Il y a beaucoup de gens, j'en suis sûr, qui, pour l'honneur de la

galanterie française, voudraient bien que cette aventure ne fût pas

historique. Mais j'en suis très-fâché: l'histoire des corsaires ne peut

s'écrire à l'encre rose, sur papier lilas vaporisé d'essence de

jasmin!

* * * * *

VII.

Maître révolté;

DIALOGUES DU GAILLARD D'AVANT.

Un joli brick du commerce, nommé _l'Oiseau-Bleu_, nous transportait, moi

et quelques autres joyeux passagers, de Bordeaux à Maragnan. Depuis

quelques jours nous avions fait beaucoup de route avec un vent assez

fort et un temps fort brumeux, sans que des rapports de familiarité se

fussent encore établis entre les personnes de la chambre et les gens de

l'équipage. Les matelots qui, pour la première fois, naviguaient à bord

du navire, se connaissaient trop peu pour qu'il régnât entre eux cette

intimité qui donne un air de famille si piquant à tout le personnel d'un

bâtiment marchand, et quant à nous, hôtes éphémères du bord, retenus par

le froid ou la peur de la mer dans le fond de nos chaudes cabines, nous

n'avions pas encore songé à communiquer assez directement avec les gens

chargés de nous mener à notre destination, pour pouvoir nous flatter

d'avoir mérité leur confiance.

Les marins, sans être ce qu'on appelle défians, sont en général peu

communicatifs avec les individus étrangers à leur profession.

Il faut presque toujours que l'occasion de lier connaissance avec eux

arrive naturellement et à propos, pour qu'ils accueillent favorablement

les avances qui ont pour but de capter leur attention ou leur

bienveillance.

Ce ne fut guère que lorsque nous nous trouvâmes dans les délicieux

parages de l'île de Madère, que l'on commença à jaser un peu à bord de

_l'Oiseau-Bleu_. Les voyageurs qui ont éprouvé la douce influence de

l'air des tropiques, savent l'effet que la température vivifiante de ces

climats produit presque toujours sur les équipages qui viennent de

quitter la frigide et sombre monotonie de nos contrées septentrionales.

Il semble que le premier souffle des brises alisées ait l'heureux

privilége d'épanouir toutes les idées, de dilater tous les coeurs. Les

marins qui sortent, dans l'hiver surtout, d'un de nos ports d'Europe,

pour aller chercher le ciel du midi, ne se ressemblent pas plus au bout

de quelques jours de mer, que si c'étaient des hommes de deux espèces

différentes.

Sur nos côtes (qu'on me permette de me servir de cette comparaison

triviale pour exprimer vulgairement mon idée), ce sont des ours, des

bêtes féroces ou tout ce qu'on voudra. Sous des latitudes plus

méridionales, ce sont des colibris, des oiseaux-mouches, tout ce qu'il y

a de plus vif, de plus mignon et de plus sémillant au monde.

Les colibris un peu goudronnés de _l'Oiseau-Bleu_ commencèrent, donc à

caqueter, comme je l'ai déjà raconté, à la vue de Madère.

Le maître d'équipage, en apercevant cette île si célèbre par la qualité

de ses vins, n'eut garde de laisser passer une occasion aussi belle de

faire de la topographie de gaillard d'avant.

--L'île de Madère, s'écria-t-il sentencieusement, ressemble à la vraie

croix sur le plabord de laquelle est mort notre seigneur Jésus-Christ.

--Et comment cela? me hasardai-je à demander à notre faiseur de

parallèle.

--La raison du comment? me répondit-il avec un air qui me fit deviner la

satisfaction qu'il éprouvait d'avoir provoqué la question à laquelle il

s'attendait, c'est que si on rassemblait tous les morceaux de bois de

la vraie croix, il y aurait de quoi à en faire cent vaisseaux de ligne,

comme de même que si on faisait l'appel général de tout le vin qui passe

pour du Madère, il y aurait de quoi à _soumerger_ toute cette île que

voilà sous sa propre _produisance_.

Je fis semblant de rire beaucoup de l'observation statistique du maître

d'équipage, et il se mit à fredonner:

De mille et quelques paradis

Que promet _la table_ ou l'histoire,

pour ne pas avoir l'air d'attacher une trop grande importance

scientifique à la remarque ingénieuse qu'il venait de faire.

Une petite passagère fort maigre, la seule que nous eussions le bonheur

de posséder à bord, monta en ce moment sur le pont et demanda au

capitaine, avec cette candeur de curiosité que savent avoir toutes les

passagères:

--Capitaine, comment nomme-t-on cette autre petite île que l'on voit là

à côté de la grosse?

