raconté l’attendrissante histoire; il y avait de ces violons rouges que
ne dédaigna pas de célébrer le très grand écrivain qui s’appelle
Théodore de Banville; il y avait des poupées en carton, troncs informes,
sans jambes ni bras, mais au sein desquelles un pois sec remue,
symbolisant l’âme et la vie d’une façon suffisamment significative pour
l’imagination toute neuve de jeunes cerveaux; il y avait la grenouille
que fait sauter une corde à violon tordue en ressort de baliste; les
forgerons battant l’enclume avec la raideur hiératique de dieux cabires;
et des tambours et des trompettes et des moulins à vent primitifs, le
tout frais verni, poissant aux doigts, répandant une bonne odeur de bois
blanc et de térébenthine.
On restait debout, les yeux agrandis par la convoitise, et calculant ce
que les gros sous et les piécettes blanches des étrennes permettraient,
le lendemain, d’acheter.
Cependant, peu à peu, la place se peuplait. Des paysans, des paysannes
arrivaient apportant des œufs, des fromages, du miel, des fruits
d’hiver, de maigres légumes; et devant la vieille maison commune,
au-dessous de l’écusson du temps des consuls martelé, la revendeuse
disposait sur un lit d’algues ruisselantes des moules, des clovisses,
des oursins dont les piquants remuaient, des sardines aux reflets de
nacre et d’argent, un thon énorme perdant le sang par les ouïes, enfin
toute une pêche miraculeuse qui nous faisait un instant oublier saint
Sylvestre pour évoquer en nous, pauvres petits montagnards à demi
sauvages, l’image d’un Marseille féerique, entrevu dans le lointain bleu
du rêve avec ses hautes maisons, ses théâtres, ses larges rues, les eaux
jaillissantes de ses places, et la mer infinie où passent des navires.
D’ailleurs, nous n’étions déjà plus seuls, nez transis et pieds dans la
neige, autour de l’éblouissante boutique.--«Donnez place, petits!» Et
nous donnions place à un villageois marchandant des bagues en crin pour
son amie; à un valet de ferme, à un pâtre essayant sur une série de
galoubets, avant de lâcher les cinq sous, tous les airs de son
répertoire, ou bien faisant vibrer entre ses dents, avec des poses
extasiées, la lame de fer d’une guimbarde, instrument gastralgique et
subjectif, entendu seulement de celui qui en joue, et qui semble avoir
été inventé tout exprès pour ces pauvres gens dont la vie se passe
contemplative dans la solitude des montagnes.
Saint Sylvestre leur vendait, souriant toujours, ne parlant guère; et
quand il parlait, on remarquait chez lui comme un léger accent du pays
d’Auvergne.
Que ce fût le vrai saint Sylvestre, personne parmi nous n’en doutait.
Aujourd’hui je le crois encore. Un fait incontestable, c’est que, le
jour de l’an une fois passé, cet étrange saint au parler auvergnat
disparaissait de même qu’il était venu, sans laisser trace; et nous nous
imaginions alors qu’il était retourné là-haut, derrière les nuages,
remontant avec sa carriole et son âne par la voie lactée, ou, si vous
aimez mieux par le chemin de Saint-Jacques qui, large et blanc comme une
grande route, serpente à travers les étoiles.
On les aimait, on les soignait ces naïfs joujoux, préférables certes à
ceux qu’aujourd’hui, non pas les saints, mais des gens très savants
fabriquent. La famille les conservait, et je m’en rappelle d’anciens
qu’on ne montrait aux enfants que les grands jours.
Un surtout, un kaléidoscope, le seul qui exista dans la ville et que
cousine Annette--tous les gamins du pays, je ne sais pourquoi,
appelaient cette bonne vieille dame cousine Annette--possédait.
Quelquefois, oh! bien rarement, cousine Annette consentait à mettre la
clef sur une antique _table fermée_, dont les deux battants en s’ouvrant
comme les volets d’un triptyque laissaient s’envoler soudain une
pénétrante odeur de temps passé.
Que de belles choses là-dedans qu’il fallait admirer de loin avec
défense d’y toucher! Des étoffes brochées, des rubans à ramages, des
dentelles que la vieillesse avait précieusement jaunies, de frêles
éventails d’écaille, des bijoux à l’ancienne mode; que sais-je encore?
