Chose étrange et qui lui donna la chair de poule, devant ses yeux une

feuille, deux feuilles tournèrent, comme si une main invisible les eût

feuilletées, et, en tête d’une des pages, il put lire l’acte de

naissance de sa femme.

Jean-Joseph Moutte ne dit rien de ceci à personne, mais tristement il

pensa: ma pauvre femme est morte! et, en effet, dans les quinze jours,

sa femme mourut.

A partir de ce moment, Jean-Joseph Moutte n’osa plus monter seul au

clocher.

Sous prétexte que les forces lui manquaient pour mettre en branle la

grosse cloche, il se faisait accompagner de deux ou trois amis, et

c’était là-haut, tout en l’air, dans la gaieté du jour levant, de

petites fêtes où, entre deux sonneries, histoire de reprendre haleine et

de se distraire, on buvait du vin blanc en mangeant des châtaignes.

Une fois pourtant qu’on avait bu un peu plus de vin blanc qu’à

l’ordinaire, Jean-Joseph Moutte ne put se retenir et raconta à ses amis

ce qui se passait tous les ans à la chapelle des fonts baptismaux.

Les amis étaient incrédules, Jean-Joseph proposa de descendre.

Ils descendirent et, en effet, arrivés devant la chapelle,

distinctement--c’est l’un des deux témoins qui m’a rapporté la

chose--ils entendirent le bruit de papier remué.

Jean-Joseph Moutte disait:

--«Silence! la mort fait ses comptes...»

Puis, lorsque tout bruit eut cessé, il poussa la grille et entra le

premier, avec sa lanterne.

Tout à coup, Jean-Joseph Moutte poussa un grand soupir. Sa lanterne

tomba et s’éteignit.

--«Moutte! que t’arrive-t-il? réponds-nous...»

Mais Moutte ne répondait pas.

Alors, ayant trouvé des allumettes et rallumé la lanterne, ils virent le

registre ouvert sur la cuve, Moutte évanoui, et son nom inscrit en haut

de la page.

Jean-Joseph Moutte n’était pas mort, mais il n’en valait guère mieux.

Car, depuis, m’a-t-on dit, il ne fit que languir et traîner.

Jean-Joseph Moutte n’eut pas le plaisir de goûter aux figues nouvelles,

et c’est un autre sonneur qui, l’année suivante, monta dans le clocher,

le matin des Morts.

LA PREMIÈRE NEIGE

A MA PETITE AMIE GEORGETTE CHARPENTIER

Le Luxembourg par un temps d’hiver.--Sur les toits du palais un tuyau

de cheminée fume, et des moineaux, abrités autour, causent en

regardant la neige.--C’est le matin, l’horloge marque dix heures moins

un quart.

UN MOINEAU.

La jolie chose que la neige!... Notre jardin a l’air en sucre... c’est à

crever de rire, réellement... Le lanceur de disque porte avec gravité un

grand peloton blanc sur son poing; les reines de France ont des bonnets

de coton, et grâce aux flocons que le vent colle à leur écorce, les

arbres--blancs d’un côté, noirs de l’autre--ressemblent à des pages de

mascarade... Regardez là-bas la pièce d’eau: sa bordure en pierre grise

étincelle toute blanche ce matin. C’est ça qui doit faire plaisir au

cygne.

UN AUTRE MOINEAU.

Une vraie eau-forte!

PREMIER MOINEAU.

Il y a pourtant des oiseaux qui ne veulent pas reconnaître la pénétrante

poésie d’un paysage d’hiver. Les martinets, par exemple, les

hirondelles, les canards...

SECOND MOINEAU, _dédaigneusement_.

Ces gens-là ne sont pas des artistes!

PREMIER MOINEAU.

Y a-t-il au monde rien de plus gai qu’une large pelouse de neige vierge?

SECOND MOINEAU.

On y fait, en se promenant, mille petits dessins avec les pattes...

PREMIER MOINEAU.

Tout à l’heure, derrière l’Orangerie, un gardien montrait la pointe de

son tricorne, mais il est bien vite rentré chez lui, en voyant la

couleur du temps. Pas de gardiens, le jardin est à nous.

