--«Oui, répondit la vigie, ça m'a l'air de deux bricks; mais les quatre

mâts de ces deux bricks ne sont pas séparés deux à deux. C'est quasiment

comme si c'étaient quatre mâts sur le même navire.

«Le capitaine et les officiers se pommoyèrent sur les barres pour y voir

mieux avec leurs longues-vues.

«Les quatre mâts étaient toujours plantés à égale distance avec leurs

voiles orientées au plus près, et courant la même bordée.

--«Tiens, se mirent à crier quelques-uns des malins du gaillard d'avant,

car il y a toujours des plus malins que les autres à bord de tous les

navires, si c'était le corsaire le _Quatre-Mâts_ qui est appareillé

quelques jours avant nous de la rivière[1]?

[Note 1: Il a existé à Bordeaux un corsaire qui avait _quatre-mâts_, et

qui fut bientôt connu dans la marine sous le nom vulgaire du

_Quatre-Mâts_. Cette disposition, que l'on croyait devoir être favorable

à la marche de ce navire, n'obtint pas tout le succès que l'on attendait

d'une telle innovation. Au bout de quelques jours de mer, le

_Quatre-Mâts_ fut amariné par une frégate qui, elle, n'avait que

trois-mâts.]

--«_Quatre-Mâts_ ou non, fit notre capitaine, je veux en avoir le coeur

net.

«Et il ordonne de laisser arriver sur les quatre bouts de bois et de

faire faire à notre bord le branle-bas général de combat.

«_Le Mange-Tout_, quand il était poussé de bonne brise et qu'il avait de

la toile sur le casaquin, n'avait pas l'habitude de rester en route de

crainte d'user ses escarpins. Au bout d'une heure de chasse grand largue

et les bonnettes du vent amurées, nous commencions à tomber assez

rondement sur le navire ou les navires en vue. Mais tant plus nous en

approchions et tant plus on ne pouvait pas encore dire si c'était une

farce que nous avions vue ou si c'était une vérité.

«Figurez-vous une longue batterie jaune sur l'eau, et sur cette batterie

quatre mâts plantés, à peu près de même hauteur et avec le même

entre-deux. Il n'y avait qu'une brigantine sur le mât de l'arrière, un

pavillon anglais au bout de cette brigantine, et on ne voyait qu'un seul

beaupré avec ses focs sur l'avant de tout cet _embrouillamini_.

«Si c'était deux bricks naviguant bout à bout, disaient les plus savans,

on verrait leurs deux brigantines et les deux boute-hors de beaupré, et

le mât de l'arrière du dernier serait plus haut que son mât d'avant.

Mais ces coquins de mâts paraissent tout taillés et coupés comme ceux du

_Quatre-Mâts_ de Bordeaux, et il n'y a pas moyen de soutenir que c'est

ça ou que ce n'est pas ça.

«Tout en débitant des contes sur cette affaire qui n'était pas

tout-à-fait aussi claire qu'une chandelle allumée, nous approchions pas

moins du phénomène qui nous taquinait l'esprit depuis plus de deux

heures de temps. Il ne restait guère plus que deux portées de canon

entre le susdit phénomène à quatre mâts et nous, lorsque nous vîmes

enfin ces quatre grands imposteurs de mâts se séparer à la douce, et

faire deux beaux bricks de guerre anglais, dédoublés un peu proprement

l'un de l'autre par une manoeuvre analogue à la circonstance.

«Pour lors, nous commençâmes à voir deux pavillons, deux beauprés, deux

grands mâts plus hauts que les mâts de misaine. Celui qui ne se trompe

jamais n'est pas fait pour être marin. Il est trop savant, et les trop

savans se font toujours mettre dans le sac dix ans avant les autres.

«Voyant qu'il s'était mystifié lui-même, le capitaine Doublemin ne

voulut pas perdre de temps; c'était bien assez d'avoir perdu la vue.

«Il prit chasse en un coup de temps devant les deux _deux mâts_. Notre

corsaire, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le certifier, ne

laissait pas moisir sa quille en route. Nous nous mettons à courir, et

plus vite que la petite poste, sur la côte d'Afrique. Les deux bricks

_escarpinent_ tant qu'ils peuvent, et il y avait d'un côté comme de

l'autre un peu plus de toile au vent qu'il n'y en a dans la poche où je

mets usagément mon mouchoir.

«La première nuit vient, et les deux bricks sont toujours dans nos eaux.

