comprise,--combien fera mieux, se roulant aux mystères du même boudoir,
près d’une civilisée pâle dont la seule fonction est la caresse, le
chat, créature silencieusement attractive et caressante de tout son
corps!
J’ignore ce que l’avenir réserve au chat et ce qui résultera pour lui de
cette situation nouvelle.
Mais en attendant qu’un poète analyste, félin émule de Paul Bourget,
fixe en quelques pages magistrales et définitives la délicate
physiologie du chat moderne, j’ai voulu noter, prises sur le vif, deux
ou trois observations faites pour caractériser l’ancien chat, le chat
demi-rustique tel qu’on le connaît dans les familles, allié à l’homme,
non son esclave, n’acceptant de nos mœurs que ce qu’il en veut, et, par
l’inquiétante interrogation de son regard, la royale indolence de sa
démarche, la fantaisie griffue de ses agressions, se plaisant à rappeler
que les bois sauvages furent sa première demeure et qu’il y a toujours
du tigre en lui.
Ce qui ne l’empêche pas, à l’occasion, de montrer l’esprit le plus
subtil, l’imagination la plus vive, et parfois, n’en déplaise à ceux qui
le taxent d’égoïsme, la plus exquise sensibilité.
J’ai autrefois habité une vieille maison de province qui était un vrai
paradis pour les chats à cause de ses longs et noirs corridors, de ses
galetas encombrés d’antiquailles et de meubles, de ses combles jamais
visités et tout à fait propices aux secrètes installations, aux
nocturnes sabbats, aux hurlantes batailles, avec mille issues vers la
liberté du toit, asile sacré, inviolable observatoire, d’où l’on
contemple, ronronnant tout le long du jour, par delà les dernières
maisons, la ceinture verte des champs, et, le soir venu, l’infini bleu
piqué d’étoiles.
Cette bienheureuse maison possédait trois chats, ou plus exactement, un
matou et deux chattes.
Le matou, grand batailleur devant l’Éternel, nez balafré, oreilles
déchiquetées en dentelles, avait son poil du plus magnifique ébène et
portait fièrement le nom de Moricaud. Il s’était rendu célèbre
d’ailleurs par une assez singulière aventure.
Roulé du haut d’un toit au cours de quelque expédition amoureuse, il fut
ramassé, assez mal en point, ne pouvant plus agir que des pattes de
devant et traînant lamentablement sur le pavé, comme un poids inerte, la
partie postérieure de son individu.
Les commères compétentes déclarèrent qu’il avait la colonne vertébrale
brisée, et, pour lui épargner d’inutiles souffrances, on décida qu’un
voisin, homme connu pour avoir le cœur dur, enfermerait Moricaud dans un
panier et le précipiterait du haut du pont.
Un saut de cinquante pieds, s’il vous plaît! dans un courant d’eau
torrentueux et plus que jamais glacial en cette saison où les neiges
fondent.
Ses maîtres le croyaient mort et déjà le pleuraient quand, deux heures
après l’exécution, il reparut, mouillé, mais fier comme Artaban,
gaillard comme un sabre, et valide de ses quatre membres.
En dépit du diagnostic des commères, Moricaud ne s’était rien brisé en
tombant. Son cas,--ainsi qu’a daigné me l’expliquer l’illustre
professeur Charcot, aussi profond philosophe que savant médecin et, en
cette double qualité, grand contemplateur devant la nature et grand ami
des animaux,--son cas devait être un de ces curieux cas de paralysie
hystérique souvent provoqués par un choc et qu’une émotion violente
suffit quelquefois à guérir.
Moricaud sortait donc guéri de son périlleux bain froid comme sort un
croyant de la piscine de Lourdes.
Un chat imaginatif à ce point ne pouvait manquer d’avoir de l’esprit.
Ce simple fait le prouvera.
L’originale maison dont il s’agit conservait, au fond de son couloir,
une antique sonnette hors d’usage qui, après avoir longtemps annoncé les
visiteurs, mais désormais remplacée par une moderne sonnerie, ne servait
plus guère qu’à convoquer, pour la distribution du mou, les chats
attardés dans les combles ou bien errants le long des gouttières. Mise
en branle par un bout de corde, la sonnette s’entendait de loin, et les
chats, sans se faire prier, accouraient à sa voix connue.
Un jour Moricaud manqua à l’appel.