Des bourses en perles, des reliquaires ayant la forme d’un cœur où de
petits os blancs s’encadraient, fixés d’un peu de gomme, au milieu
d’arabesques de papier doré, des boîtes à bonbons faites en peau de
bergamotte, et d’autres boîtes recouvertes d’un verre bombé sous lequel,
sculptés dans la cire, avec leurs moutons et leurs bergères, à travers
les prés et les vallons d’un paysage chimérique, des bergers galants se
promenaient.
Et ces menus riens d’autrefois si bien en harmonie avec la physionomie
doucement attristée de cousine Annette et l’ameublement de ce logis
silencieux, éclairé à peine, où depuis soixante ans n’était pas entré un
objet nouveau, nous inspiraient un sentiment confus d’admiration et de
respect.
Néanmoins, la merveille toujours nouvelle, c’était encore le
kaléidoscope.
D’où venait-il? De qui le tenait cousine Annette? Peu importe! mais je
le revois tel qu’il était avec son cornet en carton revêtu d’un papier
aux gaufrures ternies. Je crois entendre le petit bruit sec que
faisaient à chaque transformation, en se groupant, les perles, les
paillons et les fragments de verres rouges et brillants comme des pépins
de grenade.
Retenant notre souffle, l’un après l’autre, l’œil appliqué à la
lentille, nous admirions naître, mourir, et naître encore, tandis que le
cornet tournait, ces innombrables figures pareilles à celles qu’on voit
flotter en rêve. Nous ne comprenions rien au miracle, et notre plaisir
se mêlait d’un peu de mystérieuse terreur.
Je croyais le kaléidoscope disparu, hélas! avec les chevaux bleus, les
violons rouges, les grenouilles sauteuses et les forgerons en bois
verni.
Eh bien! non; cette année un hasard m’en réservait la surprise.
L’autre jour, en plein boulevard, entre un marchand de locomotives à
ressorts et un débitant de cris du Bulgare, j’ai cru reconnaître--ne me
trompai-je point?--mon kaléidoscope d’autrefois, et non pas un, mais
cinquante, mais cent, tout un stock de kaléidoscopes. Je ne me trompais
pas: c’était bien le même avec le même papier ancien qu’égaie une vague
dorure et au dedans les mêmes dessins capricieux et fugitifs.
J’en achetai quelques-uns qui obtinrent, les témoins sont là! un joli
succès d’étrennes. J’aurais dû dévaliser la boutique. Car, retournant le
lendemain pour renouveler ma provision, j’ai trouvé la place vide.
Saint Sylvestre--ce marchand ne pouvait être que mon saint
Sylvestre--avait disparu le jour de l’an une fois passé, à son habitude.
Et maintenant, sans doute, avec la carriole et l’âne, il regagne--bon
quincaillier coiffé de l’auréole--ses magasins du ciel par le chemin de
Saint-Jacques qui serpente là-haut, dans les étoiles, large et blanc
comme une grand’route.
JEAN MIAN
Au tournant de la route, avant d’arriver au village, une douzaine de
ruches s’alignaient.--«Approchons-nous pour voir si le bon soleil qu’il
fait à l’abri de ce roc, dans ce creux de vallon, n’aurait pas réveillé
les abeilles?» Je m’aperçus alors que toutes les ruches étaient nouées
d’un brin de crêpe et j’en conclus, connaissant la coutume, qu’il y
avait un mort dans la maison. Une vieille femme passa, courbée sous son
faix de litière. Je l’interrogeai. Elle me dit:--«C’est pour le Jean
Mian que les cloches ont sonné; depuis hier il est allé nous
attendre...» Et d’un geste de sa main plus sèche que les buis de sa
charge, elle me montrait sur le coteau le mur bas et blanc du cimetière.
Jean Mian? Mais je le connaissais, Jean Mian! Un homme d’ancien temps,
tout à fait à la vieille mode. Et, soudain, je me le rappelai comme je
l’avais vu souvent, étant écolier, avec son chapeau blanc, ses culottes
que boutonnait un bouton de buis large comme un petit écu, sa veste
courte à collet montant, en burelle couleur de la bête, et son gilet
rayé dans les goussets duquel il aimait à fourrer les poings.
Ménétrier à ses moments perdus, Jean Mian fit longtemps danser aux
_vogues_... Il était le dernier à savoir les vieux airs. Lui retiré, le
cornet à piston, la clarinette sont venus; et le pays n’a plus entendu
ronfler le tambourin ou gazouiller le galoubet, ce qui faisait comme une
dispute de cigale et de rossignol.