LA FOULE DES MOINEAUX.

La jolie chose que la neige!...

SECOND MOINEAU.

En tombe-t-il quelquefois hors de Paris?

PREMIER MOINEAU.

On le dit... mais silence! voici quelqu’un.

LES MOINEAUX, _en chuchotant_.

C’est une jeune personne.

PREMIER MOINEAU.

Quelque pauvre ouvrière en retard... La voilà trottant sur la pointe des

pieds, à travers la neige, où chacun de ses pas fait un petit trou noir.

DEUXIÈME MOINEAU.

Les belles bottines!

LES MOINEAUX, _en chœur_.

Comme ça reluit!

PREMIER MOINEAU.

Par-dessous le jupon rouge qu’elle relève des deux mains, la jupe

empesée traîne sur la neige, bravement, comme une vraie queue de

friquet... cette femme ressemble à un oiseau, elle me rappelle ma

Pierrette.

UN MOINEAU DES TOURS SAINT-SULPICE.

Hum!... hum!...

LES MOINEAUX, _éclatant de rire_.

La jolie chose que la neige!

(_La jeune personne disparaît. On entend dans l’air des cui cui

plaintifs. Tout le monde relève la tête.--Arrive un moineau de

campagne ébouriffé, aveuglé, morfondu._)

LE MOINEAU DE CAMPAGNE, _se posant sur le toit_.

Bonsoir, messieurs, et la compagnie.

LES MOINEAUX.

Quelle tournure, bon Dieu!!! Ce doit être quelqu’un de province.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE, _timidement_.

J’arrive de Verrière-le-Pont... j’ai froid!

PREMIER MOINEAU.

Approchez, mon brave, on se serrera pour vous faire place. (_Le moineau

de campagne hésite._) Mais approchez donc, sacrebleu! les cheminées

n’ont pas été inventées pour les gardiens. Mettez-vous comme nous,

commodément, le bec en dehors, la queue dans le tuyau... Ça y est.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Oh!... il fait bon ici! (_Il secoue ses ailes avec volupté._) Oh! mes

amis... mes bons amis... Quelle désolation dans la campagne! Un pied de

neige partout... De loin en loin, quelques brins d’herbe montrent le

nez, mais on ne dîne pas avec des brins d’herbe... Les haies

disparaissent sous la neige, les buissons ont l’air de meules blanches.

Plus de mûres, plus de baies, plus de prunelles, plus rien. Les oiseaux

meurent comme des mouches.

LES MOINEAUX, _attendris_.

Pauvres gens!

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Depuis hier, je n’ai rien mis sous le bec... rien qu’une graine de

chènevis que j’ai ramassée près d’une source... Il faut dire que la

neige fond toujours un peu, près des sources... A propos, déjeune-t-on

ici?

LES MOINEAUX.

On déjeune.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Et vous m’invitez?...

LES MOINEAUX.

Nous t’invitons.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

C’est le mauvais temps qui m’a poussé chez vous... En chemin, je me suis

abrité une minute sous l’auvent d’un colombier... Quelle tentation

d’entrer pour voler le grain des pigeons!... J’avais faim, mais j’ai

résisté.

LE MOINEAU DES TOURS SAINT-SULPICE.

Vous avez bien fait, mon enfant.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

N’est-ce pas?... Quelquefois, vous comprenez, quand on est dedans:

v’lan! la fenêtre se referme, et vous voilà pris. J’ai perdu un oncle

comme cela, des hommes le firent cuire... Mais c’est égal, je mangerais

bien un morceau tout de même.

PREMIER MOINEAU.

Un peu de patience!...

DEUXIÈME MOINEAU.

Nous allons passer à table dans un instant.

LES MOINEAUX, _en chœur_.

Dans un instant... Dans un instant...

PREMIER MOINEAU.

Ce n’est pas ici comme à la campagne, la neige ne nous fait pas peur.

Elle a beau tomber, elle a beau cacher les baies des buissons et les

petites graines qu’on trouve dans l’herbe, nous n’en déjeunons pas plus

mal pour cela. Il y a un vieux monsieur qui nous aime; il va tous les

matins acheter des pains mollets là-bas, près du théâtre, à la boutique

du coin, puis il nous les émiette, c’est exquis!

