ans, quand il y avait encore des ours dans les petites Alpes. Ne vous
attendez à rien d’émouvant ou d’héroïque. Décrire le monstre velu, ses
grandes dents, ses longues griffes, peindre une lutte corps à corps, le
pourpoint de buffle déchiré, l’éclair du couteau, le sang coulant rouge
sur la neige, tout cela, certes! serait facile si je voulais broder tant
soit peu; mais mon grand père n’avait pas d’imagination, et je ne fais
que répéter le naïf récit de mon grand-père.
Singulière chasse tout de même que cette chasse à la paysanne sans
couteau, pique ni fusil, chasse où le chasseur se contente de donner une
corde au gibier en le priant de s’exécuter lui-même.
--Un peu fort, par exemple!--Pas du tout, simple comme bonjour, au
contraire; seulement n’interrompez pas!... Je commence l’histoire.
On devait chasser l’ours. Mon grand-père, invité, avait apporté son
fusil, naturellement. Les paysans lui dirent: «La poudre coûte cher et
le plomb abîme la peau; mieux vaut avoir la bête sans toutes ces
manigances.
--Mais cependant?...--Attendez donc, sapristi!»
Les paysans savaient bien ce qu’ils voulaient faire. Ces sacrés
montagnards provençaux, fins comme l’ambre sous leur veste d’épais
cadis, avaient de temps immémorial constaté deux choses: _primo_ que
l’ours est à la fois raisonneur et têtu; _secundo_, qu’il aime
par-dessus tout déjeuner de poires bouillies. Il s’en régale volontiers
sur l’arbre, en les croquant toutes crues, quand il ne peut pas faire
autrement; mais cuites au miel, il les préfère.
On avait donc préparé à l’ours en question un grand plat de poires au
miel, et disposé le plat, à hauteur de museau, dans le creux d’un vieux
poirier sauvage où l’animal avait coutume précisément de venir chaque
matin, au lever du jour, s’aiguiser l’appétit de quelques poires vertes.
Un nœud coulant pendait devant l’ouverture du tronc...
--Un nœud coulant? Tiens, la belle malice!--Patience, vous verrez tout à
l’heure si c’est malin.
Je disais un nœud coulant attaché par le bout à une forte bûche, assez
lourde pour gêner l’ours une fois qu’il l’aura traînante à son cou, pas
assez pourtant pour qu’elle l’étrangle.
Cela fait, tout le monde s’était assis, et l’on s’était mis à fumer des
pipes.
Au petit jour, chose prévue! l’ours apparut, sortant d’un petit bois. Il
marchait lentement et s’étirait parfois, comme quelqu’un qui se
réveille. Arrivé à l’arbre, il s’arrêta, regarda les branches, renifla
dans le creux; évidemment il se disait:--Qui diable a pris soin de me
faire cuire mes poires? Puis, ayant sans doute réfléchi que les poires
cuites valent beaucoup mieux que les crues, il se décida à faire
honneur, sans plus de manières, au déjeuner succulent que lui servait
ainsi la providence des ours.
Quand ce fut fini, il se lécha; puis il prit le trot vers le torrent qui
coulait par là, pour aller boire. La bûche, comme on le devine, se mit à
courir derrière lui, à bout de corde. L’ours revint trouver la bûche et
grogna. Dans son langage d’ours, cela voulait dire: «Tu m’ennuies!»
Puis, persuadé que la bûche avait compris, il reprit son trot
interrompu. La bûche le suivit encore.--«Attends un peu, si c’est comme
ça, je vais te tracer du chemin!» Et quittant le trot, cette fois, il
partit gaiement au galop. La bûche le suivait à la piste, rasant les
buissons, fauchant les herbes, se heurtant aux arbres, aux rochers, et
dessinant dans l’air des bonds formidables. L’ours s’arrêta, souffla,
parla à la bûche de nouveau, la fit rouler de droite et de gauche avec
ses pattes, puis s’assit d’un air méditatif et ennuyé, cherchant ce
qu’il fallait faire pour se débarrasser d’un si importun personnage.
Enfin, il se frotta les pattes comme pour dire:--J’ai trouvé!
L’ours, en effet, avait son idée: une idée d’ours! comme on va voir.
