une mince membrane, et prêts à chanter au fond de la casserole sans même
qu’il soit nécessaire de les laisser jeûner.
Pour en trouver autant qu’on veut, on n’a qu’à démolir le mur en pierre
sèche du voisin. Pas de vains scrupules. Le voisin certainement vous
rendra la pareille au courant de la saison, et vous mettrez tous deux
ces éboulements sur le compte du gel et du dégel.
Cette idée d’escargots mangés en hiver reste poétiquement liée à un de
mes plus doux souvenirs, à une de mes plus pénétrantes impressions
d’enfance.
Mis en gaieté par un jour de beau soleil, d’air vif et de neige
craquante, nous avions, un ami et moi, déserté l’école, bien résolus à
ne pas rentrer jusqu’au soir.
Vers les deux heures, la faim nous prit. Le déjeuner était loin déjà, et
nous n’avions trouvé à mettre sous la dent qu’une pomme prise dans la
glace sur le bord d’un ruisseau gelé.
Inquiet et le cœur gros d’entendre les oisillons qui pépiaient gaiement
en cherchant leur vie dans les arbres, déjà je songeais à la retraite.
Mais mon ami, garçon hardi avec des instincts de Peau-Rouge, ne
s’effrayait pas pour si peu. Il ne voulait pas se rendre encore. Il
réfléchissait, espérait...
Tout à coup, me montrant une fumée à l’horizon:
--«Nous sommes sauvés. En avant! Je crois que le vieux Marc est en train
de brûler sa haie.»
En effet, le vieux Marc avait mis le feu à un amas de ronces couronnant
le petit mur qui soutenait son champ, et il attisait le brasier avec une
fourche. C’est le procédé que nos paysans emploient pour maintenir les
haies à bonne hauteur.
Quand il ne resta plus rien, le vieux Marc s’en alla, et mon ami dit:
--«Maintenant, mangeons des escargots!»
Quels escargots?... Je ne voyais pas d’escargots.
Mais mon ami avait raison; nous en trouvâmes bien deux douzaines, au
milieu des charbons, rôtis dans leur coquille.
La cendre les salait un peu; ils exhalaient une odeur délicieusement
appétissante.
Tout en mangeant, nous nous chauffâmes, et nous rêvions de Robinson!
UNE HEUREUSE JOURNÉE
Le vrai printemps, et non pas cet avril maussade, à chapeau de givre et
de grésil qui, comme la princesse en sa tour, s’amuse, fantasque
geôlier, à tenir les fleurs prisonnières!
Tout riait et tout verdissait. Dans les bois, des bandes d’oiseaux
ragaillardis becquetaient la pousse nouvelle; les prés étaient pleins de
narcisses, et, jaunes de poussière d’or, les abeilles ivres dansaient;
tandis que sur les champs--où, marquant la trame des sillons, le jeune
blé pointait déjà,--les amandiers noirs et fleuris secouaient au passer
du vent la neige embaumée de leurs branches.
Et les gens qui, depuis le soleil levé, sans souci du travail, ne
quittaient plus le pas de leurs portes, disaient et redisaient,
contemplant le ciel:--«Qu’il fait beau!»
Il faisait même si beau, si cruellement beau, que, Firmin et moi, nous
rendant en classe, un désespoir soudain nous prit.
Mieux qu’un désespoir; une lassitude physique! Nos pieds étaient de
plomb, nos jambes ne nous portaient plus. Le collège apparaissait très
loin. Il ne nous semblait pas qu’il fût possible de l’atteindre. Même en
l’atteignant il nous semblait que nous ne verrions plus finir les
interminables heures d’étude. Nous songions aux peines éternelles, nous
avions la sensation de cet enfer du Père Bridaine, dont parfois le
vicaire nous faisait peur, avec son cadran sans aiguilles et son
balancier inexorable qui à chaque battement répond: «Jamais!--Toujours!»
au poignant ennui des damnés.
Au milieu de la Grand’Place, des vauriens jouaient, en guenilles: leur
sort nous parut valoir mieux que le nôtre.
Devant une porte à perron, pour qu’il jouît de la chaleur, on avait
roulé, dans son fauteuil, un bonhomme paralytique. Sous une vieille robe
de chambre à dessins indiens son corps se raidissait, anguleux,
immobile. Un visage pâle comme l’ivoire, des yeux fixes, vitrifiés. Les
lèvres pendaient. Il avait un foulard noué aux genoux; et de temps en
temps sa main droite, qui n’était morte qu’à demi, essayait le geste de
chasser les mouches.