LES MOINEAUX.

On se flanque des coups de bec, on attrape les miettes au vol, c’est

exquis!

LE MOINEAU DE CAMPAGNE, _ravi_.

Votre monsieur me fait l’effet d’un brave homme...

LES MOINEAUX, _en chœur_.

D’un bien brave homme...

LE MOINEAU DE LA TOUR SAINT-SULPICE.

Et puis, c’est un homme vertueux, il ne fume pas, et son pain n’a pas

cet affreux goût de pipe...

LES MOINEAUX, _en chœur_.

C’est un homme vertueux, un homme très vertueux.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Viendra-t-il au moins, le monsieur?

PREMIER MOINEAU.

Il n’y manquerait pas pour un empire... Regardez au bout du jardin cette

grande grille noire ornée de fers de lance en or. Derrière la grille, il

y a la rue, et par delà la rue une maison avec de belles portes en

cuivre. Cette maison est un café, notre vieux monsieur y va lire les

journaux chaque matin, et tout à l’heure, quand dix heures sonneront,

vous le verrez paraître sur la porte.

LES MOINEAUX.

Cui, cui cui!... Que va-t-il nous apporter aujourd’hui? du pain mollet

ou bien du seigle? (_Moment de silence._)

L’HORLOGE, _enrhumée par la neige_.

Dong... dong... dong... dong... dong... dong... dong... dong... dong...

dong...

LES MOINEAUX, _battant des ailes_.

Dix heures, le voilà!... Cui, cui, cui..., le voilà!...

(_Un vieux monsieur à cheveux gris, en redingote râpée, paraît sur la

porte du café; les moineaux le saluent bruyamment.--Le vieux monsieur

fait un pas dans la rue, puis il regarde le temps et rentre._)

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Tiens! il ne vient pas. Qu’est-ce que vous me contiez donc?

PREMIER MOINEAU.

Il ne vient pas, c’est incompréhensible.

LES MOINEAUX, _cruellement déçus_.

C’est incompréhensible...

DEUXIÈME MOINEAU.

Je me rappelle maintenant... Hier au soir, en piquant une miette de pain

à côté de son soulier, j’ai remarqué que la semelle en était décousue...

Le pauvre homme ne peut pas venir... il lui faudrait marcher dans la

neige.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Saperlotte!... Et notre déjeuner?

PREMIER MOINEAU.

Nous ne déjeunerons pas aujourd’hui...

LES MOINEAUX, _tristement_.

Cui, cui, cui!... Cui, cui, cui!...

LE MOINEAU DES TOURS SAINT-SULPICE.

Sachons nous résigner aux décrets de la Providence.

LE MOINEAU DE CAMPAGNE.

Ah! mais non, curé; j’ai bon appétit, moi. Écoutez:--le gros du vent

cesse un peu, la neige ne tombe plus guère, je suis d’avis d’aller faire

un tour du côté des fortifications, à la barrière d’Italie. Quand nous

arriverons, la route sera battue. Il passe par là beaucoup de chevaux.

Les chevaux, c’est bon à fréquenter; dans ce qu’ils laissent, on picore,

on glane...

LES MOINEAUX.

Dans ce qu’ils laissent? Fi, l’horreur!

LE MOINEAU.

Dame! ce sera comme à la campagne.

(_Il s’envole; après avoir un moment hésité, les autres moineaux le

suivent._)

PLAISIRS D’HIVER

_Madame_,

Vous me demandez ce que je fais, en plein décembre, dans cet érémitique

coin de montagne.

Je fais surtout de grands détours, à travers friches et vignes mortes,

pour échapper aux interrogations anxieuses des braves paysans mes

frères, lesquels, troublés par les révélations de l’enquête, doutent

déjà des représentants qu’ils ont élus et voudraient savoir à quoi s’en

tenir, une fois pour toutes, sur la question du Tonkin. Ils n’ont que

politique en tête, ils m’attendent comme une proie; et, quand je passe

hors de portée, ils me suivent d’un long regard que je devine chargé de

reproches.

