Quelquefois il s'amusait à soulever des fardeaux énormes, à haler avec

violence sur une manoeuvre, pour ne pas laisser, disait-il, sa nerveuse

main se rouiller tout-à-fait. Mais ce n'était pas là ce qui pouvait

satisfaire, et, pour ainsi dire, rassasier son inépuisable énergie

musculaire. Le pugilat anglais aurait seul eu le privilége de l'amuser.

Mais où trouver à donner, sans se compromettre, un bon et solide coup de

poing, un simple et vigoureux coup de pied! La dignité de l'épaulette

pouvait-elle se prêter facilement à ces délassemens vulgaires?

L'athlétique officier pouvait-il trouver dans ses collègues assez de

complaisance ou assez de vigueur pour se donner ou recevoir de temps en

temps une volée bien conditionnée?

Hélas! non; il maigrissait faute d'exercice, faute de boxe, et son oeil

abattu voyait, presque en se mouillant de larmes, sa force herculéenne

s'évanouir dans les muscles de ses bras oisifs et de ses jarrets énervés

par l'inaction.

Quelquefois cependant il trouvait encore avec ravissement à se délasser

de son long repos, en distribuant par ci par là une furtive tape ou un

lourd _black-eyes_ à d'indignes adversaires; il appelait cela se refaire

la main. Mais ce n'était pas là remporter une palme....

Quand ses jeunes camarades, déguisés en marins, se rendaient à terre

pour parcourir, incognito, ces maisons plus que suspectes où les

soldats et les matelots vont épancher en liberté leurs joies tant soit

peu brutales, notre héros ne manquait jamais d'être de la partie; et il

fallait voir alors comme il réparait le temps perdu, soit qu'un

_habitué_ de la maison voulût en _découdre_, soit qu'un robuste et lourd

galant s'avisât de disputer aux bruyans officiers déguisés la possession

d'une des Laïs du logis.

Tous les rivaux qui se présentaient étaient sûrs de tomber sous le poing

redoutable du damné lieutenant; et quand, par hasard, un matelot du bord

venait à reconnaître avec effroi son chef dans l'adversaire qu'il allait

combattre, les marques de respect et d'humilité qu'il ne manquait pas de

prodiguer à son terrible supérieur ne désarmaient que bien faiblement

celui-ci.

--Lieutenant, je vous demande bien pardon! je ne savais pas que c'était

vous. Je vous prenais, avec votre veste, pour un matelot tout comme moi,

et....

--En garde, jeanfesse, et défends-toi.

--Mon lieutenant, je vous demande excuse; mais que le bon Dieu

_m'élingue_ si je vous reconnaissais.

--Allons, pas tant de politesses, canaille. Tape sur moi comme sur ton

égal.... Pein, pan, attrape! V'lin, v'lan, empoigne!...

Et alors les horions volaient sur la figure du pauvre diable.

Le lieutenant était devenu la terreur de tout l'équipage, à bord comme à

terre.

La fortune, en l'élevant au grade d'officier supérieur, sembla vouloir

contrarier encore plus qu'elle ne l'avait fait jusque-là sa vocation

toute gymnastique. Une fois devenu capitaine de frégate, il lui fallut

vivre de privations. Il renonça aux courses nocturnes, qu'il ne pouvait

plus continuer à faire avec les jeunes officiers, auxquels il devait

avant tout l'exemple de la réserve et de la dignité.

Pendant dix-huit mois, c'est à peine s'il trouva l'occasion d'asséner

une bonne _giffle_ par ci par là à son domestique ou à quelque maladroit

patron d'embarcation.

Il devint capitaine de vaisseau, et ce fut encore bien pis. Ses

articulations menacèrent de se rouiller incurablement.

Un jour, cependant, en se rendant à terre dans son canot, il sut faire

naître l'occasion favorable d'exercer et de ranimer cette vigueur qui

dépérissait à vue d'oeil.

L'embarcation dans laquelle se trouve un capitaine de vaisseau doit

porter sur son arrière un pavillon déferlé. Les canots qui passent près

d'elle et qui ne sont montés que par des officiers inférieurs, ou des

gens de l'équipage, lèvent rames pour faire honneur au chef dont le

pavillon du canot indique la présence: c'est une espèce de

_présentez-armes_ usité en mer entre les canots qui portent des

officiers de différens grades.

