Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans

l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix

retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un

porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:

_Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte

en double serrer les voiles!_

Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité,

et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord

ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre

quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur

le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:

--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon

toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour

nous!

Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se

promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils

en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La

pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur

leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait,

ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.

Ils attendaient le jour.

Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se

trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant

comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers

rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc

atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres

de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels

était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à

l'ancre....

Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire

nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant

qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car

c'était un trois-mâts, et un fort _négrier_ sans doute....

La résolution du capitaine du _Soho_ fut bientôt prise et son plan

d'attaque bientôt arrêté.

--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher

ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer

sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son

refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un

des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de

l'impassibilité insultante de ce misérable.

En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la

mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots

qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les

commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont

atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace

de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux

ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif

de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est

probablement un navire abandonné....

Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises

pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du _Soho_ était monté

lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre

les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il

le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....

Un _hourra_ épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans

Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment

de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne

s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient

enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls

qu'il avait eu à leur faire courir.

Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le

trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots

armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se

précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent,

qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer

une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais,

accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver,

sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs

embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres

de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.

Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers

des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.

Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que

leur défaite a un instant troublé.

Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la

première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur

que le premier choc.

Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises,

privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans

matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ

de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de

fumée.

Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant

revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il

aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur

cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après

avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus

paisible!

Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et

résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!

A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise,

réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de

l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait

plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres

négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus

passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller!

Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou

trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses

huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par

un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!

Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses

idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une

tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine

en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui

fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint

se joindre encore un sentiment d'effroi....

Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir

rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se

dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres:

ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses

capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.

Plus de doute, il va appareiller....

Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au

bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se

laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste

n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le

Soho_, _le Soho_ dépourvu de monde, _le Soho_ découragé, accablé par la

double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.

Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les

airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes

funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les

bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la

rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il

court; il approche; il va tomber sur _le Soho_.

--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en

s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre

déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus

combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de

sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les

mains d'un corsaire.

--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef

désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le

pavillon du roi pour cet infernal pirate.

Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier,

s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux

poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire

sauter la corvette.

Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution

dont il est lui-même animé, le commandant du _Soho_ attend avec

résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de

trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il

s'est assurée.

Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se

mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et

dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes

et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort

sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne

montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et

un pont aussi désert que sa longue batterie!

Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui

s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait

pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position.

Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un

long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!

--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix

de Stentor le commandant du corsaire.

--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je

te ferai savoir le mien après.

--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si

tu sais lire!

Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une

épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé

et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la

malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux

ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en

désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du _Soho_, le fier négrier

laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes

lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!!

Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, _le

Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon

lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et

sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la

veille, aux approches lugubres de la nuit!

* * * * *

VI.

Ronde de nuit des Corsaires.

Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux

voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures

seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une

centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la

permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de

reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.

Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles,

assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges,

qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes

corsaires du lougre _l'Invisible_ étaient revenus à leur bord, frais et

dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans

une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien

ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et

les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les

capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.

_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour

couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre,

vers le bill de Portland....

Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses

et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et

présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de

toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens,

leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur

originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des

Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des

Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de

ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps

de guerre et quelquefois même en temps de paix.

Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute

cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à

l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire

rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.

Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était

endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour

veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du

premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au

milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.

Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il

faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse

l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les

gens de quart, en se disant à l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_,

n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers

entretiens les méditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_,

s'étaient-ils répété, _ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre,

le b.... n'est pas bon!_

Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui

prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter,

assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard

d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le

capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir

quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son

discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son

auditoire.

«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de

ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les

plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches;

de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en

compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans

pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux

rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise,

taillée pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dégréait pour

à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son

hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux _acoulites_:

«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps.

Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me _pommoie_

le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!

«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais

cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre

d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça

que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il

me faut pour le moment; et je croche dans tout....»

«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la

clé par-dessus le bord.

«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa

table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien

garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là

descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et

mes panneaux condamnés.

«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un

smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré

comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié

d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête,

pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce

qui fut dit fut fait.»

Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève

s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la

péroraison:

--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?

--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur

dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la

première famille de lords du royaume.

--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?

--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première

fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec

vous, Dieu merci!

--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit

prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à

bord toute ta riche famille de lords.

--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon

sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi

horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.

Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_

avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de

ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître

d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs

du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois

mois auparavant.

Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait

au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse

exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il

venait d'aventurer sur la côte ennemie.

Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au

capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers

rayons du jour, on aperçut, à bord de _l'Invisible_, un petit point noir

qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le

corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus

considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.

Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la

barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous

vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous

des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au

moins deux comme vous!

Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à

bord du fatal corsaire.

Le second de _l'Invisible_, après avoir présidé à cette petite opération

de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:

--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment

tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en

aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune

mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande

seulement à vous parler.

--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file

et la timidité m'ennuie.

Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois

prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution

pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.

--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son

émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que

pouvons-nous espérer de vous?

--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases,

car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on,

beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous,

votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra

financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime

pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque

c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie.

Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.

--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les

moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.

--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne

pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit

canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous

faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon

bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en

bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord

sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de

pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas

contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque

croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse,

et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le

bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger

inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....

A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir.

Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur

de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion

qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:

--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître

et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez

entendu; je ne répète jamais la même chose.

L'affaire vous chausse-t-elle?

--Je souscris à tout: permettez-moi d'embrasser ma femme et son père, et

faites-moi débarquer sur le rivage: demain, je vous donne ma parole

d'honneur que vous serez satisfait.

Les choses se passèrent comme il avait été convenu. _L'Invisible_, après

avoir couru un bord au large toute la journée, remit dans la soirée le

cap à terre, et vers le milieu de la nuit il se trouva au lieu du

rendez-vous, sous la pointe de St-Alban. Un bateau de pêche, à l'heure

dite et à l'endroit indiqué, s'approcha remorquant un petit canot.

C'était la barque parlementaire dans laquelle devait se trouver

l'Anglais avec ses six mille guinées. Bientôt en effet le pauvre mari se

jeta tout palpitant d'espoir dans les bras de son beau-père et de son

épouse éplorée.

--Eh bien! dit le capitaine en le revoyant, la rançon est-elle à son

poste?

--Oui, monsieur; je vous avais donné ma parole, et voilà vos six mille

guinées.

--Eh bien! en ce cas, reprends ta femme, mon garçon, et le beau-père

par-dessus le marché! Je fais toujours noblement les choses.

--Puis-je au moins compter, monsieur, que pendant mon absence mon épouse

aura été respectée de vous et de vos compagnons?

--Tiens, morbleu! il est bon là le gentleman! Est-ce que, s'il en avait

été autrement, tu aurais voulu la reprendre au prix coté? Apprends donc,

mon amour, que les corsaires ont toujours de bonnes moeurs.... quand il

y a de l'or au bout....

Mais pas de sentiment, si ça ne te gêne pas. Le temps est beau, la brise

est ronde et la nuit sombre. Tu as ta femme au complet et moi mes

piastres bien comptées. La barque de pêche t'attend, et nous n'avons ni

l'un ni l'autre une minute à perdre. Embarquez-vous en double, heureuse

famille, à moins que vous ne vouliez cependant siffler un verre de

Cognac avec moi; et après, filez-moi votre câble plus vite que ça. Adieu

donc, bon voyage, les amis; et si le coeur vous en dit, n'oubliez pas,

mylord, que nous en sommes encore là pour un coup!

Le lendemain de son heureuse expédition, le lougre _l'Invisible_

flottait majestueusement sur la rade de Solidor, après avoir fait une

prise, en se rendant tranquillement du cap St-Alban à St-Malo.

Scènes de mer, Tome II · 第 4 / 11 段