Le jour suivant même histoire; la seconde nuit la brise fraîchit et des

grains nous tombent à bord. C'était l'_inclination_ du _Mange-Tout_, qui

ne se _patinait_ jamais si bien que de fort temps.

«Finalement, après soixante heures de chasse, pas plus de bricks anglais

en vue que de doublons ou de quadruples en or dans la besace en chair

humaine de la femme d'un Hottentot.

«Le danger était passé; mais la farce revint. Quoi, braillaient les

anciens faiseurs de complots contre le capitaine, il prend deux bricks

de guerre pour un? C'est donc des prises à _quatre-mâts_ qu'il veut

amariner pour nous faire faire notre fortune! Oh! il faut que ça change,

soit de la tête ou de la queue. A l'eau le canard! notre capitaine n'est

qu'un dindonneau!

«Soi-disant, en courant comme nous le faisions sur la côte d'Afrique,

nous devions rencontrer dans ces parages, de gros bâtimens anglais, de

Londres ou de Liverpool, bondés de poudre d'or, de dents d'éléphant ou

d'hippopotame, et d'huile de palme; il y en a qu'appellent cela de

l'huile de palmier, mais le nom ne fait rien à la chose. Vous n'êtes

pas sans avoir entendu parler du commerce que font les Anglais avec les

nègres sauvages, qu'il leur est facile de mettre dedans. Faire le

commerce et embêter son monde, c'est _syllonyme_, c'est-à-dire la même

chose.

«C'était bien l'idée du capitaine de faire, s'il le pouvait, une

_raffle_ de bâtimens richement chargés dans ces parages. Mais le pauvre

cher homme était tombé dans une si grande _rafale_ de respect et

d'estime aux yeux de son monde, qu'on pensait beaucoup plus à bord à se

priver de sa douce présence, qu'à écouter ses ordres pour le bien du

service et l'honneur de la croisière du _Mange-Tout_.

«J'avais oublié, tout en vous contant mon conte, qu'il y avait à bord de

nous un petit mauvais pas grand'chose qui avait été embarqué sur le

corsaire pour apprendre le métier de la course: c'était le frère du

capitaine, qui servait en gros et en détail comme mousse; le plus vilain

et le plus traître des enfans perdus que j'ai connus dans la navigation.

Pour en revenir à ce bout d'engeance de Lucifer, je vous dirai que quand

le _carcaillon_ entendit parler de la révolte préparée par les plus

déterminés, il se mit à crier plus fort que tous les autres ensemble que

le capitaine était un brigand dénaturé, et qu'en sa qualité de frère de

Doublemin, il demandait qu'on envoyât son pauvre aîné par dessus le

bord, pour lui apprendre une autre fois à être plus juste envers

l'équipage. Les mal intentionnés, dont j'étais du nombre, en voyant la

bonne volonté du coquin de mousse à l'égard de son frère, dirent que

c'était un bon petit bigre. Ce n'était néanmoins qu'une vile et jeune

canaille, ainsi que je me ferai un plaisir de vous le prouver dans la

suite.

«Le mousse en question s'appelait _Chéri_, de son nom de baptême. Une

nuit que j'étais de quart, je lui dis: Ecoute, Chéri, si tu veux rendre

un vrai service à tout l'équipage en général, il faut que tu nous

préviennes quand il sera à propos d'envoyer monsieur ton frère de

l'autre bord du bastingage sous le vent.

--«Je ne demande pas mieux, me répondit l'enfant avec la franchise de

l'âge; mais c'est qu'il est malin comme un chat, mon gredin de frère, et

qu'il serait un peu lourd à _décapeler_ de cette façon, attendu qu'il

est fort comme toute une escouade d'abordage, et que je crois qu'il a

toujours sur lui un poignard de longueur, avec accompagnement de

pistolets de poche.

--«Quel moyen amical y aurait-il donc de finir bientôt la conversation

avec le particulier?

«Le petit Chéri me répondit pour lors:

--«Si j'avais seulement un bon paquet de vert-de-gris, d'arsenic, ou une

ration suffisante de mort-aux-rats, je répondrais bien de l'affaire,

parce qu'en mêlant l'empoisonnement en question dans la bouteille

d'eau-de-vie du pacha mon frère, je serais sûr de lui faire gober la

pilule de santé.

--«Ah! le gueux! il boit donc de l'eau-de-vie à discrétion, lui? que je

ripostai tout en colère.

