeune

homme qui réunissait aux grâces du corps et aux dons de l'esprit, les

bonnes moeurs, la politesse et la magnificence, devenu cardinal aussitôt

que son oncle fut pape, et peu après vice-chancelier de l'Église, était

depuis quelque temps lié avec Médicis; ce lien fut resserré par leur

dignité commune, et _Galeotto_, non content de remettre son ami en

faveur, trompé par la vieillesse de Jules II, formait déjà pour le

cardinal Jean des projets dont il croyait l'exécution prochaine; il

songeait pour lui-même à remplacer le crédit que lui procurait le

népotisme par celui que lui assurait une intime amitié. La mort rompit

tous ses desseins. Jean de Médicis le pleura amèrement et long-temps:

cette mort imprévue ne lui ôtait pas seulement un appui, mais presque le

seul de tous les membres du sacré collége qui partageât son goût

passionné pour les lettres et pour les arts, et qui attachât le même

prix que lui aux nobles jouissances qu'ils procurent.

[Note 14: Elu le Ier. novembre 1503.]

Paul Jove, et après lui d'autres historiens ont vanté justement cette

passion qui annonçait dans le cardinal Jean ce que le pape Léon X devait

être. Déjà tout ce qu'il y avait de peintres, de sculpteurs,

d'architectes habiles, ambitionnait son suffrage. Les savants, les

littérateurs, les poëtes, se réunissaient autour de lui; son palais leur

était toujours ouvert; sa bibliothèque semblait avoir été rassemblée

pour leurs recherches et leurs études[15]. Elle était riche en

manuscrits grecs et latins, qu'il avait en partie reçus de son père, et

en partie rachetés des religieux de Saint-Marc[16].

[Note 15: On peut voir ce que dit de cette bibliothèque

Jean-François Pic de la Mirandole, qui la fréquentait souvent, _Examen

vanitatis doctrinæ gentium_, p. 1044.]

[Note 16: En 1508, pour la somme de 2662 écus d'or. Nous verrons

bientôt les vicissitudes qu'éprouva cette bibliothèque.]

Il s'y trouvait souvent au milieu de ces réunions savantes; et dans les

discussions littéraires qu'il se plaisait à faire naître, on admirait

autant son esprit qu'on aimait sa familiarité décente et son urbanité.

Il cultivait lui-même, quoique avec peu de facilité, la poésie latine,

et n'était content de ses vers que lorsqu'il y avait mis cette élégance

que les latinistes modernes atteignent si rarement[17].

[Note 17: On cite avec raison, comme une preuve de cette élégance,

les vers ïambes suivants, qu'il fit pour une belle statue de Lucrèce,

retrouvée dans des ruines au-delà du Tibre; Fabroni les cite, _ubi

supr._, p. 37:

_Libenter occumbo, mea in præcordia

Adactum habens ferrum: juvat meâ manu

Id præstitisse quod viraginum priùs

Nulla ob pudicitiam peregit promptiùs.

Juvat cruorem contueri proprium,

Illumque verbis execrari asperrimis._

_Sanguen mî acerbius veneno Colchico,

Ex quo canis stygius vel hydra præferox

Artus meos compegit in poenam asperam;

Lues flue, ac vetus reverte in toxicum;

Tabes amara exi, mihi invisa et gravis,

Quod feceris corpus nitidum et amabile._

_Nec interim suas monet Lucretia

Civeis pudore et castitate semper ut

Sint præditæ, fidemque servent integram_

_Suis maritis, cum sit hæc Mavortii

Laus magna populi ut castitate foeminæ

Lætentur et viris mage istâ gloriâ

Placere studeant quam nitore et gratiâ.

Quin id probasse coede vel meâ gravi

Lubet, statim animum purum oportere extrahi

Ab inquinati corporis custodiâ_.]

Mais la faveur de Jules II ne pouvait se concilier long-temps avec les

arts de la paix. Ce pape belliqueux fit du cardinal qu'il aimait un

militaire. Devenu, sous le titre de légat, général en chef de l'armée

que le pontife opposait aux Français[18], Médicis fut fait prisonnier à

la bataille de Ravenne[19], et transféré à Milan pour l'être bientôt en

France. Cependant, et Milan et l'Italie échappaient aux Français, malgré

cette victoire achetée par trop de sang et par la mort glorieuse du

jeune Gaston de Foix. Le cardinal parvint, à force d'argent, à

s'échapper dans le désordre de la retraite; et dans la même année, peu

de mois après qu'il s'était vu captif, il rentra comme en triomphe dans

Florence, où tout ce qui restait des Médicis fut rappelé[20]; et l'année

n'était pas encore révolue depuis sa captivité, qu'il avait remplacé le

pape Jules II, et pris le nom de Léon X[21].

[Note 18: Marc-Antoine Colonne commandait en titre les troupes de

l'Église, mais il était de fait subordonné au cardinal-légat.]

[Note 19: 11 avril 1512.]

[Note 20: 31 août, même année.]

[Note 21: 11 mars 1513. Je laisse à l'histoire proprement dite les

détails de cette élection, et les motifs qui la décidèrent, et les

services que rendit alors à Médicis Bernard de Bibbiena, son

conclaviste, et l'heureux effet de cet abcès, qui, selon Paul Jove

(_Leonis X Vita_, liv. III), creva dans le conclave même. Le sage

Fabroni n'adopte point ces bruits honteux pour les moeurs du nouveau

pape. Il croit de préférence Guichardin, d'autant plus que cet historien

n'était nullement ami de Léon X. Guichardin attribue les suffrages qui

l'élurent et les applaudissements que reçut son élection au souvenir des

vertus de son père, et à la réputation qu'il s'était déjà faite dans

toute l'Europe par sa libéralité, par sa douceur et _par la pureté de

ses moeurs_; mérite, ajoute-t-il, qui, dans ces temps où régnait une

licence excessive, paraissait non-seulement rare, mais presque unique

dans un homme qui n'avait pas encore atteint sa trente-huitième année.

_Sed nos potissimum Guicciardinio credimus qui ait aditum ad summum

pontificatum Joanni patefecisse et plausûs ob adeptum excitasse memoriam

paternarum virtutum, et famam quæ omnes regiones peragraverat, ejus

liberalitatis, benignitatis, morumque plane castissimorum, quod iis

temporibus, in quibus nimia licentia dominabatur, non modo rarum, sed et

prope singulare in homine qui nondum compleverat trigesimum octavum

ætatis annum, videbatur._ (Paul Jov. _Leonis X Vita_, p. 60.)]

Il n'avait que trente-sept ans; son pontificat n'en dura que neuf, et il

eut le temps de faire de grandes choses, comme prince souverain, en

faveur des arts et des lettres; mais aussi de porter à la puissance

spirituelle de Rome, par l'excès de ses prodigalités et des saintes

exactions qu'il employa pour y fournir, un coup dont elle ne s'est

jamais relevée depuis, et dont, selon toutes les apparences, elle ne se

relèvera jamais.

Ce ne sont point ici les écrivains protestants qu'il faut croire; les

historiens catholiques suffisent. N'en croyons même pas Guichardin,

qu'on accuse, quoique italien, d'être un historien anti-papiste; il ne

faut que le témoignage du grave et impartial Muratori pour nous prouver

que le règne de ce chef de la religion romaine ne fut pas seulement

l'époque, mais la cause du terrible échec qu'elle reçut. Il avoue[22]

les funestes effets du commerce des indulgences dans toute l'étendue de

la chrétienté d'occident, et de leur vente publique à bureau ouvert,

pour fournir aux jouissances du pontife et à ses profusions toutes

mondaines. «Enfin négligeant, dit-il, ce qui devait être sa principale

affaire, Léon se mit à vivre tout-à-fait en prince séculier, à tenir une

cour d'une magnificence extraordinaire, à se livrer sans cesse aux

divertissements, à la chasse, aux festins, à la musique, et à des

dissipations qui firent croître à un point excessif le luxe des

Romains[23].»

[Note 22: _Ann. d'Ital._, an. 1516 et 1518.]

[Note 23: _Ibid._, an. 1521.]

Sa politique n'était pas plus conforme que sa morale à l'Évangile, dont

il était le premier ministre, et l'une contribua aussi peu au bonheur de

l'Italie et de l'Europe, que l'autre à l'édification de Rome. Possédé de

l'ambition de faire de son frère et de ses neveux des princes

souverains, c'est cette vanité qui dirigea toujours sa conduite ambiguë,

qui lui fit méditer de loin l'asservissement de Florence sa patrie, et

l'envahissement du duché de Ferrare; qui le rendit l'injuste persécuteur

du duc d'Urbin, et les armes à la main, les foudres de l'Église à la

bouche, l'implacable usurpateur de ses états; qui lui fit embrasser

alternativement le parti des Impériaux et des Suisses contre les

Français, et celui des Français contre les Impériaux et les Suisses[24].

Il fut l'un des principaux instigateurs de la guerre qui s'alluma entre

Charles V et François Ier.; et ce fut dans l'espérance d'obtenir du

vainqueur de petits états pour sa famille, et même pour son frère Julien

le royaume de Naples, qu'il contribua si activement à ouvrir pour

l'Italie cette source féconde de malheurs. Les Français, vaincus et

chassés de Milan, furent pour lui le sujet d'un vrai triomphe. Il

ordonna des fêtes magnifiques; il accourut à Rome pour y présider; tout

à coup elles furent troublées par sa maladie: cinq jours après il

n'était plus. Il mourut à quarante-six ans, de poison, selon quelques

historiens; d'autres laissent soupçonner des causes plus honteuses: quoi

qu'il en soit, le coup fut si imprévu et le trait si rapide, qu'il

expira sans avoir pu, lui, chef de l'Église, en recevoir les

sacrements[25].

[Note 24: Voyez tous les historiens.]

[Note 25: Muratori, ann. 1521. Guichardin (_Istor. d'Itat._, l.