Où diantre s’en était-il allé? Sans doute où vont les chats quand
l’amour les taquine.
Mais voilà qu’au milieu de la nuit, la sonnette se met à sonner toute
seule. On s’effraie, on s’empresse; s’il y avait des revenants dans la
maison? Non! c’est tout simplement Moricaud qui, de retour et pressé par
la faim, s’était suspendu à la corde, et sonnait, sonnait comme un
sonneur ivre, dans l’espérance de faire venir le mou.
Comment ne pas aimer les chats!
Quoique l’heure presse et que le papier à noircir pour aujourd’hui
diminue, je ne déposerai pas la plume sans vous raconter, à propos des
mêmes chats, une attendrissante anecdote qui prouve que chez
eux,--a-t-on assez mal compris, a-t-on assez calomnié leurs
semblables?--le cœur était à la hauteur de l’esprit.
Comme dans tant d’autres maisons, il se trouvait dans la maison aux
chats un grand-père, vieil homme presque octogénaire mais solide encore,
et qui, pour rien au monde, n’eût manqué d’aller tous les jours boire
son verre, fumer sa pipe et faire sa partie d’avant dîner au café du
bout de la ville.
Grand-père aimait beaucoup ses chats, ses chats aussi l’aimaient
beaucoup; et ils le lui prouvaient chaque soir à l’heure de son retour
du café, en allant au devant de lui jusqu’au coin de la prochaine rue,
tous de front, leurs trois queues en l’air. Là, des ronrons récompensés
par des caresses. Puis, les chats se remettaient en marche, et, tous de
front, leurs trois queues en l’air, précédaient grand-père jusqu’à la
porte.
Par malheur, au commencement de l’hiver, grand-père tomba malade. On lui
prescrivit un repos absolu, sa chambre fut consignée, et les chats ne le
virent plus.
Ceux-ci ne savaient pas ce qu’était devenu leur ami; et chaque soir, à
l’heure ordinaire, ils allaient jusqu’au coin de la prochaine rue,
attendaient un instant, puis s’en retournaient la queue basse et l’air
désolé, conduite qui faisait l’étonnement et l’édification de tout le
voisinage.
Or, certain jour passa par la ville un vieux chercheur de pain à peu
près du même âge que le grand-père, et qui, avec sa canne, sa barbe
blanche, ses habits râpés mais fort propres, n’était pas sans lui
ressembler.
Il passait justement à l’heure habituelle du grand-père, et les chats,
le voyant venir, y furent trompés.
Tous en rang, leurs trois queues en l’air, ils allèrent à la rencontre
du pauvre, passèrent, repassèrent entre ses jambes, et le pauvre, en les
caressant, murmurait: «Seigneur, mon Dieu, les braves chats!»
Puis ils se mirent à marcher devant lui, au grand étonnement du pauvre
qui, tout de même, les suivit.
Il les suivit jusqu’à la porte de la salle à manger qui, selon la
coutume de certaines provinces, se trouvait au rez-de-chaussée, donnant
sur la rue.
Et, comme le dîner était servi, pour ne point se montrer moins
charitables que les chats, honnêtement on invita le pauvre à prendre
place autour de la table, dans le fauteuil même du grand-père.
Et le vieux pauvre disait toujours, tout en montrant grand appétit:
--Seigneur, mon Dieu! la bonne ville où, pour vous montrer le chemin, on
dépêche de si braves chats!
LE BON IVROGNE
Cette vigne m’a fait rêver, s’ouvrant ainsi sur le mur gris, par un
triste jour déjà froid, frissonnante et crucifiée. Plus au nord, la
vigne cesse de pousser; celle-ci, dans le pays, est la dernière. Aussi
de quel orgueil le bonhomme en sabots dont elle festonne la chaumière,
montre-t-il sa vigne à ses voisins: pampres dépouillés et maigres
grappes qui pour mûrir ont l’air d’attendre la gelée.
Elle m’a fait rêver, cette vigne en exil, comme le symbole du rustique
paganisme d’autrefois et du respect que nos aïeux avaient pour la plante
sacrée.
Mais depuis des années, les vignes meurent, et Bacchus irrité s’est
retiré de nous.
Il n’y a pas fort longtemps, à la saison des vendanges, quand les
charrettes vigneronnes revenaient par les chemins pierreux avec leur
chargement de bennes vides, vous auriez dit jusqu’à l’horizon les
tambours et les tambourins de quelque lointaine bacchanale; et, bien
avant dans l’hiver, les pressoirs roulants, de forme antique, violets du
résidu des cuves, allaient et venaient devant les maisons, à grand
bruit, traînés par des hommes.