Celui sur l'arrière duquel s'étalait notre commandant n'avait pas arboré

le signe distinctif qui devait le faire reconnaître. La chaloupe d'un

vaisseau, montée par un aspirant de corvée, vient à croiser le canot de

notre célèbre fort-à-bras, et l'aspirant, en n'apercevant pas le

pavillon de commandement sur l'arrière de l'embarcation qui s'approche,

continue tranquillement sa route sans faire _lever-rames_ à ses

chaloupiers. Le commandant devient furieux: il ordonne à son patron

d'aborder la chaloupe qui lui refuse les honneurs auxquels il croit

injustement pouvoir prétendre.

La chaloupe est accostée dans un clin d'oeil, et à peine le canot

touche-t-il le bord ennemi, que le commandant, sans plus de façon, saute

sur le pauvre aspirant de corvée. Celui-ci, qui, par bonheur, se

trouvait de taille à se défendre, et qui n'était pas d'humeur à se

laisser battre, répond par un grand coup de poing à l'impétueuse attaque

de son supérieur. La lutte s'engage corps à corps, et le jeune aspirant

finit par terrasser son intraitable adversaire sur l'arrière de sa

chaloupe.

--Ma foi, commandant, lui dit-il en relevant le vaincu avec courtoisie,

je ne me croyais pas si fort, car à présent je vois à qui j'ai eu

l'honneur d'avoir affaire.

--Pourquoi n'as-tu pas fait _lever-rames_ pour moi, b.... d'insolent?

--Parce que vous n'aviez pas de pavillon sur l'arrière de votre canot,

mon commandant.

--C'est ma foi vrai!... C'est mon gredin de patron qui a oublié de le

mettre, ce gueux de pavillon.... mais il va me le payer.... Accoste,

patron! accoste, coquin!

Le patron paya cher l'oubli qu'il avait commis.

--Ah! tu n'as pas déferlé mon pavillon sur l'arrière, fichu animal!

--Commandant, j'ai z'oublié; et, comme vous n'étiez pas en uniforme,

j'ai cru, ma foi, que....

--Ah! tu as cru. Eh bien! attrape pour te rafraîchir la mémoire!

--Mon commandant, je vous promets bien qu'une autre fois....

--Oui, une autre fois il sera bien temps, n'est-ce pas, quand tu viens

de me faire donner une raclée par un blanc-bec de cette espèce....

--Il est sûr, mon commandant, qu'il vous a amuré du bon coin; mais c'est

moi _qu'a reçu_ la pile que vous n'avez pas eu la chose de lui donner,

et qu'il a z'eu l'insubordination de vous participer.

--Chien d'aspirant! ça n'a pas de barbe seulement, et ça se croit plus

fort que moi.... Gouverne en double sur sa chaloupe. Je veux lui parler

encore.

Le commandant, en ennemi généreux, désirait en effet savoir à qui il

venait d'avoir affaire. Il questionna ainsi son vainqueur, qui, monté

sur le banc de sa chaloupe, regagnait lentement son bord, encore tout

ému de l'aventure.

--Dites donc, payeur de coups de poings arriérés, de quel vaisseau

êtes-vous?

--Commandant, je suis du vaisseau _le Watignies_, à votre service.

--A mon service! Il se moque de moi encore, le drôle....--Quel âge

avez-vous?

--Vingt-deux ans, mon commandant.

--Vingt-deux ans! Est-il donc fort pour son âge, ce gaillard-là!...

Quand vous serez rendu à bord de votre vaisseau, vous direz à votre

commandant que je le prie....

--De m'envoyer à la fosse-aux-lions, en attendant le reste; n'est-ce

pas, mon commandant?

--Non pas: vous lui direz que je le prie de vous permettre de venir à

mon bord dîner avec moi, parce que vous êtes un bon b....

--Trop d'honneur, mon commandant.... Je suis au désespoir à présent de

vous avoir....

--Et moi, je suis tout meurtri.... Mais c'est égal, vous êtes un bon

b...., je ne m'en dédis pas.

Cette circonstance porta bonheur à notre aspirant. Dès que le commandant

à qui il avait affaire fut fait contre-amiral, il le prit pour son

aide-de-camp, en qualité d'enseigne de vaisseau.

Ce ne fut pas, cependant, sans quelque peine que notre nouvel

aide-de-camp parvint à éviter avec son chef le renouvellement de la

scène à laquelle il avait dû la faveur dont il jouissait près de lui.

Lorsque, seuls dans la galerie du vaisseau-amiral, il prenait fantaisie

au vieux loup de mer d'entamer une partie de boxe avec le compagnon

obligé de ses caprices, celui-ci ne trouvait moyen d'échapper au danger

de la lutte qu'en prétextant une indisposition subite; et alors le

général de s'écrier avec dépit:

--La belle acquisition que j'ai faite en vous prenant pour mon

aide-de-camp! Je croyais m'être donné un bon luron, et ce n'est qu'une

_chiffe_ que toute la journée j'ai là _en pendille_ devant moi!