Puis l’homme reprend son travail, retournant au louchet la glèbe

pierreuse ou s’escrimant de la hache sur un chêne trapu, difforme et

tout en tronc à force d’être annuellement mutilé. Moi je gagne le chemin

rural; et, chaussé de façon à ne redouter ni les cailloux, ni les

ornières, je jouis avec un sybaritisme ingénu des sensations délicates

qu’on éprouve à revenir vieux déjà et ruminant ses jours aux endroits

où, tout jeune, on rêva la vie. Il y a là un dédoublement de soi, un

envers confus de souvenirs qui jettent l’âme dans un état de trouble

exquis, comparable à l’enivrante obsession que laisse après lui un beau

rêve.

Ce pays est plaisant plus que vous ne sauriez croire.

Ici le vrai Midi finit; non pas vaguement, en limbes malades, en

frontières flottantes et indéterminées, mais dans toute sa vigueur et sa

force, au pied de rochers nus qui se dressent comme un rempart.

Par delà, c’est le Gapençais dauphinois, contrée à noyers et à

fourrages, cirque vert, alpestre déjà, qu’enserrent des cimes longtemps

neigeuses. Où nous sommes, c’est la Provence, blanche au printemps de

fleurs d’amandier et conservant encore quelque gaieté malgré l’hiver;

car, à perte de vue, partout, sur les côtes abritées, s’accrochent des

bosquets d’olive qu’argente en passant la tiède brise.

Et tenez, je vous plains, vous autres Parisiens, de ne pas connaître

notre hiver!

Chez vous, l’hiver est chose nette: du froid et jamais du ciel clair.

Chez nous, au contraire, c’est une saison voluptueusement nuancée, faite

de frissons et de sourires, comme les automnes du Nord d’une si poétique

mélancolie, et que le Midi ne connaît pas.

Au revers sombre d’un _Hubac_, la tombée de neige est restée; les

fontaines moussues pendent en stalactites que le reflet du ciel bleuit;

dans son lit d’ardoise effritée, sous une mince vitre de glace, le

ruisseau coule silencieux; et les merles transis se mettent en boule,

tristement, au milieu des buissons sans feuillage.

Quelques pas encore: au premier tournant, le soleil devient chaud à se

faire sauter la veste; les sources chantent, dégelées, pour répondre au

cri d’oisillons prématurément amoureux; le gazon s’égaie de brins

nouveaux; et frissonnant un peu, sur le mur blanc du cabanon, à côté de

la treille flétrie, un rosier surchargé de roses se redresse dans un

rayon.

Telles sont mes joies d’après déjeuner.

Le matin, je chasse... Ne vous récriez pas! Je chasse malgré mon horreur

instinctive du massacre et du sang versé. Non pas à l’ours, soyez

tranquille: le dernier ours de la contrée fut tué voici quatre-vingts

ans,--un jour qu’il mangeait des poires sauvages,--par un petit berger

que j’ai connu vieillard. Au sanglier non plus; on en connaît un qui

déserte parfois les bois de Lure, pour venir la nuit, dans les

métairies, fourrager le grain des gerbiers: mais son existence est

hypothétique et personne ne le vit jamais. Quant au lièvre, à la perdrix

rouge, il faut pour les traquer, en ces cantons ardus, une vaillance de

jarrets que Paris a par trop affaiblie.

Le mieux est d’avouer tout de suite. Eh bien, je chasse aux petits

oiseaux.

Oui! ces petits oiseaux, ces gentils chanteurs dont l’autre hiver (avec

le docteur, il vous l’a conté?) nous mangeâmes, la mort dans l’âme, tant

d’appétissantes brochettes, non sans maudire la férocité toute romaine,

l’horrible atavisme césarien, qui pousse ainsi les bons Provençaux à

transformer en comestibles les plus minuscules habitants de l’air... ces

petits oiseaux, je les tue, ou du moins je suis censé les tuer.

Et circonstance qui n’atténue rien, je les tue lâchement «au poste!»

Vous ne connaissez pas la chasse au poste?

