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SCÈNES DE MER.

CAPITAINE-NOIR.

--RENCONTRE--

Par Edouard Corbière.

2.

PARIS.

HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,

RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.

1835.

IV.

Le Capitaine-Noir.

Un grand navire anglais, couvert de passagers abrités sous de larges

tentes à demi usées par le soleil dévorant de la ligne, flottait

immobile sur les mers inanimées de l'équateur. Depuis un mois et demi,

ces calmes, qui sont le néant de la mer, ces calmes, cent fois plus

redoutés des marins que les tempêtes, qui ne sont qu'un combat pour eux,

enchaînaient au même lieu, au même point, _le Mascarenhas_.

Les vents légers qui l'avaient conduit jusque dans cette partie de

l'Océan s'étaient dissipés aussitôt dans l'air torréfiant, une fois

qu'ils semblèrent avoir attiré le rapide bâtiment dans ces parages comme

dans un piége fatal. Les premiers jours de cette cruelle station au

milieu des ondes, les jeunes passagers s'étaient amusés à jeter dans

l'eau, que n'effleurait déjà plus la brise, quelques morceaux de papier

ou de bois légers que devait bientôt emporter le sillage du bâtiment;

mais depuis un mois ces tristes indices étaient restés le long du

navire, à la place même où ils étaient tombés, et les passagers voyaient

chaque matin avec effroi, en sortant de leurs chambres, ce signe

effrayant de l'immobilité du navire qui les portait!

Pour comble de maux et d'épouvante, une maladie épidémique, engendrée

par la privation d'eau et favorisée par le désespoir des marins et des

voyageurs accumulés à bord, avait étendu ses ravages sur l'équipage. Le

chirurgien du bord, en prodiguant ses soins aux malades placés sur le

pont, avait déjà succombé à l'excès de ses fatigues; et son cadavre,

lancé dans les flots, était devenu la pâture des requins, dont les

gueules béantes paraissaient attendre et demander à la mort une proie

nouvelle et d'autres victimes.

Le capitaine, livré à la plus profonde tristesse, avait en vain promis à

ses passagers et à ses matelots abattus une brise favorable ou un

changement de temps qui pût tempérer la chaleur insupportable qu'un ciel

d'airain ne se lassait pas de faire descendre sur eux. Chaque matin au

lever du soleil il leur répétait: Voilà à l'horizon des nuages qui nous

annoncent de l'eau ou du vent. Et tous les yeux se ranimaient pour

s'arrêter avec avidité sur les nuages dans le sein desquels le capitaine

semblait avoir placé la dernière espérance de tant de malheureux. Mais

chaque jour le soleil en se dégageant des vapeurs de l'horizon

recommençait sa course brûlante au milieu de l'immuable azur qu'aucun

nuage ne venait voiler, qu'aucun souffle de vent ne venait ranimer.

Les gémissemens seuls des malades troublaient le silence de cette scène

d'horreur, que l'astre du jour paraissait éclairer comme pour augmenter

l'épouvante et les souffrances des infortunés que la nature semblait

avoir condamnés à périr au sein des flots et au milieu d'une solitude

cent fois plus épouvantable que le cachot le plus affreux.

Le quarante-sixième jour de leur supplice, les matelots du _Mascarenhas_

crurent enfin que la Providence avait pris pitié de leurs longs

tourmens. Un navire parut à l'horizon.

--Victoire! victoire! s'écria le capitaine en apercevant le bâtiment; ce

navire n'a pu nous approcher qu'au moyen d'une brise, et bientôt sans

doute le vent qu'il a éprouvé enflera enfin nos voiles devenues depuis

si long-temps inutiles.

En un instant toutes les peines furent oubliées. Les parens et les amis

des victimes que la mort avait frappées et que l'onde venait d'engloutir

ne versèrent plus que des larmes de joie. A la mer, espérer c'est ne

plus souffrir, c'est même ne plus avoir souffert.

Mais cet espoir, accueilli avec tant d'enthousiasme, se dissipa bientôt

comme celui que chaque matin le capitaine avait voulu faire renaître

dans le coeur de ses gens, en regardant le soleil se lever! Le bâtiment

en vue, séparé encore du _Mascarenhas_ par une grande distance,

s'arrêta avec le souffle de vent qui l'avait conduit jusqu'au point où

il avait apparu aux hommes du trois-mâts anglais.

Il fallut se résigner à aller le chercher et à communiquer avec lui au

moyen d'une embarcation.

--A bord de ce bâtiment, disait l'équipage, nous trouverons au moins

quelques barriques d'eau pour suppléer à celle qui va nous manquer

presque totalement. Peut-être même pourrons-nous obtenir quelques vivres

plus frais que ceux que nous sommes réduits à dévorer. Si surtout c'est

un navire de guerre, le commandant aura pitié de notre sort, et il nous

donnera sans doute un médecin pour soigner un peu ceux de nos malades

qui se meurent sous nos yeux faute des secours de l'art. Partons!

Les hommes les moins affaiblis et les plus courageux s'offrirent pour

armer le canot qui devait transporter la petite expédition à bord du

bâtiment aperçu. Mais il fallait mettre ce canot à la mer, et ce ne fut

pas sans de grands efforts de la part des marins exténués, que l'on

réussit à faire cette première opération.

Une fois l'embarcation à l'eau, six matelots et un officier de bonne

volonté s'embarquent. Le capitaine donne à l'officier qui s'est présenté

le premier les instructions qu'il croit nécessaires, et il le prévient

que s'il n'est pas de retour avant la nuit, un fanal hissé au haut du

grand mât lui indiquera la position du navire, qu'il aura soin du reste

de relever de temps à autre à la boussole, pour connaître la direction

que devra suivre son canot pour revenir à bord. Tout le monde fait pour

l'embarcation qui va déborder, et qui n'a que quatre à cinq lieues à

parcourir, les mêmes voeux que s'il s'agissait d'une expédition autour

du globe. Les marins qui vont partir embrassent ceux de leurs camarades

qui restent.

--Nous vous apporterons de l'eau et de bonnes nouvelles, leur

disent-ils: prenez patience, notre misère est finie. C'est pour nous

comme pour vous que nous allons travailler. Mais ne nous souhaitez pas

tant bonne réussite: cela porte malheur, vous le savez bien. Au revoir

seulement. Ils s'éloignent alors à grands coups d'avirons d'abord. La

chaleur qu'ils éprouvent en ramant est accablante; mais l'espoir qui les

anime leur fera aisément supporter une fatigue qui peut être au-dessus

de leur force, mais non pas au-dessus de leur courage. Ils nagent avec

vigueur pendant quelque temps; mais bientôt on croit remarquer à bord du

navire que les canotiers ralentissent peu à peu le mouvement régulier de

leurs rames. Ils se reposent pendant un instant, puis ils reprennent

leurs avirons; mais cette fois leur nage est moins vive que lorsqu'ils

ont quitté le bord, et après avoir ramé de nouveau, ils se reposent plus

long-temps encore que la première fois.

Les malheureux, après avoir trop compté sur leur vigueur, épuisés qu'ils

sont par leurs longues souffrances, cherchent encore, en prenant le peu

de nourriture et en buvant le peu d'eau dont ils se sont munis, à se

donner assez de forces, non plus pour rejoindre le navire sur lequel ils

se dirigeaient, mais pour regagner celui qu'ils ont quitté et qui se

trouve encore le plus rapproché d'eux. Vain projet! ils ne pourront plus

renouveler les efforts qu'ils ont faits trop imprudemment pour

s'éloigner avec vitesse. Allongés sur les bancs de leur canot, dans

l'attitude du désespoir, ou la tête penchée le long du bord dans le plus

morne abattement, ils périront victimes de leur zèle et de leur

imprévoyance. Le délire s'empare d'eux quand ils voient l'impuissance

de leurs tentatives: la force qu'ils n'ont pu retrouver quand leur

raison ne les avait pas encore abandonnés, ils la puisent dans leur

démence, dès que l'exaltation du délire s'allume dans leurs cerveaux

troublés. L'un d'eux saisit avec une énergie qu'il n'avait pas une

minute auparavant, la rame trop lourde pour sa faiblesse. Un autre prend

aussi un aviron à l'exemple de son camarade; mais au lieu de nager tous

les deux dans le même sens, ils rament dans un sens opposé, et

l'embarcation recevant à la fois des directions différentes dans

l'impulsion diverse qu'on lui imprime, tournoie sans avancer dans les

flots qu'elle a troublés.

Un des hommes restés à bord du _Mascarenhas_ n'a pas cessé d'observer

depuis son départ les mouvemens du canot qui n'avance plus: cet homme,

c'est le capitaine du navire. La longue-vue qu'il tient depuis une

heure braquée sur le canot lui permet d'assister au commencement de la

scène épouvantable dont cette faible embarcation est appelée à devenir

le théâtre.

Les rameurs, livrés à toute l'exaltation du délire, après avoir nagé

selon des directions opposées à la seule qu'ils devraient suivre, se

sont dressés sur leurs bancs; le petit tendelet qui les ombrageait a

disparu; l'attitude qu'ils ont prise en abandonnant leurs avirons est

menaçante; les cris sauvages qu'ils poussent en se provoquant

parviennent quelquefois aux oreilles du capitaine, palpitant de crainte

et de terreur. Les rames qu'élèvent les mains égarées de ces malheureux

retombent, mais non pour sillonner l'eau qu'ils devraient fendre: elles

retombent pour frapper, pour se teindre du sang des misérables qui s'en

sont fait non un instrument de salut, mais un instrument de carnage,

une arme de désespoir et de fureur.

L'équipage du _Mascarenhas_, les yeux fixés sur le capitaine, devine à

l'expression de sa physionomie tout ce que le spectacle qu'il aperçoit

au large lui fait éprouver de terrible et de douloureux. C'est en vain

que le malheureux chef voudrait cacher à ses matelots ce qui se passe de

déchirant dans son âme: des gestes involontaires, des exclamations

subites que lui arrache l'effroi, font connaître à ceux qui observent

chacun de ses mouvemens, toute l'étendue des maux qu'ils ont encore à

déplorer.

--Capitaine, s'écrient quelques-uns des marins qui se croient encore les

plus valides, il se passe quelque chose d'extraordinaire à bord du canot

que vous observez à la longue-vue. Nous ne sommes pas très-robustes,

sans doute, mais si vous avez besoin de nous, il nous reste une pirogue

que nous pouvons bien mettre à la mer; et avec de la bonne volonté nous

réussirons peut-être à porter secours à ceux de nos camarades qui se

sont dévoués pour nous.

--Non, mes amis, c'est assez déjà que d'avoir exposé ces sept hommes,

trop faibles pour faire ce qu'ils ont tenté! je ne veux pas vous

sacrifier comme eux: tout secours serait, je le crains bien, tout-à-fait

inutile maintenant pour ces infortunés....

--C'est égal; il faut essayer: la pirogue est légère et facile à manier.

D'ailleurs, quand vous nous perdriez, la perte ne serait pas grande:

nous ne valons plus grand'chose pour vous.... Tandis, vous le savez

bien, que c'est votre fils, votre seul enfant, que vous avez envoyé

comme officier dans l'embarcation....

--Et malheureux! que me rappelez-vous! s'écrie le capitaine en se

cachant le visage.... Il n'est déjà plus peut-être, mon pauvre fils, et

c'est mon imprudence qui lui aura coûté la vie.

En ce moment les cris poussés par les hommes de l'embarcation s'élèvent

au large avec tant de violence, que les marins de l'équipage, en les

entendant, demeurent frappés de stupeur et d'effroi. Au sein de ce calme

profond des eaux et de l'air, la voix humaine porte si loin, acquiert un

développement si solennel, qu'à deux lieues de distance deux hommes

pourraient quelquefois s'entendre dans les solitudes de l'Océan; vaste

silence que le croassement d'un oiseau de mer suffit pour troubler, ou

que le souffle d'une baleine interrompt d'un point de l'immensité à

l'autre!

Les cris affreux qui ont retenti à leurs oreilles épouvantées décident

les gens de l'équipage, qui, malgré la défense paternelle de leur

capitaine, _affalent_ à l'eau la pirogue dans laquelle ils veulent

s'embarquer pour voler vers leurs infortunés camarades.

Mais vain espoir! inutile dévoûment! les bordages de la pirogue, si

long-temps exposés à l'action brûlante du soleil, se sont disjoints, et

l'étoupe, qui s'est séchée dans les coutures, tombe par l'effet des

secousses qu'éprouve l'embarcation en descendant le long du navire. A

peine parvenue à la mer, la pirogue coule, s'enfonce et disparaît

presque sous les flots que sa quille vient d'entr'ouvrir.

On ne le voit que trop à bord du navire, il n'y a plus rien à espérer ni

à tenter pour les canotiers de la première embarcation.... Il faut se

résigner et attendre. Mais à chaque instant, de nouveaux cris, des cris

de mort et de démence, se répandent dans l'air qu'ils ébranlent, pour

venir porter dans l'âme des marins et des passagers, le trouble,

l'horreur et la désolation.

Le capitaine, désespéré, se retire dans sa chambre, pour cacher du moins

à ses matelots les larmes que lui arrache la douleur qui le déchire, et

pour fuir le spectacle affreux qu'il n'a eu que trop long-temps sous les

yeux.

Un marin s'empare, après la disparition du chef, de la longue-vue que

celui-ci a abandonnée sur le pont.... Il dirige de ses mains tremblantes

le fatal instrument sur le canot qui flotte encore sans direction au

large.... Ses camarades rangés autour de lui attendent en silence ce

qu'il va dire, les premiers mots qu'il va prononcer...--Ils ne sont plus

que quatre dans le canot! s'écrie-t-il; et il n'a plus la force

d'achever....

Tous les marins se séparent consternés, sans oser former une conjecture,

sans oser se communiquer ce qu'ils pensent sur le sort des trois

malheureux qui ont disparu de l'embarcation.

La nuit descend du haut des cieux toujours immobiles, sur la mer qui se

confond à l'horizon avec la teinte pâle du firmament. Le soleil cette

fois s'est couché au milieu de vapeurs moins éclatantes que les autres

jours. Mais cet indice plus favorable est encore si vague pour des

infortunés qui ont presque cessé d'espérer, qu'ils craignent de se

livrer de nouveau à une vaine confiance que l'expérience a déjà si

souvent trompée. N'est-ce pas ainsi que cinq à six fois l'astre du jour

a déjà disparu à leurs yeux abattus, en leur faisant croire que le

lendemain le temps leur permettrait de faire route? N'est-ce pas dans

des nuages grisâtres, comme ceux qu'ils voient encore, que la veille le

soleil s'est abaissé sur l'horizon?

Et quelle brise est venue, et quel changement s'est opéré dans leur

situation? Quelle journée a succédé à la journée passée? La plus cruelle

de toutes celles qu'ils aient encore comptées!... Jusque-là ils avaient

souffert, ils avaient succombé sous les coups meurtriers d'une épidémie;

mais jusque-là au moins ils ne s'étaient pas encore massacrés de leurs

propres mains....

Le capitaine revient sur le pont: l'obscurité qui règne cachera du moins

à son équipage, déjà trop affligé de ses propres maux, le désordre de

ses traits, image trop fidèle du trouble qui l'agite. Il veut parler,

donner un ordre; mais il craint qu'à l'émotion de sa voix, ses gens ne

reconnaissent l'altération de son âme.

Mais ses hommes ont prévenu les désirs et l'ordre de leur chef. Un large

fanal a été hissé au haut du grand mât. La lumière qu'il répand,

immobile comme le navire qu'il éclaire, jette sur le pont une lueur qui

reste attachée aux mêmes objets. Les pâles matelots, marchant à pas

lents à la clarté fixe de ce funèbre flambeau, semblent des fantômes

sortis du sein des flots pour errer sur la carcasse d'un navire

abandonné.

Le calme épouvantable de cette scène de mort n'est interrompu de temps à

autre que par des clameurs funestes auxquelles succède bientôt un

lugubre silence: ce sont encore les cris lamentables des hommes de

l'embarcation, et la nuit prêtant une forme nouvelle à leurs voix et une

sonorité plus parfaite aux ondes de l'air, on entend du bord jusqu'aux

mots que prononcent les canotiers expirant avec rage sous les coups

qu'ils se portent dans leur homicide délire.

Les heures fatales de la nuit s'écoulent dans cette horrible anxiété. A

bord, tout le monde veille, et tout le monde se tait. Les matelots

n'osent s'adresser un seul mot; les passagers, dispersés sur le pont,

sont absorbés dans leur douleur et leurs souffrances. Les malades,

étendus sur les matelas qui les ont reçus depuis tant de jours,

demandent en vain le sujet de la stupeur nouvelle de ceux de leurs amis

qui les environnent.... Personne ne répond à leurs questions. Ils

appellent le capitaine, ils l'implorent comme un dieu aux pieds duquel

ils ont placé leur dernière espérance.... si toutefois il leur est

permis d'espérer encore....

Le capitaine, assis à l'écart sur le couronnement, est plongé dans le

plus profond accablement, et nul n'oserait, oubliant le respect que doit

inspirer son désespoir, interrompre la funeste méditation à laquelle il

s'abandonne.

Jamais encore, malgré les longues privations qu'ils ont éprouvées,

malgré les inconcevables tortures qu'ils ont subies, les infortunés du

_Mascarenhas_ n'avaient été livrés à une consternation pareille à celle

qui paraît les avoir frappés comme d'un coup de foudre lancé du haut de

ce ciel qu'ils ont si vainement imploré.... Long-temps l'équipage reste

comme anéanti, et la mort enfin semble avoir enveloppé pour la dernière

fois d'un linceul éternel, le navire, les marins, et les voyageurs qui

leur avaient confié leur vie et leur fortune! Les objets mêmes qui

environnent ces malheureux semblent aussi partager leur sort et devenir

inanimés ou inertes comme eux. Le fanal qui du haut du mât éclairait

quelque temps auparavant le pont du bâtiment, s'éteint par degrés comme

la lampe funèbre qui s'évanouit dans l'obscurité sur le cercueil d'un

mort.... Elle ne jette que par intervalles sa lueur expirante sur les

livides figures des acteurs de cette scène sépulcrale....

Mais au moment où la clarté du fanal va se dissiper pour toujours dans

l'air sans vie comme lui, un souffle léger agite la lumière, qui pour

cette fois a vacillé en jetant autour du navire sa mobile lueur.

La tête d'un homme absorbé jusque-là dans l'amertume de ses réflexions

s'est relevée tout-à-coup, ses yeux se sont portés avec la rapidité de

l'éclair sur le fanal que la brise a balancé au haut du grand mât.

C'est le capitaine, qui, en s'élançant du couronnement sur le gaillard

d'arrière, a senti sur ses joues abattues l'impression de la fraîcheur

de l'air.

Ce n'est pas de la joie qu'il éprouve encore, c'est du délire, et malgré

l'espèce d'égarement qui s'est emparé de lui, il s'arrête palpitant,

craignant encore d'être abusé par un fol espoir.... Mais non, ses gens

ont senti comme lui la première bouffée de la brise qui se forme. Tous

ils se sont levés, prêts à exécuter le commandement qu'ils attendent de

leur capitaine. L'espérance à laquelle s'ouvrent leurs coeurs n'est plus

une illusion; le vent, sorti de gros nuages qui se sont amoncelés à

l'horizon, a frémi dans les cordages, a agité les tentes qui couvraient

les gaillards du navire. La mer, recouvrant le long du bord le mouvement

et la voix qu'elle avait perdus, s'est soulevée pour clapoter à la

flottaison. Il n'y a plus à en douter: c'est du vent qui leur vient,

c'est du vent qu'ils ont senti; c'est le bonheur, c'est la joie, c'est

la vie que la brise leur apporte avec la pluie et l'orage qui les inonde

délicieusement, et qui rend enfin à leur sein altéré la force qu'ils ne

trouvaient plus et le courage qu'ils n'avaient même plus pour mourir!

Les voiles serrées pendant les cruels jours du long supplice de

l'équipage peuvent être bientôt livrées au souffle bienfaisant qui les

arrondit et qui les enfle. Les matelots recouvrent, à défaut de vigueur

encore, un peu d'énergie, réussissent à déferler et à hisser les

huniers, pendant que les passagers recueillent goutte à goutte et comme

une rosée d'or l'eau qui tombe du gréement sur le pont. Les barriques se

remplissent; les malades les moins affaiblis veulent concourir à ce

travail pieux, dussent-ils ne jamais en recueillir les fruits, et

expirer du mal qui les consume, avant d'avoir atteint le rivage vers

lequel recommence à voguer le navire.

Tous ces gens-là enfin s'abandonnent à l'avenir qui leur sourit encore

après tant de maux!

Mais une autre prévoyance que celle de la vie, un autre soin que celui

de quitter ces parages funestes, occupent le capitaine, chef de cette

colonie errante, pour ainsi dire proscrite sur les flots. C'est sur

l'embarcation qu'il a expédiée au large la veille, qu'il fait diriger la

route du bâtiment, au premier souffle de la brise. Lui-même s'est placé

à la barre du gouvernail, car plus puissant que tous les autres par le

courage moral qu'il a su conserver au milieu des malheurs qui pesaient

le plus violemment sur sa tête, il se trouve encore le plus fort après

le combat qu'il lui a fallu livrer à la soif, à la faim, à la maladie et

à la douleur.

_Le Mascarenhas_ courut pendant tout le reste de la nuit vers le point

où la veille il avait laissé son canot. Forcé de revenir sur sa route

après n'avoir que lentement avancé dans la direction qu'il avait prise,

ce ne fut qu'aux premières clartés du jour qu'il put découvrir enfin

l'embarcation qu'il avait inutilement cherchée pendant l'obscurité....

Mais quel spectacle funeste s'offrit aux yeux du capitaine quand il put

découvrir et retrouver son embarcation! Le silence le plus effrayant

régnait autour d'elle: aucun des canotiers ne se montrait à bord....

Peut-être, se disaient encore les hommes de l'équipage du navire, se

seront-ils couchés sous les bancs, accablés qu'ils ont dû être par la

fatigue.... Cette lueur d'espoir avait aussi abusé le capitaine....

Bientôt la plus affreuse réalité ne lui permit plus de douter de tout

son malheur. En approchant le canot, les matelots montés dans les

haubans se turent, et la désolation peinte dans leurs regards apprit

assez au capitaine ce qu'il n'avait déjà que trop redouté....

De larges taches de sang furent les seuls indices que l'on put retrouver

sur le plabord et les bancs du canot, autour duquel rôdaient encore

d'épouvantables requins!...

Personne, dans ce moment si fatal, n'osa proposer de reprendre

l'embarcation à bord: les forces de tout l'équipage y auraient à peine

suffi. Et d'ailleurs, quel spectacle la vue de ce canot n'aurait-elle

pas sans cesse présenté au père qui venait de perdre son fils d'une

manière si funeste, et aux matelots qui pleuraient ceux de leurs

camarades morts avec le jeune officier qui la veille s'était si

généreusement immolé au salut commun!...