Le bonhomme faisait peine à voir; mais le collège ne l’attendait pas:
nous enviâmes ce misérable!
On finit pourtant par y arriver, au collège!
La porte en était entr’ouverte; et, dans la cour qui fut un cloître, les
professeurs se promenaient.--«Pousse!» me dit Firmin.--«Non! pousse,
toi.» Nous ne poussâmes ni l’un ni l’autre. Le premier coup de cloche
tintait seulement, il nous restait au moins cinq minutes, et nous avions
le temps d’aller faire un tour jusqu’aux remparts.
Les remparts! séjour digne des dieux l’hiver et les jours de mistral,
vraie cheminée du roi René, où se donnent rendez-vous tous les paresseux
de la ville pour _brûler un sarment_ gratis, au soleil, en fumant des
pipes.
Mais combien ils nous parurent plus agréables cette après-midi-là, sans
personne, dans la solitude, avec les violiers couleur de miel qui
parfumaient leurs vieilles pierres et les grandes gueules de loup à
fleurs blanches qui se dressaient sur le bleu du ciel, entre les
créneaux. On entendait le roucoulement doux des innombrables pigeons
fuyards nichés dans les brèches. La rivière grondait au loin. On se
sentait en lieu d’asile.
Chut! derrière nous, par-dessus les toits des maisons, l’horloge sonne:
_Dong!... Dong!..._--Deux heures! s’écrie Firmin.--Nous sommes venus à
une heure moins cinq, il n’y a qu’un instant; tu auras mal compté, il ne
peut pas être deux heures.--Alors attendons la réplique.
Mais à la réplique, l’horloge, de sa même voix, compta deux heures
gravement. Que faire? Le temps avait coulé trop vite, à notre insu. Le
sort était jeté, la classe était manquée.
Dire que nous fûmes navrés serait mentir. Au contraire, une fois la
décision prise, on se sentit le pied plus léger, l’esprit plus libre.
Maîtres de nous-mêmes jusqu’à la nuit! C’est maintenant que le collège
semblait loin.
Firmin conclut:--Voilà! il faudrait cacher nos livres. Et, pour
commencer, nous cachâmes nos livres au creux d’un saule poussé sur le
talus croulant de l’ancien fossé, au milieu des ronces.
Un garçon de ressource, ce Firmin! le véritable enfant de la nature, peu
ferré sur les participes, mais qui n’avait pas son pareil dans l’art de
découvrir les nids ou de dérober les fruits en maraude. Malheureusement,
à cause de la saison, nous ne pouvions espérer cerises ni figues, et les
oiseaux ne voletaient pas encore de buisson en buisson, méfiants et
craintifs, un brin de laine au bec.
La journée n’en fut pas moins délicieuse.
Firmin, pour éviter les mauvaises rencontres, m’avait tout de suite
conduit--loin des quartiers trop habités où les bourgeois ont leurs
villas, les artisans leurs vide-bouteilles--dans des lieux écartés, par
des chemins perdus, derrière des collines qui cachaient la ville.
En revanche, çà et là, sur les cimes, le long des rivières,
apparaissaient des taches blanches qui étaient des villages à moi
inconnus. Firmin me les nommait:--Ceci est Bevons, et plus loin là-bas,
c’est Salignac. Tant de science m’épouvantait, je me croyais au bout du
monde.
Nous connûmes toutes les joies. On escalada des rochers dans des herbes
qui sentaient bon. On prit le frais sous une grotte. On goûta sur
l’herbe, près d’une source. Et comme Firmin avait du tabac au fond de
ses poches, un berger à qui nous garnîmes la pipe, en échange, nous
donna du lait.
Mais à mesure que le soleil baissait nous sentions peu à peu le remords
envahir notre âme. Firmin lui-même semblait moins brave. Le premier il
parla de retour.
Un retour triste, à pas alanguis. Nous marchions côte à côte, tête
baissée, sans rien nous dire. Mais les mêmes craintes nous tenaient et
nos pensées étaient communes.
Tout à coup je tressaillis.
Devant un bastidon, aux abords de la ville, quelqu’un m’appelait par mon
nom.
--Cachons-nous, dit Firmin, c’est peut-être ton père!
