II

Jérusalem dormait là-bas

Et Jean, de sente en sente, y dirigea son pas,

Songeant à Pierre

Qui sans doute pleurait quelque part sous les cieux

Cette faute plénière

D'avoir eu honte de son Dieu.

Près des palais romains dont brillaient les porphyres,

Pierre était gémissant et redoutait la nuit;

Et Jean lui prit les mains et s'assit près de lui

Et sanglota sans lui rien dire.

Mais son regard parlait et son cœur était doux,

Et soudain devant Pierre il se mit à genoux

Et supplia d'une voix haute

Comme s'il confessait au ciel sa propre faute.

Et Pierre étreignit Jean et tout à coup sentit

Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.

Et Jean partit bientôt du côté des tavernes

Songeant à Barrabas.

Des enfants demi-nus jouaient près des citernes;

Des chameliers bronzés cherchaient, ivres et las,

Comme à tâtons, de rue en rue, au fond des bouges,

Des femmes dont l'amour et la bouche étaient rouges.

Auprès d'elles, buvait et chantait le bandit.

Jean s'approcha sans peur et doucement lui dit:

«Frère, Jésus de Nazareth vers vous m'envoie

Pour que nos pas égaux le suivent dans sa voie.»

Barrabas répondit: «Vraiment, si je bois fort

C'est pour fêter gaîment et célébrer sa mort,

Et me moquer de lui quand les femmes m'écoutent.

J'ai le crime et le vol pour compagnons de route,

Et la fille qui s'offre aux détours des chemins;

Et le peuple assemblé n'a point peur de mes mains.»

Jean voulut s'approcher et lui parler encore;

Mais Barrabas terrible et fou saisit l'amphore,

Et menaça l'apôtre, avec son bras levé:

«D'ailleurs, qu'est donc ce Christ encombrant le pavi

De va-nu-pieds grossiers et de femmes publiques

Et de prêches et de gestes mélancoliques?

Je l'ai connu en Galilée, où il était

Un pauvre et mauvais apprenti qui rabotait

Du mauvais bois et qui trompait les gens pour vivre.

Jamais il n'a su lire un texte dans un livre,

Et voici qu'il nous parle et raisonne de Dieu!

Se dire l'envoyé du Très-Haut est un jeu

Que les fourbes depuis longtemps aiment et jouent,

Mais que moi, Barrabas, tout couvert de ma boue,

Je blâme et je déteste et je ne jouerai pas,

Etant trop haut encor pour descendre si bas.»

Jean sentit la douleur vriller si fort son âme

Qu'il supplia, les mains jointes, l'une des femmes

D'empêcher Barrabas de blasphémer encor.

Des poings brutaux et noirs le poussèrent dehors.

Et Jean partit en sanglotant par la nuit blême,

Sans plainte et sans colère et ferme et doux, quand même,

Et, se tournant de loin vers le bouge abhorré,

Il se voila les yeux, mais dit: «J'y reviendrai.»

L'aube toucha bientôt de ses mains cristallines

Le front enténébré des bois sur les collines

Et le faîte du temple où s'exaltait l'airain.

Soudain,

Tandis que Jean marchait encor par les campagnes,

Des pas multipliés

Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers,

Et des femmes criaient de loin à leurs compagnes,

Qu'un homme aux cheveux roux s'était pendu, là-haut.

Le cœur de Jean resta muet, sans un sanglot.

Le crime de Judas était inimitable.

Oh! ce soir qu'il prit place, avec tous, à la table,

Et qu'il osa parler et que même sa main

Ne trembla point quand Dieu lui présenta le pain!

Pourtant l'apôtre errant suivit la multitude:

Le mort gisait au pied de l'arbre et regardait,

Fixement, eût-on dit, sa propre turpitude.

L'œil était sombre et morne et dur; il obsédait;

Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte;

Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte

Et se montraient cruels pour se cacher leur peur.

Jean sentit la pitié dominer son horreur.

Il songeait à l'écart: Pourtant il fut des nôtres;

Pendant trois ans son cœur fut le cœur d'un apôtre;

Il pardonna souvent lorsqu'il eût dû punir,

Et Jésus-Christ l'aima, qui savait l'avenir.

Alors, sans hésiter, Jean traversa les houles

Et les fureurs toujours plus denses de la foule

Et, soulevant le corps entre ses bras pieux,

Avec des doigts très purs il lui ferma les yeux.

Puis, il le prit pour le porter lui-même en terre.

Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires,

Et, sans parler, tous deux enfouirent Judas

Ainsi jusqu'au matin où Christ ressuscita,

L'âme de Jean fut à tel point profonde et tendre

Qu'aucun homme d'alors ne la pouvait comprendre

Et que même Marie, à le voir vers son seuil

S'avancer lentement et sourire à son deuil,

Croyait l'apôtre aimé pris de vague folie.

C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupçon de lie

Dans le vase chrétien qu'était déjà son cœur.

C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur

Et que, dans l'eau des pleurs, il savourait la joie.

Entre mille chemins, seul, il suivait la voie

Que Christ allait tracer autour de l'univers.

Il faisait son trésor de tous les maux soufferts;

Quand son pas rencontrait quelques touffes d'épines

Il s'arrêtait et bénissait le noir buisson

D'avoir, pour le salut de tous, percé le front

Et les cheveux sacrés et les tempes divines.

Il bénissait le fer, il bénissait le bois

Qui fournirent la lance et les clous et la croix;

Il bénissait jusqu'aux bourreaux sanglants et blêmes

Et même, il bénissait, le soir, le Golgotha

Qui, rouge et ténébreux, se bossuait là-bas,

Avec ses rocs dressés comme autant de blasphèmes.

Les Rythmes souverains: Poèmes · 第 11 / 26 题