On gardait pourtant la tradition d’un passé plus riche. Les gens
parlaient de mystérieux fléaux qui, très anciennement, du temps des
Consuls, peut-être même du temps de la Louve de marbre,--laquelle,
d’après le proverbe, mangeait tout,--auraient forcé d’arracher les
vignes. Et, comme irrécusables témoins d’une époque où réellement le vin
coulait aux ruisseaux des rues, ils montraient dans leur cave, sous les
voûtes incrustées de salpêtre, drapées de toiles d’araignées, sentant
bon toutes sortes de moisissures, et si hautes que la lampe y dessinait
un rond lumineux au milieu de l’ombre sans arriver à les éclairer, ils
montraient des cuves de maçonnerie, énormes, pareilles à des tours, et
des tonneaux en pierre, en solide pierre de taille, secs maintenant, et
que n’eût pas suffi à remplir la récolte d’une province.
Malgré cela, il y avait alors du vin pour tous, même pour les pauvres.
Ceux de mon âge se le rappellent encore: dans les quartiers paysans, au
seuil des portes, une table recouverte d’une nappe blanche avec un broc
d’étain et un gobelet dessus invitait les passants à se rafraîchir sans
payer. Chaque soir, à l’heure où l’on rentre des travaux des champs, un
gamin s’en allait soufflant dans sa trompe et criant aux
carrefours:--«Qui veut boire du vin, du vrai vin nouveau, à deux sous le
litre, se rendra chez Antiq, derrière l’Église; le vin est bon, j’y ai
tâté.» Et, sur la foi de l’imberbe dégustateur, les vieux se rendaient
un jour chez Antiq, d’autres jours ailleurs, pour boire le vin
recommandé, en grignotant des noix fraîches et des olives.
Tout est bien fini maintenant! Non seulement la Mère-vigne ne produit
plus guère, il faut encore que d’infâmes sophisticateurs, d’accord avec
nos députés, essaient de mêler leurs poisons aux dernières gouttes de
lait pourpré perlant à sa mamelle tarie.
D’ailleurs, qu’on l’autorise ou non, qu’il soit clandestin ou légal,
nous n’échapperons pas au _vinage_. L’habitude désormais en est prise,
et les poètes, les philosophes, peuvent dès à présent constater quels
sont ses résultats.
Un des plus tristes, assurément, c’est la suppression de l’ivresse. Car
l’aimable ivresse d’autrefois est devenue une maladie; et, remplacé par
l’alcoolique au visage plombé, que hantent des visions meurtrières,
notre ivrogne, le bon ivrogne, a disparu avec le bon vin.
Vous le rappelez-vous, ce bon ivrogne? Heureux, inoffensif, on le rêvait
couronné de pourpres d’automne aux riches gaufrures, d’un joli rouge
comme les rubis de son teint. Il y avait généralement un ivrogne par
village; un seul! Cela constituait au joyeux homme une sorte de
privilège, et, ma foi, presque une fonction. Parfois, en veine de morale
ou de controverse, le curé arrêtait l’ivrogne au passage. Gaiement,
l’ivrogne se défendait par de hardies calembredaines, citant la Bible et
l’Évangile, Noë, les Noces de Cana. Mais le curé, au fond, ne tenait
guère à le convaincre, étant bien aise d’avoir ce pécheur endurci sur la
planche pour le foudroyer dans ses sermons. Aussi peu respectueux de la
Médecine que de l’Église, on racontait encore que, tombé malade et
condamné, le bon ivrogne s’était guéri radicalement, sans ordonnances et
sans drogues, en s’administrant coup sur coup nombre de rôties au vin
vieux.
J’ai connu un de ces bons ivrognes; et aujourd’hui, après tant d’années,
son souvenir m’est resté cher.
Nous sortions de l’école quand, un jour, nous le rencontrâmes. Lui,
titubant un peu, mais digne, cheminait prudemment au plus près des
maisons.
«C’est Barnabé, il faudrait le suivre!...»
On le suivit donc, cartable au dos, pendant que chez nos parents le
dîner attendait.
