le capitaine, voyant l'équipage content et satisfait, nous commanda
d'aller larguer les voiles; car vous vous rappelez bien que pendant la
petite affaire qui venait de se passer à bord, le navire avait été
laissé en dérive, poussé au large par la brise de terre.
«L'appareillage, je vous en donne mon billet, ne fut pas long à faire.
Nous courions tous du pont sur les vergues pour larguer la toile, comme
de vrais écureuils. Jamais nous n'avions été aussi lestes du jarret et
aussi vifs de la patte. Il y a des instans où une solide correction
retrempe furieusement la bonne volonté d'un équipage, et une fois que
les chefs ont réglé leur décompte avec leurs matelots, on se remet à
travailler pour une autre campagne.
«C'était pas encore le tout que d'avoir mis de la toile au vent à bord
du _Mange-Tout_, il nous restait ensuite à louvoyer contre le vent pour
regagner le chemin que nous avions perdu en dérivant, et pour rattraper
le bout de notre câble que nous avions filé sur une bouée deux heures
auparavant. Avec cela, vous vous souvenez bien, sans le moindre doute,
des trois embarcations que nous avions envoyées sur la petite île
déserte des sauvages, pour y faire de l'eau. Le capitaine avait bien
voulu, vous entendez, punir la révolte; mais il ne voulait pas
abandonner les gens qu'il avait expédiés à terre pour le bien du service
en général, et pour recevoir en même temps une bonne frottée en
particulier.
«Ainsi donc nous voilà à louvoyer bord sur bord, amures sur écoutes,
avec notre gueux de corsaire qui pinçait le vent comme la plus fine
couturière pince un _ourlé_ avec son aiguille. En moins d'une heure on
peut dire que nous avions déjà regagné une bonne partie du chemin perdu,
lorsque nous entendons un bruit de coups de fusil sur la petite île où
nous avions laissé nos gens de corvée.
«A ce carillon de coups de feu, le capitaine se mit à dire: Est-ce que
ces gaillards-là s'aviseraient de déchirer de la toile avec les naturels
du pays?...
«Et puis il prend sa longue-vue, et après avoir regardé à terre du côté
d'où venait le tintamarre de la fusillade, il nous redit: Oui, ce sont
nos gens qui saluent avec du plomb de calibre les antropophages qui leur
font une conduite de politesse.
«Quelle conduite de politesse! que nous pensâmes en entendant le
capitaine. Si la politesse dure encore une demi-heure, il n'y aura plus
personne à conduire par ces abominables _gueusaillons_ de sauvages.
«Nous arrivions toujours, à bord du corsaire, à l'endroit de notre
premier mouillage, et les coups de fusil que nous avions entendus
continuaient à _pétailler_, mais plus en douceur qu'à l'instant où nous
avions commencé à distinguer le roulement de la mousqueterie.
«Qu'est-ce que ça peut annoncer? que nous nous demandions à bord. Que
nos gens ont fait la paix avec les antropophages de l'île, ou qu'ils
sont plutôt _bûchés_ à ne pouvoir plus jouer du mousqueton?
«Nous ne fûmes pas long-temps heureusement à apprendre ce qui venait de
se passer sur ce rivage cruel et barbare où nous avions cru trouver de
l'eau, et où il n'y avait à ramasser que des coups à discrétion, et même
plus qu'à discrétion.
«Le jour, au moment dont je vous parle, commençait à tomber; mais il
faisait encore assez clair au loin cependant pour nous permettre de voir
que nos trois embarcations venaient de déborder de l'île des sauvages.
En une minute, comme elles avaient vent arrière pour venir sur nous,
elles larguèrent leurs voiles, et nous autres, pour aller à leur
rencontre, nous élongeâmes sous terre la dernière bordée que nous avions
à courir au plus près.
«Je parierais bien, n'importe quoi au monde, qu'aucun de vous ici n'est
fichu pour se figurer ce que nous vîmes à bord du corsaire, quand une
fois nos embarcations furent rendues à portée de vue de nous? Non,
jamais, au grand jamais, sous la voute _immensurable_ du firmament que
v'là au-dessus des girouettes de notre mâture, on ne verra deux
spectacles de cette manière. Une vraie comédie en action, une véritable
mascarade de côte d'Afrique.