--Mademoiselle, cette petite île se nomme Porto-Santo?

--Porto-Santo! s'écria la jeune personne; oh! le drôle de nom, _Santo_!

--Oui, _Santo!_ grommela entre ses dents mon maître d'équipage, et de

manière à n'être entendu que de moi; si on te _sentait les os_, à toi,

on serait en vérité bigrement embarrassé de te sentir autre chose,

madame _Santo!_

Cette saillie me prouva que le maître du bord était calembouriste, et je

devinai dès lors qu'il ne me serait pas très-difficile de tirer parti de

la gaîté naturelle de son esprit, pour les conversations que je me

promettais d'entretenir avec cet original, pendant la traversée.

Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer aux amateurs d'études

philosophiques, que le sobriquet de _madame Santo_ ou _Sent-os_ resta

pendant tout le voyage à la pauvre fluette passagère qui avait si

indiscrètement demandé à notre capitaine le nom de la petite île voisine

de Madère.

Le soir de notre première journée d'entrée en matière, les hommes de

quart, étalés nonchalamment sur le gaillard d'avant, jouissaient, dans

les postures les plus voluptueuses qu'ils pussent se donner en se

couchant sur le guindeau ou les écoutilles, d'un calme enchanteur.

Les voiles, mollement arrondies par la brise de l'arrière, semblaient,

en pesant à peine sur leurs vergues, nous renvoyer, comme pour nous

rafraîchir à dessein, le vent léger et pur qui les avait enflées.

Le silence contemplatif qu'observaient depuis quelque temps les

matelots, pour jouir plus intimement du repos charmant qu'ils

savouraient, ne fut interrompu que par la grosse voix d'un ennuyé qui,

après avoir bien contracté sa bouche pour mieux bâiller, se prit à

crier:

--Sac..dié! que je donnerais bien mon quart de vin pour que _queuqu'un_

nous contât un conte.

--Ah! tu aimes donc les _contes_, marquis! Excusez de la friandise: si

tu avais dit ça avant dîner, on t'en aurait servi un pour ton dessert.

C'était, comme on s'en doute déjà, le maître d'équipage qui venait de

faire cette réponse à l'amateur de contes.

--Ah ça, maître Révolté, reprit l'amateur, vous ne vous douteriez pas du

pari que j'ai fait, il y a bien, ma foi! une semaine, avec l'équipage?

--Tu as fait un Paris, mon ami, il y a une semaine? Eh bien! je t'en

fais mon compliment, car pour faire un Paris aussi vite, il faut que tu

n'aies pas perdu ton temps à enfiler des perles au clair de la lune.

--Quand je dis, maître Révolté, que j'ai fait un pari, c'est que je ne

sais pas ce que je dis.

--Je m'en étais douté, rien qu'à tes premiers mots, et toute ta vie je

te pronostique qu'il en sera de même.

--Je voulais dire que vous ne vous douteriez pas de ce que j'ai gagé en

pari, avec l'équipage.

--Je commencerai peut-être à m'en douter quand tu me l'auras dit; mais

auparavant, si tu penses que je vais me _sabouler_ le coco pour mettre

la main dessus, tu t'es fichu _dedans_ comme un arracheur de dents! (A

part.) Mais est-il donc bête, ce baptisé-là! C'est la lune dans son

plein avec une fente au milieu.

Le parieur reprend:

--Eh bien! pour tout vous dire, maître Révolté, j'ai gagé, sans être

trop curieux, que maître Révolté n'était pas votre vrai nom!

--_Non! Oui!_

--Mais, sans vous offenser, est-ce _oui_-t-ou _non_?

--Tu as parlé de mon nom, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai dit _nom_, pour

faire écho; mais je n'ai pas dit _non_, c'est-à-dire _no senhor_, comme

dit l'Anglais. C'est une double entente que tu n'entends pas.

--Mais, finalement, j'ai parié avec les autres que _maître Révolté_,

c'était pas plus votre nom de famille que votre nom de baptême. Ai-je

t'i gagné, ou bien ai-je t'i perdu, quoi?

--Tu as gagné ou tu as perdu, personne ne peut te refuser ça, à moins

que tu n'aies ni perdu ni gagné, comme dans un pari d'une pareille

nature. Mais pour que tu aies raison une fois dans ta bête de vie, je te

dirai que tu n'as pas perdu.... C'est-à-dire que tu n'as pas perdu

l'esprit, attendu que tu n'as pas ce qu'il faut pour ce genre de

perdition.