--Que voulez-vous, mon général! on ne conserve pas toujours sa force,

comme vous avez eu le bonheur de le faire, vous. Ce n'est pas ma faute

si je suis aussi souvent malade à présent.

--Malade! malade! Vous n'étiez pas malade le jour où, dans votre

chaloupe, vous m'avez donné une si bonne raclée!

--Quoi! général, vous auriez encore, depuis le temps, cette petite pile

sur le coeur!

--Peste! vous appelez cela une petite pile! vous êtes bigrement modeste,

vous. Mais, ce qui me fait enrager, c'est de n'avoir pu encore vous la

rendre, et vous payer votre arriéré en détail. Aussi, pourquoi êtes-vous

toujours indisposé quand il faut en découdre, et vous portez-vous

toujours si bien lorsqu'il s'agit de boire ou de manger? Mais, il n'y a

pas de bon Dieu! vous ou un autre, il faut que je me dérouille sur le

dos de quelque bon lapin; et si vous ne pouvez pas faire mon affaire

vous-même, je vous avertis qu'il faut que vous me trouviez quelque

solide carcasse à qui je puisse faire payer cher le jeûne auquel votre

mollesse me condamne depuis si long-temps.

Cet ordre du général devint un trait de lumière pour l'aide-de-camp, qui

entrevit dès lors qu'il pourrait lui être facile de satisfaire son

supérieur, sans s'exposer au danger de le battre ou à l'inconvénient

d'être battu par lui.

Il existait à bord du vaisseau un gros et large canonnier d'artillerie

de marine, réputé dans tout l'équipage pour l'énormité de sa force

animale. L'aide-de-camp prévoyant tout le parti qu'il pourrait tirer de

cette espèce de buffle humain, le fit appeler un jour que le général

paraissait disposé à se donner une classique peignée.

--Vous m'avez fait demander, mon officier? dit le canonnier en

s'approchant avec respect de son chef.

--Oui, mon ami; passe dans la chambre du général, qui a quelque chose à

te dire. Mais surtout fais en sorte de ne pas le ménager s'il exige que

tu acceptes la botte qu'il va te proposer.

--Et quelle botte, sans être trop curieux?

--Un assaut à coups de poings: le général, comme tu sais, est un

amateur.

--Oui, je me suis laissé dire qu'il en mangeait; mais, moi aussi, je

suis assez goulu sur l'article.

--Allons, vite; le voilà justement qui s'avance.

Le canonnier, l'air un peu embarrassé, se présenta à son amiral, qui le

questionna en ces termes:

--Que veux-tu, gros bêta?

--Mon général, je viens pour savoir ce qu'il y a pour votre service?

--Qui t'a ordonné de venir me trouver?

--Mais c'est monsieur votre aide-de-camp, qui m'a dit que vous aimiez

les _solides_ de mon calibre.

--Ah! tu te crois donc bien solide des reins?

--Mais, pour ce qui est de ça, mon général, je crois, sans me vanter,

que je peux passer pour n'être pas trop _déchiré_ du côté de la partie

dont auquelle vous me faites l'honneur de me parler.

--Voyons, as-tu déjeûné?

--Oui, mon général; j'ai déjeûné à la manière du bord, la demi-livre de

pain et le petit coup de riquiqui.

--François! François!

C'était le nom du maître-d'hôtel de l'amiral. Le maître-d'hôtel arrive.

--Plaît-il, mon général?

--Apporte à déjeûner à ce boeuf. La première chose venue: un poulet

froid et deux bouteilles de vin.

En une minute le déjeûner est servi. Le canonnier, tout confus, ose à

peine jeter les yeux sur le poulet qu'on vient de lui servir.

--Voyons, espèce d'hippopotame, mange en double, bois à ta soif, et

prends des forces autant que tu le pourras, car il te faudra bientôt en

démancher.

--Mais, mon général, si je ne craignais pas, le respect....

--Mange, te dis-je, et trève de bégueuleries. Je n'aime pas qu'on me

fasse attendre.

--Puisque finalement, mon amiral, vous voulez bien me le permettre, je

vais, avec votre autorisation, donner un petit soufflet à ce poulet.

Le canonnier s'assied; en peu de temps, la volaille a passé de sa main

dans son vorace estomac. Les deux bouteilles de vin, avalées à plein

verre, arrosent le tout, et, pendant qu'il déjeune, le général ôte son

habit, se retrousse les manches de chemise en jetant sur son vigoureux

adversaire un regard furtif qui semble dire: Peste! le gaillard m'a

l'air assez lourdement bâti.

