haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de
bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de
mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était
possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de
temps.... Or, pendant qu'on _faisait manoeuvre à bord_, pour remettre
l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne
ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou
moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré
va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se
trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna
trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si
doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier
moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest
par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille
ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à
se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit
panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de
cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on
envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et
restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles
que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué
du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que
vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on
faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous?
n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....
Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait
touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à
terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur
le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les
amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le
monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les
nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas
de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres
_beaux-sales_[10] de la même _acabite_, se révoltent net et sec:
ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble,
dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!
[Note 10: Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de
couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.]
Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils
étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant
plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des
cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la
révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut
décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en
grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs
de l'insubordination des _carabeaux de Poulaine_. Les courriers envoyés
avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux
qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches,
les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux,
les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère
des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence,
tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même
en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du
commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et
bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières
nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq
cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....
Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal
amorcée. Le _Grand-Chasse-Fichtre_, malgré son avarie sur les bas-fonds
de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la
marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le
mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi
d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il
ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir
l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté
_le panneau de cambuse_ ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les
_sabords de chasse_[12] fermés comme le trou de la _bouteille_[13] du
commandant.
[Note 11: _La bouche_, en langage figuré.]
[Note 12: _Les yeux_, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.]
[Note 13: Le mot de _bouteille_ a, dans le dictionnaire maritime, une
tout autre signification que dans le langage ordinaire.]
* * * * *
Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce
goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les
récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de
leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant,
plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela
ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final
d'un vaudeville.
* * * * *
Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir
suivie dans ses autres productions, l'auteur du _Négrier_ et des
_Aspirans de Marine_ s'est attaché dans les deux volumes qu'on
vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers
romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs
jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la
forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les
idées de marine, et à faire connaître à notre nation les moeurs des
hommes de mer, moeurs par trop ignorées ou par trop souvent
défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a
puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux
lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la
carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des
faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis
sous ses yeux; et à l'exception de _l'Athlète de bord_ et d'_une
Aventure sur mer_, on peut dire que la série des petites nouvelles
réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique,
et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le
mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si
toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un
amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de _Deux lions pour
une Femme_ n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux
personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les
relations qui peuvent exister entre deux classes de petits
chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de
ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban
_Toutes-Nations_ n'est destiné qu'à offrir le type général d'une
espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans
appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées
morales de la société qui vit à terre le respect dont nous
environnons les lois que nous avons faites pour cette société si
étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent
que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont
développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin
d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le _Capitaine
noir_ n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle,
peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère
générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user
l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette
profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la
restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers
distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que
si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux
lions, de faire du Madère _véritable_ avec du vin de Ténériffe, de
trouver un matelot comme Toutes-Nations, _piratant_ sans s'imaginer
qu'il commet un crime, ou un _Maître-Révolté_ prêchant la
subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il
doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels
qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans
la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs
qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retracé enfin,
et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et
chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces moeurs
éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait
trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions
pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la
vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette
fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.
FIN.
TABLE
DU
TOME DEUXIÈME.
Le Capitaine-Noir
Le Négrier le Revenant
Ronde de nuit des corsaires
Maître révolté
Aventure sur mer
L'Athlète de bord
Un voyage en pirogue
Légende maritime
Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre
Origine de ce navire
Batterie de 300,548
Mâture de ce trois-mâts
Voilure
État-major.--Personnel
Figure du vaisseau et autres ornemens
Détails de bord.--Accidens de mer
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.
End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière