Or, vers le soir, un jour,
Comme il s'en revenait, par un pays de fleuves
Et de champs réguliers fleuris de maisons neuves,
Derrière un aqueduc barrant une lueur,
La ville rouge, éclatante et soudaine
Comme un jardin de pierre et d'or, du fond des plaines,
Sollicita son rêve et tout à coup son cœur.
Un bruit grondant et sourd
Continûment, toujours,
Sous le dais lourd de ses fumées
Envenimées,
S'élevait d'elle et se mêlait là-bas
Au bruit des flots ardents ou las
De la mer proche.
Brusques, ainsi que des encoches,
Des sifflets durs entaillaient l'air, parfois,
Et du côté des docks de pétrole et de bois
Il entendait sortir, comme d'une poitrine,
L'appel rauque et brumeux des sirènes marines.
Et devant lui, les ténèbres semblaient marcher,
Et s'éloigner, avec des flammes suspendues;
Des tours cognaient leur front contre le front des nues;
Des toits de verre étincelaient sur des marchés;
Des éventails de feu s'ouvraient, du haut des phares,
Et leurs rayons partaient, au large, sur la mer,
Toucher la proue en or des grands bateaux barbares
Qui s'en venaient vers eux du bout de l'univers.
O la cité énorme, angoissante et tragique,
Comme elle entra fiévreuse et frémissante en lui!
Ardeurs fermes, espoirs noueux, forces logiques,
Fluides de volonté nourrissant chaque esprit,
Travail escaladant, en ses doctes voyages,
De maison en maison, les plus hauts des étages,
Vous exaltiez son cœur et gagniez son cerveau
Tout son être grondait d'un orage nouveau.
Il se sentait plus clair, plus fort, plus grand, plus vaste.
Les miroirs de son âme absorbaient les contrastes.
Il se multipliait dans les foules, là-bas:
Leurs gestes, leurs rumeurs, leurs voix, leurs cris, leurs pas,
Semblaient, quand ils montaient, le traverser lui-même;
Et les trains merveilleux, sur leurs routes de fer,
Avec leurs bonds empanachés de vapeurs blêmes,
Roulaient, et trépidaient, et sonnaient en ses nerfs,
Si fort que son cœur jeune, ardent, souple et docile,
Vibra, jusqu'au tréfond, du rythme de la ville.
Rythme nouveau, rythme enfiévré et haletant,
Rythme dominateur qui gagnait l'âme entière
Et entraînant en sa fureur les pas du temps!
Ah! combien celle, hélas! dont la douce prière
Traversait terre et mer, les mains jointes, là-bas,
Sentit, en ces jours noirs, peser son cœur plus las
Et les fluides cesser et se vider l'espace!
Les meubles chers voilaient les jeux de leurs surfaces,
Les divans clairs qu'elle évoquait--tels des témoins--
Changeaient leurs plis soyeux et boudaient dans leurs coins,
Et, vers le soir, dans l'ombre et l'horreur vespérales,
Les vents n'étaient plus rien que des pleurs et des râles.