Il prit la bûche dans ses bras et se mit à la porter, marchant gravement
sur ses pattes de derrière. Il traversa dans cet attirail un bois, une
plaine, une rivière; tout le village le suivait. Il rencontra un puits,
regarda dedans et passa: le puits n’était pas assez profond pour ce
qu’il voulait faire. Un talus crayeux terminant le plateau parut
l’engager davantage; après réflexion, il renonça au talus: la pente
était un peu trop douce, et la bûche pourrait remonter.
Enfin il trouva un endroit admirablement propre à tuer la bûche.
C’était un précipice à pic, haut de cent pieds, au fond duquel un
torrent grondait.
--Bon voyage! eut l’air de dire l’ours en lançant la bûche.
La bûche partit, la corde du nœud coulant se tendit, et l’ours,
probablement étonné, dégringola tête première.
Me cramponnant à un grand buis (c’est mon grand-père qui parle), je
regardai. L’ours n’était pas mort; il remontait à travers les rochers,
éclopé quelque peu, du sang aux naseaux, mais obstiné dans son idée et
portant dans ses bras la bûche qu’il comptait précipiter de nouveau.
Trois fois il la précipita, le village était dans la joie. A la
quatrième fois...
Mais en voilà assez: je vous vois rire!
Le chasseur, lui, raconte ses histoires et on ne rit pas. Il en impose
avec son teint de brique, son œil cligné, son nez en canon de fusil, sa
moustache. Il a un sac à plomb, une poire à poudre et un fusil; une
veste de velours à boutons ornés, des culottes en peau de diable, des
souliers en crocodile, une carnassière et des jambières. Il prend son
absinthe, ayant manqué le train; la caissière lui sourit, un chien vient
le flairer, les gamins du patron, les doigts dans le nez, le
contemplent.
Je voudrais être ce chasseur!
LA LANGOUSTE
Depuis huit jours on ne célèbre que les chasseurs, c’est injuste. Me
sera-t-il permis de rappeler ici l’existence parallèle des pêcheurs,
caste plus modeste quoique puissante dans Paris, taciturne comme le
poisson qu’elle pêche, n’affectant pas d’allures guerrières, mais qui,
sous ses dehors volontairement effacés, cache, elle aussi, de vrais
héros aux âmes hautaines et passionnées?
Car toute passion indique grandeur, et l’humanité, heureusement, est
ainsi faite que la poursuite, à travers les ondes frissonnantes, d’une
carpe et d’un barbillon met en mouvement des sensations sublimes à
l’égal de celles qu’éprouve par exemple un général au matin de la
bataille ou même le chasseur lorsque, épaulant, prêt à tirer, il essaie,
seconde suprême! de raffermir son courage, un instant troublé, devant le
départ impressionnant et brusque d’une compagnie de perdreaux.
Pour mon compte, je n’ai droit qu’au titre considérable déjà de pêcheur
honoraire.
Disciple indigne, trop tard initié à l’art sacré, je n’en connais guère
que les plaisirs extérieurs, les joies, si j’ose m’exprimer ainsi,
marginales. C’est-à-dire: le plaisir de descendre, dans la paix et la
fraîcheur, une rivière dont le cristal reflète l’azur uni du ciel et le
frisson verdoyant des berges, aux heures tranquilles de l’effet, aussi
justement recherchées des pêcheurs que des paysagistes; la joie, tout
seul sous la saulaie, pendant que les camarades amorcent, d’écouter,
répercutés sur l’eau, les vagues appels des mariniers, le bruit du
battoir des laveuses, et le cri bref de ce martin rouge et bleu qui,
par-dessus les joncs du petit bras, file en flèche d’une rive à l’autre.
Mais je fréquente des pêcheurs qui pêchent, ceci me permet de parler.
Deux surtout: Nestor, qu’il ne faut pas confondre avec le pénétrant et
délicat moraliste dont _Gil Blas_ publie les chroniques, mon ami Nestor
et Levoir: le premier, pêcheur dans le sang, le second, moins
naturellement convaincu, mais faisant son possible pour l’être.
J’eus l’honneur de me lier avec eux dans des circonstances assez
pittoresques.
Il y a de cela quelques années, flânant à travers bois, la brise
m’apporta comme un son de cor au lointain. Je prêtai l’oreille, mais le
cor se tut. Quelques instants après je l’entendis encore. Et je me mis à
marcher dans la direction de ce cor mystérieux qui sonnait ainsi par
intervalles.
Était-ce l’assemblée des fées? Ou bien allais-je voir passer, chatoyante
entre les bouleaux, sur le fond d’or des mousses et des feuillages
rouillés par l’automne, quelque rapide chevauchée de châtelaines
chasseresses.
