«Dès le moment où tout se trouva arrangé à l'amiable à bord du corsaire,

le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda

d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la

petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été

laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.

«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire.

Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme

de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et

aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction

retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que

les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à

travailler pour une autre campagne.

«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord

du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour

regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper

le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures

auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,

des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île

déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien

voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas

abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service

en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en

particulier.

«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes,

avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine

couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on

peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu,

lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où

nous avions laissé nos gens de corvée.

«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que

ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels

du pays?...

«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté

d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont

nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur

font une conduite de politesse.

«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le

capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus

personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.

«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre

premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus

continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous

avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.

«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que

nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils

sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?

«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de

se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de

l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même

plus qu'à discrétion.

«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il

faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir

que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages.

En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous,

elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur

rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions

à courir au plus près.

«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est

fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une

fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non,

jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que

v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux

spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable

mascarade de côte d'Afrique.

«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un

à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche

dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos,

et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en

travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant

ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant.

C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer

de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.

«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur

fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier

qui commandait la corvée:

--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?

--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme

s'il en pleuvait.

--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais

comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et

par la faute de qui a-t-elle commencé?

--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé

l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est

mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus,

je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.

«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon

canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double

nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche

qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce

que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins

ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous

regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation

avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et

mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays,

voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui

étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une

ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui

paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient

autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens.

Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent

l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à

poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu

des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas

que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté

femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de

canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui

s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,

que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que

ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les

reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un

peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups

de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir

peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à

grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de

fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié

éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne

pourra peut-être en faire.

--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui

sont restés sur place?

--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus

emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils

voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages,

ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont

été caressés les premiers si impolitiquement.

--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont

les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les

sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous

allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites

embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser

aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et

continuer notre croisière, comme si de rien n'était.

«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait

fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous

à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un

cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui

arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.

«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le

battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.

«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je

vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur.

Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte

d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand

coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo,

de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut

amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un

autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous

notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y

avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié

de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire

gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous

vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son

nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous

revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous

étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout

bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et

chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au

bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi

qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis

et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la

bamboche est la perte du matelot.

«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de

maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le

malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le

Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les

mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle

d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le

nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais

ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout,

en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon

ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!

«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte

comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne

faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut

toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je

vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à

chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le

premier cabaret venu.»

Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et,

après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé,

autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa

physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec

laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse

et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la

discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui

retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et

éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois

de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une

leçon qui lui servira toute sa vie!

J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre

maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la

sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de

bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_

monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en

voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le

navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les

bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut

pour être entendu de tout le monde:

--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui

vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous

faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux

naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!

Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût

entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre

pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le

théâtre d'une rébellion en mer.

Belle perspective!

En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont

maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il

nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me

rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans

mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard

d'avant:

«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur

requin dans sa première peau.»

* * * * *

VIII.

Aventure sur mer.

Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son

capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en

Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses

ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa

capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la

place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec

joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine

provisoire du navire étranger.

Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la

Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer

l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant

et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu

d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position

et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa

vie.

Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de

_la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à

son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait

lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.

Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de

l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de

fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup

des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on

les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec

beaucoup d'intensité à la Havane.

Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait

fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà

bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à

gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine

Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les

débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait

l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses

doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et

qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et

d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les

navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.

Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les

débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la

Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de

route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix

et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de

l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade,

et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent

plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour

regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la

pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste

rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des

flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la

pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne,

et se rend à bord du bâtiment étranger.

Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et

luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui

paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille

depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,

l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son

amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse

tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent

les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et

l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui

a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A

la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour

ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français

d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à

cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le

frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par

un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire

auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui

dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de

l'abandonner pour ne plus le revoir.

Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des

efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à

quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade,

voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage

sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il

laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour

remplacer le malheureux Lag....

Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les

débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se

rendre à Gênes.

En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la

Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son

courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient

avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne

pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui

arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les

veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur

que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme

qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de

larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui

dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à

l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où

ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine

de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.

Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea

entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins

qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux

amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet

officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des

nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne

souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son

compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il

n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde,

est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!

Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce

pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui

que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»

Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba

enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au

bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui

semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où

elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus

qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout

révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.

Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de

sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle....

Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans

l'excès même de son malheur.

Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus

pour elle, mais c'était en vain.

Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile,

fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre

fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes

et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant

eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour

toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins

de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu...

disparu pour l'éternité!

Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres,

jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se

rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens

horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins

aura déjà rongés... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir,

eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il

donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?

* * * * *

IX.

L'Athlète de bord,

CONTE HISTORIQUE.

Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur

surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de

l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de

marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite

des choses extraordinaires.

L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle

possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant

son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni

plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours

d'une jeunesse orageuse.

Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de

bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une _bonne pogne_.

Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même

lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire

usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une

certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer

une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues

habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin

impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre

mesure.

Scènes de mer, Tome II · 第 7 / 11 段