«Imaginez-vous qu'aussitôt que nous pûmes bien apercevoir et compter un
à un nos gens dans les embarcations, nous vîmes les uns avec une flèche
dans le derrière, les autres avec une zagaie plantée raide dans le dos,
et les moins avariés enfin avec des coups de massue de sauvages, en
travers sur la mine. Nous avions peine à reconnaître nos camarades, tant
ces accidens-là les avaient changés de ce qu'ils étaient auparavant.
C'était, à vous dire le vrai, un spectacle à rire d'un côté et à pleurer
de l'autre, une farce et une pitié tout ensemble, finalement.
«Quand la première des trois embarcations de cette expédition de malheur
fut accostée à bord, notre capitaine commença par demander à l'officier
qui commandait la corvée:
--«Eh bien! monsieur, que vous est-il donc arrivé à terre?
--Capitaine, répondit l'officier, il nous est arrivé des coups comme
s'il en pleuvait.
--«Parbleu, je ne le vois que de reste, lui dit le capitaine. Mais
comment cette affaire entre les sauvages et vous a-t-elle eu lieu, et
par la faute de qui a-t-elle commencé?
--«Capitaine, que répondit encore l'officier, personne n'a commencé
l'affaire: elle est venue toute seule et tout le monde ensuite s'en est
mêlé. Mais puisque vous paraissez souhaiter avoir des détails là-dessus,
je vais vous faire mon procès-verbal aussi bien que je pourrai.
«Imaginez-vous, capitaine, qu'une fois à terre, je dis aux hommes de mon
canot et des deux autres embarcations: Mes garçons, débarquons en double
nos pièces à eau, et allons les mettre sous cette cascade d'eau fraîche
qui coule là-bas. Mes hommes me répondirent: Oui, nous allons faire ce
que vous nous dites. Mais au lieu de suivre mes ordres, les gredins
ayant vu des femmes sauvages qui étaient là avec leurs maris à nous
regarder, se mirent à faire des grimaces pour entamer la conversation
avec ces négresses. Les habitans et habitantes commencèrent par rire, et
mes gens, encouragés par les figures riantes des noirs du pays,
voulurent tâter de trop près les appas ou plutôt les _apparences_ qui
étaient devant eux. Mais les maris sauvages voyant cela ne firent ni une
ni deux. Ils se mirent à battre en retraite avec leurs épouses qui
paraissaient ne s'en aller qu'avec un air qui disait qu'elles auraient
autant aimé rester sur la place, afin d'être insultées par nos gens.
Malheureusement mes hommes, ne devinant pas la malice, eurent
l'indiscrétion de donner en grand dans l'écoutille. Les voilà à
poursuivre la bande des nègres et négresses faisant route vers le milieu
des bois; j'avais beau crier à mes matelots: Restez ici, je ne veux pas
que vous vous engagiez plus loin! Bah! c'était comme si j'avais chanté
femme sensible avec accompagnement de tambour de basque! Mes gredins de
canotiers chassèrent toujours les polissonnes de sauvagesses qui
s'enfonçaient toujours dans les taillis. Vous savez bien, capitaine,
que vous nous aviez fait prendre à chacun un mousqueton, en disant que
ça pourrait nous servir. Ça a servi effectivement à faire casser les
reins à une bonne partie de nos enragés, car lorsqu'ils se sont vus un
peu engagés avec les _carnibales_, ils ont voulu leur envoyer des coups
de fusil pour leur faire peur par manière d'acquit; mais au lieu d'avoir
peur, les imbécilles de sauvages n'ont-ils pas commencé à nous poivrer à
grands coups de flèches, de bâtons pointus et d'_anspects_ en bois de
fer! Vous voyez mes gens, capitaine, ils sont presque tous à moitié
éreintés, et si le docteur veut de l'ouvrage, il en aura plus qu'il ne
pourra peut-être en faire.
--«Quels sont les hommes que vous avez perdus dans cet engagement et qui
sont restés sur place?
--«Capitaine, ce sont ceux-là qui étaient les plus galans et les plus
emportés sur l'article du sexe; car, vous entendez bien, comme ils
voulaient faire la cour à _brûle-pourpoint_ aux épouses des sauvages,
ils se sont engagés naturellement le plus avant dans le bois, où ils ont
été caressés les premiers si impolitiquement.