Jean Mian était pénitent. Combien de fois ne l’ai-je pas vu aux
processions, ce petit homme, trébuchant pieds nus dans la neige sous le
poids du grand crucifix, tandis que sa cagoule relevée découvrait un
menton rasé, un nez énorme, le tout ruisselant de sueur, et deux yeux
noirs plissés et vifs. Mais il en voulait aux curés. Le curé Gravaz, un
révolutionnaire ennemi des bonnes traditions, n’avait-il pas fait
enlever, à l’entrée de l’église, le vieux banc en noyer luisant où, de
temps immémorial, les bons pénitents, chaque dimanche, vendaient pour un
sou aux gamins des carrés de gâteau à l’huile. Et cela sous prétexte que
l’argent ainsi récolté s’employait à faire deux fois l’an, entre
confrères, ce qui s’appelle un bon repas.
Car Jean Mian comme tous les artisans, tous les gens des petits métiers
à son époque, était friand d’un fin morceau. Pour rien au monde on ne
l’eût empêché d’aller, sur le coup de cinq heures, à la _chambrette_,
boire un verre avec les amis, en grignotant quelques amandes, ou, faute
de mieux, en croquant un grain de sel gris qui faisait trouver le vin
bon. Vous aviez alors à deux sous un litre de vin paysan, aimable à voir
et fleurant la grappe. Ces patriarcales débauches ne pouvaient, certes,
porter tort ni à la bourse ni à l’estomac.
Jean Mian ne détestait pas non plus de se payer sa partie de bastidon,
une fois par hasard, le dimanche ou dans la semaine. En hiver surtout,
par un beau temps, quand les jacinthes reverdies montrent le nez pour
voir le soleil à travers les feuilles tombées. Après déjeuner, assis
devant la porte, on regardait le jeune blé luire et frissonner à la
brise, on s’extasiait sur les charmes de la saison bénie où tout germe
et pousse à la grâce de Dieu pendant que l’homme se repose, et, la
philosophie s’en mêlant,--toujours la philosophie s’en mêle quand il y a
une pointe de muscat dans le cerveau, on se félicitait d’être au monde,
et on plaignait le sort des riches.
Lorsqu’il s’agissait de bastidon, Jean Mian se montrait intraitable. Le
bastidon était sacré pour lui, plus que son tambourin, plus que son banc
d’église, plus que la Notre-Dame, vêtue de brocart, chargée de bijoux en
or faux et à l’Ascension ornée de pommes, de raisins et de cerises
nouvelles, que les pénitents promenaient sur un brancard à travers la
ville et sous laquelle les grands’mères nous faisaient passer pour que
nous devinssions grands et forts.
Un jour son ami Tonin Saigne-Fiasque, le cordonnier, avait pris une
résolution grave. Secoué la veille par sa ménagère, il s’était installé
devant son établi dès l’aube, et prétendait travailler d’arrache-pied
jusqu’au soir à une paire de chaussures qui pressait. Or ce jour-là,
précisément, il s’agissait de manger une douzaine de grives au genièvre.
Les manger sans Tonin? Pas possible! Et Tonin, fidèle à son vœu, ne
voulait pas se laisser tenter.--«Voyons, Tonin, sois raisonnable: les
grives n’attendent pas et tes chaussures attendront. Tu les achèveras
demain; la mère des jours n’est pas morte.--Je ne peux pas, répondit
Tonin.--Et pourquoi ne peux-tu pas?--Pourquoi!... pourquoi!... parce que
je me suis acheté un sou de feu ce matin et qu’il faut que je le
profite.
En effet, au beau milieu de la boutique on pouvait voir une brasière où
brûlaient bleu des coquilles d’amandes prises au four du boulanger. Un
sou de feu! Les autres compagnons faiblissaient, vaincus par la force de
l’argument. Mais Jean Mian, homme d’énergie, fouilla dans ses
poches:--«Ton sou de feu, tiens, le voilà!» Et Tonin laissa ses
souliers, Tonin alla manger les grives. Sa conscience était tranquille,
personne n’avait plus rien à dire, on lui payait son sou de feu.
Jean Mian pouvait se montrer ainsi prodigue, ses moyens le lui
permettaient.
Avec son olivette, sa vigne, Jean Mian possédait en outre une écurie
vaste comme une église, où, les jours de marché, il remisait, moyennant
rétribution, les mulets et les ânes des villageois qui ne voulaient pas
aller à l’auberge. Trois sous par tête et le fumier, ça fait de l’argent
au bout de l’année!