Ce n’était pas mon père, mais un de ses voisins, l’estimable monsieur
Paloque, géomètre et marchand de biens. Je le reconnus à sa voix, à sa
redingote, au piquet fiché près de lui en terre et à un instrument de
forme bizarre qu’il brandissait.
Il m’appelait et appelait aussi Firmin:
--Approchez, on a besoin de vous.
Que diantre pouvait-il bien nous vouloir?
Nous approchâmes timidement, moi plus timidement que Firmin, car je
venais d’apercevoir, cueillant des fleurs, à quelques pas de l’estimable
M. Paloque, la belle Mlle Olympe, sa fille, personne imposante que
j’aimais peut-être comme on aime à douze ans, sans m’en rendre compte,
et dont le regard noir et railleur entre des cils toujours mi-clos, je
ne sais pourquoi, me faisait rougir.
Sa présence ne m’étonna point. L’estimable M. Paloque amenait souvent
ainsi avec lui la belle Mlle Olympe, dans ses opérations d’arpentage.
Deux paysans étaient venus, apportant chacun une brique; et devant eux,
à côté d’un trou près duquel gisait une grosse pierre, l’estimable M.
Paloque nous expliquait ce que l’on attendait de nous.
Il s’agissait de poser une borne entre deux parts d’héritage, et nous
allions, Firmin et moi, servir de témoins. Une joie subite gonfla mon
cœur, mêlée d’amour. D’abord l’école buissonnière s’effaçait. Mon père
ne pourrait rien dire. On a bien le droit de manquer le collège une fois
par hasard pour rendre service à la société et servir de témoin à
l’estimable M. Paloque. Puis j’étais fier de faire œuvre d’homme, et
heureux que la belle Mlle Olympe me vît.
Cependant les deux paysans avaient cassé leur brique en deux morceaux.
Ils en échangèrent un que chacun garda, mirent les deux autres au fond
du trou, et plantèrent, par-dessus, la grosse pierre.
Je suivais avec intérêt ce cérémonial étrange.
--Avez-vous vu?... demanda l’estimable M. Paloque.
--Nous avons vu.
--Alors vous vous rappellerez!
En même temps, deux gifles formidables, deux gifles à nous renverser,
tombaient sur la joue de Firmin et sur la mienne.
Firmin hurlait; et, certes, jamais de la vie la belle Mlle Olympe,--ô
désespoir, elle riait!--n’avait eu l’occasion de me voir aussi rouge.
Triste fin d’une heureuse journée!
On eut beau m’assurer qu’il n’y avait point là déshonneur et que c’était
un usage ancien excellent pour graver certains faits importants dans la
mémoire. Je gardai rancune, une rancune qui dure encore, à l’estimable
M. Paloque, et pendant longtemps, amoureux quand même de la belle Mlle
Olympe, je faisais de grands détours, dans mes promenades, pour éviter
la pierre, la maudite pierre qui m’avait vu, en sa présence, si durement
humilié.
LES PETITS PAGES DE MUSIQUE
A MES PETITES AMIES EUGÉNIE ET MARIE DUHAMEL
Pages, petits pages de musique! n’est-ce pas, mes chers amis, que le nom
seul fait rêver, et que, sans bien savoir en quoi consiste le métier,
vous voudriez être pages de musique?
Car les pages de musique ont réellement existé. L’illustre d’Assoucy,
empereur du burlesque, dont vous lirez, quand vous serez plus grands,
les extravagantes aventures, voyageait toujours accompagné de deux
petits pages qu’il faisait chanter pour les instruire. A cette époque,
tout musicien ambulant avait les siens. Marie de Médicis en ayant emmené
plusieurs d’Italie, la mode après elle, et jusque sous Louis XIV, s’en
continuait. Lulli, ce démon de treize ans, méchant et vif, et noir
quoique fils de meunier, n’était pas autre chose que page de musique,
lorsque le chevalier de Guise le rencontra s’escrimant du violon à
travers les rues de Florence:--«Apportez-moi un petit Italien, si vous
en trouvez un de joli,» avait dit mademoiselle de Montpensier au
chevalier de Guise. Et le chevalier rapporta Lulli, comme il eût
rapporté un perroquet d’Amérique. Lulli fit fortune à la cour. Vous
voyez que les pages de musique d’aujourd’hui, les pifferari mal peignés,
qui raclent le _Miserere_ du _Trouvère_ sur leur genou et braillent
«_Evviva l’Italia!_» dans les cafés de la capitale, ont des ancêtres
glorieux.