--«Tant mieux! répondit sur ce mot-là le capitaine Doublemin. Ce sont
les plus mauvais sujets du bord et les faiseurs de complots dont les
sauvages m'ont débarrassé. Je ne demandais pas mieux. A présent nous
allons naviguer tranquillement comme de petites demoiselles. Faites
embarquer et hisser à bord les blessés, que le chirurgien va panser
aussi bien qu'il le pourra. Nous allons maintenant courir au large et
continuer notre croisière, comme si de rien n'était.
«Quand les hommes revenus de terre apprirent ce que le capitaine avait
fait à bord pendant qu'ils étaient sur l'île déserte, ils se dirent tous
à la fois: Le capitaine est un fameux lapin, et Anténor était un
cabaleur; c'est bien fait pour lui et pour nous; ce qui vient de lui
arriver n'était que le décompte qui lui revenait depuis long-temps.
«Voilà bien sur quel _gabarit_ sont construits tous les hommes! C'est le
battu qui a toujours tort, et le plus fort qui a toujours raison.
«Mais afin d'en finir une bonne fois pour toutes avec mon histoire, je
vous dirai, mes amis, que toutes ces aventures nous portèrent bonheur.
Trois ou quatre jours après l'époque, en cinglant au large de la côte
d'Afrique, nous fûmes assez chanceux pour mettre le cap sur un grand
coquin de trois-mâts anglais qui revenait de l'Inde, chargé d'indigo,
de riz, de salpêtre, et autres comestibles de même nature. La prise fut
amarinée, comme de raison, et expédiée pour France. Deux jours après, un
autre navire venant des mêmes parages tomba de la même manière sous
notre grande écoute, et l'_amarinage_ eut lieu tout aussi bien; il n'y
avait quasiment qu'à se baisser pour en prendre, comme on dit. La moitié
de notre équipage fut envoyée à bord des prises qui venaient se faire
gober comme des moutons par _le Mange-Tout_, et c'est pour lors que nous
vîmes clair comme le jour que le corsaire avait été bien baptisé de son
nom. Bref, quand nous eûmes bien écumé les mers où nous croisions, nous
revînmes tranquillement comme Baptiste au port de Bordeaux, d'où nous
étions partis. Les bâtimens anglais que nous avions capturés en tout
bien tout honneur avaient eu le sort d'_attérir_ sains et saufs, et
chacun des gens de l'équipage, une fois les parts de prises comptées au
bureau, eut sa fortune faite pour le restant de ses jours, excepté moi
qui trouvai moyen de manger tout mon argent en trois mois avec des amis
et des filles publiques. L'économie est une belle chose; mais la
bamboche est la perte du matelot.
«Vous m'aviez demandé la raison pourquoi on m'avait donné le nom de
maître Révolté. Je viens de vous la dire; c'est parce que j'avais eu le
malheur de faire partie d'une révolte à bord du corsaire _le
Mange-Tout_. Les beaux noms de guerre ne tiennent pas long-temps: les
mauvais sobriquets ou faux-briquets restent toujours. Sur le rôle
d'équipage que le capitaine a dans sa chambre, je suis inscrit sous le
nom de Frédéric-Stanislas Labous, qui est mon vrai nom de famille; mais
ça n'a pas empêché que depuis vingt ans on continue à m'appeler partout,
en toute occasion, maître Révolté, en punition sans doute de mon
ancienne faute, que le diable confonde, si jamais il en était capable!
«Ceci doit vous apprendre, jeunes gens qui êtes là la bouche ouverte
comme des dorades qui attendent les poissons-volans, que jamais il ne
faut faire un pas de travers dans la route du service, si on veut
toujours aller droit son chemin. Mon exemple est un avertissement que je
vous donne, et un avertissement vaut mieux que si je vous avais mis à
chacun une piastre dans la poche pour aller lécher du tafia dans le
premier cabaret venu.»
Ainsi finit la longue et philosophique histoire de maître Révolté, et,
après l'avoir écouté attentivement près d'une heure, et avoir observé,
autant que me le permettait le clair de lune, les mouvemens de sa
physionomie pendant sa narration, je restai édifié de la franchise avec
laquelle ce brave homme nous avait avoué une des fautes de sa jeunesse
et exprimé le repentir sincère dont ce moment d'égarement contre la
discipline avait été suivi. Ce n'est pas lui, me disais-je, qui
retombera dans la même faiblesse! Il a trop bien appris à obéir et
éprouvé trop cruellement ce qu'il en coûte pour avoir enfreint les lois
de la subordination! La sévérité du capitaine Doublemin lui a donné une
leçon qui lui servira toute sa vie!