--«Une bouteille toutes les nuits, quand la mer est belle, et

quelquefois deux fioles, quand il se réveille pour le mauvais temps.

--«Non, que je dis au petit Chéri après le moment de la réflexion. On

peut bien avoir du vert-de-gris à bord où il y a du cuivre; mais le

vert-de-gris, c'est du poison, et le poison n'est pas une arme brave et

loyale pour un équipage qui veut se révolter avec honneur et sans

reproches. Pour ne pas qu'il soit redit que nous avons pris notre

capitaine en traître, il vaut mieux le jeter coûte qui coûte à la mer,

au profit des requins ou autres carnivores de cette espèce, que de

l'empoisonner comme un insecte malfaisant.

«Chéri, l'infernal scélérat de mousse, me quitta en disant: Vous êtes un

brave homme, je vous respecte; mais mon frère n'en est pas moins une

_carcaille_. Et le mousse alla se coucher tout naturellement comme à

l'ordinaire.

«Pendant tout ce bataclan, nous n'en faisions pas moins route sur la

côte d'Afrique, où nous devions rencontrer, comme plus haut, à ce que

nous promettait l'état-major du navire, ces gros bâtimens anglais en

question, chargés de poudre d'or, de dents d'éléphant, autrement dit

morphil, et d'huile de palme ou de palmier.

«Oui, beaux bâtimens chargés de tout cela, que nous devions rencontrer,

comme vous allez le voir!

«Quand donc, nous demandions-nous les uns aux autres, jetterons-nous

définitivement notre capitaine à la mer? Demain, _gourgonnaient_ les

moins pressés. Aujourd'hui, à la nuit tombante, disaient les plus

déterminés. Oui, mais quand il fallait faire le coup, les plus pressés

remettaient encore l'affaire au lendemain. La révolte, voyez-vous, est

quasiment une pièce de canon de malheur! On trouve cent hommes pour la

charger, et personne pour y mettre le feu.

«Finalement, un beau matin avec le jour, on aperçut terre devant nous.

Le capitaine ordonna de laisser courir comme pour aller au mouillage.

Nous ne tardâmes pas à nous voir entre des petites îles désertes,

habitées par des sauvages qui ne paraissaient pas avoir reçu beaucoup

d'éducation. Autant qu'on pouvait le remarquer, même du bord, ces

individus étaient nègres de la tête aux pieds, et c'était d'autant plus

facile à deviner qu'ils n'avaient rien pour se couvrir le casaquin. Le

seul habillement de quelques-uns, c'étaient des flèches et des gros

bâtons.

«Si c'est comme ça que nous faisons la course, se mit à crier l'équipage

en examinant la physionomie de ces naturels, le capitaine nous la fiche

bonne! Croit-il donc que nous allons amariner une de ces îles avec les

habitans à bord, pour la _térir_ sur les côtes de France? Belles parts

de prises que nous aurons là! Un rocher au lieu d'un navire anglais, et

des sauvages nègres, au lieu de balles de coton ou de boucauts de sucre!

«Nous ne fûmes pas plutôt mouillés entre ces îlots abandonnés, que le

capitaine Doublemin ordonna à quarante hommes de bonne volonté

d'embarquer dans nos trois plus grandes embarcations pour aller faire de

l'eau à terre. Ce qui fut commandé fut exécuté. On mit des barriques

vides dans les embarcations. Les officiers qui commandaient la corvée

demandèrent quelques fusils pour leurs gens afin de pouvoir se défendre

à l'occasion contre les sauvages, et les trois canots débordèrent du

bord pour aller nous chercher de l'eau fraîche dont nous avions besoin

dans le fait, car depuis que l'on avait retranché l'eau-de-vie à

discrétion à l'équipage, il s'était jeté à corps perdu sur l'eau, pour

avoir à boire quelque chose.

«Vous pensez bien, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire sentir

apparemment, qu'en demandant des hommes de bonne volonté pour aller en

corvée à terre, le chien de Doublemin avait son plan. Presque tous les

plus mutins du bord, à seule fin de s'entendre ensemble pour mieux

_manigancer_ l'infâme complot, avaient demandé à être de la partie. Moi

seul et quelques autres parmi les cabaleurs, nous étions restés à bord

pour ne pas laisser le navire tout-à-fait sans mauvais sujets.

«Ah! il est bon de vous dire peut-être que le chef du coup monté depuis

si long-temps était aussi resté avec nous autres. A lui seul il criait

du soir au matin qu'il se chargerait, une fois le beau moment venu, de

nous délivrer de Doublemin, quand bien même personne ne voudrait

l'assister dans sa bonne action.