Ce devait être une vie bizarre et charmante pour un garçonnet de douze à
quinze ans, que de s’en aller ainsi à travers pays, étudiant la musique,
non la guerre, et portant, non comme les pages du temps de la reine
Berthe, la lance ou l’écu d’un chevalier, mais, ce qui vaut peut-être
mieux, le théorbe ou le luth et le livre de tablature de quelque
poète-chanteur.
Les bons jours, certes! ne manquaient pas. C’est Madame Royale qui fait
venir, voulant entendre leur chanson nouvelle, le maître et l’élève à
son palais de la Vigne. C’est un prieur, c’est un légat qui les régalent
de vin épiscopal, de vin papal. On se dispute leur compagnie. Devant
eux, tout le long du chemin, les châteaux ouvrent leurs grilles; au
maître, des florins par poignées; à l’élève, au gentil enfant qui se
tient là timide, par derrière, un habit couvert de passements d’or, une
toque à plumes, un poignard donnés en cadeau.
Puis ce sont les séjours dans les bonnes villes, confrères qu’on
rencontre, joyeux compagnons qui vous font fête, aventures de grande
route et d’auberge, duels pour un air ou pour un couplet. L’apprenti
musicien prenait sa part de tout, parfois au détriment de la musique,
témoin ce Pierrotin, page de d’Assoucy, qui perdit la voix à force de
boire.
Il y avait aussi les jours de misère. Les portes ne s’ouvraient plus,
les oreilles restaient insensibles. On traversait des saisons dures,
chantant au cabaret pour le menu peuple, avec des plumets lamentables et
des pourpoints du temps jadis. L’art y gagnait, car le maître, la poche
vide, rentrait au logis de meilleure heure, et la leçon du page s’en
trouvait plus longue. Mais le pire de tout, c’est quand le maître
disparaissait, mis en prison pour quelque méchante affaire; c’est quand
le maître venait à mourir laissant tout seul, en pays étranger, son
page, son pauvre petit page de musique!
J’ai lu autrefois dans une gentilhommière du Haut-Dauphiné, moitié
ferme, moitié château, la lettre d’un petit musicien abandonné ainsi
pendant toute une saison de neige, lettre qui, hélas, n’est jamais
partie et que l’on conserve encore, après plus de deux cents ans, aux
archives, parmi d’autres paperasses.
«MA CHÈRE SŒUR,
«Qu’il fait froid ici et que ton Giovannino est malheureux!...
«Tu te rappelles, au printemps dernier, quand le signor Antonio, mon bon
maître, me jugea, malgré mon âge, assez fort en musique et pour la voix;
il se mit à parler de Paris.--Paris est loin, disait-il, mais on
chanterait en route... A Paris, la reine est une Médicis. Avec un luth
et quelques beaux airs, à Paris, on est sûr de la fortune... Paris,
toujours Paris. Et toujours la reine, la cour! Donc un beau matin, nous
partîmes.
«Avec nos instruments de musique et nos livres, nous emportions, en
travers sur l’âne, ce grand polichinelle napolitain tout de blanc vêtu
et sanglé de cuir, qu’Antonio a lui-même taillé dans le bois et qui nous
faisait tant rire l’an passé.
«_Povero Pulcinella!_ il n’a pas eu de bonheur, ni moi non plus
d’ailleurs, et le vieil Antonio moins encore.
«Tout alla bien les premiers mois, une fois sortis d’Italie. C’était la
Provence! Figure-toi un pays qui ressemble à notre pays: la mer, un beau
soleil, des treilles sur des maisons blanches, et des villages et des
grandes villes... C’était plaisir de voyager. Puis un parler presque
italien, de braves gens toujours prêts à chanter, toujours prêts à rire.
Nos duos, instruments et voix, faisaient merveille; et Pulcinella, bien
que tous ses lazzis ne fussent pas également compris, avait des succès
sans pareils. La belle France que cette France!
«Il fallut pourtant la quitter. Le maître, tout joyeux, répétait:
_Parigi! Parigi!_ Nous nous enfonçâmes donc dans la montagne, tirant
vers Lyon: c’était notre plus court.
«Quel chemin, petite sœur! Des rochers, toujours des rochers. De loin en
loin un pauvre village. Et le ciel qui devenait moins bleu, et le
parler, à mesure que nous montions, qui se faisait barbare. Mes chansons
ne plaisaient guère; quant à Pulcinella, on ne le comprenait plus.