XIV) dit que la nuit même qui suivit cette nouvelle de la défaite des

Français, la fièvre le prit, qu'il se fit porter à Rome le lendemain, et

qu'il mourut quelques jours après. Il suit en cela Paul Jove. Celui-ci

(_Vita Leonis X_, lib. IV) indique une cause fort naturelle de cette

fièvre dont le pape fut pris si subitement. _Nam eo triduo_, dit-il,

_litteræ de Helvetiorum ambiguâ fide acceptæ animum incertâ et ancipiti

spe victoriæ suspensum solicitis cogitationibus excruciarant_. Dans

cette disposition d'esprit et dans l'état où le tenaient toujours son

goût pour les plaisirs et des infirmités secrètes, il n'est pas étonnant

qu'un excès de joie ait causé une révolution mortelle. Quant aux

sacrements qu'il ne reçut point, Paul Jove ne le dit pas aussi

expressément que Muratori, mais on le conclut de ce qu'il dit. _Paucis

tamen horis quam è vitâ migraret, supplex, junctisque manibus, atque

oculis in coelum piè conjectis_ (vous croiriez qu'il va demander les

sacrements), _Deo gratias egit, constantissimè professus se vel funestum

morbi exitum æquo pacatoque animo laturum, postquam Parmam Placentiamque

sine vulnere recuperatas, honestissimâ de superbo hoste partâ victoriâ,

conspiceret_. (_Ub. supr._)]

C'est à l'histoire à raconter tous ces faits, à montrer, dans les grands

scandales de ce règne, l'origine du grand mouvement que reçut alors

l'esprit humain, et dans les abus trop éclatants d'un joug sacré, la

principale cause qui engagea des nations entières à le briser. Ce

mouvement ne s'étant point communiqué sensiblement à l'Italie, ne doit

pas, quelque importance qu'il ait eue ailleurs, entrer dans le tableau

que nous avons à tracer. Nous ne devons considérer ici, dans Léon X, que

le bienfaiteur des lettres et des arts. Il offre, sous ce seul aspect,

assez de matière à nos observations.

Dès le moment de son élection, il annonça que le règne du bon goût

commençait, en prenant pour secrétaires, Sadolet et Bembo, qui avaient

enfin redonné à la langue latine son élégante pureté. Il voulut que ses

lettres et ses brefs ne fussent plus écrits en latin de la Daterie, mais

en latin de Cicéron. Il existait encore un de ces Grecs qui avaient

transporté en Europe, après la ruine de leur patrie, les trésors de leur

langue et de leur savoir. Jean Lascaris avait été en faveur auprès de

Laurent de Médicis, père de Léon; Charles VIII l'avait amené en France;

Louis XII l'envoya en ambassade auprès de la république de Venise. Quand

le roi et la république se brouillèrent, Lascaris resta à Venise, où il

vécut en simple particulier, et sans doute en enseignant, comme

autrefois, la langue grecque[26]; car ce qu'il y a souvent de plus

heureux pour l'homme de lettres honnête homme, qui consent à se charger

d'emplois publics, c'est de se retrouver, après les avoir perdus, avec

les mêmes moyens d'exister par son travail qu'il avait avant de les

prendre. Le pape concerta avec ce savant l'exécution d'un dessein digne

de son amour pour les lettres, et le meilleur qu'il pût concevoir pour

répandre le goût et la connaissance de la langue grecque. Il fit venir à

Rome, par le grec Marc Musurus, dix jeunes gens de familles nobles de la

Grèce, et les remit entre les mains de Lascaris, qu'il chargea de les

instruire à fond dans la littérature grecque et latine, et d'en former

une espèce de collége, où les Italiens pourraient apprendre parfaitement

le grec[27]. Les langues orientales, jusqu'alors négligées, cessèrent de

l'être; l'hébreu, le chaldéen, le syriaque, furent enseignés

publiquement par des savants italiens, encouragés à ces études

difficiles par les bienfaits de Léon X[28].

[Note 26: Tiraboschi, t. VII, part. II, c. 2; Hodius, _de Græcis

illustribus_, etc.]

[Note 27: Voyez Lettres de Bembo écrites au nom de Léon X, l. IV,

ép. 8, à Marc Musurus.]

[Note 28: Voyez Tiraboschi, t. VII, part. II, l. IV, p. 11.]

Il ranima l'université de Rome, qu'on avait laissé périr; il y appela de

toutes parts les plus habiles professeurs, et lui rendit ses revenus que

Jules II avait appliqués aux dépenses de la guerre. Il établit à Rome

une imprimerie uniquement destinée aux livres grecs, et dont la

direction fut confiée à Lascaris. Ce fut alors que ce savant, qui avait

déjà donné à Florence sa belle édition de l'Anthologie grecque, fut en

état de publier à Rome d'autres éditions précieuses[29], dans le loisir

et avec les secours qu'il dut à la générosité de Léon X[30]. Le pape

accorda une protection spéciale à l'académie romaine, où se réunissaient

la plupart des savants qu'il avait appelés auprès de lui, et dont les

assemblées, étrangères au pédantisme du siècle précédent, respiraient la

gaîté et l'urbanité la plus aimable. Ses épîtres à quelques-uns de ces

savants, dans le recueil de celles du Bembo, et sa correspondance avec

le célèbre Erasme, que l'on trouve parmi celles d'Erasme lui-même[31],

nous montrent ce pontife, qui semble devenu celui des lettres, sans

cesse occupé à favoriser, à honorer ceux qui les cultivent, et à

récompenser leurs travaux. Il plaça Béroalde le jeune à la tête de la

bibliothèque Vaticane, qu'il enrichit d'un grand nombre de livres et de

manuscrits. Il n'épargnait aucune dépense, aucune démarche auprès des

puissances étrangères, pour faire chercher dans les pays éloignés, et

jusque dans les états du Nord, des livres anciens encore inédits. Les

manuscrits étaient déposés dans la bibliothèque pontificale, et

l'impression en répandait la jouissance dans tout le monde savant.

[Note 29: Les _Scholies_ sur l'_Iliade_, les _Questions homériques_

de Phorphyre, et d'anciennes _Scholies_ sur les sept tragédies de

Sophocle; Tiraboschi et Hodius, _ub. supr._]

[Note 30: Nous verrons ailleurs quelle fut l'influence de cette

générosité de Léon sur l'étude et sur la propagation de la langue

grecque, et l'heureux effet de l'exemple qu'il avait donné.]

[Note 31: _Epistol. Erasmi_, vol. I, ép. 178, 193, etc.]

Bientôt tout ce qu'il y eut en Italie de littérateurs, de poëtes,

d'orateurs de quelque talent, d'écrivains élégants et instruits dans

tous les genres, accourut à Rome, fut présenté au pape, et reçut de lui

un bon accueil et des récompenses. Nous verrons, en parlant de chacun de

ceux qui fleurirent alors, qu'il y en eut peu qui n'ambitionnassent et

qui n'obtinssent cet avantage. Les arts ne trouvaient pas auprès de lui

moins de faveur que les lettres. Il aimait passionnément et cultivait

lui-même le plus aimable de tous, la musique. La nature, dit son

historien Fabroni[32], lui avait fait don d'une voix douce et tendre,

qui, même dans le discours familier, enchantait ceux qui l'écoutaient.

Elle lui avait aussi donné une oreille très-délicate. D'habiles maîtres

avaient développé ces heureuses dispositions; dès sa première jeunesse

il chantait et jouait très-bien des instruments. Il aimait à parler des

tons, des cordes, des nombres, des proportions et de toute la théorie de

l'art; il avait même dans sa chambre à coucher un instrument sur lequel

il s'exerçait et rendait raison des démonstrations qu'il avait faites.

Il recherchait et récompensait les savants musiciens et les bons

chanteurs, et ce fut auprès de lui, pour plus d'un ecclésiastique, un

moyen de fortune qu'une belle voix[33].

[Note 32: _Leonis X Vita_, p. 206.]

[Note 33: _Id. ibid._]

Mais les arts, que l'on appelle du dessin, parce que le dessin en est la

base, furent les principaux objets de sa munificence, et, l'on peut même

le dire, de ses profusions. Il poursuivit avec ardeur et avec des

dépenses incalculables les travaux de la basilique de saint Pierre.

D'autres grands édifices furent élevés en même temps. Les chefs-d'oeuvre

de l'art antique sortirent en foule des décombres de l'ancienne Rome.

Les artistes modernes furent enrichis et honorés. Le grand Raphaël les

surpassa tous en fortune comme en talent[34]; d'autres peintres, des

sculpteurs, des architectes célèbres brillèrent à la fois; ils durent

peut-être au pontife une partie de leur gloire; mais ils ont fait la

sienne, et c'est leur immortalité qui a rendu le nom de Léon X immortel.

[Note 34: Un artiste que Raphaël surpassa peut-être aussi en talent

proprement dit, mais non certainement en génie, Michel-Ange, fut loin de

l'égaler en fortune. Il fut peut-être le seul grand artiste que Léon

n'aima pas, qu'il laissa sans récompense, et ne voulut presque pas

employer. Parmi les poëtes, il ne fit rien non plus pour l'Arioste, qui

dans son art était aussi le premier. Nous en chercherons la raison quand

nous parlerons de ce grand poëte.]

Le titre de Magnifique ne lui convenait pas moins qu'a son père, et si

celui de Prodigue eût été un éloge, c'est à lui qu'il aurait fallu le

donner. Sans compter les fortes sommes qui coulaient, pour ainsi dire,

et s'échappaient continuellement de son trésor, ses mains ne cessaient

d'en répandre. A ses repas, quand il voyait, parmi les spectateurs, des

étrangers, des voyageurs inconnus et mal vêtus, il leur distribuait des

pièces d'or; il en faisait remplir le matin une bourse de couleur

cramoisie, pour les occasions imprévues[35], et cette bourse, tous les

jours remplie, était vidée tous les jours.

[Note 35: Paul Jove, _Vita Leonis X_, l, IV.]

Il aurait manqué à Léon X un plaisir de souverain, s'il n'avait pas aimé

la chasse; il l'aimait passionnément: il courait la bête fauve à cheval,

en bottes, en déterminé chasseur. Il voulait que tout se fit selon les

règles de l'art, dont il avait fait une sérieuse étude: et lui, qui

était habituellement doux et patient, si quelqu'un de sa cour ou de sa

suite s'écartait, courait çà et là, criait et faisait lever la bête

lorsqu'il ne s'y attendait pas, il se mettait en colère; souvent même il

disait de grosses injures aux personnes les moins faites pour en

recevoir[36]. Si la chasse avait été mauvaise, par quelque cause que ce

fût, il montrait beaucoup de tristesse et d'humeur. Ses familiers

évitaient alors sa présence, sachant que toutes les qualités qui le

faisaient aimer, et sa libéralité surtout, étaient alors comme

suspendues. Si, au contraire, il était jamais agréable et utile de

l'approcher, c'était lorsqu'il revenait bien las, mais bien content,

après avoir fait bonne chasse[37]. Il donnait pour motifs, au goût qu'il

avait montré dès sa jeunesse pour cet exercice violent et dispendieux,

des raisons de régime et le soin de prévenir l'excès d'embonpoint dont

il était menacé; mais un cardinal et un pape suivaient, dans les bons

siècles de l'Église, d'autres régimes que celui-là.

