La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite

par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y

aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis

l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un

des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la

laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien

certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de

lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne

moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être

fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles

seulement du _Grand-Chasse-Fichtre_, il aurait fallu toute une armée de

gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de

manoeuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à

trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons

assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.

Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à

bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa

petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque

vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui

était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme

un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du

gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont

jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que,

pendant un coup de vent à décorner les boeufs, cette ralingue de petit

foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout

l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde

qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque

l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher

de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se

tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme

des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de

_dégringolage_ ne le permet aux moutons.

Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira

dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le

navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer

l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la

toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de

tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent

appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers

moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la

réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer;

mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile,

il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en

déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures.

Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que

faisait par jour la déchirure.

L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu

deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette

dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il

avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous

dirons _les armateurs_; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi

que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la

barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils

avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se

servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des

armateurs, le _Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait pas reçu son pavillon de

poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il

fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas

l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.

Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit

avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque

chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait

à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque

d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine,

soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la

marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les

paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les

cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un

grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne

fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on

travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les

morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des

couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes,

rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois

à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il

ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.

Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait

pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux

Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens

qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine

autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui

n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux

Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois,

aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la

mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap

Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à

Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île

aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un

composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune

nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un

forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe

de corvette.

[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous

leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours

de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus

remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec

lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils

peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.]

Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se

demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se

mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble

comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin.

Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de

ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont

navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.

* * * * *

État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.

Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier

supérieur qui obtint l'honneur de commander _le Grand-Chasse-Fichtre_,

ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du

navire n'avaient pu être confiées qu'à l'_Antechrist_ en personne.

Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de

raison, que le _Juif-Errant_ réunissait autant de titres que

l'_Antechrist_ lui-même pour faire admettre la probabilité de sa

présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une

seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière

opinion. On a fait observer que le _Juif-Errant_ n'avait jamais passé

pour marin, et que l'_Antechrist_ possédait au contraire la connaissance

parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la

science à l'expérience.

Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'_Antechrist_ qui est

proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du

_Grand-Chasse-Fichtre_, et qui en cette qualité, a été reconnu pour

maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.

Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les

marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur

le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros

peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans

une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les

babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui

ouvrir l'appétit.

Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris,

avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former

l'équipage. Chaque nation formait un _plat_ de sept millions

d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de

mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même

bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre

heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque

_plat_ ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui

appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant

cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire

manger le monde.

[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution

des vivres, tout l'équipage _en plats_, c'est-à-dire en chambrées

d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse,

qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans

le même bidon.]

Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance

de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son

Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays

chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les

hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu,

disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et

l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un

siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord _lof pour

lof_, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir

l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement

que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manoeuvre sur le

gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels

que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur

gaillard d'arrière.

L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la

mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de

l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui

n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais

comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses

gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer

le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui

fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à

l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint

contrarier cette manoeuvre importante.

Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son

bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas

souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.

Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on

peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de

celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de

hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres,

entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des

invités à la table du capitaine du _Grand-Chasse-Fichtre_.

Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les

billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au

domicile de chacun par un domestique inconnu.

Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien

embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais

tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils

ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.

Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se

pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.

La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une

cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de

l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du

bord.

Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête

du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et

fameux.

Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la _baie de la

Table_, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait

lui-même en place après la cérémonie.

Les _plateaux_ de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à

la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du

festin.

Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux

Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir

de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas

trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de

tafia.

En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des

bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de

Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait

trouvé encore de plus commode.

Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou

russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de

cuillère à soupe.

Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de

la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la

Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, _idem_, et un

tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par

trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de

fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches,

et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.

La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des

baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau

de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu

et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux

pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.

Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à

la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent,

ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.

Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les

négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des

épingles, et qu'en langue du pays on appelle des _titiris_: eh bien! les

invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous

avalent des beignets de _titiris_! C'étaient tous des va-du-gosier.

Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se

trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens

qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir

autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la

moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la

vanille.

Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la

compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines,

l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de

raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à

liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.

L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une

partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de

Foulpointe et de Madagascar.

Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les

personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux

pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la

Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du

Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un

vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à

la cour des haricots et de la fleur des pois.

En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous

silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et

qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se

trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge

et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa

malhonnêteté.

Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla;

il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.

* * * * *

Figure du vaisseau et autres ornemens.

La figure du bâtiment était un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai

modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en

l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été

moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des

ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en

oreilles et en menton.

Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire

sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme

les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont

je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres

ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage

donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.

Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à

ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de

bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la

crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'oeil

prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était

par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la

crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que

dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les

perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je

t'en fiche, que le chasseur du _Grand-Chasse-Fichtre_ aurait tué des

perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en

faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!

Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée

la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai

que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et

de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la

sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la

complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y

êtes jamais, tant mieux pour vous.

Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop

mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce

chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en

l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon

ami, on pourra bien t'appeler le _Grand-Chasse-je-t'en-Fiche_! D'autres

disaient le _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais j'ai l'honneur de vous faire

observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en

vérité.

Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un

peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à

la circonstance.

A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de

syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes

qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de

possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats

paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la

mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du

mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à

l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à

bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, ce n'étaient pas des figures d'hommes,

d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre

chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos

au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni

moins.

[Note 8: Village du Finistère, très-connu des marins.]

* * * * *

Détails de bords et accidens de mer.

_Fin de l'histoire._

L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à

peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur

son mari, qu'elle appelait son _chouchou_. Mais cette grosse petite mère

eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur

son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où

il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord,

par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la

rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit

brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir

rejoindre son _chouchou_, la largeur du navire s'étant opposée, pendant

la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.

A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le

savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête

au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les

matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur

la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se

promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à

bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, pas plus de filet de casse-tête que de

pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de

_tiens-bon-là_[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres

de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les

dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et

ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de

pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou

sur la dunette.

[Note 9: Nom que donnent par dérision les matelots aux marins

inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour

ne pas tomber en montant dans les haubans.]

Un navire de la force et de la façon du _Grand-Chasse-Fichtre_ ne

pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber

sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque,

devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par

lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore

une chose facile à faire.

Cependant il arriva un jour où _le Grand--Chasse-Fichtre_ devait se

trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de

la main de son commandant, qui avait le bras long et la _pogne_ forte.

Scènes de mer, Tome II · 第 10 / 11 段