--Ah! en ce cas-là, vous ne vous appelez pas devant la loi maître

Révolté!

--Pas précisément.

--C'est donc comme qui dirait censément un sobriquet?

--_Sot_ toi-même, entends-tu, mal appris!

Ah! mon Dieu du bon Dieu, est-_ce-t-il_ malheureux de ne pas savoir

bien parler le français! C'était pas pour vous offenser, maître Révolté,

bien _acertainement_, que je disais un sobriquet. Je voulais dire que

c'était, comme on dit, comment donc déjà? une espèce de nom de guerre

qu'on vous avait donné en vous appelant....

--Oui, c'est cela! un nom de guerre en temps de paix, n'est-ce pas.

Autre raison, autre bêtise! C'est comme défunt capitaine La Sottise,

qui, pour ne pas échouer son navire, l'a fichu droit à la côte. Allons,

paliaca de Moka, allons, va donc un peu de l'avant, si tu ne veux pas

aller en dérive du côté du champ de navets, de l'autre bord de l'eau.

--Ma foi, maître Révolté, je ne sais plus _quoi que_ vous dire, tant

vous avez de l'esprit au-dessus de moi. J'ai parié, quoi, et j'aurai

perdu faute d'avoir la langue aussi bien amarrée que la vôtre.

Pour venir un peu en aide au pauvre diable dont les questions avaient

été si mal accueillies par le subtil et impérieux maître, je crus

pouvoir m'interposer entre les interlocuteurs et renouer au profit même

de ma curiosité le dialogue qui venait d'être interrompu. Je l'avouerai

même, ce nom ou ce surnom de _Révolté_ que portait le maître d'équipage

semblait cacher quelque signification piquante, et au risque d'éprouver

le sort qu'avait déjà subi le matelot investigateur, je dis à notre

savant du gaillard d'avant:

--Maître, vous excuserez ma curiosité, sans doute; mais, je vous

l'avouerai, j'ai été tenté plusieurs fois, comme ce matelot dont vous

venez de blâmer l'indiscrétion, de vous demander d'où pouvait vous être

venu ce nom de _maître Révolté_ qui semble cacher le mot de quelque

énigme, si c'est, comme tout me porte à le croire, un nom de guerre qui

vous a été donné.

--Le mot d'une _égnime_, me répondit vivement le maître d'équipage; il

n'y a pas plus de mot _d'égnime_ là-dessous que de pommade à la rose sur

le cataugan d'un tondu.

La _nomination_ de _Révolté_ m'est venue par rapport à une affaire que

j'ai éprouvée dans mon vieux temps, et d'où j'ai été bien heureux de me

retirer avec un _sobriquet_ seulement et avec un petit coup de

_briquet_, ainsi que vous pouvez le voir par la marque qui m'en est

restée sous le menton. C'est un certificat de bonne conduite signé par

un capitaine, et que je ne perdrai pas, tant ce gaillard-là aimait à se

servir de bonne encre pour signer ses certificats.

--Diable! l'affaire dont vous nous parlez là doit être intéressante.

--Oui, surtout quand, comme votre serviteur très-humble, on en a payé

les _intérêts_.

--Et y a-t-il long-temps que cet événement-là vous est arrivé?

--Quel événement, s'il vous plaît, si j'en étais capable?

--Mais celui dont vous venez de parler.

--Moi, je viens de parler d'un événement! Ah bien bigre! tant mieux!

Dites plutôt, monsieur le passager, que vous voulez tout bonifacement me

tirer une carotte du nez. Je vois votre truc, tout nuit qu'il fait dans

le moment actuel, encore mieux que si la bougie était allumée. Mais

c'est égal, puisque vous désirez savoir le pourquoi-t-est-ce de mon nom

d'emprunt, je vais vous le raconter à la bonne franquette, pourvu

toutefois et néanmoins, pendant la chose que je vais vous réciter,

personne ne vienne me fiche malheur et me couper le fil de carret de mon

histoire; car, voyez-vous, monsieur, quand je parle, moi, je n'aime pas

qu'on s'avise de vouloir être plus savant que moi et de me couper le

câble de mon discours pour me faire faire une _épissure_ dedans....

Est-ce-t-il entendu, vous autres? cria le maître aux gens de quart qui

l'écoutaient.