J'éprouvais tant d'estime en ce moment pour la rude naïveté de notre
maître d'équipage, que je me disposais déjà à le féliciter sur la
sincérité des aveux honorables qu'il nous avait faits avec tant de
bonhomie dans sa biographie, lorsque le capitaine de notre _Oiseau-bleu_
monta sur le pont et regarda le temps qu'il faisait. Maître Révolté, en
voyant le capitaine s'informer du nombre de noeuds que filait le
navire, et en l'entendant, une minute après, ordonner de gréer les
bonnettes de perroquet, ne put s'empêcher de s'écrier presque assez haut
pour être entendu de tout le monde:
--Le tonnerre de Dieu t'enlève, ivrogne patenté et breveté! Le voilà qui
vient de s'étourdir la tête d'eau-de-vie, et qui va nous éreinter à nous
faire manoeuvrer toute la nuit! J'aimerais cent mille fois mieux
naviguer à bord du diable, qu'avec des rossignols de ce régiment-là!
Il aurait suffi que notre capitaine, qui n'était pas très-patient, eût
entendu un seul des propos que tenait maître Révolté, pour que notre
pacifique navire devînt, comme autrefois le corsaire _le Mange-Tout_, le
théâtre d'une rébellion en mer.
Belle perspective!
En passant sur le gaillard d'arrière et en pensant à la manière dont
maître Révolté mettait en pratique les maximes de subordination qu'il
nous avait débitées dans son histoire, je ne pus m'empêcher de me
rappeler cet antique proverbe que j'avais souvent entendu répéter, dans
mes voyages nautiques, par les philosophes goudronnés du gaillard
d'avant:
«Le vieux matelot meurt dans le péché de sa jeunesse, comme le dur
requin dans sa première peau.»
* * * * *
VIII.
Aventure sur mer.
Un bâtiment sarde, destiné pour Gênes, avait perdu à la Havane son
capitaine, le seul homme du bord qui pouvait reconduire le navire en
Europe. Le capitaine du brick _la Céladine_, de Bordeaux, avait sous ses
ordres un lieutenant à qui il désirait procurer les avantages dont sa
capacité et sa bonne conduite l'avaient rendu digne. Il lui proposa la
place qui s'offrait à bord du navire sarde. Le lieutenant accepta avec
joie, et il se disposa à partir pour Gênes, en qualité de capitaine
provisoire du navire étranger.
Ce jeune marin avait fait, dans le cours de plusieurs voyages à la
Havane, la connaissance d'une Française à qui il avait réussi à inspirer
l'attachement le plus vif. En apprenant le départ prochain de son amant
et en prévoyant l'isolement dans lequel il allait se trouver au milieu
d'un équipage d'étrangers, Mathilde n'hésita pas à sacrifier sa position
et son avenir à l'homme qu'elle aimait plus que sa famille et que sa
vie.
Le bâtiment sarde appareille, emportant avec lui le jeune officier de
_la Céladine_ et sa jolie maîtresse, heureuse d'avoir tout sacrifié à
son amour, et fière de s'associer aux dangers que son dévoûment pouvait
lui faire courir auprès de celui à qui elle avait voué son existence.
Cet acte d'abnégation et de courage édifia les jeunes camarades de
l'heureux lieutenant. Mathilde fut citée comme le plus rare exemple de
fidélité par tous les Français qui la connaissaient. On parla beaucoup
des deux amans dans les premiers jours qui suivirent leur départ, et on
les oublia ensuite, pour s'occuper du choléra qui régnait alors avec
beaucoup d'intensité à la Havane.
Un brick du Havre, _la Milise_, commandé par le capitaine Noël, avait
fait voile peu de temps après le bâtiment sarde que l'on croyait déjà
bien loin, et que les marins du brick havrais ne s'attendaient guère à
gagner. Cependant, au bout de quelques journées de mer, le capitaine
Noël aperçut, au nombre des bâtimens qu'il rencontrait dans les
débouquemens, un navire qu'il crut reconnaître pour celui que conduisait
l'ancien lieutenant de _la Céladine_. En s'approchant de ce brick, ses
doutes se confirmèrent. C'était le bâtiment sarde parti avant lui, et
qui poursuivait sa route, mais avec une apparence de défiance et
d'hésitation que les marins savent reconnaître aussi bien qui si les
navires avaient, comme les individus, une démarche et une physionomie.