[Note 36: _Id. ibid._]

[Note 37: _Id. ibid._ Voyez-y le détail des chasses du souverain

pontife depuis la fin des grandes chaleurs de l'été jusque dans le plus

fort de l'hiver, aux bains de Viterbe, au lac Bolsena, sur les confins

de la Toscane, ensuite à Civita-Vecchia, d'où il revenait à Rome et à sa

délicieuse _Valla Malliana_.]

Sa gaîté naturelle et son amour pour le plaisir n'étaient pas moins

excités que son goût pour la dépense, par un grand nombre de cardinaux,

jeunes, riches, d'une naissance illustre, qui vivaient dans le luxe,

étalaient une magnificence royale, et passaient, comme lui, leurs jours

à la chasse, à table et aux spectacles[38]. Louis d'Aragon, Hippolyte

d'Este, Sigismond de Gonzague et plusieurs autres, tenaient à Rome

l'état le plus brillant. Leurs maisons étaient remplies de domestiques,

et, sous ce nom, ils comprenaient des hommes bien nés, des gentilshommes

qui briguaient l'honneur de les servir. On y voyait une multitude de

chevaux et de chiens de chasse: tout y respirait la joie, la grandeur et

la magnificence. On ne peut nier que ce ne fût là une cour

très-splendide et très-gaie; mais on ne doit pas être surpris que des

hommes d'une humeur sévère, et que des peuples entiers se soient lassés

de fournir, par des jeûnes et des privations, aux dépenses de ce luxe et

de ces plaisirs.

[Note 38: _Id. ibid._]

Le cardinal Bibbiena était un de ceux qui contribuaient le plus à

entretenir dans Léon ce goût pour la dissipation et les spectacles.

Très-propre au maniement des grandes affaires, il ne l'était pas moins

aux jeux d'esprit, et surtout aux jeux de la scène. Il écrivait en

Italien des comédies pleines de saillies et de plaisanteries piquantes.

Il engageait des jeunes gens de bonne famille à jouer ces comédies sur

des théâtres dressés dans les appartements spacieux du Vatican; il y fit

surtout représenter sa _Calandria_, et obtint que le pape y assistât

publiquement: c'est peut-être ce qui fit naître dans Léon X le goût

très-vif qu'il montra pour ces sortes d'amusements. L'art dramatique

naissait alors, et l'on en donnait dans d'autres cours les premiers

essais, sur des théâtres magnifiques; Léon ne voulut pas que sa cour y

restât étrangère. Ce n'étaient encore que des comédies, et dont la

licence faisait presque tout le sel. La _Calandria_ s'élevait un peu

au-dessus de ces farces grossières; mais nous verrons dans la suite ce

que c'était que cette _Calandria_, et si c'était là une pièce digne

d'être jouée devant le sacré collége, et composée par un de ses membres.

Ce ne fut pas la seule que Léon fit représenter dans des fêtes, avec sa

magnificence ordinaire; et ce fut une des plus décentes. Il y avait à

Sienne une société, ou académie[39] poétique et dramatique, qui jouait

des comédies écrites dans le langage du peuple et des paysans siennois,

et assaisonnées de tous les proverbes grivois et de toutes les

gravelures dont cet idiome était enrichi. La réputation de ces espèces

d'atellanes se répandit jusqu'à Rome. Léon X invita les associés à venir

lui donner des preuves de leur talent; ils jouèrent dans l'intérieur du

palais; et comme le pape entendait fort bien ce langage, il prit tant de

plaisir à ces représentations, qu'il faisait revenir tous les ans les

académiciens de Sienne[40]. Quelque médiocres que leurs pièces pussent

être, il faut songer à ce qu'avaient alors de piquant ces premiers

essais de la comédie renaissante; il faut se transporter aux temps, se

rappeler que, dans tout le reste de l'Europe, on en était encore aux

Mystères et aux farces des saints, et croire que, puisque des esprits

aussi cultivés qu'un Bembo, un Sadolet, et que Léon X lui-même,

prenaient goût à ces divertissements, ils n'étaient pas sans quelque

mérite.

[Note 39: Celle des _Rozzi_.]

[Note 40: Tiraboschi, _Stor. della Letter. ital._, t. VII, part. I,

c. 4, part. III, c. 3.]

Bibbiena excellait, dit Paul Jove[41]; à faire perdre le sens aux hommes

de l'âge et des professions les plus graves. Le pape prenait alors

beaucoup de plaisir à s'amuser d'eux; il les comblait d'éloges, de

présents, leur persuadait des choses incroyables, et parvenait à les

rendre, de sots qu'ils étaient, fous, insensés, et surtout complètement

ridicules; c'était précisément ce qu'on a appelé parmi nous des

mystifications. C'est ainsi qu'il parvint à persuader à un vieux

secrétaire, nommé Tarascon, qu'il était devenu tout à coup très-savant

en musique: il le flatta si adroitement, que ce pauvre homme, enflé de

sa science, se mit à établir les règles et les principes les plus

extravagants. Il voulait, par exemple, que, pour mieux pincer la harpe

ou la lyre, on se fît lier les bras, afin que les nerfs et les muscles,

mieux tendus, touchassent les cordes avec plus de force et de finesse;

et le pape, qui était lui-même très-habile musicien, raisonnant avec

lui de proportions, de notes et d'intervales, faisait semblant d'admirer

de si belles choses, et se déclarait vaincu dans son art[42].

[Note 41: _Vita Leonis_ X, l, IV.]

[Note 42: _Id. ibid._]

Mais rien n'égale en ce genre ce qu'il fit pour se moquer d'un vieux

poëte nommé _Baraballo_, de Gaëte, dans le royaume de Naples. Ce poëte

bouffon improvisait et chantait publiquement des vers italiens

détestables, où le bon sens, la langue et la mesure étaient blessés à la

fois, et il ne prétendait être rien moins que le rival de Pétrarque.

Léon X l'enflamma si bien par ses louanges immodérées, qu'il finit par

lui persuader de se faire couronner, comme Pétrarque lui-même, au

Capitole. _Baraballo_ demanda très-sérieusement le triomphe, et le pape

le lui décerna tout aussi sérieusement. Le jour prescrit, et annoncé

long-temps d'avance, cet homme sexagénaire et honnêtement né, dont la

haute taille, la belle figure et les cheveux blancs, rendaient l'aspect

vénérable, revêtu de la toge et du laticlave, couvert de pourpre et

d'or, enfin paré de tous les ornements des anciens triomphateurs, fut

conduit, au son des flûtes, à la table du pontife, qui célébrait dans un

repas joyeux la fête de S. Cosme et de S. Damien, patrons de la famille

des Médicis. Après y avoir long-temps fait pompe de son talent par les

vers les plus ridicules, _Baraballo_ descendit sur la place du Vatican.

Là, sous les yeux du pape, il monta sur un éléphant tout caparaçonné

d'or, et qui portait une chaire triomphale; mais cet animal, en quelque

sorte plus sensé que lui, et d'ailleurs étourdi par le bruit des

tambours, des trompettes et des acclamations de la foule immense du

peuple, ne voulut jamais faire un pas au-delà du pont St.-Ange, et

_Baraballo_ revint à pied, aux huées de la populace et à la grande joie

du pape et de ses cardinaux[43].

[Note 43: _Id. ibid._, et Tiraboschi, _loc. cit._]

Léon était sans cesse environné, assiégé et souvent importuné par des

poëtes[44]. Il en admettait presque tous les jours à ses soupers, dont

Paul Jove nous a laissé des descriptions curieuses[45]. Ces poëtes, il

est vrai, étaient amis de Bacchus plutôt que des Muses; ils n'étaient là

que pour servir de jouet, pour amuser le joyeux pontife et sa cour, par

leurs querelles ridicules et par leurs vers plus ridicules encore.

_Giraldi_, dans ses dialogues[46], nomme entre autres Jean _Gazoldo_ et

Jérôme _Britonio_, dont le pape ne se borna pas à se moquer pour leurs

mauvais impromptus latins, mais à qui il fit plus d'une fois donner

très-solennellement des coups de bâton, et qui devinrent, par leurs

bastonnades et par leurs vers, la fable de toute la ville.

[Note 44: Voyez _Pierii Valeriani Carmina_, Venet, 1550, p. 28.]

[Note 45: _Ub. supr._]

[Note 46: _De Poëtis suorum temporum_.]

On parle aussi d'un certain _Querno_[47], doué d'une facilité

extraordinaire et d'une effronterie non moins rare à débiter, avec

emphase, ses détestables et interminables vers latins. Il était de

Monopoli, dans les états de Naples, et vint à Rome au temps de Léon X, à

l'âge de plus de quarante-cinq ans. Il se présenta avec un poëme

d'environ vingt mille vers, intitulé _Alexias_, et sa lyre

d'improvisateur. Sa large face, sa chevelure épaisse et toute son

hétéroclite figure, le firent juger propre à ce qu'on voulait de lui. On

en fit l'épreuve à un grand repas, dans une île du Tibre autrefois

consacrée à Esculape. Tandis que _Querno_ s'y montrait poëte et buveur

également infatigable, quelques convives lui mirent gaîment sur la tête

une couronne de pampre, de choux et de laurier, et le saluèrent par

trois acclamations du titre nouveau d'archi-poëte. Il prit au sérieux

tous ces honneurs, demanda d'être présenté au pape, et donna devant lui

le plus libre essor à sa verve. Léon le trouva digne d'être admis à ses

soupers. Là, il lui donnait de temps en temps quelques bons morceaux,

que le poëte glouton dévorait debout auprès d'une fenêtre. Le pontife

lui versait à boire dans son propre verre, mais à condition qu'il

dirait sur-le-champ au moins deux vers sur le sujet qu'on lui

proposerait, et que, s'il ne le pouvait pas, ou si les vers n'étaient

pas trouvés de bon aloi, il serait obligé de boire son vin trempé de

beaucoup d'eau.

[Note 47: Voyez Paul Jove et Giraldi, _ub. supr._]

Quelquefois le pape lui-même se divertissait à lui répondre en vers de

la même mesure, et qui ne valaient pas mieux que les siens. On a

conservé quelques-uns de ces jeux; par exemple, _Querno_ disait:

_Archipoëta facit versûs pro mille poëtis_;

c'est-à-dire:

L'archi-poëte fait ici

Plus de vers que mille poëtes.

Léon répondit sur-le-champ:

_Et pro mille aliis archipoëta bibit_:

Et plus que mille autres poëtes

L'archi-poëte boit aussi.

_Querno_ reprit un moment après:

_Porrige, quod faciat mihi carmina docta falernum_:

Versez, c'est ce bon vin qui fait des vers savants;

et le pape répliqua, en faisant allusion à la goutte dont le poëte

buveur était tourmenté:

_Hoc etiam enervat, dehilitatque pedes_;

Il rend aussi les pieds débiles et tremblants.

Souvent il arrivait à _Querno_, comme aux autres bouffons, de finir

tristement la fête: des applaudissements on passait aux insultes, et

quelquefois même aux coups. Un autre poëte, nommé Maron[48], qui n'était

pas un Virgile, mais qui valait beaucoup mieux que l'archi-poëte,

remporta sur lui plusieurs victoires dont il usa peu généreusement;

_Querno_ s'aperçut enfin qu'il était un objet de risée, et se retira de

la cour. Réduit à la plus affreuse misère, après la mort de Léon X, il

alla mourir de désespoir à Naples, dans un hôpital, où il se déchira, de

sa propre main, le ventre et les entrailles avec une paire de

ciseaux[49].

[Note 48: _Andrea Marone_.]

[Note 49: Tiraboschi, _ub. supr._, l. III, c. 4.]

Léon, il est vrai, ne pouvait prévoir ce cruel effet de ses amusements;

mais on ne voit point sans peine, dans un souverain pontife, dans un

protecteur si renommé des lettres, ce goût pour des bouffonneries et des

scurrilités pareilles. Il y a là, quoi qu'on en dise, un secret mépris

des hommes, de la poésie et des lettres. La démence et l'ivresse offrent

un spectacle humiliant auquel on ne voit aucun homme délicat et bien

élevé prendre plaisir; et la folie d'un _Querno_ et d'un _Baraballo_ a

quelque chose d'offensant pour le talent et pour le génie poétique, dont

un véritable admirateur de l'un et de l'autre aurait dû détourner les

yeux.

Une remarque que l'on peut faire ici, c'est que Léon X réserva toutes

ces plaisanteries dérisoires pour des poëtes, et qu'il n'y soumit aucun

artiste, quoiqu'il y ait dans cette classe d'hommes, et des

amours-propres excessifs, et des ridicules, tout au moins autant que

dans l'autre. Peut-être y avait-il en lui, sans qu'il s'en rendit

compte, ce qui est souvent dans les hommes riches ou puissants, un

certain désir de rabaisser l'élévation littéraire, que ne leur inspire

point la sublimité des arts, à quelque degré qu'elle parvienne.

Tous les bouffons du pape n'étaient pas poëtes[50]. Le vieux _Poggio_,

l'un des fils de _Poggio_ l'historien; un certain _Moro_, payé de son

intempérance par d'horribles douleurs de goutte, mais qui n'en était pas

moins gai; un chevalier _Brandini_, un gros moine nommé _Mariano_, tous

plaisants, facétieux et hommes de bonne chère, étaient habituellement

ses convives. Ils se piquaient d'une science profonde en cuisine, et

imaginaient les ragoûts les plus singuliers; ils allèrent jusqu'à imiter

dans des pièces de pâtisserie farcies de viande de paon hachée, les

recherches des anciens Romains. Mais leurs jeux de mots et leurs

bouffonneries plaisaient encore plus à Léon X que leurs mets les plus

délicats et les plus savants. A certaines époques de l'année, qui

amènent et autorisent un redoublement de gaîté, on les plaçait tous

ensemble au bas de la table, où ils étaient traités splendidement, mais

à condition qu'ils souffriraient patiemment tous les tours que le maître

et ses courtisans voudraient leur faire: on leur promettait seulement de

ne pas compromettre leur santé. On leur servait, par exemple, sous

l'apparence des mets les plus agréables, des singes, des corbeaux ou

d'autres animaux, dont la chair coriace, insipide, ou de mauvais goût,

trompait leur friandise et leur appétit.

[Note 50: Paul Jove, _ub. supr._]

«Tous ces jeux, dit l'historien Paul Jove[51] (et aujourd'hui l'on en

jugerait autrement), étaient dignes d'un prince noble et poli, mais dans

celui qui était revêtu de l'auguste dignité de souverain pontife, ils

étaient blâmés par des hommes sévères et de mauvaise humeur.» Sans les

blâmer autant qu'eux, on peut dire qu'à en juger par de pareilles

scènes, dont la table du Saint-Père était le théâtre, cela ne

ressemblait pas plus aux soupers d'Auguste, ou de Frédéric II, qu'à ceux

des apôtres, dont Léon X oubliait trop qu'il était le successeur.

[Note 51: _Loc. cit._]

Pour terminer gaîment ces joyeux festins, où la chère était splendide,

mais où tous les historiens conviennent que le pape se montrait

tempérant et même sobre, il invitait quelquefois ses cardinaux les plus

intimes à jouer aux cartes avec lui.

La partie était composée de six ou sept joueurs; et l'un des exercices

les plus agréables pour lui de cette libéralité qui lui était naturelle,

était, soit qu'il eût gagné ou perdu, de répandre à pleines mains des

pièces d'or sur la foule des regardants[52]. D'autres familiarités

donnaient lieu à des soupçons sur ses moeurs, que le même historien

repousse, mais qu'il ne dissimule pas. Sans entrer dans les mêmes

particularités, le bon et sage Tiraboschi reconnaît[53] qu'il résulta du

singulier aspect qu'offrait alors la cour romaine deux terribles

inconvénients: le premier est qu'à force de voir le souverain pontife

aimer à ce point les vers profanes, les plaisanteries souvent peu

décentes, et les spectacles où les bonnes moeurs n'étaient pas trop

respectées, cela ne laissa pas d'avilir la dignité pontificale, et

réveilla même des soupçons peu honorables au pontife; le second est que

le goût de Léon X s'étant déclaré pour la poésie et pour les arts

d'agrément, les études plus sérieuses furent peu cultivées, et que dans

ce temps, où des hérésies nouvelles et puissantes assiégèrent l'Église,

elle ne trouva plus dans son sein ce nombre et ce choix de vaillants

défenseurs dont elle aurait eu besoin.

[Note 52: _Id. ibid._]

[Note 53: T. VII, l, I, c. 2.]

Une autre suite fâcheuse, non pas des goûts frivoles, ni de la vie toute

mondaine de Léon X, mais de ses prodigalités excessives, et des dépenses

où il s'engagea pour fomenter et soutenir des guerres inutiles et

funestes, ce fut l'épuisement total des finances et du trésor, où se

rendaient, comme en un réservoir commun, les fruits de la crédulité de

l'Europe presque entière; non-seulement tout l'or et l'argent monnayé,

mais les diamants, les joyaux de l'église romaine et les autres objets

précieux en avaient disparu. Il laissa à la place une dette énorme, dont

l'intérêt annuel montait à 40,000 écus d'or; et tout cela, dit Muratori,

pour procurer à l'Église un accroissement de patrimoine, si peu solide,

qu'on le lui a vu enlever de nos jours: et dans quel temps encore?

lorsque l'hérésie de Luther se répandait avec une rapidité toujours

croissante, et que le fier Soliman assiégeait et prenait Belgrade,

dernier boulevart de la chrétienté[54].

[Note 54: _Annal. d'Ital._, an 1521.]

Il n'y a de réponse à ces reproches faits par des auteurs graves, que le

bien immense que Léon X fit aux lettres et aux arts: ce bien est si

incontestable et si grand, qu'il couvre toutes ses fautes. La

civilisation ne lui dut pas moins que les lettres. Il favorisa, il est

vrai, et mit en vogue la légèreté d'esprit, mais il mit en discrédit le

pédantisme; il corrompit les moeurs, mais il les adoucit. Quand les

moeurs sont devenues grossières et féroces, peut-être, pour les ramener à

la politesse et à la douceur, est-il besoin de ce remède; de même que,

si elles se sont tout-à-fait amollies et dépravées, il faut, pour leur

rendre de la vigueur et de la pureté, leur redonner un peu de leur

première rudesse.

Il était possible qu'elles reprissent cette marche sous le pontificat du

successeur de Léon, Adrien VI, et même qu'elles remontassent beaucoup

trop loin; mais ce pape flamand, qui n'avait jamais vu l'Italie,

étranger à tous les arts qui y sont nés, et nourri dans sa jeunesse de

subtilités théologiques, ne régna que peu de mois. Il vécut assez pour

faire craindre un retour vers la barbarie dont on ne faisait que de

sortir. Au moment de son élection, il gouvernait l'Espagne au nom de

l'empereur Charles-Quint, dont il avait été le précepteur. Les députés

du conclave l'allèrent chercher dans la Biscaye. Il fut près de huit

mois à se rendre à Rome. A son arrivée, les poëtes prirent la fuite, le

secrétariat des brefs fut changé; Sadolet se retira à la campagne: les

lettres et les arts furent dans l'effroi.

Un jour que ce pape lisait des lettres latines écrites avec élégance:

_Ce sont_, dit-il, _des lettres d'un poëte_[55]. On lui faisait voir au

Belvédère le Laocoon, comme une des plus admirables productions de

l'art; il dit, presque sans le regarder: _Ce sont les idoles des

anciens_[56]. «Je crains, écrivait un Augustin très-pieux, mais homme de

goût[57], qu'il ne fasse un jour ce qu'on dit qu'avait fait S. Grégoire,

et que de toutes ces statues, témoignages vivants de la gloire et de la

grandeur romaine, il ne fasse de la chaux pour la basilique de

St.-Pierre[58].» Il regardait comme des choses profanes et comme des

vanités payennes tous les livres, à l'exception des livres saints[59],

ce qui pouvait faire craindre des destructions peut-être encore plus

funestes. Il mourut quinze jours seulement après son intronisation[60];

et les lettres et les arts crurent devoir se rassurer en voyant, pour la

seconde fois, un Médicis s'asseoir sur la chaire apostolique: mais son

pontificat leur fut peut-être plus fatal que n'aurait pu l'être celui

d'Adrien VI.

[Note 55: _Sunt litteroe unius poëtoe_.]

[Note 56: _Sunt idola antiquorum_.]

[Note 57: _Girolamo Negri_, qui écrivit avec beaucoup de force et de

zèle contre Luther.]

