Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien

exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu

élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait

se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait

quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais

toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont

si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit

pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de

ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six

couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La

poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie

primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la

puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme

d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont

quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce

qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte

champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement

harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les

noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus

musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent

semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant.

C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette

organisation, pour ainsi dire toute superficielle.

Je n'ai parlé encore dans _mon traité_ sur la navigation en pirogues que

de la manière de voyager à bord de ces embarcations, _à l'aviron et avec

belle mer_; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins

dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour

les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver

tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.

Deux _voilettes_ de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent

tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou

quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs

robustes épaules. Ce sont ces deux _voilettes_, hautes et larges à peu

près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à

l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement

possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la

nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le

patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent

et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient

abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de

cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas

où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer

contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la

complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la

pirogue faisait _capout_; ses nègres et lui sont là pour vous sauver,

pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur

état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour

que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette

compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.

La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui

la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à

chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes

qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout

d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de

contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la

brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par

instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se

livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les

moindres avertissemens: _Veille à la risée; veille à la fausse risée;

attention à la risée qui va venir!_ Et si, dans l'intervalle de ces

risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive

subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté

opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une

seule seconde leur dernière position. En un clin d'oeil l'équilibre est

rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi

bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la

pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux

physiquement organisées que l'on puisse voir.

Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur

frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd

volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la

promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou

non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous,

vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que

leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la

pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une

fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même

en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que

vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous

voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre

ou nouvel événement.

Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu

grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez

courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les

nègres des canots de poste, _capotant_ avec leur pirogue qui ne coule

jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien

sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme

ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en

tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un

voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse

entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus

curieuses que l'on puisse faire.

* * * * *

XI.

Légende maritime.

RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.

Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.

Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la

grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe,

l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples.

Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa

manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de

l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec

leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en

ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de

_Voltigeur-Hollandais_, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère

brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide

Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils

ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont

donné à leur _Marie-des-Dunes_ (Merry Dunn) que des proportions

gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens

extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction,

imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que

l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est

arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même

songé à faire un vaisseau de guerre de leur _Marie-des-Dunes_, qui, dans

les _Mille et une Nuits_ de leur gaillard d'avant, n'est, je crois,

qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à

Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par

ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les

peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, _le

Voltigeur-Hollandais_ est resté un lugubre navire de guerre, abordant

pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un

autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de

mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une

date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des

âges écoulés.

Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et

de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de

bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner

dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.

Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de

l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart,

nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant;

Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en

énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution

le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour

faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou

et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin

et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit

et d'imagination.

Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves

nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte

bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que

celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur

et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire

symbolique _le Voltigeur-Hollandais_; les matelots anglais avaient

laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de _la

Marie-des-Dunes_; les Français ont fait plus ou ont fait moins

convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses

créations poétiques: ils ont _flanqué_ à leur vaisseau gigantesque le

nom de _Grand-Chasse-Fichtre_, nom composé dont nous sommes même obligé,

par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par

l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes

délicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs

maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme

un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de

_Voltigeur-Hollandais_ et de _la Marie-des-Dunes_, il indique, par une

comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit

exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces

appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de

baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom

de _Grand-Chasse-Fichtre_. Le titre du conte a du reste un autre mérite,

si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce

titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et

l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de

laissez-passer.

Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de

suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père

_La Ramée et de Défunt-Terrible_, _caporal dans le Poitou_. Ces deux

poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts

de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être

aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du

_Grand-Chasse-Fichtre_. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux

historiographes des caporaux _La Ramée_ et _Défunt-Terrible_ une

certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs

accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du

fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de

France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de

talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la

tente le canevas déjà si long des aventures de _La Ramée_. Les tambours

sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour.

Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la

prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que

personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais

goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier

de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous

peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions

que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre

épopée militaire?

Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions

préliminaires dans cette introduction que certaines

considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire

du _Grand-Chasse-Fichtre_. C'est ce que nous allons faire, en

nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible

dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance

des termes.

* * * * *

Origine douteuse de ce navire.

L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore

terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes

du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur

imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient

tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on

reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du

_Grand-Chasse-Fichtre_ égalera au moins les dimensions infinies du

bâtiment lui-même.

L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les

productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de

ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son

origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer

raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme

ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les

héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.

_Le Grand-Chasse-Fichtre_ n'a été mis sur les chantiers par personne; et

pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi,

voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa

dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que _le

Grand-Chasse-Fichtre_ est descendu un beau jour des nues, du firmament,

des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par

l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie

la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que

le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On

concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir

sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé

à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu

parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le

bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la

Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs,

en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume

de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait

prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser

sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire

le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un

des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa

mise à l'eau?

Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que

présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour

faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une

certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs,

en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet

immense tout.

Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.

* * * * *

Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.

Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif

des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant

de la batterie basse du _Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de

trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit_, comme on dit la _batterie de

trente-six_ d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.

La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que

les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête,

apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels

étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa

batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension

verticale.

Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel

ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes

montagnes du globe.

Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la

batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins

que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur

s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le

gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition

est regardée encore comme la plus probable.

Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort

heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de

pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et

lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur

la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis

vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla

une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se

trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après

cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le

soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un

moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques

petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en

continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les

citrouilles.

Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce

que l'on n'avait pas eu la précaution de _tapper_, c'est-à-dire de

boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui

disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce.

Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et

l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus

revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes

les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!

* * * * *

Mâture du susdit trois-mâts.

Comme les navires ordinaires de son espèce, _le Grand-Chasse-Fichtre_

n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât

d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.

Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer

pour être de taille.

Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient

faire le tour de sa _braïe_, c'est-à-dire de sa circonférence,

s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à

pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance

qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.

La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui

servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides

d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.

La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait

chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille

escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi

ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe

grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et

nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.

D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils

s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour

redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du

monde _peuplée_ d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la

bouteille.

Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le

long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui

mangeaient de l'herbe en plein champ.

Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de

leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de

distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les

_jautreaux_ du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur

avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection

générale.

Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient

dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans

la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil

comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines

parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu

sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de

dessus le feu.

La langue la plus commune chez ces peuples _grand'huniers_, ainsi que

les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la

langue de boeuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les

cheminées. Du reste, les _grand'huniers_ paraissaient si bornés, qu'ils

ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils

habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de

la chandelle à la baguette.

Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment

venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils

allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se

doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des

tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.

Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été

expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que

l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de

flamme au _Grand-Chasse-Fichtre_, depuis le lever du soleil dans les

temps d'orage, jusqu'au coucher de _Bourguignon_[3], au moment où il

_capelle_ son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir

dans la lame de l'Ouest[4].

[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour

désigner le soleil.]

[Note 4: _Dans la lame de l'Ouest_, pour indiquer la partie occidentale

de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.]

Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;

Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;

Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;

Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris

l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie

du monde[5];

[Note 5: J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien

consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord

assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du

monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les

premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands,

qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans

l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville

de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du

royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les

villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes

par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient

Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard

d'avant.]

Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;

Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe

d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;

Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la

cuisse du Père-Éternel;

Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas,

en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé,

noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des

paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela _le Grand-Chasse je

t'en fiche_ pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne,

sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du

port.

* * * * *

Voilure.

Scènes de mer, Tome II · 第 9 / 11 段