Curieux de connaître la cause qui avait pu retarder ainsi dans les
débouquemens un navire monté par l'un de ses amis, le capitaine de _la
Milise_ fit gouverner de manière à parler à son nouveau compagnon de
route. Rendu à peu de distance du brick sarde, il le hèle au porte-voix
et demande des nouvelles du lieutenant français.... Un des hommes de
l'équipage lui répond que le malheureux est tombé dangereusement malade,
et que cet événement les a jetés dans un tel embarras, qu'ils ne savent
plus quelle route suivre pour se rendre à leur destination ou pour
regagner la Havane. Une jeune femme paraît bientôt sur le pont: c'est la
pauvre Mathilde, qui confirme douloureusement la vérité de ce triste
rapport. L'équipage sarde, presque abandonné à la merci des vents et des
flots, sur un navire qu'il ne sait ni manoeuvrer ni conduire, implore la
pitié et le secours du brick français. Le capitaine Noël met en panne,
et se rend à bord du bâtiment étranger.
Il trouve le jeune Lag... étendu presque mourant dans sa cabane et
luttant avec un courage, hélas! trop inutile, contre un mal terrible qui
paraît offrir tous les symptômes du choléra. A côté du malade veille
depuis plusieurs jours, sans vouloir prendre un seul instant de repos,
l'infortunée Mathilde. C'est elle qui, seule jusque-là, a soigné son
amant, et c'est de sa main qu'il a reçu tout ce que son ingénieuse
tendresse a cru lui préparer de salutaire. La contagion, que redoutent
les gens de l'équipage, elle l'a bravée pour devenir la garde et
l'infirmière de celui qu'elle aime, et la crainte de cette contagion lui
a laissé du moins le privilége d'approcher seule du lit du moribond. A
la vue du capitaine Noël, le malade semble oublier ses souffrances pour
ne s'occuper que de sa maîtresse; il supplie le capitaine français
d'engager Mathilde à passer à bord de _la Milise_; il veut sauver à
cette infortunée le spectacle de la mort qui ne peut tarder à le
frapper. Mathilde a compris l'intention de son amant. Elle prévient par
un seul mot les instances que le capitaine Noël croit devoir faire
auprès d'elle pour remplir la volonté du mourant. Je l'ai suivi, lui
dit-elle, jusqu'ici, et j'aime mieux mourir à côté de lui, que de
l'abandonner pour ne plus le revoir.
Le capitaine de _la Milise_, convaincu bientôt de l'inutilité des
efforts qu'il ferait auprès de cette pauvre fille pour l'engager à
quitter son amant, et privé de tous les moyens de secourir le malade,
voulut du moins contribuer autant qu'il le pouvait à sauver l'équipage
sarde, en lui donnant un officier qui fût en état de le conduire. Il
laissa à bord du bâtiment étranger son lieutenant, M. Bérez, pour
remplacer le malheureux Lag....
Les deux bricks, après avoir navigué quelque temps ensemble dans les
débouquemens, se séparèrent, l'un pour venir au Havre, l'autre pour se
rendre à Gênes.
En acceptant le commandement du bâtiment sarde, le lieutenant de _la
Milise_ avait senti qu'il lui serait nécessaire de réunir tout son
courage pour supporter le spectacle des scènes déchirantes qui allaient
avoir lieu à bord. Le pauvre jeune homme auquel il venait de succéder ne
pouvait résister long-temps aux douleurs qui à chaque instant lui
arrachaient les cris les plus aigus. Sa maîtresse, exténuée par les
veilles qu'elle avait prodiguées au moribond, prévoyait avec une terreur
que redoublait encore sa faiblesse le moment où elle perdrait l'homme
qui seul l'attachait à la vie. Au bout de quelques jours de fatigues, de
larmes et d'angoisses, elle-même se sentit atteinte de la maladie qui
dévorait Lag.... Ce ne fut qu'après des efforts inouïs qu'on parvint à
l'éloigner du lit du mourant, pour la placer dans une petite chambre où
ses yeux n'auraient pas du moins à supporter la vue de la mort prochaine
de celui que son dévoûment n'avait pu arracher au trépas.