Grande fut ma surprise quand, arrivé sur les bords d’un étang, près d’un
moulin à l’abandon dont la roue sommeillait envahie par les herbes,
j’aperçus deux hommes occupés à la moins prévue des besognes.
L’un avait la ligne et pêchait; l’autre portant un cor, le poing fourré
dans le pavillon, les lèvres prêtes à souffler, attentif, le regardait
faire. Et chaque fois que l’homme à la ligne enlevait un poisson,
l’homme au cor sonnait une triomphante fanfare. La pêche à courre,
pourquoi pas?
C’était Nestor qui, donnant une leçon à Levoir, alors néophyte, lui
avait permis un peu de musique en manière de distraction.
Car Nestor n’est pas de ces pêcheurs qui, lorsqu’ils pêchent, veulent
qu’autour d’eux règne le silence de la tombe. Nestor sait que le
poisson, indifférent aux bruits de l’air, ne s’effraie que de ceux qui
se propagent dans l’eau. On peut donc avec lui, tout en amorçant,
causer, chanter, rire et jouer du cor au besoin; pourvu que vos pieds ne
frottent pas trop fort sur le fond en planches du bateau, Nestor se
déclare satisfait.
Ceci par raison, non par faiblesse. Nestor, au contraire, apporte dans
les questions de pêche une énergie implacable et froide qui va parfois
jusqu’à la cruauté. Je ne l’en blâmerai point: comme la politique, la
pêche a sa raison d’État.
Un jour, Nestor et Levoir, devenu son inséparable, roulaient en wagon
vers un village peu connu, mais en revanche traversé par une rivière
ultra-poissonneuse qu’ils s’étaient promis de dépeupler.
Rien dans leur costume ne les dénonçait comme pêcheurs: Nestor aime peu
qu’on le remarque. Les bouts de roseaux et les scions, enveloppés d’un
morceau de lustrine verte, se dissimulaient modestement. Les lignes en
crin, celles en racine, enroulées sur les dévidoirs, avec leurs hameçons
de rechange et leurs flotteurs multicolores, l’indispensable plomb de
sonde, la baguette fourchue qui sert à décrocher le poisson ferré trop
avant, étaient également cachés dans une trousse assez semblable à une
cartouchière que Nestor portait en sautoir.
Ils allaient ainsi sans parler: Nestor calme à son ordinaire, Levoir
légèrement inquiet.
Voici pourquoi Levoir était inquiet.
Il s’agissait précisément d’expérimenter ce jour-là un appât dont le
secret, prétendait Nestor, venait d’être par lui retrouvé dans un
antique manuscrit de la Bibliothèque nationale.
Avec cet appât, d’une portée et d’une puissance incomparables,
chevesnes, perches et gardons sollicités à plusieurs kilomètres de
distance jusqu’au fond des excavations et des falaises à l’abri
desquelles ils ont ordinairement coutume de fuir la lumière du jour,
devaient remonter en partant de l’embouchure, et descendre en partant de
la source, par bancs de plus en plus voraces et serrés jusqu’au point
précis de la rivière où les attendait l’hameçon. Et c’est pour la
confection du susdit appât maintenant fourré sous la banquette, que
Nestor et Levoir, patients comme des alchimistes, avaient passé toute
leur nuit à triturer des drogues bizarres et mal odorantes.
Au départ, Levoir s’était bien hasardé à dire:
--Si, par rapport à l’appât, nous montions avec les fumeurs?
Mais Nestor, dédaigneux:
--C’est ça! pour que mes vers de vase, mes asticots et mon blé cuit
empoisonnent la nicotine!
Et Levoir, comme toujours, avait cédé.
Or, depuis quelques minutes, dans le compartiment secoué par la marche
du train et surchauffé par le soleil, se répandait une odeur
indéfinissable. Les dames, sortant leur mouchoir, baissaient la glace
des portières; les hommes s’entreregardaient avec des airs méchants et
réciproquement soupçonneux.
Mais les vasistas avaient beau s’ouvrir, engouffrant à torrents avec le
courant d’air du train, les effluves des forêts et des plaines
successivement traversées, l’odeur n’en persistait pas moins, aggravée
plutôt et de plus en plus cruelle aux narines.
Levoir songeait:--Allons bon! voilà que notre appât travaille... Nestor
clignait de l’œil et semblait lui répondre:--Laissons faire, l’appât
n’en sera que meilleur.