Le déjeuner est achevé; la table est enlevée par le maître-d'hôtel, qui

quitte enfin l'appartement.

Le canonnier, bien repu, se trouve seul en face de son supérieur, qui

déjà a pris une pose académique.

--Autant que je puis le voir, mon amiral, c'est comme qui dirait un

assaut à la force du poignet que vous me faites l'honneur de... v'là ce

que c'est.

--Allons! en garde! tu feras des phrases et des façons après.

Défends-toi; chacun ici pour son compte.

--Mais, permettez-moi, mon général, de vous dire, si j'en étais capable,

avant l'engagement, que je n'oserai jamais vous mettre la patte sur la

physionomie.

--Ose ou n'ose pas, peu importe. Si tu ne pares pas la botte, tu la

recevras, voilà tout.... Pan, attrape! V'lan! hale encore celle-là

dedans!

--Mais, mon général, c'est donc tout de bon l'assaut?

--Tiens, vois plutôt si c'est pour rire. V'lin, v'lan!

--Bien tapé celle-là. J'en ai vu trente-six chandelles; mais puisque

vous voulez bien le permettre, je vais riposter avec tout l'honneur et

le respect que.... Pan; v'lan! pardon, mon général.

--Ah! coquin, c'est ainsi que tu en dégoises! Attrape!

--Mon amiral, celle-là était en réponse à l'honneur de la chère vôtre.

Les coups pleuvent de côté et d'autre comme grêle: tantôt le général

rosse son canonnier, tantôt le canonnier reprend l'avantage auquel il

avait d'abord renoncé par déférence. L'ardeur de l'un redouble, la

résignation respectueuse de l'autre l'abandonne, et le très-humble

subordonné finit bientôt par allonger à son amiral un coup de bout si

pesant, que notre général, comme une maison qui croule, tombe en le

brisant sur le pied d'une commode de la chambre, et en criant:

--Assez, assez, jeanfesse! J'ai le bras cassé! Il m'a cassé le bras, le

maladroit!

Aux cris réitérés de l'amiral, l'aide-de-camp arrive. Il voit le gros

canonnier, les yeux tout pochés, cherchant à relever de son mieux

l'adversaire vaincu qu'il vient d'étaler sur l'arène.

Le médecin en chef est demandé: il reste tout ému en apercevant

l'amiral; et, après avoir pris connaissance de l'état du blessé, il

déclare que le bras droit a été rompu par l'effet d'un choc violent.

Le canonnier tremble de tous ses membres, et son effroi redouble quand

il entend le redoutable vaincu s'écrier en le montrant au médecin:

--C'est cet animal qui a fait ce beau coup.

--Ah! bon Dieu du ciel! mon général, si j'avais su!...

--Pardieu, si tu avais su! la belle fichue raison!... Je sais bien que

ce n'est pas exprès que tu as été aussi bêtement maladroit; mais il n'en

est pas moins vrai que.... Ahie! ahie! Le diable t'enlève à cinq cent

mille lieues, triple imbécille!

--Eh bien! mon général, faites-moi fusiller, si ça peut vous faire le

moindrement plaisir: je ne demande pas mieux, puisque je l'ai mérité par

la chose de vous avoir cassé le bras indistinctement.

--Quand je vous disais, docteur, que c'était un imbécille! Ne voilà-t-il

pas qu'il veut qu'on le fusille pour un mauvais coup de poing, porté en

dépit du bon sens, et dont je ne donnerais pas deux sous! Voyons, qu'on

me couche et qu'on me saigne.... François, tu feras dîner ce gros garçon

copieusement, car je dois lui avoir donné une fière besogne en le

rossant comme j'étais en train de le faire avant ce maudit accident.

Depuis ce temps-là, notre amiral, satisfait d'avoir trouvé un adversaire

digne de lui, s'en tint prudemment au dernier coup de poing, qui venait

de lui donner ses invalides. Ce fut, pour le héros, la bataille qui

ferma glorieusement la carrière qu'il s'était ouverte à la force du

poignet.

Son aide-de-camp, tranquille désormais dans le poste qu'il avait à

remplir auprès du vieil athlète retraité, bénit mille fois le moment où

il avait eu l'idée d'opposer le canonnier démolisseur à la fureur

gymnastique de l'amiral; et le canonnier, devenu l'homme de confiance du

général, regarda comme un coup du ciel la faveur à laquelle il avait été

appelé le jour où il fut assez heureux pour casser le bras à son

amiral.

* * * * *

X.

Un Voyage en pirogue.