Dès ce moment fatal, la sollicitude du nouveau capitaine se partagea
entre les deux malades. Tous les momens qu'il pouvait dérober aux soins
qu'exigeait la conduite du bâtiment, il les passait au chevet des deux
amans. Rien n'était plus touchant et plus pénible, rapporte cet
officier, que d'entendre à chaque instant ces infortunés demander des
nouvelles l'un de l'autre. Il semblait que chacun d'entre eux ne
souffrît que dans la personne de l'autre malade. Quand Lag... voyait son
compatriote s'approcher de lui en revenant d'auprès de Mathilde, il
n'entr'ouvrait ses lèvres éteintes que pour répéter: Et Mathilde,
est-elle mieux? En reviendra-t-elle?.. Oh! si elle pouvait en revenir!
Puis un moment après c'était Mathilde qui disait au capitaine: Et ce
pauvre Lag...? Oh! s'il pouvait vivre, je mourrais contente! Dites-lui
que je l'aimerai jusqu'au tombeau!»
Les voeux de la malheureuse ne furent pas exaucés: son amant succomba
enfin à ses souffrances. On lui cacha d'abord ce trépas funeste; mais au
bout de quelques jours elle pénétra l'horrible mystère.... Il lui
semblait, disait-elle, quoiqu'elle n'eût pas vu Lag... depuis le jour où
elle était tombée malade, qu'il lui manquait quelque chose de plus
qu'auparavant. L'instinct de son coeur lui avait tout appris, tout
révélé, jusqu'à l'heure même où son amant avait cessé de vivre.
Dès cet instant elle parut entrevoir avec moins de terreur le moment de
sa mort prochaine. Rien ne l'attachait plus à la vie, disait-elle....
Elle se prépara à mourir avec un calme qu'elle venait de retrouver dans
l'excès même de son malheur.
Le capitaine s'efforçait de lui inspirer un espoir qu'il n'avait plus
pour elle, mais c'était en vain.
Elle expira, l'infortunée!... Un cadavre, recouvert d'une toile à voile,
fut monté de la chambre sur le pont. Les hommes chargés de ce sinistre
fardeau pleuraient en le portant. Les autres matelots, les mains jointes
et la tête découverte, virent en sanglotant passer le cadavre devant
eux, et long-temps encore après que les flots l'eurent enseveli pour
toujours, les yeux du capitaine et de l'équipage restèrent fixés, pleins
de pleurs, sur l'endroit où le corps de Mathilde avait disparu...
disparu pour l'éternité!
Oh! si dans les mystérieuses profondeurs de l'Océan, les deux cadavres,
jetés à la mer à si peu d'intervalle l'un de l'autre, venaient à se
rencontrer, à se heurter! Mais là, plus rien... rien.... Des ossemens
horribles, des coeurs en lambeaux que la gueule affreuse des requins
aura déjà rongés... et ces deux coeurs se froissant sans tressaillir,
eux qui furent remplis de tant d'amour l'un pour l'autre! N'y a-t-il
donc rien autre chose dans autant d'amour, que le néant et l'éternité?
* * * * *
IX.
L'Athlète de bord,
CONTE HISTORIQUE.
Quelque capacité, du courage, de l'intelligence, et beaucoup de bonheur
surtout, avaient fait d'un ancien maître pilote un contre-amiral de
l'empire. La révolution tout entière avait passé sur cette existence de
marin, et la révolution, comme on sait, avait le talent de faire vite
des choses extraordinaires.
L'officier qui se trouvait avoir été traité si libéralement par elle
possédait, entre autres qualités, une force athlétique. Souvent, avant
son élévation militaire, son humeur taquine lui avait, dit-on, fourni
plus d'une occasion d'exercer sa puissance musculaire, dans le cours
d'une jeunesse orageuse.
Avec des passions vives, il est bon, dans la marine surtout, d'avoir de
bons bras, et ce qu'on appelle vulgairement à bord une _bonne pogne_.
Le héros de notre petite histoire, une fois devenu enseigne ou même
lieutenant de vaisseau, sentit qu'il ne lui serait plus permis de faire
usage de cette force physique qui, jusque-là, lui avait acquis une
certaine réputation parmi ses égaux. L'épaulette venait de lui imposer
une contrainte qu'il devait supporter impatiemment, car ses longues
habitudes gymnastiques lui faisaient éprouver chaque jour le besoin
impérieux de dépenser la vigueur dont la nature l'avait doué outre
mesure.