[Note 58: _Lettere di Principi_, Venez., 1524, t. I, p. 96;

Tiraboschi, t. VII, l. I, c. II.]

[Note 59: _Rimirava come gentilesche profanità tutti i libri non

sacri_. Tiraboschi, _ibid._, c. 5.]

[Note 60: Cette cérémonie se fit le 29 août, et il mourut le 14

septembre 1522. Voyez _Annal._ de Muratori.]

Le cardinal Jules de Médicis, fils naturel de ce jeune Julien, assassiné

à Florence dans la conjuration des Pazzi[61], s'était attaché de tout

temps à la fortune de Léon X, son cousin. Ce pape l'avait revêtu de la

pourpre, et l'avait entouré de toute la faveur attachée à son nom, à ses

dignités et à ses richesses. A la mort de Léon X, on crut généralement

que le cardinal Jules lui succéderait, et il le crut lui-même; mais

voyant le parti français, qui lui était opposé, prêt à l'emporter dans

le conclave, il aima mieux voter pour le parti de l'empereur que

s'obstiner plus long-temps dans des prétentions inutiles. Il proposa le

cardinal Adrien d'Utrecht, auquel personne n'avait pensé: sa voix

entraîna celle des jeunes cardinaux; les vieux s'y réunirent

tout-à-coup; et le conclave, à son propre étonnement, fut unanime en

faveur d'un étranger inconnu à tous[62]. L'ambition de Jules ne fut pas

trompée pour long-temps; Adrien ne fit que paraître sur le trône de

St.-Pierre; et il s'y assit, âgé de quarante-cinq ans, avec le nom de

Clément VII. Sa politique fut la même que celle de Léon X; elle eut pour

but l'agrandissement de sa famille aux dépens de sa patrie; et, pour

moyen, une foi toujours flottante et ambiguë entre les grandes

puissances belligérantes, afin de pouvoir profiter, pour cet

agrandissement, de la protection du vainqueur.

[Note 61: Voyez tome III de cet ouvrage, page 382.]

[Note 62: Voyez, sur cette élection, Paul Jove, _Vita Hadriani VI_;

voyez aussi Robertson, _Hist. de Charles V_, trad. française, t. III, p.

319 et 320.]

Les plus cruels désastres en furent la suite. Lié par un traité secret

avec François Ier.[63], avant la bataille de Pavie, il entra

publiquement avec lui dans cette _ligue_, qu'on appela si abusivement

_sainte_, lorsque ce roi, sorti de prison, voulut s'affranchir par les

armes du traité oppressif qu'il avait signé dans les fers, et crut

n'avoir besoin, pour être dispensé de sa parole, que de l'absolution du

pape[64]. Clément VII, attaqué du côté de Naples par les Colonne qui

tenaient pour l'empereur, vit Rome assiégée, envahie, son palais, ceux

des cardinaux, des prélats, des ambassadeurs de la ligue, saccagés et

mis au pillage. Forcé de conclure une trêve, il ne tarda pas à la rompre

dès qu'il crut pouvoir se venger. Il fit raser, à Rome, les palais de la

famille Colonne, et mettre à feu et à sang toutes leurs terres[65].

Bientôt, effrayé de la marche de l'armée impériale commandée par Charles

de Bourbon, il propose et conclut une nouvelle trêve, la rompt de

nouveau, est assiégé par cette armée affamée, dont une longue route

avait redoublé les besoins et la rage; trouve à peine le temps de se

retirer avec ses cardinaux dans le château St.-Ange, et de-là est témoin

du plus horrible spectacle que cette malheureuse Rome eut offert depuis

onze siècles. Le pillage dura plusieurs jours. Les palais, les maisons

riches, les églises, offrirent un immense butin: ce qu'on ne put

emporter fut détruit. Les Espagnols catholiques et les Allemands

luthériens pillaient à l'envi. Cardinaux, évêques, prélats, courtisans

et nobles romains faits prisonniers, ne se rachetaient que par d'énormes

rançons, et en livrant au vainqueur leurs trésors les plus secrets. Rien

ne pouvait dérober les dames romaines, leurs filles et les vierges

renfermées dans les temples, aux insultes et à la brutalité d'une

soldatesque sans chef, Charles de Bourbon, son général, ayant été tué à

la première attaque. On croit enfin que Rome eut alors à souffrir de

cette armée plus qu'elle n'avait souffert, au cinquième siècle, de

l'invasion des Goths, des Hérules et des Vandales[66].

[Note 63: Muratori, an 1514.]

[Note 64: _Ibid._, an 1526.]

[Note 65: _Id. ibid._]

[Note 66: _Id._, an 1527.]

Cependant le pape, assiégé dans le château Saint-Ange, et manquant de

vivres, fut forcé de capituler aux conditions les plus onéreuses.

Prisonnier au Belvédère, jusqu'à ce qu'elles fussent remplies, il eut

beau créer des places de cardinaux à prix d'argent, donner deux de ses

anciens cardinaux pour otages, concéder les dîmes du royaume de Naples,

épuiser enfin toutes ses ressources, il ne put réaliser les sommes qu'il

avait promises, et fut réduit à se sauver, travesti en marchand ou en

jardinier, seul, et dans un accoutrement plus misérable, dit le bon

Muratori, que les pontifes des premiers temps, lorsqu'ils vivaient sans

pompe, exposés chaque jour à la hache des empereurs payens[67].

[Note 67: _Ibid._]

Le malheur ne le rendit pas plus sage; il ne se vit pas plutôt en

liberté qu'il recommença ses intrigues[68]; voyant les affaires des

Français ruinées en Italie, il fit sa paix avec l'empereur; ils se

lièrent par un traité aussi fatal, comme nous le verrons bientôt, à la

liberté de Florence, que favorable aux vues ambitieuses de Clément et de

sa famille. Charles-Quint voulut être couronné des mains de ce même pape

qui avait été assiégé, pillé et chassé par son armée. Pendant trois ou

quatre ans que l'empereur passa en Italie, et principalement à Bologne,

où s'était fait le couronnement, le pontife, assidu auprès de lui, fut

continuellement occupé d'en tirer parti pour ses projets. Charles

retourna en Espagne, et Clément VII ayant d'autres intérêts à ménager

avec François Ier., l'alla trouver jusqu'à Marseille; c'est là qu'il

parvint à conclure, entre sa nièce Catherine de Médicis et le prince

Henri, second fils du roi, ce mariage qui fut depuis si funeste à la

France. Revenu triomphant à Rome, il y fulmina, contre le divorce de

Henri VIII, cette bulle imprudente qui fit perdre au Saint-Siége

l'Angleterre, tandis que, par les suites de fautes d'un autre genre, il

perdait tant d'autres états dans l'Allemagne et dans tout le Nord.

Clément ne fut pas témoin de ces funestes conséquences; sa santé, déjà

chancelante, déclina sensiblement depuis son retour de Marseille; il

mourut neuf ou dix mois après[69]. On dit que cette tête si forte, ou du

moins si tenace, eut la faiblesse de croire à une prédilection qui lui

fut faite. Un moine de la rivière de Gênes lui avait, dit-on, prédit

qu'il serait pape, mais qu'il mourrait la même année où lui-même

cesserait de vivre. A son retour de France, le pape demanda des

nouvelles de son prophète; il apprit qu'il était mourant, et il en

conclut que sa fin devait être prochaine[70]. On a vu plus d'une fois

des esprits auxquels on supposait de la force donner des traits de

crédulité tout semblables; et ils n'ont rien qui doive surprendre, quand

il y a dans la trempe de ces esprits plus d'entêtement que de raison.

[Note 68: _Da che fu in libertà, avea ripigliate le sue astuzie e

cupidità_. Id., an 1528.]

[Note 69: Septembre 1534.]

[Note 70: Varchi, _Istor. Fiorent._, a conté le premier cette

anecdote, que Muratori n'adopte pas. Voyez _Annal. d'Ital._, an 1534.]

La politique et la guerre occupèrent trop Clément VII pour qu'il pût

accorder aux lettres et aux arts tout ce que son nom avait fait espérer

de lui. Cependant il rappela Sadolet à sa cour; il protégea et traita

honorablement deux poëtes qui brillèrent alors dans la poésie latine,

Vida et Sannazar, et un autre qui enrichit la poésie italienne d'un

genre peu fait pour lui concilier la faveur du chef de l'Église, mais

homme d'esprit, de talent et même de génie, le _Berni_[71]. Il rechercha

Erasme, comme l'avait fait Léon X, et lui adressa même des invitations

plus efficaces, puisqu'il lui envoya deux fois, en présent, deux cents

florins d'or[72]. L'académie romaine reprit, dans les premières années

de son pontificat, tout son éclat et l'aimable gaîté de ses réunions;

mais le pillage de 1527 lui porta le coup le plus funeste, en dispersa

tous les membres, et cette catastrophe, que le pape avait attirée sur

Rome, y détruisit pour long-temps tout ce que ceux de ses prédécesseurs,

qui aimaient le plus les lettres, avaient établi en leur faveur. La

bibliothèque du Vatican, si libéralement enrichie par Léon X, fut

ravagée; les livres et les manuscrits les plus précieux devinrent la

proie d'une fureur ignorante et barbare, comme ceux de la bibliothèque

des Médicis l'avaient été précédemment à Florence. Heureusement pour les

lettres, les restes, encore très-riches, de cette dernière collection,

étaient alors en sûreté. Le sort qu'ils avaient éprouvé mérite de nous

occuper un instant.

[Note 71: Tiraboschi, t. VII, part. I, c. II.]

[Note 72: _Id. ibid._]

Ce fut, comme on se le rappelle, lors de l'invasion de Charles VIII et

de l'expulsion de Pierre de Médicis que cette bibliothèque, fruit des

soins de Cosme et de Laurent, fut pillée, comme toutes les autres

propriétés de leur famille, par l'armée et par le peuple même[73]. Mais

elle fut dispersée et non détruite. Le gouvernement qui remplaça les

Médicis fit recueillir les livres, et les vendit quelque temps après,

pour 3000 ducats, aux moines de Saint-Marc[74]. Le fanatique Savonarole,

supérieur de ce couvent, disposa d'une grande partie de ces livres, et

en fit présent aux cardinaux et aux autres personnes puissantes qui

pouvaient le défendre des censures et des excommunications du pape[75].