Cependant l’odeur était devenue physiquement intolérable. On parlait de
faire des fouilles. Comment sauver l’appât précieux?
Nestor paya d’audace:
--Je ne comprends pas, s’écria-t-il, que, par une chaleur pareille, des
gens trimballent en chemin de fer des langoustes à ce point avancées!
En même temps, cynique, il désignait du regard à l’indignation de tous
une pauvre petite vieille portant sur ses genoux un panier d’où
sortaient, en effet, deux longues antennes.
Interpellée ainsi, la petite vieille ouvrit son panier.
--Mais elle est fraîche, ma langouste; je l’ai achetée vivante aux
Halles il n’y a pas trois heures. Elle marchait, sa queue battait.
--Parbleu! le tour est connu, ma bonne dame. On vous aura changé la
langouste en la faisant cuire.
La langouste évidemment fraîche était superbe à voir sous sa cuirasse
écarlate, et la vieille enfantinement émue, avec son bonnet à coques
roses et ses légers frisons d’argent, soupirait:--Mon Dieu, quel
malheur! et moi qui l’avais payée six francs, oui, six francs, pour
faire une surprise.
Ceci eût probablement attendri un tigre, mais Nestor ne s’attendrit pas.
Nestor tranquillement prit la langouste, la flaira, puis, avec une
grimace de dégoût, la fit circuler de main en main dans l’assemblée.
Suggestionnés par sa volonté, hypnotisés par son regard, tous répétèrent
la grimace, et la vieille dame elle-même ne put s’empêcher de dire:
--C’est pourtant vrai, je n’y comprends rien, elle a comme une légère
odeur.
--Légère? Je vous crois. Flanquez-moi donc votre langouste par la
portière, avant que tout le train ne soit asphyxié.
Et la vieille dame, soupirant toujours: «Quel malheur!» s’apprêtait à
flanquer sa langouste par la portière, lorsque Levoir, pris d’un remords
tardif, la retint.
--Attendez, madame, tout bien réfléchi, c’est peut-être de notre
boîte...
Nestor roulait des yeux terribles.
--Voyons, Nestor, nous pouvons avouer, puisque le train arrive en gare.
Voici ton appât, c’est l’important!
Nestor pardonne, mais non sans protester:
--Alors, pour une misérable langouste, s’il nous avait fallu aller une
station ou deux plus loin, notre journée se trouvait perdue?
Et, haussant les épaules, il ajouta:
--Écoute, Levoir, un conseil: dès aujourd’hui, renonce à taquiner
l’ablette! Avec tes sentimentalités imbéciles, tu n’auras jamais l’âme
d’un pêcheur!
CHIEN D’AVEUGLE
--Monsieur! hé, monsieur!...
Je me retournai à cet appel jeté d’une voix hésitante, et je vis debout
au milieu de l’herbe un vieil homme qui battait l’air de son bâton.
--Excusez-moi, monsieur, continua le vieil homme, mais je suis aveugle
et depuis plus d’une heure que me voilà à cette place, vous êtes le
premier dont j’aie entendu le pas dans les cailloux.
Des cinq ou six cours ou boulevards qui, plantés sur les anciens fossés,
font une ceinture verdoyante aux remparts croulants de la ville, le
boulevard des Lices--avec son triple rang d’ormeaux bossus d’où l’été
pleuvent d’énormes chenilles et ses allées envahies par une herbe
épaisse au travers de laquelle l’habitude des rares passants trace à la
longue un réseau d’obliques raccourcis--était certes le plus solitaire.
En outre, le voisinage du cimetière alignant là-bas ses cyprès, une
cahute peinte en rouge, jadis demeure du bourreau, et deux maisons
toujours étrangement closes, mais qui, le soir, allument dans
l’ombre--phares de quelque artilleur ivre--une double lueur de vers
luisants, laissaient planer sur ce quartier une inquiétante renommée.
Les promeneurs bourgeois l’évitaient, préférant d’ailleurs, par simple
goût, l’avenue correcte, toute neuve, qui mène du pont à la gare; et je
ne m’étonnai point qu’un malheureux aveugle échoué là fût resté
longtemps sans trouver personne à qui parler.
Cependant, l’aveugle me demandait si je connaissais le pays, et, sur ma
réponse affirmative, il me pria de le conduire à la fourrière aux
chiens.