Aussi Jean Mian passait pour riche; on ne connaissait pas la fortune de
Jean Mian.
Il y a trois semaines, maître Trabuquet, le notaire, fumait la pipe
devant sa porte, quand il vit Jean Mian arriver.--«A Dieu soyez!--Pour
vous de même... Et quel mauvais vent vous amène?--Voilà: je me fais
vieux, je perds la mémoire, et, sans se méfier des voisins, à mon âge,
on a tort de garder son argent chez soi.»
Là-dessus, Jean Mian mit entre les mains du notaire une de ces
corbeilles en paille tressée dont se servent les gens d’ici pour donner
pitance à leurs bêtes.
--«Mais ce n’est pas de l’argent, c’est de l’avoine.--C’est de l’argent
aussi, tout est mêlé, vous me le trierez, j’ai confiance.»
Jean Mian s’en alla, le notaire prit ses témoins, et comme la brise
était bonne, soigneusement, on se mit à vanner avoine et monnaie en
pleine rue. L’avoine s’envolait, et, au lieu de bon grain, au fond du
crible il retombait des pièces d’or.
Jean Mian avait prévu sa fin; il la fit d’ailleurs édifiante.
Le sachant malade, l’abbé Gravaz, quoique brouillé, crut devoir monter
chez lui.
Jean Mian, n’avait pas de rancune; ils se réconcilièrent. Puis, de fil
en aiguille, l’abbé Gravaz confessa Jean Mian et proposa, puisque
l’occasion s’en trouvait, de lui apporter le bon Dieu:--«Apportez le bon
Dieu, je vais un de ces matins loger chez lui, il convient que nous
fassions connaissance.»
Le lendemain, l’abbé Gravaz arrive, précédé de son _clergeon_ vêtu de
rouge qui faisait tinter la sonnette et de deux dévots portant les
lanternes. Derrière, le quartier suivait. On entre, on tire les rideaux
de l’alcôve. L’abbé Gravaz s’approche, en parlant latin, et soudain
recule épouvanté:--«Qu’est-ce que c’est que cette histoire? Je venais
administrer Jean Mian et je trouve une vieille femme dans le lit.--C’est
bien Jean Mian, pécaïré, Jean Mian en personne, monsieur le curé,
répondit une des commères, seulement, comme vous deviez venir avec le
bon Dieu, nous avons pensé, pour plus de respect, à lui mettre, blanc et
repassé, un bonnet de femme.»
C’est ainsi qu’expira Jean Mian, une coiffe à tuyau sur la tête et un
joli nœud blanc sous le menton.
Maintenant Jean Mian dort dans les lavandes, ses abeilles portent son
deuil. Et j’ai voulu--pourquoi donc pas?--écrire l’oraison funèbre de ce
brave homme qui, sans avoir jamais fait de mal à personne, vécut heureux
et mourut tranquille à l’endroit où la Providence l’avait planté.
L’HOMME AU COUTEAU
Nu la tête et les bras nus, parfois il traversait la ville avec son
tablier, ses sabots sanglants et son grand couteau qui luisait.
Mais soit qu’il emmenât, un bout de corde au cou, quelque pauvre bête
condamnée; soit que, trouvée morte un matin dans la paille de l’écurie,
il l’emportât les membres raides, sur son chariot bas, à roues pleines,
que traînait un âne velu; soit encore que, l’ouvrage fait, il revînt
vendre la peau, toute fraîche, les poils humides et l’envers nacré, chez
les tanneurs des Vieux-Quartiers; toujours autour de lui un concert
s’élevait assourdissant et lamentable. Car du Portail Double au Portail
Peint, les chiens de la ville, surexcités soudainement par l’odeur de
massacre que l’homme avait, se ruaient, hurlants, à ses trousses, sans
oser le mordre pourtant.
On l’appelait Charlot tout court, ou bien encore Monsieur Charlot en
manière d’ironie. Pour nous autres gamins, c’était «l’homme au couteau,
l’Écorche-rosse», et son couteau nous faisait peur.
Charlot habitait sous les remparts, près de la grève, théâtre de ses
exécutions, une masure délabrée qui fut un moulin autrefois.