Après la chute de ce tyran démagogue, et lorsque les Médicis furent

rentrés à Florence, le prieur et le chapitre, se trouvant chargés de

dettes, et pressés de payer, résolurent de vendre les restes, encore

très-précieux, de cette bibliothèque. Léon X, alors cardinal Jean,

saisit avidement cette occasion de rentrer dans une partie si

intéressante et si noble des richesses de sa maison; et les religieux,

ayant obtenu la permission du gouvernement de Florence, lui envoyèrent

les livres à Rome, après en avoir reçu le prix[76]. Il se plut, pendant

son pontificat, à les conserver et à en augmenter le nombre. Clément

VII, soit aussitôt après son élection, soit même quelque temps

auparavant[77], les fit reporter à Florence. Il ordonna dans la suite,

par une bulle[78], que cette bibliothèque y resterait désormais; et,

pour en assurer la conservation et la stabilité, il chargea le grand

Michel-Ange de faire les dessins d'un magnifique édifice, où il voulut

qu'elle fût déposée. Nous allons bientôt voir comment et par qui cette

volonté fut exécutée; mais Clément a toujours la gloire d'avoir conçu

cette belle idée, et d'en avoir confié l'exécution au premier artiste de

son siècle.

[Note 73: Voyez ci-dessus, tome III, page 398.]

[Note 74: En 1496.]

[Note 75: Bandini, _Proef. ad Catal. Cod. groec._, p. 12; Tiraboschi,

_Stor. della lett. ital._, t. IV, part. I, p. 106.]

[Note 76: Ce fait est rapporté par un moine du couvent même, nommé

Robert de Galliano, que cite Ange Fabroni, _Leonis X Vita_, not. 19, p.

265.]

[Note 77: Selon Tiraboschi, t. VII, part. I, c. 5, ce fut avant

d'être pape; William Roscoë dit au contraire, _Life of Lorenzo de'

Medici_, c. 10, que ce fut lors de son élévation au souverain

pontificat.]

[Note 78: Datée du 15 décembre 1532; Will. Roscoë, _ub. sup._]

Florence lui fut redevable de ce bienfait, dont elle jouit encore

aujourd'hui. Elle lui dut aussi la fixation de l'état incertain où elle

flottait depuis long-temps, et la perte définitive de sa liberté. Ce

n'est point ici le lieu de rappeler par quels degrés cette révolution

fut amenée; l'exaltation de Léon X en fut la plus rapide; la république

avait eu jusqu'alors pour contre-poids à l'autorité des Médicis celle

des papes; elle se trouva sans défenseur, et ne fut plus gouvernée que

sous les ordres du pontife et en son nom, d'abord par Julien de Médicis

son plus jeune frère, ensuite par Laurent son neveu, fils de Pierre son

malheureux frère aîné[79].

[Note 79: Julien, trop faible de caractère pour pouvoir gouverner en

maître un peuple qui n'en voulait pas encore, vécut à Rome comblé

d'honneurs, auxquels il parut mettre moins de prix qu'au titre de

protecteur des lettres et des arts, héréditaire dans sa famille. Il

épousa Philiberte de Savoie, obtint dans Lombardie des possessions

immenses, reçut de François Ier. le titre de duc de Nemours; le pape son

frère pensa même à le faire roi de Naples. Il mourut à trente-sept ans

(en 1516), et rien ne reste des honneurs qu'il obtint que le mausolée en

marbre qu'exécuta pour lui Michel-Ange, l'une des merveilles que l'on

admire à Florence, et regardé comme l'une des plus belles productions

d'un ciseau qui n'a produit que des chefs-d'oeuvre. Laurent, dont le

caractère ne ressemblait en rien à celui de son cousin, avide d'un titre

de souveraineté que le gouvernement dont il se vit chargé ne lui donnait

pas, ne fut satisfait que quand Léon X eut dépouillé violemment du duché

d'Urbin la famille de la Rovère, et l'en eut revêtu. Il épousa, comme

Julien, une princesse alliée de France (Marie de la Tour d'Auvergne,

proche parente de la famille royale par sa mère); mais il mourut peu de

temps après, et ce fut encore Michel-Ange qui fut chargé de consacrer sa

mémoire. Il le fit d'une manière sublime; mais ce tombeau magnifique

d'un jeune ambitieux, mort des suites de ses débauches, n'inspire pas le

même intérêt que celui de Julien, sensible et modeste ami des lettres.

En général, ces deux mausolées ont le défaut d'être beaucoup trop

grandement conçus pour leur objet: ce sont des monuments publics à qui

il manque des héros.]

Quand Clément VII prit la tiare, avec la même ambition que Léon X, il ne

restait plus, pour remplir ses vues, de la branche des Médicis descendue

de Cosme et de Laurent-le-Magnifique, que deux rejetons, illégitimes

comme lui. L'un était Hippolyte, fils naturel de Julien[80]; l'autre,

nommé Alexandre, passait pour bâtard du jeune Laurent et d'une esclave

africaine, mais était réellement né de cette esclave et de Clément VII

lui-même, lorsqu'avant d'être le cardinal Jules, il n'était encore que

chevalier de Saint-Jean de Jérusalem[81]. C'était sur lui que se

rassemblaient toutes les complaisances du pape son père, quoiqu'il

joignît à des qualités d'esprit médiocres l'insolence, la dissipation,

la débauche, et qu'il portât, dans les traits de son visage et dans ses

cheveux crépus, les preuves trop évidentes de son origine maternelle.

[Note 80: De ce Julien qui avait été duc de Nemours.]

[Note 81: Scipione Ammirato, _Istor. Fiorent._, l. XXX, t. III, p.

355. B. Segni dit aussi que cette esclave, nommée _Anna_, avait eu un

commerce avec d'autres qu'avec Julien.]

Ce fut pourtant lui que Florence, qui conservait encore le titre de

république, reçut pour chef des mains du pape. Clément crut faire assez

pour le jeune Hippolyte, qui eût été un excellent militaire, en le

créant cardinal. Hippolyte fut, ainsi que les autres cardinaux et les

deux papes de sa famille, un très-mauvais et très-scandaleux prince de

l'Église; mais il soutint, par sa magnificence et par son amour pour les

lettres, l'éclat du nom de Médicis. Aucun souverain de l'Italie ne

tenait une cour plus brillante. Trois cents personnes y étaient

attachées à différents titres, et cette cour était le point de réunion

des poëtes et des beaux-esprits[82]. Le jeune cardinal cultivait

lui-même la poésie. On trouve de lui, dans différents recueils, des vers

italiens qui ne sont inférieurs à ceux d'aucun des poëtes de son temps;

et sa traduction en vers libres du second livre de l'_Énéide_ s'est

conservée, même après celle d'Annibal Caro. On conserve aussi une de ses

réponses, peut-être plus digne d'être citée que ses vers. Clément VII

avait payé plusieurs fois ses dettes; le voyant augmenter sans cesse ses

profusions, auxquelles les revenus mêmes de l'Église pouvaient à peine

suffire, il lui fit faire des remontrances par le majordome ou intendant

de sa maison. Celui-ci l'engagea, au nom du pape à réformer une partie

de ce luxe inutile d'officiers et de domestiques dont il était

environné. «Si je les retiens près de moi, répondit Hippolyte, ce n'est

pas que j'aie besoin d'eux, mais c'est qu'ils ont besoin de moi[83].» La

mort de cet aimable jeune homme fut très-funeste. Alexandre le

soupçonna, peut-être avec quelque raison, d'avoir le projet de lui

enlever le gouvernement de Florence; et il se délivra de cette crainte

en le faisant empoisonner[84].

[Note 82: On y distinguait le _Molza_, Claude _Tolommei_,

Marc-Antoine _Soranzo_, Jean-Pierre _Valeriano_, Bernardin _Salviati_,

qui fut ensuite cardinal, etc. (Tiraboschi, t. VIII, l. I, c. II.)]

[Note 83: _Giammatteo Toscano, Peplus Italioe_, éd. de Hambourg,

1730, p. 468; Tiraboschi, _ub. supr._]

[Note 84: 1555; né en 1511, il n'était âgé que de vingt-quatre ans.

_Dai più_, dit Muratori, _fu creduta il duca Alessandro autore di sua

morte. Annal. d'ital._, an 1530. Varchi le dit positivement.]

Clément VII n'avait d'abord rien changé, en apparence, à la constitution

des Florentins en leur donnant pour chef son fils; mais Alexandre et le

cardinal Hippolyte, et d'autres cardinaux de la famille ou du parti des

Médicis, gouvernaient en effet despotiquement la république au nom du

pape, lorsque Rome fut pillée et Clément fait prisonnier. Alors Florence

se crut libre. Les Médicis en furent chassés; leurs statues et leurs

armes furent brisées, et le gouvernement populaire encore une fois

rétabli. Le pape fut surtout blessé des excès auxquels le peuple s'était

emporté contre les marques d'honneur qui appartenaient à sa famille, et

il résolut de s'en venger. Ce fut un de ses premiers soins, lorsqu'il se

fut réconcilié et ligué avec l'empereur. Charles Quint donna sa fille

naturelle, Marguerite d'Autriche, en mariage à cet Alexandre, à ce fils

d'un prêtre et d'une esclave, et s'engagea à rétablir dans tout son

pouvoir, à Florence, la maison des Médicis. Les Florentins refusaient de

se soumettre: ils osèrent même résister aux armes de l'Empire; la

Toscane fut ravagée pendant dix mois; il fallut enfin céder, et la

condition des Florentins devint plus mauvaise par leur résistance. Un

décret de l'empereur[85] déclara chef de la république Alexandre de

Médicis, ses fils, ses descendants, et, à leur défaut, quelqu'un de la

maison des Médicis. Ainsi, Florence se vit tout à la fois soumise à une

famille dont elle avait voulu secouer le joug, et à l'autorité impériale

qu'elle avait toujours refusé de reconnaître.

[Note 85: 28 octobre 1530.]

Le pape suivit obstinément ses projets d'ambition et de vengeance;

environ deux ans après, ayant fait élire des magistrats qui lui étaient

vendus[86], ce fut par eux qu'il fit décréter l'abolition de la

seigneurie de Florence, et la création du titre de duc de la république

pour Alexandre et ses descendants[87].

[Note 86: L'historien Guichardin fut du nombre et l'un des

confidents les plus actifs du pape. Muratori, ann. 1532.]

[Note 87: Voyez Varchi, Scipion Ammirato, et presque tous les autres

historiens de Florence. _Perciò_, dit Muratori, _sel di prima di maggio

ad Allessandro fu dato il grado di Signore, di Duca e di assoluto

Principe, con pubblica solennità, fra i viva del popole, e col rimbombo

delle artiglierie, le quali senza palle ferivano il cuore di chiunque

deplorava la perdita dell' antica libertà_. (_Annal. d'Ital._, an

1552.)]