Lorsque l'âme est en proie à la plus grande des souffrances qu'elle

puisse éprouver, les événemens extérieurs ne sont plus que bien peu de

chose pour elle. Le bâtiment que la veille _le Mascarenhas_ avait aperçu

avec tant de joie, le bâtiment dans lequel il avait vu un compagnon de

voyage et d'infortune que lui amenait le Providence, s'était approché

sans que le capitaine eût remarqué la manoeuvre qu'il avait faite. Ce ne

fut que lorsque ce navire se trouva rendu presqu'à portée de voix, qu'on

se disposa, à bord du bâtiment anglais, à répondre aux questions qu'on

pourrait adresser, et que son compagnon de route paraissait avoir

l'intention de lui faire.

Mais, contre l'attente générale des marins du _Mascarenhas_, le bâtiment

qu'ils examinaient se contenta de régler sa vitesse sur celle de son

voisin, et de courir la même bordée que lui pendant long-temps, sans

qu'aucun homme à bord de ce bâtiment inconnu élevât la voix pour leur

adresser un seul mot.

Certes, il ne fallait rien moins que l'apparence singulière de ce

nouveau camarade de route pour arracher le capitaine anglais aux sombres

réflexions dans lesquelles il se trouvait absorbé depuis quelques

heures.

Jamais navire d'un aspect aussi sombre et aussi étrange ne s'était

offert encore à ses regards, depuis le temps où pour la première fois il

avait parcouru les mers.

Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues

vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses,

au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage

fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La

peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de

la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon

de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues

dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc,

accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient

uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une

large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches

d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de

la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de

guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un

manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme

pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par

l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, placé au vent de son

voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle

tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de

ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui

partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens

qu'eussent encore supportés les flots.

Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que

la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les

marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre,

et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là

montrés sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait dû faire le brick

inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais.

Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le

bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis

sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir

être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre

eux.

L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille

noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine

de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à

peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap

noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il

avait tourné du côté du timonnier.

Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus

sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot

depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les

mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de

faire pour modérer ou prévenir les _lancs_ du bâtiment, on aurait dit de

deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du

gouvernail.

Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui

permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du

_Mascarenhas_ avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui

peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la

position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de

recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du

trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le

profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé

arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du _Mascarenhas_, et

jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée

susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait

vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent.

A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route

accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa

position le long de son camarade de bordée.

Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre

à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer

quelques explications sur une manoeuvre aussi étrange et une intention

aussi évidente.

Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à

interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si

près de lui.

Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus

entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à

recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si

intéressant pour eux.

--_Ship, oh!_ s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité

quelque temps à prendre le premier la parole.

Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours

assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les

mots qui viennent de lui être adressés.

Étonné de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir répéter

son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que

la première fois:

--_Ship, oh!_

Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de

prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de

place, et de lui faire entendre ces seuls mots:

--Parlez français. Je n'aime pas l'anglais!

Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble

d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à

adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit

prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa

nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les

couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi

le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de

l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du

_Mascarenhas_, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse

échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son

signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre.

--A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement

le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent

vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut

peut-être se préparer encore.

--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous

coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs

plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant

n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de

rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée

ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français....

Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel

nous envoie.

Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin:

--Oh! du brick, oh!

Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les

visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête,

et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même

répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce

porte-voix, tournée vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin

qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et

pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler.

--Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de

place.

--D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu

enhardi.

--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres?

--Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et

vingt-six hommes d'équipage.

Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts,

sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va

encore nous parler.

Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix:

--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il éprouvé des calmes?

--Depuis quarante-et-un jours, capitaine.

--Avez-vous assez de vivres?

--Nous avons épuisé tous ceux que nous avions.

--Et de l'eau?

--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.

--Et vos malades?

--Nous en avons perdu quelques-uns.

--Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la

mer?

--Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils

commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de

votre navire.

Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes

étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec

effort.

Le commandant du brick reprit:....

--De quoi avez-vous le plus besoin?

--D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé.

--Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde.

--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et

qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus

signalé que la Providence pût nous accorder.

--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez

vous?

--Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin

d'avoir peur, elle ne se communique pas.

--Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur!

et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui

pousse la barre un peu au vent.

Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la

poupe, qu'il présente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce

mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches:

LE FANTOME!