«Une fois nos embarcations parties pour aller aborder la première île

venue, nous les vîmes accoster la terre, et les sauvages se retirer dans

les bois, par politesse et sans doute, à ce que nous pensions, pour

faire honneur aux nouveaux venus. Des politesses et des honneurs comme

ça, on vous en donnera tant que vous voudrez et treize à la douzaine

encore!

«La première chose que firent nos hommes de corvée en mettant le pied à

terre, ce ne fut pas d'aller chercher de l'eau, comme le portait leur

consigne; mais ils se mirent à courir comme dans la canicule après les

_sauvagesses_ de l'endroit, et je dis comme dans la canicule, car il

fait rudement chaud au moins sur la côte d'Afrique. C'est le pays de la

sueur et des désirs indécens, la nature y marchant toute nue sans les

vêtemens qui distinguent nos climats et nos habitudes.

«Le capitaine n'eut pas plutôt vu la manoeuvre des _mal-poussés_ qui

quittaient les embarcations pour courir après la négraille fugitive dans

les bois, qu'il se dit ou qu'il eut l'air de se dire en lui-même: Bon!

c'est ça! Je n'en attendais pas moins de cette vermine!

«Et aussitôt le voilà qui descend dans sa chambre et qu'un instant après

il remonte sur le pont. Mais excusez, dans l'intervalle de sa descente

en bas et de sa _remontée_ sur le gaillard d'arrière, il vous avait

changé de costume de la tête aux pieds.

«En allant dans sa chambre, il était habillé comme de coutume, veste

bleue, casquette de cuir et cravate noire.

«Pour revenir sur le pont, il s'était mis plus à la légère: un mouchoir

sur la tête, plus de veste, mais les manches de chemise retroussées

jusqu'à l'épaule, un poignard large comme la main à la place de sa

montre, et une paire de pistolets longs comme une cuillère à pot, sous

le bras gauche.

«Il va y avoir du nouveau à coup sûr, que je dis aux autres en voyant le

physique inhumain du capitaine. Personne dans le moment ne répondit à ce

mot d'avertissement.

«J'avais bien deviné qu'il sortirait avant peu des paroles

_indécrottables_ de la bouche du lapin. Rien n'est si aisé pour les gens

qui ont navigué que de lire les malheurs qui doivent arriver, sur la

physionomie des chefs.

«Je vous ordonne de faire filer le câble par le bout, cria Doublemin

d'une vois féroce à son second; et le second passa devant avec les

officiers du bord, pour faire exécuter le commandement.

«La brise venait de terre: quand le corsaire eut filé son câble, le

voilà qu'il va en dérive au large, en laissant, comme vous entendez

bien, à terre les trois embarcations qui étaient à nous chercher de

l'eau.

«On n'avait seulement même pas ordonné de faire hisser le petit foc à

bord: le navire, avec toutes ses voiles serrées, s'en allait

tranquillement en dérive, ne bougeant pas plus que s'il avait continué à

être mouillé.

«La preuve que je ne m'étais pas trompé en pensant qu'il allait y avoir

du nouveau à bord, c'est que pendant que nous étions tous les bras

croisés à attendre ce qui allait cuire pour notre service, le capitaine

se promenait seul sur le pont, comme un crâne qui veut chercher dispute

à un particulier quelconque.

«Au bout d'un quart d'heure de promenade, le v'là tout-à-coup qui

s'arrête. Il va en _dégoiser_: tout le monde se tait; respect aux chefs,

obéissance à la loi.

«Un complot abominable, dit-il en s'adressant à nous autres tous

indistinctement, a été _manigancé_ à bord. Je connais les chefs de la

révolte, et les misérables vont recevoir le châtiment qu'ils ont mérité.

«Anténor, avance ici; j'ai depuis long-temps un mot à te dire. Le moment

de régler nos comptes est arrivé. Approche, infâme!

«Anténor était le premier cabaleur parmi les autres. Il s'avance à la

rencontre du capitaine, l'air assez délibéré, les mains dans les poches

de son pantalon et la casquette sur la tête.

«Le capitaine, en se voyant accoster de cette façon, lui arrache primo

sa casquette de dessus l'oreille, et après l'avoir jetée par-dessus le

bord, il se met à lui crier:

«Cette dernière insolence vient encore confirmer ton crime, scélérat que

tu es. Depuis quand une _mateluche_ de ton espèce accoste-t-elle son

capitaine la tête couverte?