A vrai dire, la route fut longue; car, soit calcul ou bien instinct,
Barnabé, se méfiant des grands espaces et désireux d’avoir toujours un
mur sous la main, nous promena une heure durant dans un réseau
d’étroites ruelles.
Nous le vîmes enfin s’arrêter devant une auberge où pendait un buis
vert. Il parut hésiter, puis, se fouillant, il jeta au ruisseau les
quelques sous qui lui restaient dans la poche. Cette détermination nous
combla de joie, d’abord à cause des sous que les moins honteux
ramassèrent, et aussi parce que Barnabé--nous le savions--jetait ses
sous alors seulement qu’il avait résolu de regagner le logis. Or la
rentrée nous promettait, entre sa femme Scholastique et lui, une
amusante comédie.
La vieille Scholastique filait sur son perron:
--«Te voilà donc, ô Mange-enfants, Songe-fêtes, Outre-mal-cousue!»
Silencieux, le bon ivrogne courbait la tête sous l’orage.
Scholastique reprit:
--«Se mettre dans un tel état? Va-t-en à l’écurie, retrouver tes
pareils!»
Barnabé essaya d’abord, tentative fort hasardeuse, de monter les quatre
marches du perron. Mais, ayant buté, il ne s’obstina point, et, résigné,
avec un sourire qui semblait dire:--«Après tout le conseil de ma femme a
du bon», il leva le loquet et poussa la porte de l’écurie.
Barnabé devait avoir son idée; quelle était l’idée de Barnabé?
D’abord, paternel, il caressa l’âne; il caressa la chèvre occupée dans
un coin à ronger l’écorce et les feuilles d’un amandier mis en fagots;
puis, ayant tiré un verrou, il pénétra, courbé en deux, dans le petit
réduit qui se creusait sous l’escalier.
Barnabé rendant visite à son cochon: l’aventure devenait drôle!
On entendit des grognements, et bientôt nous vîmes reparaître Barnabé
traînant son gros pensionnaire par l’oreille.
Barnabé s’assit sur un tas de paille, près de la fenêtre.
--«La femme a raison, tu vaux mieux que moi!...»
Tout en essayant de presser sur son cœur l’animal qui, désespérément,
résistait, Barnabé lui disait des paroles douces:
--«N’aie pas peur, ô unique ami! Pose ta figure sur mon groin, mets tes
menottes dans mes pattes!... Quoi! tu me grondes, ah c’est mal!»
Comme frappé dans ses plus chères affections, Barnabé s’affligeait
sérieusement et ses yeux se remplissaient de larmes.
Enfin le cochon s’échappa.
Laissant Scholastique qui, sévère, dans l’ouverture de la porte, avait
écouté la fin de cette étrange scène, se précipiter à la poursuite du
fugitif, la quenouille en l’air et plus échevelée que sa quenouille:
--«Voilà les amis!» fit Barnabé, consolé instantanément. Puis, s’étant
couché dans la paille, il ajouta non sans quelque philosophie:
--«Tout cela n’empêchera pas que tu me serves, vienne la Noël, à me
vernisser les babines, car rien ne vaut la chair salée pour faire
trouver le vin bon!...»
Là-dessus, un rayon sur le nez, Barnabé s’endormit, ronflant à chavirer
les mouches qui allaient et venaient dans le soleil.
Et, tandis qu’il rêvait de quelque formidable réveillon--brocs énormes
autour desquels saucisses et boudins s’enlacent en guirlandes--nous,
dans l’innocence de notre âge, avec un étonnement sympathique où un peu
d’admiration se mêlait, nous restâmes longtemps ainsi à regarder dormir
le bon ivrogne.
LA PAYSANNE
Il y avait une fois à Luzancy, pas très loin de la Ferté-sous-Jouarre,
une vieille femme, si vieille que tous ses parents étaient morts. On
l’appelait _la Sempiterne_ malgré que son vrai nom fût veuve Gogüe. La
Sempiterne possédait pour seule fortune une chèvre dont elle vendait le
lait dans la saison, et que les bonnes gens la laissaient nourrir, comme
par aumône, du maigre gazon des bords de champ, ainsi qu’aux troënes de
leurs haies.
De temps en temps aussi, pour gagner quelques pauvres journées, elle
s’en allait laver lessive à la fontaine de Cranlin où les fées
reviennent. C’est une eau qui sourd au bas des coteaux, par dessous une
pierre moussue, et puis s’étend en claire nappe à l’ombre de treize
tilleuls.