C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à

propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas

avoir _peur_.

A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une

révélation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_

s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les

regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour

ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du _Fantôme_.

Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut

repris la route qu'il tenait auparavant à côté du _Mascarenhas_, le

capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé

l'apparition du _Fantôme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces

termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée

quelques minutes auparavant:

--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui

a paru vous déplaire; mais je ne savais pas....

Le commandant du _Fantôme_, à ces mots, se contenta de faire un signe de

tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu

l'offenser.

L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix:

--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je

me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes

malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que

par l'humanité de son coeur.

--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?

--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour

nos pauvres malades.

--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres,

vous allez en avoir.

Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de

l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses

officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur

chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions

dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans

montans en fer.

A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et

les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation

à la mer.

Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre

exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence.

C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui

paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon

eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!

Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit

comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais

quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté

de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.

Le canot rapide du _Fantôme_ élonge le grand navire; les huit matelots

qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec

lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et

les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont

déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les

transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du

_Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantôme_, qui a tenu la barre du

gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se

rendre de l'un à l'autre navire.

A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades

s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur

qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots

entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume

pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il

interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on

recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine

chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance

renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres

dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le

besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes

les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont

subis....

Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en

vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des

malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement

serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie

commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui

soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui

offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une

bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des

maux que rien ne peut guérir.

--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après

m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a

chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous

rendre.

--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de

votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes

passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous

permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée

est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant

quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible

carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses

secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui

confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous

êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que

votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une

prière.

--Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres.

--Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos

respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie,

qui à peine a épargné son mari.

Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à

une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands

sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la

mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se

prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins

ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche

mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si

jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades,

à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous

ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on

dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son

bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus

aucun voeu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si

indifférent.

Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps

avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du

_Mascarenhas_.

Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait

déjà à éprouver un refus.

Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens

d'hésitation.

--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la

faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous

l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas

vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder

votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons

qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne

ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au

reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et

qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si

mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des

dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi

jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré

notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le

dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que

nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son

étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon,

noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le

connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la

gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si

l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui

redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme

un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes,

et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au

monde!...

--Comment! le Capitaine-Noir?...

--Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est

cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis

depuis long-temps son ami.

--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...

--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans

un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins

souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en

arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et

celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours.

Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette

espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre

compte de l'état de nos blessés.

--Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?

--Trois combats et deux abordages.

--Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre

gréement aucune trace de boulets!...

--Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'oeil du

plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de

boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus

vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures

de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le

commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais

signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de

vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.

--De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière

que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé

sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien

pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut

leur rendre.

--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent

au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa

colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de

le croire.

--Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes

deux infortunés passagers?

--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit

instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou

peut-être à revoir.

--A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi,

vous revoir bientôt.

--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du _Fantôme_

dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que....

--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et

le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en

lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.

--Adieu, capitaine.

La légère embarcation qui avait transporté à bord du _Mascarenhas_ le

docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du _Fantôme_

que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et

de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu

de temps.

Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur

disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place

qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste

seul de leur commandant les avait chargé.

Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du

docteur à bord du _Mascarenhas_, _éventèrent_ leur grand hunier et

reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une

demi-portée de pistolet l'un de l'autre.

La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le

canot à son arrivée le long du _Fantôme_ ne lui fit augurer rien de bien

favorable de la mission dont il avait chargé le docteur.

Si le médecin du _Fantôme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir

quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant

de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne

suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le

Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir

_le Fantôme_ forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus

revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera

plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces

flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il

pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de

tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a

englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde!

--Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un

des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de

l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.

L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicitée par cet

avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du

_Fantôme_.

Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son

chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques

questions.

Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se

promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de

côté de son large pantalon....

--Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que

c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour

sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur

parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le

Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....

Scènes de mer, Tome II · 第 1 / 11 段