Sur ce sable brûlant qui forme la limite maritime de toutes nos villes

des Antilles, vous voyez sans cesse folâtrer, avec une turbulence

d'enfant, de grands et fort nègres, bravant à demi nus l'ardent du

soleil qui les inonde, pour occuper de leurs jeux et de leurs gambades

les passans oisifs, dont ils cherchent surtout à captiver l'attention et

à exciter l'hilarité.

Ces noirs si athlétiques et si gais, l'élite des hommes insoucians de

leur race, sont ce qu'on appelle dans le pays, des _nègres canotiers_.

Ces embarcations longues, étroites, pointues, faites du tronc d'un seul

arbre, rehaussées de fargues légères et recouvertes sur l'arrière d'un

tendelet à rideaux, sont les pirogues que montent ces hercules

africains.

Halées à sec sur le rivage et rangées les unes à côté des autres, de

manière à présenter leur proue aiguë aux flots qui viennent se briser à

sept ou huit pas d'elles, ces fragiles embarcations n'attendent que le

signe d'un passager ou d'un voyageur pour glisser sur l'eau, poussées

par les bras vigoureux de leurs canotiers, qui ne s'embarqueront

qu'après avoir laissé voguer un peu au large et leur pirogue et le

passager qui l'a affrêtée.

Une fois que les canotiers, sautant de l'eau à bord de leur petite

barque, auront saisi leurs rames, se seront un peu disputés et auront

dit, répété, crié jusqu'à satiété à leur patron: _Un peu sur bâbord_,

_un peu sur tribord_, _gouvernez sur la terre, venez plus du large_, ne

vous embarrassez pas du reste; bientôt le canot qui vous balance si

nonchalamment sur la houle qu'il effleure, vous aura emporté à une lieue

de votre point de départ.

Trois nègres avec leurs longs avirons, le patron avec sa large pagaie,

suffiront pour produire cette vitesse. Mais pour peu que vous vouliez ne

pas contrarier la marche du frêle véhicule, gardez-vous bien de faire

un mouvement qui pourrait déranger l'équilibre sans lequel la pirogue

qui vous transporte serait infailliblement exposée à chavirer sur vous.

Il faut qu'allongé pendant tout le trajet sur le matelas ou la natte qui

vous a été réservé, vous calculiez votre poids de manière à ne pas

charger, ne fût-ce que d'une livre, un bord plus que l'autre. C'est un

métier d'équilibriste que vous aurez à faire pendant tout le temps que

durera votre traversée.

Les avertissemens au surplus ne vous manqueront pas dans les occasions

nécessaires ou les incidens importans de votre navigation, et à chaque

mouvement inopportun, le patron aura soin de vous crier plutôt deux fois

qu'une: _Bougez pas, maître; pesez pas tribord; tranquille, s'il vous

plaît; chargez pas trop babord_. Tant qu'il vous tiendra sous sa

dépendance, il vous regardera bien moins comme son passager que comme

le lest volant de sa pirogue; et vous, son maître ou son supérieur dans

toutes les circonstances ordinaires de la vie des colonies, vous lui

servirez une fois au moins, à lui esclave et nègre, de contre-poids et

de moyen d'arrimage, comme ferait un ballot ou une mesure de lest à

votre place. C'est une revanche que se permet de prendre l'être

dépendant sur l'être dominateur, une petite compensation d'un moment à

l'asservissement de tous les jours.

Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous

imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi

nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps

où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous

ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et

passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à

l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange

avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer:

_Tranquille là, maître; pesez pas tant babord_.

Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu

faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions

d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent

négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée

malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là

une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises

dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une

lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus

habiles _pondérateurs_ du monde. Avec leur finesse extrême de

perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une

science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant

quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein

du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes

les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la

résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et

les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact,

quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre,

jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs

facultés et leurs sens.

Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux

nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la

première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié

africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la

cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau.

Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour

charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas

croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille

des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien

violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie,

suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant

dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la

rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un

aviron.

Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur

l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement

attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond

d'un porte-voix:

Cette pagaie-là est la plume à moi;

La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire.

Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas,

Et le vent emportera ma lettre vers la terre.

Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie,

Et peut-être avant elle j'arriverai.

La première nouvelle que recevra ma bonne amie

Sera celle que moi-même je lui apporterai.

Ma bonne amie a une petite case à elle,

C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux;

Tout ce que je gagne est pour elle,

Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.

Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron,

Qui chante aussi comme moi et lève la tête

Pour voir si la brise au large s'est faite,

Et si nous devons lever nos avirons.

Scènes de mer, Tome II · 第 8 / 11 段