«Nous étions sombres, Antonio et moi; Pulcinella lui-même devenait
mélancolique. Pulcinella manquait d’entrain et de verve; son œil rouge
s’éteignait, sa face de coq semblait triste.
--Il gèle, _povero!_ il gèle faute de soleil, disait Antonio en essayant
de sourire. Puis il répétait: _Parigi! Parigi!_ pour nous rendre un peu
d’espérance.
«Plus de recette sur les places ni dans les auberges; et le froid avec
cela qui venait. Le froid, la faim, quelle misère!
«Nous avions vendu l’âne. Je portais les livres et les luths. Antonio
allait devant, par les champs mouillés, par les chemins pleins
d’ornières.--«_Va male! va male!_ murmurait-il, Paris est trop loin,
trop loin _Parigi!_» D’ailleurs nous n’avancions plus guère, car le
vieux maître se fatiguait.
«Un jour il tomba de la neige, et puis il en tomba tous les jours. Nous
nous arrêtâmes dans un village. On nous dit que les chemins étaient
bloqués pour un mois et qu’il nous fallait attendre le retour de la
belle saison.
«Attendre sans argent!... cela découragea le vieil Antonio. «_Ahimé!_
soupira-t-il, _ahimé! povero Pulcinella!_»
«Le soir, près d’un feu de sapin où les paysans nous avaient fait place,
Antonio, à la flamme claire, voulut me donner sa dernière leçon. Sa
dernière! entends-tu, _sorellina_? mais je ne savais pas que ce fût sa
dernière. Puis il m’embrassa plus fort que de coutume et nous montâmes
au grenier dormir dans le foin.
«J’avais accroché le Pulcinella devant la lucarne; je l’avais accroché
solidement à un grand clou, avec une corde. Au milieu de la nuit, un
bruit m’éveille; je regarde. En face de moi, blanc comme la neige et le
clair de lune qui brillaient derrière, Pulcinella se balançait. C’est
bien naturel, n’est-ce pas, un Pulcinella qui se balance? La chose
pourtant me fit peur.
--«Antonio! Antonio!...» criai-je. Antonio ne répondit pas; je me
retournai, et, sur le mur du fond, dans la grande clarté qu’envoyait la
lucarne, j’aperçus une forme noire. L’ombre de Pulcinella sans doute...
je voyais la corde et le clou.
--«Antonio!»
«A ce moment (c’est le vent peut-être qui fit cela), le Pulcinella se
décroche et tombe. Et sur le mur du fond, chose étrange! je continuais à
voir son ombre immobile, avec la corde, avec le clou.--«Antonio!» Hélas!
l’ombre de Pulcinella, c’était Antonio, mon maître, mon pauvre maître,
qui s’était pendu.
«On a enterré Antonio. Les gens du pays ont brûlé Pulcinella, les
barbares! le prétendant ensorcelé. Maintenant je suis seul. Mais le
printemps approche; j’irai à Paris, j’y jouerai à la cour une belle
chanson que j’ai composée à la mémoire de mon bon vieux
maître:--_Pulcinella nella neve_--Polichinelle dans les neiges,
Polichinelle mort de froid!»
Bonne chance à Paris, gentil page de musique! Puisses-tu y trouver la
fortune avec tes mélodies, et porter un jour, non sans gloire, l’habit
de satin brodé des petits violons du roi. Mais j’y songe: et cette
lettre qui n’est jamais partie?... peut-être le printemps vint-il trop
tard pour le pauvre Giovannino; peut-être est-il mort lui aussi, mort
dans les neiges, mort de froid comme Antonio et Polichinelle!
MOURETTE ET PERDIGALET
Ils n’ont certes pas tort ceux-là qui, aussitôt qu’apparaît à l’horizon
décembre, mitouflés de fourrures, prennent le train pour Antibes,
Monaco, Nice et tant d’autres coins presque africains de notre Provence.
Car elle est charmante cette Afrique d’où l’on voit la neige briller;
d’où l’on peut, assis sous un palmier, entre un clos d’orangers et un
champ d’anémones, sur le bord d’une mer riante qu’éclaboussent mille
rayons, admirer les Alpes violettes qu’ourle à leur crête une mince
ligne d’argent, chaque jour plus voisine et plus élargie.