L’eau depuis longtemps n’y arrivait plus. L’ancien canal, lentement
gorgé de limon, était devenu un jardinet où Charlot à ses moments perdus
cultivait des fleurs, des arbres fruitiers, des légumes. Et rien dans
cette solitaire bâtisse, séparée maintenant du lit vagabond de la
rivière par une étendue de cailloux où poussaient çà et là des touffes
d’osiers maigres et d’amarines, n’aurait fait deviner le moulin de
jadis, sans l’antique roue aux trois quarts envasée dont le bois
vermoulu, changé en amadou, verdissait de pariétaires, et sans une meule
cerclée de fer, à l’abandon devant la porte.
Blancs et roses au printemps, les arbres du jardin se couvraient, dans
la saison, de pêches, d’abricots ambrés, de cerises qui attiraient là
des bandes d’oiseaux; et bien souvent, quand on passait, il y avait,
assise sur la meule, une gamine de notre âge,--la Carline,--qui n’avait
pas connu sa mère et qui était fille de Charlot.
Mais, jamais, dans l’entraînement des maraudes, l’idée ne nous serait
venue de toucher aux fruits de Charlot, et encore moins, pour l’insulter
de loin, d’adresser la parole à Carline.
Un peu sorcière, à moitié ogresse, nous nous racontions que Carline
mangeait de la chair d’âne les vendredis. Des légendes planaient sur son
père dont l’arrière grand-père aurait été bourreau. Aussi faisions-nous
de longs détours, les jours d’école buissonnière, pour éviter la grève
sinistre semée d’os blanchis, de crânes aux dents démesurées, où
toujours flairant quelque chair en train de se consumer au soleil, de
grands corbeaux venus des roches s’abattaient d’un vol mécanique et
lourd.
Pourquoi, l’autre matin, voyant les chemins pleins de neige, me suis-je
rappelé Charlot? Et pourquoi le souvenir m’est-il revenu en même temps
d’une cérémonie d’ailleurs pittoresque, dont ce philosophe qui, sous de
macabres apparences, cachait, paraît-il, une âme débonnaire et encline à
la joie, fut l’ordonnateur et le héros?
La masure du moulin n’appartenait pas à Charlot. Immémorialement, lui et
les autres Charlots, ses aïeux, la tenaient en location d’une famille
noble du pays, alors représentée par un doux maniaque qu’on appelait le
vieux marquis; lequel vieux marquis, avec sa physionomie falote,
l’originalité de son costume, m’apparaît à travers mes souvenirs,--et
tout au moins autant que le brave Charlot,--comme un survivant d’un
autre âge.
Habitant seul, malgré qu’il eût quatre-vingt-dix ans, seul avec ses
fermiers et non loin de la ville, dans une métairie décorée du nom de
château, le vieux marquis, aux environs de 1850, portait encore
fièrement, et sans que personne s’en étonnât, la culotte courte, le
tricorne et la queue. Un jonc à pomme d’or, très haut, lui tenait lieu
d’épée. C’est la seule concession qu’il daignât faire aux idées du
temps.
Avait-il réellement retrouvé le bail primitif parmi les parchemins
poudreux de son chartrier, ou en imagina-t-il le texte pour taquiner,
dans la personne de Charlot, les républicains de la ville? Peu importe!
Mais le fait est que, cette année-là, le vieux marquis fit signifier par
voie d’huissier, à son locataire étonné, qu’il devrait dorénavant, en
outre de quelques écus perçus jusque-là et à titre d’hommage et de
redevance, fournir six livres de poissons frais apportés au château,
avant le déjeuner, le matin de la mi-carême.
--Le diable l’emporte! disait Charlot, qu’il m’augmente s’il veut; j’en
serai quitte pour ne pas payer. Mais où veut-il qu’en plein hiver je me
procure ainsi six livres de poissons frais à jour fixe!
Le marquis n’en démordit point.
--J’exige mes poissons pour le principe! Ces poissons perpétuent le
souvenir du temps où mes aïeux avaient seuls, entre les deux ponts,
droit de pêche sur la rivière. Que Charlot s’arrange: il me faut à la
mi-carême mes six livres de poissons frais... Le marquis disait: «poifon
frais!»
Ce fut une joie dans la ville quand on connut les exigences féodales du
vieux marquis: «Fix livres de beaux poifons frais!» et la joie fut
double, la mi-carême approchant, quand on apprit que Charlot méditait un
coup et qu’il affirmait gravement vouloir porter sa redevance en
personne.
Une mascarade, un triomphe!
Par un jour pareil à celui-ci, nous jouions près du Portail Peint,
heureux de la neige et du froid qui faisaient la campagne blanche,
mettaient des pompons aux buissons, et des barbes d’argent aux lions en
bronze de la Grand’Fontaine.