--«Depuis que les _mateluches_ comme moi se sont mis dans le toupet de

vivre en liberté! répond Anténor.

--«Et c'est aussi, il y a toute apparence, pour vivre en liberté, que tu

avais formé le plan, avec quelques brigands de ton numéro, de m'envoyez

par-dessus le bord?

--«Je ne sais pas seulement de quoi vous voulez me parler, dit Anténor

en regardant Doublemin.

--Eh bien! moi, je vais te l'apprendre. Une révolte s'était organisée à

bord, et c'est toi qui étais le chef du complot. Tu devais me jeter à la

mer pour t'emparer du navire. Un des comploteurs m'a tout appris; à

chaque heure, à chaque minute, j'étais instruit de votre lâche et

abominable dessein.

--«Ah! se mit à crier pour lors Anténor, c'est votre petit gredin de

frère qui est là, qui nous a vendus, la vermine!

--«Par Dieu, dit sur le moment le petit Chéri, vous aviez cru, manière

de cornichons que vous êtes, que je serais assez insensible pour vous

laisser tuer mon frère! Ils sont encore bons là ces _gréeurs_ de

conspirations pourries. Avale ça, Las Cazas!

«Le capitaine, après avoir fait taire la bouche à l'enfant, qui était

dans le fond un bon frère, mais une méchante petite _frapouille_,

reprit, en parlant toujours à Anténor:

--«Connais-tu bien, exécrable criminel, comment les lois punissent la

révolte à bord d'un navire?

--«J'ignore; mais je serai plus savant peut-être quand une fois vous me

l'aurez appris.

--«Eh bien! ces lois punissent la révolte de mort!

--«Oui, quand il y a des juges apparemment.

--«Ton juge, c'est moi; la loi, la voilà. Le coupable, c'est toi.

--«Et la condamnation?

--«Elle est sur ton infernale figure, et l'exécution du jugement au bout

de ma main. A terre, il y a vingt-quatre heures pour exécuter le

coupable; ici, il n'y a plus pour toi qu'une minute, et la minute vient

de sonner.

«Et en vous prononçant cette parole, voilà mon capitaine qui vous

empoigne la crinière d'Anténor de la main gauche, et qui vous lui envoie

à bout portant, de la main droite, un coup de pistolet d'arçon dans la

physionomie.

«Le corps du pauvre Anténor tomba sur le pont baigné dans son sang: tout

le haut de sa tête était resté dans la main gauche de Doublemin[2].

[Note 2: Un capitaine de corsaire, qui, pendant la dernière guerre

maritime, s'était conduit de la même manière que mon capitaine

Doublemin, dans une circonstance pareille à celle que je viens de

retracer, fut acquitté honorablement à Brest par la cour martiale

convoquée pour juger la conduite de cet officier. Le fond dans lequel

j'ai puisé l'aventure de maître Révolté est historique.]

«Le commencement de la justice est fait, cria alors le capitaine. La loi

vient de parler. Avancez quatre hommes et envoyez-moi le cadavre du

criminel par-dessus le bord.

«Ma foi! dans un moment comme celui-là et avec un Sarrasin de ce

calibre, il n'y a pas guère moyen de désobéir. Je fus un des quatre

hommes de bonne volonté qui débarquèrent défunt Anténor de l'autre côté

du bastingage.

«Il y avait lieu de penser vraisemblablement après ce coup de temps que

tout était fini à bord. Personne ne soufflait plus un mot plus haut l'un

que l'autre. On aurait entendu une moustique voler sur le pont.

L'équipage enfin en avait assez de cet exemple, pour son compte. Mais

Doublemin, lui, n'était pas encore plus content qu'il ne fallait.

«Cependant, comme je l'ai lu anciennement dans un livre: coupez la tête

d'un complot, et le complot n'aura plus de jambes.

«Quant à moi, sans me vanter, je n'avais plus ni bras ni jambes. C'est

que, écoutez donc, on aime bien se mêler un peu des affaires où tout le

monde met son nez; mais on n'aime pas, comme de juste et de raison, à

payer les pots cassés pour tout le monde. Vous entendez bien cette

parole, n'est-ce pas, vous autres jeunes gens qui m'écoutez à l'heure

qu'il est?»