Mais dans ces climats trop fortunés il est bien rare qu’à force de
s’élargir et de descendre, aidée parfois d’un coup de vent, la neige
finisse par gagner la plaine. Chez nous, région déjà montagneuse bien
que l’olivier y prospère, on a plus souvent sa visite. Et c’est toujours
une fête quand arrive la neige, n’y en eût-il qu’un travers de doigt,
juste ce qu’il faut, comme disent les Japonais et Philippe Burty, pour
qu’un petit chien, se promenant, puisse dessiner des marguerites avec
ses pattes.
Quel miracle! Quelle féerie! Pendant la nuit tout le paysage a changé.
Mais le ciel est pur comme un lapis, le matin s’est levé superbe, et il
fait tiède sous les roches, à cet abri connu où le soleil donne. Vous
diriez, à voir le temps si doux et les amandiers tout blancs sur les
pentes, qu’un nouveau printemps vient de naître et que le vent des
fleurs a soufflé.
Un printemps gourmand, par exemple! Car, dans les champs sans route où
marque, noire au milieu d’une nappe blanche, la piste matinale du
facteur rural, s’avancent des troupeaux de dindes qu’on mène, gloussant,
au marché. Un printemps qui annonce Noël: le grand repas, la bûche
bénie; le nougat au miel, brun tambour-major de tout un régiment de
friandises; et les bouteilles de clairette jetant leur bouchon au
plafond dans une éruption de mousse en perles; et les poires d’hiver à
peau glacée qu’on va, pour le dessert de minuit, chercher avec
grand’mère, sur la paille où mûrit la sorbe, dans la bonne odeur du
fruitier.
Il annonce aussi, ce printemps d’un jour dont les fleurs faites de
cristaux fondent déjà en gouttelettes, il annonce aussi le retour des
bons contes à la veillée.
En désirez-vous un, de ces contes? Il parle de neige et ressemble
peut-être un peu trop au Petit Poucet. Je n’y changerai rien cependant
et veux vous le conter tel qu’une vieille me le conta, un soir de grand
froid, au moulin d’huile, tandis que le fourneau flambait emplissant les
yeux de cuisante fumée, tandis que l’âne tournait sa meule, que les
hommes poussaient à la barre grinçante du pressoir, et que les femmes,
debout devant les grandes piéles dressées, recueillaient pieusement,
avec des gestes de matrones, la liqueur d’or surnageant sur l’eau.
--La chose, mes enfants, se passait bien avant le temps des consuls; et
c’est l’histoire véridique de la belle Mourette et de Perdigalet.
Vous connaissez le Puy-Pagan, sur la route de Saint-Donnat, près de la
chapelle ruinée?
--Ce rocher roux où il y a des aigles?...
--Où l’on voit des restes de tours?...
--Et d’où les gens qui vont aux communaux de Saint-Donnat couper la
litière rapportent, à la fin février, de si belles fleurs écarlates?...
--Ils les cueillent au pied du roc, dans le petit bois qui y verdit;
mais ils les trouveraient bien plus nombreuses et plus belles, là-haut,
au milieu des ruines, où les aigles seuls peuvent aller. Des fleurs, mes
amis, qu’on n’a vues nulle part ailleurs, des fleurs comme les rois
eux-mêmes n’en ont pas! des fleurs enfin qui sont un peu fées, car elles
proviennent en droite ligne, depuis mille et encore mille ans, des
jardins de la belle Mourette.
Le château de Puy-Pagan, à l’époque où Mourette vivait, était le plus
fort de la contrée. Inaccessible sur son roc et perdu tout au fond d’une
forêt immense qu’habitaient les ours et les loups, on ne pouvait y
arriver que par de périlleux sentiers emmêlés comme les fils d’un
écheveau et connus des seuls propriétaires. L’audacieux qui en aurait
rêvé l’assaut était condamné, sans qu’on eût besoin de le repousser par
les armes, à périr, son chemin perdu, sous la dent des bêtes ou à rouler
dans quelque abîme.
Le père de Mourette, qui s’appelait Bautézar, et descendait du mage de
ce nom, ainsi que l’indique sur l’écusson des seigneurs du Puy-Pagan
l’étoile à sept rayons qui guida les Trois Rois depuis les pays où naît
le jour jusqu’à la crèche, le père de Mourette n’avait jamais voulu que
sa fille quittât son château. Elle était si divinement belle avec ses
grands yeux noirs et ses longs cheveux roux, pareils à ceux des
Madeleines, que quiconque l’entrevoyait s’éprenait, de sorte que,
faisant un choix, il y aurait eu, par sa faute, dans le pays, trop
d’inimitiés et de guerres.