Tout à coup un vacarme s’éleva: abois de chiens et bruit de roues.
C’était Charlot, l’Écorche-rosses, qui passait sous la voûte avec son
hideux chariot.
Charlot, dans son costume de travail, le coutelas à la ceinture, les
bras retroussés jusqu’aux coudes, allait rendre hommage au vieux
marquis.
Fier de sa musique de chiens renforcée pour la circonstance d’une
douzaine de polissons soufflant, à s’en faire jaillir les yeux, dans ces
énormes conques marines, qui remplacent chez nous les cornets à
bouquins, Charlot menait son âne velu par la bride, tandis que, dans le
chariot, assise sur une planche posée en travers, Carline triste et
jolie comme toujours, tenait un panier de poissons et une balance.
Des gens suivaient, nous les suivîmes. Qu’allait dire le vieux marquis?
Le marquis ne se fâcha point.
Debout, tout en haut du perron, et la main sur sa grande canne:
--Sartibois! Charlot! s’écria-t-il, tu exagères le respect, et rien,
certes, ne t’obligeait d’apporter le poisson en si magnifique équipage.
Puis il fit un signe à Carline d’approcher,--Carline toute rouge avec
son panier et ses balances!--Il lui donna une piécette blanche et
paternellement l’embrassa.
Oui, le vieux marquis, l’ayant soulevée de terre dans ses mains
tremblantes, embrassait Carline! Stupéfaction grande. Les conques
s’étaient tues soudain, les chiens restaient silencieux, et les badauds
qui avaient suivi, venus pour rire, ne riaient guère.
Un marquis embrasser Carline! Nos idées, pour huit jours, en furent
renversées.
L’année suivante, à mon grand regret, le vieux marquis étant mort dans
l’intervalle, l’hommage des poissons ne se renouvela point.
Mais comme ici-bas la bonté n’est pas semence qui se perde, grâce au
marquis, depuis, Charlot nous fit moins peur.
On daignait quelquefois jouer avec Carline; et c’est elle qui,--dans la
saison des fruits, quand, sans préjugés désormais, nous nous bourrions
bouches et poches de cerises volées,--guettait, grimpée sur la vieille
roue, pour que son père ne nous surprît pas.
LE NOËL DU DÉPUTÉ
--Député? Toi! Tu désires être député?
--C’est d’hier, pas plus loin, que l’ambition politique m’est venue;
c’est d’hier que cette idée m’est entrée dans la tête, se cognant aux
parois et bourdonnant avec la ténacité d’un hanneton qui veut percer une
vitre: «Eh! mais, après tout, être député me semble agréable; pourquoi,
comme tant d’autres, ne me laisserais-je pas nommer député?»
Non que le métier en soi me plaise outre mesure!
Aller au Palais-Bourbon à la même heure, tous les jours, entre une
double haie de badauds qui admirent; traverser la salle des Pas-Perdus
en se donnant des airs profonds sous l’œil des journalistes narquois;
et, loin de la commission qui vous réclame, de la séance qui va
s’ouvrir, et des solliciteurs départementaux dont la meute gronde à la
porte, faire l’école buissonnière à la buvette, séjour treillissé de
bambous, où l’on fume de ces excellents cigares à deux sous que
confectionne la Régie, exprès pour les législateurs et qui moins chers,
sont aussi savoureux que des londrès aux champs, parcourant sa
circonscription en berlingot de louage, voir le paysan qui travaille, se
redresser sur le ciel clair pour saluer de loin ou bien montrer le
poing, selon qu’il est ou bien n’est pas votre partisan; et à Paris,
dans les salons où de délicieuses caillettes se décollètent pour parler
politique, au sein d’un tas de seins moins hypothétiques et plus friands
que le fameux «sein de cette Assemblée», être fêté, entouré, pressé, et
accaparer effrontément les hommages réservés jusqu’à présent aux seuls
pianistes et poètes; voir cité dans les journaux, jusqu’à ce que son
obscurité en reluise, votre petit nom provincial à côté des noms les
plus illustres: tout ceci, certes, constitue de fort enviables
privilèges.
Tout ceci pourtant ne m’eût point tenté, étant de la race des oiseaux
chanteurs qui préfèrent au tumulte des villes et au fracas des grandes
routes l’abri d’un buisson où resteront, sa branche une fois dépouillée,
quelques baies d’un bel écarlate qui, amollies par la gelée, aideront à
passer l’hiver.