LES ATTIRANCES

I

C'est bien là-bas, au bord des landes,

Que le kiosque étrange et suranné

Où leur amour est né

Demeure et leur survit, abandonné;

C'est bien là-bas, au bord des landes,

Où les bateaux monumentaux

Mirent dans l'or et dans la boue

Leur proue,

C'est bien là-bas, au bord des landes

Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.

Il s'en alla, par un soir d'août,

Quand la clarté se respirait

Et se buvait dans le vent fou;

Il s'en alla, Dieu savait où;

Mais quand il reviendrait,

Après combien de jours, après combien d'années

De lutte rouge avec sa destinée,

Très fièrement, il lui rapporterait,

En son âme plus claire et plus profonde,

En ses deux yeux plus éblouis,

En ses deux bras lassés d'espace et d'infini,

Le monde.

Il vit des mers, et puis des mers, toujours, encor,

Et des golfes couvrant, avec faste, leurs bords,

De grands bois sourds se prolongeant de lieue en lieue;

Leurs branchages se cramponnaient au ciel brûlant;

Il regardait, parmi les troncs, des singes blancs

Bondir et s'éloigner, sous des lianes bleues:

Là-bas, s'illuminaient les pays du corail;

De longs oiseaux de pourpre et d'or, aux becs d'émail.

S'éparpillaient--miroirs et fleurs--dans l'air de nacre.

Aux mirages les monts versaient leurs simulacres.

Il marchait sur la grève, et doucement songeait,

Et dans la brise claire, où tout son corps plongeait,

Il lui semblait sentir des caresses connues:

Deux mains fluides glissaient contre ses tempes nues,

Si bien que son esprit ardent et exalté

Jurait que ces deux mains de joie et de bonté

Venaient vers lui en traversant l'immensité.

Elle, là-bas, au bord des landes familières,

Dans son logis vibrant de fleurs, ailé de lierres,

Se souvenait et ne vivait que pour l'absent.

Armoire où s'enfermaient les missives aimées,

Larges fauteuils, divans moelleux, coussins pesants,

Où l'empreinte restait de leurs têtes pâmées,

Cristal du miroir glauque, où leurs deux regards clairs

S'étaient brûlés, jadis, en un unique éclair,

Vos liens silencieux mais forts tenaient sa vie

A vos doux souvenirs doucement asservie.

Parfois, les soirs, quand les clartés des horizons

Frôlaient à peine, au loin, les portes des maisons,

Avec une ferveur lente, ses mains fidèles

Parcouraient ses beaux seins et sa bouche et ses yeux

Comme pour recueillir, entre ses doigts pieux,

Ce qui restait de lui et de son feu, sur elle.

Alors c'était si bellement fête en son cœur,

Que rien, ni le ciel noir voilant, là-haut, ses astres,

Ni l'orage épandant les maux et les désastres,

Rien n'aurait pu troubler l'hallucinant bonheur

Que lui versaient longtemps, en cette heure de fièvre,

Ses doigts soudain rejoints et baisés par ses lèvres.

O ces deux cœurs tendus à travers l'Océan!

Au bord des torrents fous, au pied des rocs géants,

Où qu'il allât--vallons, steppes, plaines, rivages,

Chemins perdus, marais fangeux, brousses sauvages--

Il la sentait vivre et comme penser en lui.

Elle était là, quand il marchait sous l'or des nuits

Vers quelque but lointain, par les chemins funestes

Où les dangers guettaient, prêts à bondir, son geste.

Les Rythmes souverains: Poèmes · 第 19 / 26 题