--Oui, maître Révolté, nous avons bien entendu; vous pouvez parler, et

le premier qui dira quelque chose sur votre parole sera mis à l'amende.

--Et à quelle amende encore?

--A l'amende que vous voudrez, maître.

--Eh bien! à l'amende d'un revers de main et d'une convulsion de pied au

derrière. C'est convenu et entendu. Attention, je parle, et qu'on ne se

mouche plus! Les toussemens et les crachemens sont suspendus pendant

toute la séance.

L'orateur, ou plutôt l'historien, prit alors la parole de l'air le plus

grave, et au milieu du silence le plus profond il s'exprima ainsi:

«Une fois et quantes, j'étais embarqué dans ma jeunesse et du temps de

la guerre passée, à bord d'un corsaire de Bordeaux qui avait un nom qui

ne se trouve pas dans l'almanach des saints du paradis. Ce particulier

de corsaire, gréé en trois-mâts, et on peut dire aux oeufs et aux

champignons, s'appelait, ni plus ni moins, le _Mange-Tout_.

«Il avait en batterie seize caronades de dix-huit et deux canons de

huit; car vous savez assez qu'en course, sans qu'il soit besoin de vous

le récidiver, c'est avec du fer qu'on a des piastres, et avec une autre

poudre que la poudre à friser qu'on peut attraper de la poudre d'or

plein son sac.

«Nous étions à bord du _Mange-Tout_ environ cent trente à cent quarante

poulets de ma façon, c'est-à-dire pas trop avariés par l'eau de mer, et

un peu trop durs pour être mis à la broche ou en fricassée.

«Notre capitaine était un petit homme de cinq pieds à cinq pieds un

pouce de hauteur, et un peu plus large que long. Il avait nom Doublemin.

Je ne sais pas bien encore si ses mains étaient doubles, comme le

portait sa _nominaison_, mais ce que je sais très-bien, c'est que

chacune de ses pattes en valait bien deux comme celles des meilleurs

lapins du bord. A lui seul, quand il n'était pas content de la force de

l'équipage, il se mettait à hisser le grand hunier, en nous disant que

nous étions des carognes. C'était le seul compliment qu'il nous faisait

quand il était d'humeur à nous dire quelque chose d'_amicable_.

«Pendant tout le temps que nous restâmes mouillés avec le corsaire au

bas de la rivière de Bordeaux, en attendant une bonne nuaison de vents

pour mettre à la mer, la joie et la gaîté ne désemparaient pas à bord du

_Mange-Tout_. Les équipages des autres navires disaient que notre

trois-mâts était le bâtiment le _bien-nommé_, car on _mangeait tout_ et

même l'on _buvait tout_ à bord.

«Il y avait toujours une touque d'eau-de-vie crochée au pied du mât

d'artimon, et quand la touque était vide, il n'en coûtait pas plus que

d'aller la remplir à la cambuse.

«L'ouvrage n'allait pas guère, mais les vivres allaient rondement.

C'était un vrai paradis, affourché sur ses deux ancres, pour les cagnes

(les paresseux) et les ivrognes. C'est l'Anglais qui paiera tout ça, que

je nous disions. Oui, l'Anglais, pas mal! c'était nous, comme finalement

vous allez l'apprendre par la suite.

«Le vent devint bon au bout de trois semaines de ribottes au mouillage

du Verdon. Le corsaire appareilla; et en descendant de dessus

l'empointure du grand hunier, où j'étais monté pour affaler les cargues,

je m'aperçus du coin de l'oeil que l'on avait décroché la touque

d'eau-de-vie du pied du mât d'artimon, pendant que j'étions en train de

faciliter la manoeuvre.

«Effectivement, une fois en dehors des passes, le capitaine Doublemin

avait changé de barre et avait dit à ses officiers et au cambusier que

c'était assez causé comme ça entre l'équipage et la touque de

spiritueux. La sobriété, qu'il avait proclamé, est l'âme du matelot une

fois au large.

«Il disait là une parole bien sage, le capitaine Doublemin; c'est aussi

mon opinion à moi, que la sobriété. Alors je ne pensais pas encore de

cette façon. Mais depuis j'ai appris à gouverner droit et à mettre le

cap sur une autre aire de vent.»

Parvenu à ce point de son histoire, notre conteur s'interrompit un

instant pour adresser les mots suivans à un jeune novice de quart, qui

l'écoutait avec la plus vive curiosité depuis le commencement de sa

narration:

--Dis donc, Piloneau, si, au lieu de m'écouter là, la bouche ouverte et

les yeux sans bouger, tu allais me chercher une bouteille de Rochelle

qui est de service depuis ce matin à la tête de ma cabane!