Un jour--c’était l’année passée à peu près vers cette saison, quand
l’épine franche a passé fleur et quand, sur les buissons, commence à
blanchir l’aubépine--un jour la Sempiterne eut une surprise. Dans cet
endroit solitaire d’où la crainte écartait le monde, à côté de la pierre
moussue, une belle dame était assise, la figure si blanche avec de si
fins cheveux d’or, que la Sempiterne s’arrêta la prenant au moins pour
une fée. Mais un garçonnet jouait près d’elle, et la Sempiterne comprit
que ce ne pouvait pas être une fée, parce que les fées n’ont pas
d’enfants.
Alors, ayant attaché la chèvre au bord de l’eau,--les chèvres comme on
sait sont friandes de cresson et de menthe, et ces herbes leur font le
lait bon--elle mit le linge tremper, et s’installa un peu plus bas
pourtant qu’à sa place habituelle pour ne pas déranger la belle dame.
Mais, tout en lavant sans rien dire, elle levait parfois la tête et
regardait sournoisement la belle dame et son garçon.
La dame lisait dans un livre, au grand étonnement de la Sempiterne, qui
n’avait jamais vu faire cela qu’au curé; le garçon, voulant lier
connaissance avec la chèvre, avait franchi le ru où se déverse la
fontaine. Quelquefois, quand il s’approchait trop, la chèvre tirait sur
sa corde et le front baissé, menaçait. Alors le garçon s’enfuyait,
peureux et content d’avoir peur.
Courant de la sorte, il tomba.
--«Henriquet!... Henriquet!...» s’écria la belle dame.
Mais déjà la vieille Sempiterne s’était dressée, et elle relevait
l’enfant, tout en menaçant la chèvre de son battoir.
--Ah la païenne, ah la sans-cœur!... C’est le diable et ses cornes,
cette bête!... T’as pas honte, dis? t’as pas honte de faire ainsi
frayeur au petiot!»
La chèvre écoutait le discours. Henriquet émerveillé et qui n’avait plus
peur du tout, osa lui caresser les poils de sa barbiche.
Cependant la belle dame demandait si on ne pourrait pas, le matin,
apporter au hameau des Hautes-Feuillées un verre de lait pour Henriquet.
--«Pas avant un mois, tout au juste! Faut auparavant que la chèvre
chevreaute; mais sitôt le biquet sevré, nous garderons le lait pour
vous.»
A partir de ce moment, Henriquet prit en grande amitié la vieille
Sempiterne et sa chèvre. Il venait à leur rencontre tous les jours sur
le chemin de la fontaine. Mais ce fut bien autre chose encore lorsque la
chèvre eut chevreauté et que son biquet la suivit. Henriquet le prenait
dans ses bras; il tétait au pis comme lui, et la chèvre le laissait
faire.
Si bien qu’après cinq mois, lorsque, octobre annonçant l’hiver, la dame
parla de regagner Paris, Henriquet pleura tant et tant qu’il fallut
amener aussi la chèvre, le chevreau et la Sempiterne.
* * * * *
Effrayée par le vacarme des wagons et le fourmillement de cette grande
ville où, tous les jours que le soleil fait, le monde est en habits des
dimanches, la bonne vieille Sempiterne avait d’abord voulu repartir:--«Y
a trop de maisons et point assez d’arbres!» Puis, la nuit, lorsqu’elle
regardait de sa fenêtre à mansarde les milliers de becs de gaz
étincelants comme des étoiles:--«Les gens par ici sont fous, ben sûr, de
gaspiller ainsi leur huile.» Et elle concluait par sa phrase de
prédilection:--«Tout ça, c’est le diable et ses cornes!» Formule vague,
mais commode, qui lui servait à exprimer les sensations les plus
diverses.
Peu à peu cependant la Sempiterne s’est habituée.
Le Luxembourg, les Tuileries, les arbres des quais et des squares l’ont
réconciliée avec Paris. Elle a appris le chemin des rues. Et maintenant
c’est elle qui, toute seule, conduit Henriquet en promenade, regrettant,
à la vue des parterres toujours en fleurs et des pelouses bien arrosées,
de ne pouvoir également y conduire la chèvre et le chevreau prisonniers
dans le coin d’un petit jardin.
