violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse
main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait
satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie
musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser.
Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de
poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette
pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires?
L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de
complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en
temps une volée bien conditionnée?
Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil
abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne
s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés
par l'inaction.
Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser
de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un
lourd _black-eyes_ à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire
la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....
Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre
pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les
soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit
peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il
fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un
_habitué_ de la maison voulût en _découdre_, soit qu'un robuste et lourd
galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession
d'une des Laïs du logis.
Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing
redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord
venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait
combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de
prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement
celui-ci.
--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était
vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,
et....
--En garde, jeanfesse, et défends-toi.
--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu
_m'élingue_ si je vous reconnaissais.
--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton
égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...
Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.
Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à
terre.
La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir
contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation
toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut
vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait
plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait
avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.
Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner
une bonne _giffle_ par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit
patron d'embarcation.
Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses
articulations menacèrent de se rouiller incurablement.
Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire
naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui
dépérissait à vue d'oeil.
L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit
porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près
d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des
gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le
pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de
_présentez-armes_ usité en mer entre les canots qui portent des
officiers de différens grades.
Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré
le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un
vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de
notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le
pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche,
continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_ à ses
chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron
d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit
injustement pouvoir prétendre.
La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot
touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute
sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se
trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se
laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque
de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant
finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa
chaloupe.
--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie,
je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu
l'honneur d'avoir affaire.
--Pourquoi n'as-tu pas fait _lever-rames_ pour moi, b.... d'insolent?
--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot,
mon commandant.
--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le
mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste,
patron! accoste, coquin!
Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.
--Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!
--Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme,
j'ai cru, ma foi, que....
--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!
--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....
--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens
de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....
--Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est
moi _qu'a reçu_ la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner,
et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.
--Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus
fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler
encore.
Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il
venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté
sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout
ému de l'aventure.
--Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau
êtes-vous?
--Commandant, je suis du vaisseau _le Watignies_, à votre service.
--A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....--Quel âge
avez-vous?
--Vingt-deux ans, mon commandant.
--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!...
Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre
commandant que je le prie....
--De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce
pas, mon commandant?
--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à
mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....
--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de
vous avoir....
--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon
b...., je ne m'en dédis pas.
Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant
à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son
aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.
Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel
aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la
scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.
Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie
au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon
obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger
de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le
général de s'écrier avec dépit:
--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon
aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une
_chiffe_ que toute la journée j'ai là _en pendille_ devant moi!
--Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force,
comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute
si je suis aussi souvent malade à présent.
--Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre
chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!
--Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile
sur le coeur!
--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste,
vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la
rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous
toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous
toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a
pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le
dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire
vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque
solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre
mollesse me condamne depuis si long-temps.
Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui
entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son
supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient
d'être battu par lui.
Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie
de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force
animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de
cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général
paraissait disposé à se donner une classique peignée.
--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en
s'approchant avec respect de son chef.
--Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à
te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que
tu acceptes la botte qu'il va te proposer.
--Et quelle botte, sans être trop curieux?
--Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un
amateur.
--Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je
suis assez goulu sur l'article.
--Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.
Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le
questionna en ces termes:
--Que veux-tu, gros bêta?
--Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?
--Qui t'a ordonné de venir me trouver?
--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez
les _solides_ de mon calibre.
--Ah! tu te crois donc bien solide des reins?
--Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter,
que je peux passer pour n'être pas trop _déchiré_ du côté de la partie
dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.
--Voyons, as-tu déjeûné?
--Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de
pain et le petit coup de riquiqui.
--François! François!
C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.
--Plaît-il, mon général?
--Apporte à déjeûner à ce boeuf. La première chose venue: un poulet
froid et deux bouteilles de vin.
En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à
peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.
--Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et
prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en
démancher.
--Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....
--Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me
fasse attendre.
--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je
vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.
Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main
dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein
verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son
habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux
adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a
l'air assez lourdement bâti.
Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui
quitte enfin l'appartement.
Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui
déjà a pris une pose académique.
--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un
assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce
que c'est.
--Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après.
Défends-toi; chacun ici pour son compte.
--Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable,
avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la
physionomie.
--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la
recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là
dedans!
--Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?
--Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!
--Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque
vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et
le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.
--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!
--Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.
Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général
rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il
avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la
résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble
subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si
pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le
brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:
--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le
maladroit!
Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros
canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux
l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.
Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant
l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il
déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.
Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand
il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:
--C'est cet animal qui a fait ce beau coup.
--Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...
--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que
ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en
est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent
mille lieues, triple imbécille!
--Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le
moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par
la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.
--Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il
pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en
dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on
me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon
copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le
rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.
Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire
digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait
de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui
ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du
poignet.
Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à
remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où
il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur
gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du
général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été
appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son
amiral.
* * * * *
X.
Un Voyage en pirogue.
Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes
des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence
d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du
soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades
les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et
à exciter l'hilarité.
Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de
leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des _nègres canotiers_.
Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul
arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un
tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules
africains.
Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de
manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à
sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le
signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées
par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront
qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le
passager qui l'a affrêtée.
Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite
barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront
dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: _Un peu sur bâbord_,
_un peu sur tribord_, _gouvernez sur la terre, venez plus du large_, ne
vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si
nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue
de votre point de départ.
Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie,
suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne
pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire
un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue
qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous.
Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui
vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas
charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un
métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que
durera votre traversée.
Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions
nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque
mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois
qu'une: _Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous
plaît; chargez pas trop babord_. Tant qu'il vous tiendra sous sa
dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme
le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans
toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui
servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et
de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à
votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être
dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à
l'asservissement de tous les jours.
Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous
imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi
nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps
où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous
ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et
passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à
l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange
avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer:
_Tranquille là, maître; pesez pas tant babord_.
Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu
faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions
d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent
négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée
malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là
une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises
dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une
lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus
habiles _pondérateurs_ du monde. Avec leur finesse extrême de
perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une
science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant
quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein
du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes
les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la
résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et
les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact,
quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre,
jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs
facultés et leurs sens.
Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux
nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la
première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié
africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la
cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau.
Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour
charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas
croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille
des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien
violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie,
suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant
dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la
rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un
aviron.
Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur
l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement
attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond
d'un porte-voix:
Cette pagaie-là est la plume à moi;
La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.
Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,
Et le vent emportera ma lettre vers la terre.
Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,
Et peut-être avant elle j'arriverai.
La première nouvelle que recevra ma bonne amie
Sera celle que moi-même je lui apporterai.
Ma bonne amie a une petite case à elle,
C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;
Tout ce que je gagne est pour elle,
Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.
Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,
Qui chante aussi comme moi et lève la tête
Pour voir si la brise au large s'est faite,
Et si nous devons lever nos avirons.