--Oui, sans doute, maître Révolté; nous serions bien fâchés de perdre un

seul mot de votre conte, répondirent les jeunes matelots composant

l'auditoire du maître.

--A la bonne heure, reprit gravement celui-ci. Les fautes des anciens,

voyez-vous, c'est à peu près comme les roches à fleur d'eau et les

bas-fonds qu'il faut éviter. Je vous dis mes fautes, à seule fin qu'en

naviguant, vous ne tombiez pas dessus en grand, comme des badernes qui

ne savent pas gouverner leur barque. Danger connu est à moitié _paré_.

Après avoir débité d'un ton très-imposant et très-grave cet

avertissement tout paternel, notre narrateur reprit ainsi le fil de son

histoire:

«Ainsi que je l'ai annoncé, Doublemin n'était pas trop content.

«Il n'y avait pas un demi-quart d'heure qu'il venait de faire l'affaire

à ce pauvre Anténor, qu'il se mit à crier d'une voix qui semblait sortir

du fond de la cale d'un trois-ponts:

«Je sais qu'il y a encore de mauvais bandits à mon bord. Je les connais

tous un à un, et si, dans cinq minutes d'horloge, à partir du moment

actuel, ils ne viennent pas tous, les uns après les autres, se dénoncer

eux-mêmes de bonne volonté et me demander leur pardon, il y aura du

_grabuge_ encore sur le pont du _Mange-Tout_, après les cinq minutes de

grâce.

«Une minute se passe, deux minutes sont déjà passées; personne encore ne

prend la route du pardon général.

«Doublemin voyant le retard, se met à dire, pour nous engager à prendre

notre parti en braves:

«Si vous attendez que je vous nomme, je vous nommerai tous

individuellement ou ensemble; mais à chaque nom qui sortira de ma

bouche, je vous préviens qu'il y aura un homme de moins à l'appel.

«Et sans plus de façon que ça, le pèlerin vous dégaîne de sa ceinture

son poignard qui était bien large comme une feuille de bananier.

«Ah! il ne s'agit pas ici de faire les bégueules, dit un de nos

camarades qui n'avait pas trop la conscience blanche. Je me dénonce

moi-même. Capitaine, j'ai eu tort et me v'là à vos ordres.

«Quand un homme bat en retraite, il ne manque jamais de compagnons de

route, comme on dit.

«Après le premier révolté qui venait de _fouiner_, arrive un autre, et

puis un autre, et puis moi après le troisième. Si bien que nous formions

une rangée de dix à douze renégats repentans sur le pont.

«Une fois que Doublemin nous vit alignés, la figure un peu renversée du

mauvais côté, il nous dit, pour nous faire compliment sur notre

soumission:

«Vous êtes tous des crapules qui mériteriez les galères, si j'étais

aussi méchant que je devrais être juste. Mais je viens d'en expédier un,

et ça ne m'amuserait pas de recommencer la même cérémonie pour chacun de

vous. Cependant, sans être aussi criminels que le chef du complot, vous

êtes coupables, et vous ne devez pas porter celle-là en paradis; et afin

de signer avec de bonne encre un certificat de mauvaise conduite à

chacun de vous, je vais vous mettre ma signature dans un endroit où vous

ne pourrez pas la cacher aussi facilement qu'au fond de votre sac.

«Après nous avoir adressé ce petit discours, ne voilà-t-il pas que ce

diable de Doublemin vient à chacun de nous face à face, et qu'il nous

fait en particulier une petite entaille sur le menton avec le bout de

son poignard!

«La chose, me direz-vous, peut être légère: d'accord; mais il n'en est

pas moins bigrement gênant d'être marqué à la partie la plus _vulière_

du visage pour le restant de sa vie, et pour une affaire aussi

désagréable qu'une révolte à bord.

«S'il ne faisait pas nuit, vous pourriez voir encore sur mon physique la

signature de Doublemin. Je ne m'en cache pas, je ne l'avais pas volé, et

qui convient de ses fautes est plus méritant que celui qui dit qu'il n'a

jamais péché. La vie de l'homme, sans comparaison, est un grand câble de

vaisseau, et avant qu'un grand câble soit filé jusqu'au bout, il peut se

faire joliment des coques depuis l'étalingure jusqu'à la bitture.

«Ceux-là qui sont matelots et qui m'écoutent entendront assez ce que je

veux dire; les autres chercheront le _motus_ de l'_égnime_ que j'ai

voulu faire en passant.

Scènes de mer, Tome II · 第 6 / 11 段