Henriquet l’appelle maman Gogüe, et n’échangerait pas pour la nounou la
mieux pomponnée avec des rubans de bonnet si longs qu’ils en traînent
par terre et des boules d’or dans les cheveux, cette paysanne sèche
comme du bois sec, crevassée comme un sarment de vigne, dont la peau
sent la terre et l’herbe, et qui lui conte de si beaux contes, le soir,
quand vient l’heure de s’endormir.
Elle se trouve heureuse, la Sempiterne! C’est pour elle, à soixante et
dix ans passés, une enfance qui recommence, aussi lumineuse, aussi
féerique que la première fut triste et terne.
Un jour, on l’a menée à la comédie; et tout de suite elle s’est signée,
croyant entrer dans une église. Au jardin d’Acclimatation, au Jardin des
Plantes où son Henriquet la promène, elle a de naïves terreurs devant
les bêtes des pays étranges et de grandes joies à reconnaître un
arbuste, une fleur qu’elle nomme de son nom rustique. Tout cela, sans
doute, est pour Henriquet, mais plus qu’Henriquet elle en profite.
Parfois même--on n’est pas parfait, et les vieillards devenus enfants
reprennent goût aux friandises--parfois, quand elle achète quelque
gâteau pour Henriquet, il lui arrive de l’écorner, oh! légèrement, du
bout des doigts, et de se régaler des bribes.
Si vous l’aviez vue l’autre après-midi devant la baraque à Polichinelle!
La pièce avait un succès énorme; l’héroïque et féroce bossu frétillant,
frappant, baragouinant, était en train d’assommer le commissaire, et
c’étaient des fusées de rire chaque fois qu’un fort coup de trique
résonnait sur un crâne en bois. Mais dans l’auditoire enfantin,
personne, pas même Henriquet, ne s’amusait, soyez-en sûrs, à l’égal de
la bonne vieille, applaudissant de ses mains dures et dans les yeux de
qui--des yeux ridés, petits et clairs--les larmes du plaisir brillaient.
* * * * *
Mais le printemps est revenu. On retourne à Lusancy dans huit jours.
Henriquet en rêve la nuit. Il se voit jambes nues dans les hautes
herbes, avec la chèvre et le chevreau, près de la fontaine de Cranlin où
les fées reviennent.
La Sempiterne est contente aussi, pauvre Sempiterne! très contente; mais
son contentement ne va pas sans regrets:
--«Vot’ grand Paris, voyez-vous, c’est quasiment le diable et ses
cornes; pourtant s’il fallait, tout de même je m’accoutumerais ben à y
mouri!»
LE KALÉIDOSCOPE
Comme les souvenirs se pressent de la Noël au jour des Rois! Deux
semaines durant, même aux plus sceptiques, l’âme redevient enfantine, et
c’est ce qui m’autorise à vous demander, cher lecteur, si vous avez
personnellement connu saint Sylvestre.
Car moi je l’ai connu cet illustre saint, aux jours heureux de la
jeunesse, quand nous nous en allions par les rues trimballant au bas du
dos le classique cartable, à la fois bibliothèque et garde-manger,
lequel manié en rond au bout de sa courroie servait aussi de masse
d’armes dans les homériques combats qu’on se livrait entre galopins de
quartiers rivaux.
Invisible tout le reste du temps, saint Sylvestre--ou celui que nous
prenions pour tel--apparaissait régulièrement, venu en ne sait de quel
pays, le matin même de sa fête.
Et quelque temps qu’il fît, que la neige tombât à flocons ou que le
froid de l’air fît éclater les pierres, nous étions certains, arrivés
les premiers sur la place déserte encore où la fontaine coulait sans
bruit, le mufle de ses lions ayant des moustaches de glace le long
desquelles, silencieusement, l’eau glissait, nous étions certains,
dis-je, de trouver un vieux petit homme aux yeux fins, à la barbe drue
qui, les pieds dans de gros sabots, des moufles aux mains, et tout le
corps emmitouflé à une ample et lourde limousine, était en train de
dételer un âne d’une carriole.
L’âne dételé, la carriole mise en équilibre sur la fourche de sa
chambrière, notre homme extrayait successivement deux bancs de tréteaux,
des planches, des piquets, une toile à voile; puis, s’étant improvisé
ainsi une manière de boutique, il étalait en bel ordre, avec un soin
minutieux, toutes sortes de jouets qui, par leurs formes barbares et
leurs violentes colorations, mettaient d’abord nos yeux en joie.