On sait comment ce jeune insensé usa de son pouvoir, et comment il le

perdit avec la vie. On a voulu faire de son meurtrier un Brutus; un

grand poëte tragique l'a pris pour héros d'une épopée conçue dans le

même esprit que ses tragédies[88], et lui a donné toutes les vertus;

mais les historiens le représentent autrement[89]. _Lorenzino_ de

Médicis descendait en ligne directe de Laurent, frère de Cosme l'ancien.

Tandis que la branche de Cosme s'éteignait dans les honneurs, et n'avait

plus aucun rejeton légitime, cette seconde branche, héritière d'une

grande fortune, mais écartée des dignités par la première, avait

transmis au jeune _Lorenzino_ une haine héréditaire qui redoubla depuis

l'empoisonnement du cardinal Hippolyte[90]. Ce fut surtout par cette

haine qu'il fut inspiré. Il la revêtit d'une dissimulation profonde.

S'il n'eut pas dans le coeur les mêmes vices qu'Alexandre, il les feignit

pour s'approcher de lui et pour lui plaire; il les encouragea, les aida,

comme il est toujours vil et déshonorant de le faire; et ce fut là le

piége où il attira sa victime. Sa maison touchait au palais des Médicis.

Il feignit d'avoir enfin obtenu d'une jeune et belle dame ou veuve de

Florence, que les uns disent sa tante, les autres sa soeur[91], qu'elle

s'y laissât conduire à un rendez-vous avec Alexandre, et tandis que le

duc, déjà fatigué des excès de la journée, s'était jeté sur un lit et

dormait profondément en attendant d'autres excès, il revint, non avec ce

qu'il lui avait promis, mais avec un assassin à gages, et le tua. Il

n'avait rien prévu pour l'instant d'après, et n'en recueillit aucun

fruit. Tandis que de Venise, où il s'était enfui, il exhortait les

Florentins à redevenir libres, ils remettaient la même autorité dont

avait joui Alexandre entre les mains d'un jeune homme de dix-huit ans.

[Note 88: Alfieri, _Etruria vendicata_.]

[Note 89: Voyez Varchi, Ammirato, _Istor. Fiorent._; Jovius,

_Historia sui temporis_; Muratori, _Annali d'Ital._, an. 1537.]

[Note 90: _Parve a Lorenzino d'esser venuto il tempo di mandare a

effeto quel che, come si crede, haveva fin dopo la morte del cardinale

Ippolito deliberato di fare_. (Scip. Ammirato, _Istor. Fiorent._, l.

XXXI, t. III, p. 436, A.)]

[Note 91: Selon Varchi c'était sa tante, soeur de sa mère, mariée

avec _Girardo Ginori_, et aussi chaste que belle. (_Stor. Fiorent._, l.

XV.) Segni dit que les uns croyaient que c'était sa tante, qui avait

déjà eu, ce qui est bien différent, plus d'un rendez-vous avec

Alexandre, et dont il ne dira pas le nom, pour l'honneur de cette

famille; que les autres étaient d'opinion que c'était sa propre soeur,

appelée Laldomine, veuve d'_Alamanno Salviati_. (_Stor. Fiorent._, l.

VII, p. 205.)]

Jean de Médicis, célèbre capitaine de ce siècle, issu au même degré que

_Lorenzino_ de la seconde branche des Médicis, mort à vingt-huit ans des

suites d'une blessure, avait laissé un fils appelé Cosme, héritier d'un

grand nom; d'une fortune considérable, et qui finissait alors son

éducation dans cette même terre de _Mugello_, où tout rappelait la

gloire de Cosme, père de la patrie, et celle de Laurent le Magnifique.

Il réunit, malgré sa jeunesse, les suffrages d'un parti puissant, et son

élection appuyée ensuite par les armes de Charles V ne souffrit, pour

ainsi dire, aucune contradiction[92]. Cosme prit, deux ans après, le

titre de Duc de Florence, et enfin, vers la fin de sa vie, celui de

Grand-duc[93].

[Note 92: Les _Valori_, les _Strozzi_, et d'autres citoyens

puissants, qui voulurent s'y opposer, parvinrent à rassembler un corps

d'armée, et obtinrent même quelques légers succès; mais ils furent

écrasés par les armes de l'empereur; plusieurs furent décapités comme

rebelles; Philippe _Strozzi_, destiné au même sort, se tua.

_Laurenzino_, qui avait aplani à son cousin le chemin du souverain

pouvoir, mais qui était pour lui un rival à craindre, fut assassiné

douze ans après à Venise, par deux soldats florentins, qui dirent avoir

fait ce coup pour venger la mort du duc Alexandre.]

[Note 93: Ce ne fut qu'en 1569.]

Ici, laissant à part toutes les considérations politiques, nous allons

voir se renouer le fil des grands services rendus aux lettres par les

Médicis, interrompu depuis la mort de Léon X, par les agitations dont

les suites de son ambition et de celle de son neveu Clément VII avaient

rempli Florence et toute l'Italie.

Le long règne de Cosme Ier est une des plus brillantes époques de

l'histoire des lettres, et surtout des beaux-arts. Son premier soin fut

de rendre aux universités de Florence et de Pise l'éclat et l'activité

dont les troubles de la Toscane les avaient privées, et d'y appeler de

toutes parts les professeurs les plus célèbres. Il établit, dans chacune

de ces deux villes, un jardin des plantes, et fut dirigé dans ce dessein

par son goût pour la botanique, qu'il avait cultivée dès sa première

jeunesse[94]. L'académie platonicienne de Florence, que nous avons vue

si florissante à la fin du siècle précédent, s'était soutenue au

commencement du seizième. On distinguait encore alors parmi ses membres

un _Machiavelli_, un _Rucellai_, un _Alamanni_ et plusieurs autres.

Mais

la plupart d'entre eux étaient ennemis de la toute-puissance des

Médicis. Ils crurent, à la mort de Léon X, pouvoir briser leur joug, et

entrèrent dans une conspiration contre le cardinal Jules[95]. Cette

conspiration fut découverte; quelques académiciens furent pris et

exécutés; la fuite sauva les autres. La terreur dispersa toute

l'académie; elle resta dissoute pendant le pontificat de Clément VII.

Lorsque l'autorité de Cosme Ier. fut consolidée et la tranquillité

entièrement rétablie, les savants et les amis des lettres, qui étaient

toujours en grand nombre à Florence, désirèrent se rassembler. Cette

réunion leur fut permise. Seulement, au lieu des études philosophiques

qui avaient occupé leurs devanciers, ils n'eurent plus pour objet que

des discussions purement littéraires, et principalement des recherches

sur le perfectionnement et la fixation de la langue toscane[96]. Les

poésies de Pétrarque devinrent le sujet de l'étude habituelle des

conférences de l'académie florentine, et d'une espèce d'idolâtrie; les

leçons, les dissertations et les commentaires sur un sonnet ou sur une

_canzone_ se multiplièrent à l'infini. «Souvent, dit Tiraboschi[97], on

se perdit en réflexions frivoles et puériles, on alla chercher des

allégories et des mystères où ce poëte n'avait nullement songé à en

mettre; mais par ces sortes de travaux, la langue toscane devint plus

riche et plus belle; on apprit à la parler et à l'écrire plus

exactement, et les lois en furent mieux fixées.» Cosme et les

grands-ducs ses successeurs accordèrent à l'académie une protection, des

priviléges et des faveurs, qui l'encouragèrent de plus en plus à

s'étendre dans ce genre de travaux, et surtout à s'y renfermer.

[Note 94: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 30, etc.]

[Note 95: En 1522.]

[Note 96: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 126.]

[Note 97: _Loc. cit._]

Cosme Ier. eut fort à coeur l'exécution du projet qu'avait conçu Clément

VII, de placer dans un monument convenable la bibliothèque des Médicis,

échappée à tant de vicissitudes, et rétablie enfin à Florence par les

ordres de ce pontife. Clément en avait fait faire les dessins par

Michel-Ange. L'édifice avait été même commencé. Georges Vasari fut

chargé de le reprendre et de l'achever sur les dessins de ce grand

homme, son ami et son maître[98]. Cosme ne se contenta pas d'assurer à

cette collection précieuse un emplacement qui en fût digne, il accrut

prodigieusement le nombre des manuscrits; il achetait à tout prix ceux

qu'il pouvait découvrir en Italie, et en faisait venir d'autres à

grands frais des pays les plus éloignes[99]. Mais il fit plus que de

bien placer les livres qui jusqu'alors avaient exclusivement appartenu à

sa famille; il les rendit en quelque sorte une propriété publique; il

permit à tous les gens de lettres de consulter les manuscrits, de s'en

servir pour confronter et corriger les éditions des anciens auteurs, et

les excita, par ses encouragements, à publier ceux qui étaient encore

inédits, et qui pouvaient être utiles aux sciences. Pour étendre encore

plus ce bienfait, il fit venir d'Allemagne un imprimeur qui avait de la

réputation, et l'engagea, par des récompenses magnifiques, à venir

exercer son art à Florence[100]. C'est sous la direction de cet artiste

habile, qui était en même temps un littérateur très-instruit, que le

célèbre _Torrentino_ donna, pendant l'espace de dix-sept ou dix-huit

ans[101], des éditions si belles et si recherchées des amateurs. Cosme

permit surtout, ou plutôt ordonna l'impression du fameux manuscrit des

Pandectes; il chargea le savant jurisconsulte _Lelio Torelli_ d'en être

l'éditeur. Les presses de _Torrentino_ l'imprimèrent en trois volumes

in-folio[102], et ce précieux trésor, qui n'avait été jusqu'alors qu'un

des ornements de Florence et de la cour des Médicis, fut ainsi consacré

à la jouissance et à l'utilité communes[103].

[Note 98: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 180.]

[Note 99: Voyez _Ragionamenti intorno a' gran duchi di Toscana_, par

_Bianchini_; la préface du Catalogue des manuscrits orientaux de cette

bibliothèque, par _Biscioni_, et celle du Catalogue des manuscrits

grecs, par _Bandini_. (Tiraboschi, _loc. cit._)]

[Note 100: Il se nommait Arnold Harlein, ou Harlen. (Tiraboschi,

_ub. supr._, p. 173.)]

[Note 101: Depuis 1548 jusqu'en 1564.]

