remarquer un mouvement à bord du _Fantôme_.... Au geste du commandant du
brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt _le Fantôme_
masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au
_Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de
lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un
commandement impérieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et
l'embarcation du _Fantôme_, qui déjà est venue à bord avec le docteur,
est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin
s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son
commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence
pour accoster une seconde fois le navire anglais.
--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous
l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans
doute m'apporter de bonnes nouvelles?
--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos
deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous
intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions
pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire
éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre
malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne
sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation,
sur un bon matelas ou dans un cadre.
Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent
prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts
avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du _Fantôme_
par les matelots du Capitaine-Noir.
Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine
du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin
l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service
qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son
humanité.
Le canot du _Fantôme_ s'éloigna alors silencieusement du bâtiment
anglais pour retourner à son bord.
Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachés sur
cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne
purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les
précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la
figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa
tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas
seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la
brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher
tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si
soigneusement.
Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce
pour épargner aux marins du _Fantôme_ l'impression pénible que peut
causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel
effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux
qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à
trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté
le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante,
pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se
place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir
d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité
recevoir à son bord?...
Tout le monde à bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les
minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.
Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le
long du _Fantôme_.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls
de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement
du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et
de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui
amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène
toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se
tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait
d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est
devenu le théâtre....
La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le
plabord du _Fantôme_; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le
docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher,
plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux
regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur
l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers
un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la
malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec
soin par quatre matelots.
Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène
muette et mystérieuse.
Le _Fantôme_ rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à
la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes
à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec
promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans
se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantôme_, poussé
alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près,
quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du _Mascarenhas_, et
en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste
derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du
brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.
Au moment de leur séparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu
faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais
a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de
salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette
politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le
saluât.
Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest,
sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers
que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire
anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour
la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il
croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la
vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que
nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord
avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être
invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que
notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont
communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui
que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers....
Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du
_Fantôme_? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils
n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils
paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi,
comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont
signé un pacte avec le diable.
La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon,
vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir
leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua
que c'était là qu'était encore le _Fantôme_. Les marins du
_Mascarenhas_, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent
leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que
jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur
dérober pour toujours.
--C'est la clarté de l'habitacle du _Fantôme_ que vous voyez là,
disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en
palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est,
dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole
est placée pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantôme_ combat, il ne
hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une
tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière,
tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des
officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à
l'abordage.
--Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous
ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer
de jeunes enfans?
--Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne
connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le
Capitaine-Noir?
--Jamais nous n'en avons entendu parler.
--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait
la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur
faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.
--Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades;
mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante
derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire
plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne
crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux
mois.
Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry,
prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.
L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui
murmuraient autour du navire:
Voyez à l'horizon
Filer comme un fantôme
Ce brick sans pavillon,
Avec sa longue baume.
Veille bien au bossoir,
Car la nuit sera sombre,
Et l'on a vu dans l'ombre
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
Malheur à qui s'endort
Et tombe sous sa coupe;
Une tête de mort,
C'est son fanal de poupe.
De l'arrière au bossoir,
Comme un drap mortuaire
Est peint l'affreux corsaire
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Le jour, au fond des eaux
Comme un plomb il se coule,
Pour guetter les vaisseaux
Que balance la houle.
Et lorsqu'avec le soir
Au loin la foudre gronde,
On voit sortir de l'onde
Le Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Des grappins teints de sang
A ses vergues se brassent,
Pour déchirer le flanc
Des vaisseaux qui le chassent.
Et quand il fait pleuvoir
Son monde à l'abordage,
Nul n'échappe à la rage
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons, etc.
Partout portant l'effroi,
Partout faisant sa ronde,
Près des vaisseaux du roi,
Lui seul est roi sur l'onde.
Ah! tremblons de le voir!
Peut-être il nous observe....
Mais que Dieu nous préserve
Du Capitaine-Noir.
Largue la toile,
Forçons de voile,
Car il court l'enfer,
Ce roi de la mer.
La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà
le feu du _Fantôme_ avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs
superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne
fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés
pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans
doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la
proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous
attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses
redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son
heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment
à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les
autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantôme_, qui jamais,
même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses
perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès
quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que
quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour
commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et
qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du _Fantôme_,
car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne
tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son
nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord
que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire,
chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second
du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second
lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.
Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes
des matelots, allèrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta
livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait
fait naître en eux l'apparition du _Fantôme_ et du Capitaine-Noir.
Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux
capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du
_Fantôme_? Nous allons le voir.
Quelques heures après avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur,
chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais,
s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée.
Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui
permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne
semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin:
Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec
désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver
un seul de ses jours!
La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse,
l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les
instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la
malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du
fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du
_Fantôme_, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche
de l'agonisante.
Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que
cette scène douloureuse avait jeté dans son coeur, vint respirer sur le
pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir
était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque
toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur
le gaillard d'arrière.
Le docteur trouva le second du _Fantôme_ parcourant tout seul l'espace
compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les
officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa
chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins
que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont
gouvernait l'homme placé à la barre.
Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort
peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose
expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il
disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer
honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les
ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux,
quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.
--Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont
son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?
--Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout
bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans
l'entrepont entre ces deux infortunés.
--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme
qui tue par état être _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va
avaler naturellement sa _gaffe_!
--Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique
pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos,
est-ce que le capitaine s'est déjà couché?
--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore
que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais
poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme
malade et son pleurnicheur de mari.
--C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui
demander de faire venir une femme à bord du _Fantôme_, et je conçois
encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer
promener avec ma demande.
--Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier
avec le beau sexe; qui sait!
--J'en doute.
--Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au
premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand
dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux
mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais
notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle
paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y
reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du _Fantôme_.
--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus
long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour
se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu
lieu à la Guayra.
--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le
capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!
--Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur
le Capitaine-Noir.
--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à
moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il
s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop
dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.
--Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je
connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et
jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été
trompé par une femme.
--Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi
fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez
bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.
--Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé
était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait
l'avait conduit à courir les mers?
--Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.
--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles
que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les
mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en
composerait plus d'un volume....
--A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?
--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout
cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est
attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de
services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux
ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que
ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...
--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....
--Son avarice?
--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour
lui, ce brave homme!
--Son inhumanité?
--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!
--Son défaut de courage?
--Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le
premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter
d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.
--Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde
avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit
d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler
pour nous dire des choses inutiles?
--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en
parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous,
je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez
bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble,
lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on
s'imagine lui cacher.
--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez
guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y
venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.
--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?
--Je lui aurais demandé une faveur.
--Et quelle faveur?
--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste
n'est pas pour moi.
--Et pour qui donc est-elle?
--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé
comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme
c'était.
--Et vous lui avez répondu....
--La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où
elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de
prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se
nommait.... Antonio.
--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.
--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que
c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.
--Fort bien, et après?...
--Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle,
parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières
volontés.
--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le
Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un
confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de
rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et
que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses
dernières volontés? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas
là au poste pour un coup?
--Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé
par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques
heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet
de son lit.
--Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le
caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et
définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son
seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne
pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore,
docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au
capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?
--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de
conscience.
--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous
bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?
--Que feriez-vous?
--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler
les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je
chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais
d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine,
je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi:
Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le
commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le
bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien,
Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et
il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité.
Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade
défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.
--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières
volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.
--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait
faite!
--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du
commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me
débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse
qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.