--Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des

gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision

de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai

voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y

arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire

bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus

honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il

paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de

s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du

compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand

la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de

chercher à contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur?

En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les

environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme

le capitaine du _Fantôme_ avait seul le privilége de monter à cette

heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà

le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.

--Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller

à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.

--Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment

du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que

moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est....

Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.

Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer

si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à

ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux

fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il

avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques

minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas

lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant

une heure il ne fit pas autre chose.

Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour

aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois

fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole

au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première

position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la

bouche.

Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le

médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine,

harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se

lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand

mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien!

docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est

belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc,

docteur, et plus vite que cela.

Le docteur n'osait.

Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard

d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la

position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par

intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de

temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les

accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du

commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une

expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour

cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du

grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le

second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer,

le chapeau bas, vers son capitaine.

Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui

vint avec la nécessité de parler clairement.

--Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!

--Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!

--Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur

en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus

que cela encore à réclamer de votre bonté.

--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?

--D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.

--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une

femme qui se meurt et moi?

--Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement

l'hospitalité à bord du _Fantôme_, voudrait confier à vous, mais à vous

seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.

--Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?

--Parce que vous êtes le capitaine du navire.

--Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes

volontés?

--Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.

--Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette

mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui

pèse se passera peut-être.

--Je vous ai nommé, commandant.

--Et qu'a-t-elle dit?

--Elle a persisté dans sa résolution.

--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut

comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?

--De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est

une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.

--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui,

mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je

verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite....

Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme

encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....

Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son

capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un

trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans

l'entrepont, lui demande:

--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?

--Il a consenti, lui répond le médecin.

--Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait

se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux

de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!

Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand

panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la

dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef

puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait

de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de

curiosité....

Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que

bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est

montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui

communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force,

et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se

recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a

fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a

obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur

lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il

chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa

bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas

même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en

sanglotant....

Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la

visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur

l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à

bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés

devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais

n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme

se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant

bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le

mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....

Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main

ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il

s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec

humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette

tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.

Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée

de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas

du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort

de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et

de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui

apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....

A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque

éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri

horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe....

Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où

le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils

ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée

épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se

précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui

règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et

sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un

cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent;

à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout

palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps

inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile

lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de

terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....

Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble

affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son

front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son

trépas....

--Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux

désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra

l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la

victime.... Je veux savoir....

--Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si

le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez

pas....

--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe

le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander

par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a

paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son

honneur, ce capitaine si terrible....

--Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux,

il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez

parler.... Le voilà!...

Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se

présente, les bras croisés et l'oeil en feu, le redoutable

Capitaine-Noir!...

Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine

lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux,

à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir,

et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de

parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche

ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....

--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en

accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la

désobéissance ni même la plus légère hésitation....

Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant

auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la

chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de

pénétrer....

Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens

étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur....

Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que

s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant

revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie

infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond

rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son

ami....

Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour

obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa

stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer

ces mots:

--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du

commandant.

Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie

avec effroi:

--Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....

--N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous

aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....

--Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme

de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air

d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai

plus tranquille quand je me sentirai plus près de....

A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en

entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le

bruit soudain d'une arme à feu les arrête....

Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois

à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....

--Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!

--Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est

pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...

Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les

hommes du _Fantôme_, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle

sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient

appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard

d'avant.

Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité,

c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et

le second, ils se sentent rassurés....

L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître

Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour

entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....

Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir.

Il va parler.

Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot,

ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....

--Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est

finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son

honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient

de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait

flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....

A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'équipage

se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps:

l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du

navire....

--Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les

matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus

alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu

s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour

chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé

capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres,

donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus

lugubre....

--Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété,

l'avez-vous trouvé, mes amis?...

Et tous les matelots consternés répondent:

--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on

dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel

leur fortune et leur vie sont attachées....

Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages;

la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à

gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du _Fantôme_.

Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui

gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient

retrouver les précieux restes de leur brave commandant....

La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété

vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont

désobéi....

Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan,

au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient

le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes

les imprécations de l'impuissance et du désespoir....

En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage

sur quelque chose qu'il demande vaguement....

Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le

corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme

doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes

épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres

que les officiers ont allumées....

--Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.

--Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à

leurs camarades....

--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la

poulaine, disent-ils tous....

--Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec

un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent

long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables

cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon

pour eux.

Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant

même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes,

ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir

exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins

leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel

sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....

C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer

les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient

assouvir leur fureur.

--Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait

finir le Capitaine-Noir....

--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....

Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:

--Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à

terre le plus tôt possible....

--Nous ne voulons plus naviguer désormais....

--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantôme_....

--Lui seul était digne de commander notre corsaire....

--Menez-nous à la première terre venue....

--Notre course, sans lui, est à jamais finie....

Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du

Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir

plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils

avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue

qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage

et de bonne volonté pour manoeuvrer le navire et pour obéir aux ordres

de leur nouveau commandant.

Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut

résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à

Buenos-Ayres.

Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les

côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent _le

Fantôme_, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi,

était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A

peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent

leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....

--Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....

--De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre

dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantôme_

puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.

Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de

résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au

voeu du grand nombre....

L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de

monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un

sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son

capitaine....

Les voiles du _Fantôme_ viennent d'être déployées....

Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de

combattre....

Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe....

C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y

avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises,

les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu

au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie

dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins,

ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait

choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il

craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les

panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les

pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés,

debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le

silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont

sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont

frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan

s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde

reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la

brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la

secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé

sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur

leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était _le

Fantôme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui

aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....

A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui

n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de

toutes les embarcations ce cri lamentable:

Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantôme_!!!

* * * * *

V.

Le Négrier le Revenant,

SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.

Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais,

encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété

l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait

étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des

navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à

achever sa traite.

La corvette _le Soho_, commandée par un officier aussi intrépide

qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse

mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour,

les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit

et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à

cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se

faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la

corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu,

n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces

sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant

d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par

une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et

le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphère

étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes

gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens

les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.

Scènes de mer, Tome II · 第 3 / 11 段