La fourrière, en effet, n’était pas loin; et j’avais tort de l’oublier
dans la liste des établissements plus ou moins répugnants et louches qui
sont l’ordinaire décor de nos suburres provinciales.
Chemin faisant, l’aveugle me raconta son aventure.
_Chercheur de pain_ par métier (hors de Paris les aveugles n’en exercent
guère d’autre), l’avant-veille, en compagnie de son chien qui souffrait
de la chaleur, lui aussi, et tirait la langue, il avait eu l’idée de se
rafraîchir en passant devant un cabaret modeste où l’on vend un petit
vin gai qui a goût de raisin et ne coûte pas cher. «Si pauvre qu’on
soit, on peut avoir soif quand on court depuis le matin de ferme en
ferme, dans la poussière des grandes routes.»
Malheureusement, il s’était endormi, et des vauriens avaient profité de
son sommeil pour couper la laisse du chien et l’emmener. «Car ils l’ont
emmené, Monsieur, emmené de force; de son plein gré, la brave bête ne
m’eût pas quitté pour les suivre... Un si bon chien, monsieur!... Je
l’appelais Bourriquet en manière d’amitié et parce que des fois, dans
nos discussions, quand il se mettait en tête de me conduire où je ne
voulais pas aller, il était têtu autant qu’un homme.»
Bref! le cantonnier avait vu trois particuliers assez mal mis, à mines
de gueux de faubourgs qui, en riant comme après un mauvais coup,
traînaient un chien mouton du côté de la ville. Et comme resté seul
notre homme se désespérait, des rouliers avaient consenti à lui faire
une place sur leur voiture. Aussitôt arrivé, il s’était informé un peu
partout. Des gens lui dirent qu’en effet un chien effaré, sans collier,
ayant tout l’air d’un chien d’aveugle, courait les rues. Il cherchait
ainsi Bourriquet depuis deux jours, et Bourriquet ne se retrouvant pas,
quelqu’un venait de lui conseiller de s’adresser à la fourrière. «Je
n’en savais rien, monsieur, il paraît que c’est un endroit où l’on
enferme les chiens sans maître. On les tue, comprenez-vous ça? s’ils ne
sont pas réclamés dans les vingt-quatre heures. Pourvu que Bourriquet
n’y soit pas d’hier! Mais Bourriquet est fin, il ne connaît que moi, et
le gaillard ne se sera pas laissé prendre si vite.»
L’aveugle marchait, parlant toujours, cherchant à s’étourdir, à se
tromper lui-même; mais je voyais bien qu’au fond de l’âme il était fort
inquiet du sort de Bourriquet.
A mesure que nous approchions du but, sa parole se faisait plus émue et
il devint soudain tout pâle, quand m’arrêtant, je dis: «C’est là!»
Cette bâtisse était sinistre, et son aspect, s’il avait pu le voir, eût
achevé de désespérer le pauvre homme. Une petite cour précédant une tour
ronde, qui jadis avait sans doute fait partie des fortifications. Sur la
porte, une inscription en lettres noires: _Fourrière des chiens_. Et les
chiens en entrant devaient, comme on dit, sentir leur mort, car la
fourrière se trouvait contiguë à un chantier d’équarrissage.
Nous sonnâmes; un employé à casquette galonnée vint ouvrir. Il me
reconnut, et tout de suite fut aimable.
--«Un chien d’aveugle, tondu en lion, avec une houppe au bout de la
queue? Non! je ne me rappelle pas de chien d’aveugle... Mais on peut
toujours voir; vous comprenez, il nous en vient tant. Les ordres, depuis
quelque temps, sont très sévères à cause de la rage.»
Et souriant, il nous guidait vers l’angle de la cour où, dans un chenil
à claire-voie, quelques malheureux toutous, non réclamés encore,
attendaient leur sort.
Ils n’aboyèrent point à notre approche. Résignés et mélancoliques, ils
nous regardaient d’un œil doux.
L’aveugle appela Bourriquet, mais Bourriquet ne répondit pas.
--Voilà, dit l’employé, tous les chiens capturés dans la journée d’hier.
--Et les autres, ceux d’avant-hier?
--Oh! pour ceux-là leur compte est bon; et depuis ce matin ils n’ont
plus besoin de pâtée.
Alors, ne pouvant dissimuler davantage ses funestes pressentiments,
l’aveugle, d’une voix que l’émotion rendait plus suppliante, demanda:
--Me permettrait-on de les voir? pour être bien sûr... si par hasard...