[Note 102: En 1553.]

[Note 103: Tiraboschi, _ub. supr._, p. 181.]

L'astronomie, l'art de la navigation, l'agriculture, eurent part aux

libéralités et aux encouragements du grand-duc. Il cultivait lui-même

plusieurs branches de connaissances; tout le temps qu'il pouvait dérober

aux affaires était employé à l'étude. Non-seulement il savait le nom des

plantes, leur origine et leurs propriétés; il les faisait encore

distiller devant lui, et en tirait lui-même des sucs et des essences,

des médicaments ou des parfums. Mais son plus grand plaisir était de

lire ou de se faire lire les anciens historiens, et ce qu'il y en avait

alors de modernes. Lors même qu'il était malade, il ne pouvait se

priver de cet agréable et utile passe-temps. C'est ce qui donna tant

d'essor à ce genre de littérature, et ce qui fit briller à la fois dans

l'histoire un _Varchi_, un _Nerli_, un _Ammirato_[104]. Il n'en est pas

ainsi de la poésie, dont il paraît que le grand-duc faisait peu de cas.

C'est le premier des chefs de la maison de Médicis à qui l'on puisse

reprocher cette indifférence. Aussi, pendant son règne, Florence

s'occupa beaucoup de disserter sur la poésie; mais à cette époque,

féconde en grands poëtes, si elle en produisit plusieurs, elle n'en

conserva aucun dans son sein, qui eût une grande célébrité.

[Note 104: _Id. ibid._, p. 30.]

Quant aux arts du dessin, l'histoire de Cosme Ier. est, à proprement

parler, leur histoire. La description des édifices dont il embellit

Florence, des statues et des autres ouvrages de sculpture qu'il y fit

élever, des peintures dont il orna les édifices publics et ses propres

palais, remplit des volumes entiers dans les recueils consacrés à la

gloire des arts. Aux grands artistes qui avaient illustré les derniers

temps de la république, à ce Michel-Ange qui lui seul les égalait tous,

succédèrent à la fois dans la peinture un _Fra Bartolomeo di San Marco_,

un _Andrea del Sarto_, un Jacques _Pontormo_, un _Bronzino_, un

_Vasari_; dans la sculpture et l'architecture, un André de Fiesole, un

_Triboli_, un _Baccio Bandinelli_, un Simon _Mosca_, un _Rustici_, un

_Ammanati_, et tant d'autres qu'il suffit de nommer pour réveiller

d'honorables souvenirs dans la mémoire de tous les amis des arts. Ce fut

alors que Georges _Vasari_ et le célèbre sculpteur frère Ange de

_Montorsoli_ formèrent, avec quelques autres artistes, l'académie du

Dessin[105], qui contribua si puissamment à répandre à Florence le goût

et la connaissance du beau. Les professeurs les plus célèbres s'y

rassemblaient. Ils examinaient mutuellement leurs ouvrages, et

s'excitaient par une critique éclairée et bienveillante à en produire de

plus excellents et de plus parfaits[106].

[Note 105: _Del disegno_.]

[Note 106: Voyez Vasari, _Vies des Peintres_; Baldinucci, et

Tiraboschi, t. VII, p. 3, l. III, c. 7.]

Cosme Ier. accorda une protection spéciale et de grands encouragements à

cet établissement utile. Il se voyait, en avançant en âge, environné des

monuments de sa magnificence, et d'une famille nombreuse qui lui

promettait une longue suite de successeurs. Ce bonheur domestique fut

troublé par la perte aussi cruelle qu'imprévue de deux de ses fils.

Muratori rapporte ainsi cette scène tragique[107]: «L'un des deux

frères, nommé Jean, âgé de dix-neuf ans, était déjà cardinal, et l'était

depuis deux années; c'était une sorte de privilége dans sa famille.

L'autre, appelé D. _Garzia_, était plus jeune; tous deux annonçaient les

dispositions les plus heureuses. Le cardinal Jean surtout montrait un

goût décidé pour les sciences, et principalement pour les antiquités.

Ces deux jeunes gens étaient à la chasse; il y avait quelque jalousie

entre eux. Dans un moment où ils étaient écartés de leur suite, D.

_Garzia_ tua son frère. Cosme, informé de la mort de son fils, en

soupçonna l'auteur. Il fit porter le corps sanglant dans un appartement

secret de son palais, fit appeler D. _Garzia_, et s'enferma seul avec

lui et le cadavre. Cette apparition subite ayant forcé le fratricide

d'avouer son crime[108], le père, saisi de fureur, lui arracha son épée,

l'en perça de sa main, et fit courir le bruit que ses deux fils étaient

morts d'une épidémie qui régnait alors à Florence.»

[Note 107: An. 1562. Il ne la donne, il est vrai, que comme un bruit

public: _voce commune allora fu_.]

[Note 108: Muratori dit qu'à l'aspect du meurtrier le sang commença

à bouillir et à sortir de la plaie. C'est aussi répéter trop fidèlement

la _voce commune_.]

Si ce fait est véritable, il n'y a rien d'étonnant dans l'altération

qu'éprouva la santé de ce malheureux père, ni dans le parti qu'il prit,

deux ans après, de se retirer des affaires publiques, et de remettre

entre les mains de François, son fils aîné, les rênes du gouvernement.

Il vécut encore dix ans dans la retraite, ne se plaisant, dit

l'historien que j'ai cité, que dans ses maisons de campagne, et dans les

lieux les plus solitaires[109]. Il quitta cependant la solitude, après y

avoir passé six années, pour recevoir solennellement à Rome, des mains

du pape Pie V, le titre, la couronne et le sceptre de grand-duc. Après

ce tribut payé a l'ambition, il se réfugia de nouveau dans la retraite.

Sa santé déclinant toujours, il se rendit à Pise, où il mourut à l'âge

de cinquante-cinq ans[110].

[Note 109: An. 1564.]

[Note 110: 1574.]

François, premier du nom, qui lui succéda, en avait alors trente-quatre,

et gouvernait l'état depuis dix ans sous la direction de son père. Il

l'égala ou le surpassa même par ses qualités éminentes et par son goût

éclairé pour les sciences et les arts. Dans sa jeunesse, il avait étudié

avec un fruit égal les historiens et les poëtes tant anciens que

modernes. Sa mémoire était extraordinaire, et il étonnait ses maîtres

mêmes par sa facilité à apprendre et sa promptitude à réciter ce qu'il

avait appris[111]. Il ne se bornait pas à encourager la poésie,

l'éloquence, la philosophie, les mathématiques, l'astronomie, la

botanique; il savait parler et disserter sur toutes ces matières avec

une aisance étonnante pour ceux qui y étaient le plus versés. Les

universités de Florence et de Pise, et celle de Sienne, ville que Cosme

Ier. avait réunie à ses états, durent à son fils de nouveaux degrés de

splendeur. Il accrut encore les richesses de la bibliothèque

Laurentienne; il protégea particulièrement l'académie Florentine et

celle de la Crusca qui naquit sous son règne. Il fit bâtir et orner avec

une munificence royale des palais, des jardins de ville et de campagne,

et donna par ce moyen puissant une plus grande activité au génie et à

l'émulation des arts. Il eut la gloire de terminer l'un des monuments

les plus célèbres qui leur aient été consacrés. La galerie de Florence

avait été commencée par Cosme Ier., qui y avait déjà rassemblé des

antiquités précieuses et d'admirables productions de l'art; François en

fit achever les bâtiments, la décoration intérieure, et ajouta de

nombreux chefs-d'oeuvre à cette riche collection[112]. Enfin, sa

libéralité, dirigée par le goût, et les bienfaits qu'il répandit sur les

sciences et les arts, servirent si bien de voile aux vices et aux fautes

que l'histoire lui reproche, que sa mort prématurée[113] fut regardée

comme un malheur pour la Toscane.

[Note 111: Tiraboschi, t. VII, part. I, p. 31.]

[Note 112: _Id. ibid._, p. 32.]

[Note 113: En 1587; il n'avait que quarante-sept ans. (_Id. ibid._)]

Il ne laissait point d'enfants de son mariage avec l'archiduchesse

Jeanne d'Autriche, mais trois frères, dont l'aîné, Ferdinand, était

cardinal. Le pape lui avait donné la pourpre, pour consoler Cosme Ier.

de la mort de ses deux autres fils, dont l'un était cardinal. Ferdinand

la quitta pour la couronne ducale; et, supérieur en vertus à son frère,

ne fut pas moins zélé que lui pour le progrès et la gloire des arts. Je

ne pourrais que répéter ici ce que j'ai dit de Cosme et de François, au

sujet des universités, des académies, de la bibliothèque, de la

galerie, des édifices publics et particuliers, des honneurs et des

récompenses accordés aux artistes et aux savants. Ferdinand acheva de

rendre la Toscane, et spécialement Florence, un objet d'admiration et

d'envie. Ce qui lui appartient en particulier, c'est l'acquisition de

cette célèbre Vénus, qui, placée par lui dans la galerie de Florence,

reçut le nom de Médicis, qu'elle conserve maintenant en France, parmi

les riches tributs que l'Italie a payés à la valeur de nos armées[114];

c'est aussi la chapelle de Saint-Laurent, commencée par ses ordres et

destinée à la sépulture des grands-ducs; c'est la belle statue équestre

qu'il fit élever à son père Cosme Ier.; c'est la magnifique imprimerie,

en caractères orientaux, qu'il établit d'abord à Rome, et fit

transporter ensuite à Florence; ce sont enfin les monuments dont il

enrichit cette capitale, Livourne et Pise, et qui attestent encore la

noblesse de ses goûts et son penchant naturel pour tout ce qui portait

un caractère de grandeur. Il survécut de neuf ans à ce siècle, et sa

gloire ne périra point dans le pays qu'il gouverna et qu'il embellit,

tant que l'on y conservera quelque goût pour les arts ou quelque

souvenir de l'éclat qu'ils y répandirent autrefois.

[Note 114: Il l'avait acquise à Rome lorsqu'il était cardinal.

Devenu grand-duc, il fit transporter à Florence presque toutes ses

antiquités, et en enrichit sa galerie. Il laissa pourtant à Rome la

Vénus, qui ne fut conduite à Florence que sous Cosme III, et le fameux

groupe de Niobé, qui lui appartenait aussi, et qui n'y a été porté que

sous Pierre Léopold. (Tiraboschi, _ub. supr._, p. 197.)]

Histoire littéraire d'Italie (4/9) · 第 6 / 26 题