--Oui, tout de suite, maître, répondit le novice Piloneau en se laissant

glisser par le capot du logement de l'équipage.

Pendant la courte absence de Piloneau, maître Révolté eut soin de nous

dire:

Quand je me laisse descendre du gosier une marée de paroles un peu trop

_conséquente_, la gorge me reste à sec, et les mots que je veux pousser

ne flottent plus dans la passe. Hum! hum! mon coup de Rochelle va

m'arriver bien à propos pour me permettre de reprendre la bordée de mon

discours.

Après avoir avalé la moitié de l'eau-de-vie qui restait dans la

bouteille que venait de lui remettre le novice, notre historien reprit:

«Je vous disais donc, avant de prendre un peu de rafraîchissement dans

le fond de cette bouteille, que la sobriété est le plus beau devoir de

l'officier et du matelot à la mer.

«Les gens du _Mange-Tout_, et moi tout le premier, coquin que j'étais

alors, ne pensèrent pas de cette manière. En voyant que la touque de

schnick n'était plus à son poste de combat, ils se dirent les uns aux

autres: _Tout va aller mal à bord du corsaire. Il n'y a plus rien pour

nous soutenir, et le capitaine est un véritable traître._

«Qui dit matelot, voyez-vous, dit un homme bigrement difficile à

contenter. Donnez deux jours de suite du gigot rôti à un équipage, et le

troisième jour de gigot, l'équipage se révoltera pour avoir de la viande

salée. C'est physique cette chose-là, et moi je suis juste; j'ai été

matelot tout comme un autre, et je sais bien que le huitième péché

capital, c'est de faire du bien à un matelot et de caresser un chat.

Ingrat une fois, ingrat deux fois, et ingrat trois fois, voilà le

proverbe. Je ne sors pas de là. Tant pis pour ceux qui ne seront pas

contens: il iront se coucher, s'ils ne sont pas de quart.

«Les plus farauds du corsaire firent d'abord des cabales. Allons trouver

le capitaine, qu'ils se dirent, pour lui réclamer notre contingent

d'eau-de-vie. Allons, répondirent les autres. Mais une fois qu'il fallut

en dégoiser et s'escrimer pour aller parler au capitaine Doublemin,

personne n'avait plus de jambes ni de langue à son service.

«Deux grands turbuleux _néanmoins_, ou _nez-en-plus_ comme vous voudrez,

prirent un peu de coeur à la bouche, et les voilà partis en députation

pour parler au capitaine au nom de tout l'équipage réuni en comité de

cabale.

«Une fois en face de notre _gare-la-bûche_, qui se promenait comme un

ours du Canada tout seul sur le gaillard d'arrière, les deux

ambassadeurs du gaillard d'avant ne surent faire autre chose que de

mettre leur bonnet à la main.

--«Que voulez-vous? leur demanda Doublemin pour commencer la

conversation.

--«Rien pour le moment, répondirent les deux _lofias_, bien embêtés de

la commission qu'ils avaient prise.

--«Eh bien! en ce cas, allez-vous-en et fichez-moi la paix.

--«Mais c'est que, capitaine, dit le plus hardi en revenant sur ses pas,

la touque d'eau-de-vie n'est plus crochée au mât d'artimon.

--«C'est qu'on l'aura décrochée, voilà tout.

--«Oui, mais c'est que nous vous demanderions à la revoir au pied du

mât.

--«Oui! se met à crier Doublemin avec une voix qui avait l'air d'avoir

passé par le gosier du diable, quand tu la verras _recrochée_ au pied

du mât, cette touque, c'est qu'auparavant vous m'aurez croché moi-même

par le _dormant_ du cou au bout de cette vergue. Allez vous coucher, tas

de pochards: deux quarts de vin et un boujaron d'eau-de-vie, voilà ce

qui vous revient, et c'est, trois fois par jour, plus que vous ne valez

tous ensemble.

--«Vous voulez donc en ce cas, capitaine, répondit le cabaleur un peu

_désorienté_, nous traiter comme des matelots du service ou comme des

pauvres rafalés de marins du marchand?

«Doublemin, en entendant ces paroles, ne fit seulement pas semblant d'y

faire attention, et il se mit à commander de suite une manoeuvre par

manière d'acquit et à seule fin de couper la conversation par le bout.