--Rien de plus facile, ils sont là; justement le garçon d’à côté se
trouva en retard et n’a pas pris livraison encore.
Dans notre province honteusement arriérée, on n’emploie pas pour tuer
les chiens les procédés civilisés mis en honneur par la science. On ne
les asphyxie pas avec l’oxyde de carbone, on les étrangle comme au bon
vieux temps.
Tout autour de la salle voûtée et ronde, à des crocs fixés dans le mur,
une demi-douzaine de chiens pendaient, le cou serré d’un nœud coulant,
le corps raidi, la langue tirée, avec ces attitudes lamentablement
comiques que la potence donne, paraît-il, aux animaux ainsi qu’aux
hommes.
Un rayon de soleil pénétrait par une meurtrière, aveuglant et mince
comme une tige de fer rougie au feu; et ce rayon éclaboussant d’or le
pavé rouge et mal lavé ajoutait à l’horreur macabre du spectacle.
Écœuré pour ma part, j’essayai d’entraîner l’aveugle:
--«Sortons! votre Bourriquet n’est pas là.»
Mais l’aveugle refusa, se méfiant. Il avait son idée, et voulait savoir
par lui-même.
Lentement, de ses mains tremblantes, il palpait, l’un après l’autre, les
cadavres. Et il hésitait parfois, craignant de reconnaître Bourriquet.
Au troisième--un caniche à toison frisée--je le vis tressaillir et
recommencer, très ému, son investigation muette. Un nouvel examen plus
attentif le rassura. Il nous dit: «J’ai eu bien peur. Celui-ci lui
ressemble, mais ce n’est pas lui.»
Puis, quand il en fut au dernier, avec un soupir soulagé:
--Vous êtes de braves gens, je vous remercie. Voyez-vous: de penser que
Bourriquet pouvait être mort ainsi, je n’aurais pas dormi de la nuit...
Mais maintenant, s’il vient un chien mouton et que ce soit Bourriquet,
on ne le tuera pas, puisque d’avance je le réclame!
L’employé promit et ajouta:
--Dame! c’est votre droit, si vous voulez venir ici tous les matins. Et
tenez! je vous conseille d’attendre. Le soleil baisse et la charrette ne
tardera pas à rentrer avec le gibier de la journée.
Il avait raison: la charrette arrivait précédée du bruit d’une sonnette
énorme qui, derrière les grilles, sur le seuil des portes, éveillait au
passage un concert d’abois furieux. Deux hommes l’escortaient armés de
lacets et de cordes.
Une fois devant le chenil on abaissa la trappe à bascule qui faisait
ressembler la charrette à une sourcière géante. Mais les prisonniers,
devinant, ne voulaient pas sortir.
--Bourriquet! es-tu là?... fit doucement l’aveugle.
Un chien s’élança, hurlant, fou de joie.
--Ah! Bourriquet! ah! l’imbécile! qui s’est laissé prendre à la fin.
Bourriquet tendait déjà son cou à la laisse, léchant les mains qui
l’attachaient. Et, tandis que je soldais discrètement les frais de
fourrière, j’entendais l’aveugle crier:
--Va, Bourriquet, va devant nous, toujours tout droit, dans la campagne.
Va, Bourriquet, loin de ces villes, où les hommes pendent les chiens!
LES CHATS
Décidément, la mode est aux chats!
Grâce à d’ingénieux dresseurs, ils connaissent les honneurs du cirque;
et tout cet hiver, nous avons pu les voir, au milieu des
applaudissements, sous la joie frissonnante des lumières, opposer leurs
souples exercices à ceux des gymnastes en maillot rose et des funèbres
clowns peinturlurés.
On dit même qu’à la suite de ces acrobatiques triomphes, le chat, dans
le monde de la galanterie, tendrait à remplacer--tel un histrion
applaudi--cette boule de soie crespelée et blanche où luisent deux
diamants qui sont les yeux, d’où émerge une miniature de truffe qui est
le nez, avec, par-dessous, comme on dit en style raffiné, entre deux
rangées de menues dents, un lambeau de mignonne langue rose.
Certes, transformé ainsi par la sélection et la culture, l’animal, qui
était jadis le chien, devient une manière de joujou, vivant encore d’une
vie vague, encore doué d’un soupçon d’intelligence et d’obscure
affectuosité, le tout agréablement microscopique et très à sa place
parmi les amours à fleur de peau, les drames pour rire, et les fragiles
élégances d’un boudoir.