«L'équipage devint de plus en plus mécontent, et il ne cessait de

répéter: Il veut traiter des hommes comme nous comme des marins du

service; c'est notre malheur qu'il ambitionne en nous rognant d'une

manière aussi féroce les vivres de l'armement. Si encore, tout en nous

faisant jeûner d'eau-de-vie, il nous faisait faire des prises, on se

contenterait de la rafale de la cambuse, par la palpaison de l'argent;

mais avec lui, pas plus de prises que de fioles de tafia à vider.

«Voilà bientôt un mois que nous balandons à la mer, bordaillant bord sur

bord, et nous n'avons seulement pas rencontré ce qui s'appelle une

barque à piment. Il faut en finir, il n'y a pas d'autre moyen!

«Les plus obstinés criaient en entendant ces paroles qu'il fallait en

finir en jetant le capitaine à la mer; que c'était le meilleur moyen de

faire quelque chose de bien à bord.

«Je ne suis pas bien certainement ici pour blâmer la conduite des chefs.

Qui ne sait pas obéir ne sait pas commander, et qui doit commander doit

savoir obéir: c'est connu dans la marine. Mais je me permettrai de dire

nonobstant que si le capitaine du _Mange-Tout_ avait mis un peu plus de

douceur dans sa réponse aux gens de l'équipage, il aurait pu nous faire

avaler tout bonnement la chose de ne rien nous donner à boire. La

douceur dans le commandement est ce qu'il y a de plus beau, selon ma

petite manière de voir.

«Supposez que vous soyez médecin pour un instant, et que vous vous

mettiez dans la boule de faire avaler à un malade une boisson à lui

faire rendre l'âme par le haut. Eh bien! que mettrez-vous pour que la

boisson passe dans la cale du malade? Vous y mettrez un peu de sucre,

n'est-ce pas? afin de masquer le mauvais goût de la _drogaille_, et à

l'abri de la _sucraison_, la tisane fera son petit bonhomme de chemin.

«Le commandement n'est pas une chose plus _maline_ que ça. C'est un peu

de sucre qu'il faut y mettre, pour qu'il soit avalé sans faire faire

trop la grimace à vos inférieurs. Voilà comme moi j'entends le service.

La douceur et la sévérité, c'est ma consigne, et je ne sors pas de là.»

L'occasion de joindre l'exemple au précepte sembla s'offrir en ce moment

même à la philosophie pratique de maître Révolté.

Pendant qu'il prononçait emphatiquement la dernière phrase qu'on vient

de lire, un jeune novice du bord s'avisa de jeter sous le vent une

seille qu'il voulait remplir d'eau de mer. Mais négligeant la précaution

prescrite en pareil cas, le pauvre petit matelot avait oublié d'amarrer

le bout de la bosse du seau qu'il venait de jeter à la mer et qu'il

exposait à être enlevé par la rapidité du courant que la vitesse du

navire formait le long du bord.

Le maître d'équipage, s'apercevant de l'imprudence que venait de

commettre le novice inexpérimenté, interrompit tout-à-coup sa narration

et se leva brusquement en nous disant: Laissez-moi aller dire une

calotte ou deux à l'oreille de ce failli gars qui envoie un seau

par-dessus les bastingages, sans amarrer le bout de la bosse à bord.

Le maître s'avança alors vers le délinquant, et après lui avoir

reproché son imprévoyance et lui avoir donné deux ou trois bonnes tapes

sur les oreilles, il revint reprendre sa place et continuer la narration

que cet acte de sévérité avait un instant interrompue.

«Je vous disais donc tout à l'heure, reprit-il, que la douceur dans les

chefs était ma consigne. C'est toujours comme ça que j'ai pensé et agi.

Mais revenons à ce qui se passait à bord du _Mange-Tout_.

«Je crois déjà vous avoir récité que nous n'avions rien trouvé à gratter

sur mer, depuis notre départ du bas de la rivière de Bordeaux.

Cependant, au bout de quinze à vingt jours ou un mois, plus ou moins, de

croisière d'embêtement, voilà qu'on aperçoit à bord, du côté de l'île de

Madère, ma foi! dans les parages où nous nous trouvons à peu près

actuellement, un navire ou deux; car on ne savait pas trop bien encore

si c'était un seul bâtiment, ou s'il y en avait plus d'un. La vigie du

grand mât cria d'abord:

--«Voilà que je vois quatre mâts sous le vent à nous.

--«C'est deux bricks bout à bout, dit le capitaine.

Scènes de mer, Tome II · 第 5 / 11 段