Autour de Marseille et de Carpentras, autour de Carpentras surtout, la

chasse au poste est élevée à la hauteur d’une institution nationale.

C’est l’ami César,--Guindon César,--un Sisteronnais originaire des

plaines que le Vaucluse arrose, qui le premier introduisit dans nos

montagnes ce délectable et détestable passe-temps. Comment a-t-il fait

pour m’induire en tentation? Je l’ignore! Séduit par son infernale

éloquence, je consentis un jour à le suivre, presque à contre-cœur, avec

un sentiment de curiosité révoltée. Maintenant je suis pris, j’ai senti

le sang, et, comme saint Augustin aux jeux du cirque, je retourne à la

chasse au poste pour mon plaisir.

Les préparatifs sont charmants!

On part avec le jour, vers les sept heures; c’est aux premiers rayons

que la chasse est bonne! Le corps bien couvert, le visage fouetté par un

petit frisquet, on chemine gaillardement sur la route sèche et sonore.

Là-haut, à mi-montagne, des traînées de brume, blanches comme argent

sous le soleil qui les atteint déjà, promettent une belle journée.

Le poste!

Installation pittoresque et simple: une cabanette en planches, au milieu

des champs, à l’abri de l’œil des humains, et masquée par quelques

branches de chêne dont le feuillage couleur de vieil or frissonne dans

le vent avec un bruit sec et métallique.

De chaque côté de la cabane, deux arbres morts qui sont les cimeaux.

A l’intérieur, suspendues à des clous et rangées en manière de corniche,

une série de cages étroites dans lesquelles vivent prisonniers les

_appeaux_.

La cabane a des créneaux comme une forteresse.

Le premier travail est de disposer les cages par terre, dans l’herbe

gelée, au pied des cimeaux.

Notre collection d’oisillons dressés est complète et l’ami César se

montre fier de ses appeaux plus qu’un grand seigneur de sa meute.

Quelques-uns, des ténors! lui coûtent vingt et trente francs.

Voici le _pinson solitaire_; le _pinson gavot_, à bec jaune, au plumage

finement teinté; la _passe_, une bouchée exquise, que le profane

prendrait pour un gros moineau; le _linot_, tout gris; le _verdier_, en

habit vert liséré de jaune; le _tchi_ ortolan; le _tchi_ buissonnier,

superbe avec sa longue queue; le _tchi-moustache_, à qui une raie noire,

descendant de l’œil jusqu’au cou, donne une physionomie guerrière; et

enfin le _grasset_, l’incomparable grasset! un oiseau tout en or dont le

costume resplendissant semble déceler les intimes succulences. Pas de

_chardonneret_, par exemple! l’ami César a le cœur sensible: il fait

grâce aux chardonnerets.

Dès qu’ils se sentent à l’air libre, dès qu’ils aperçoivent un bout de

ciel à travers les barreaux d’osier de la prison, les malheureux captifs

gazouillent. Est-ce un chant ou bien une plainte? Les deux, peut-être!

Mais leurs frères des bois, leurs frères des vallons les entendent, et,

attirés par une mystérieuse sympathie, ils viennent, gazouillant,

causant, répondant, se poser auprès d’eux, le plus près possible, sur

les cimeaux.

Alors, bien tranquille dans sa cabane, assis, le canon de fusil appuyé

sur l’embrasure, mon chasseur prend son temps et les mitraille.

Mais l’heure marche, enfermons-nous. Quelques gouttes sont tombées hier,

et les oiseaux pressés de quitter la feuillée humide vont descendre en

plaine.

Silence! Je guette mon cimeau, César le sien. La bise souffle, les

appeaux appellent, la rivière gronde au lointain. Dans l’étroite

ouverture par où je regarde, un grand paysage s’encadre: arbres, maisons

blanches, rochers; et ce serait délicieux sans l’obligation de mettre à

mort l’infortuné pinson qui vient--tenez! de se poser là, bien en face,

tout en haut de la branche morte, et qui, noir sous le bleu du ciel,

ressemble à une feuille qui chanterait.

Car on les tue, pinsons et linots, on les tue par douzaines.

Quelquefois, en tombant, le petit cadavre s’embroche à la tige d’un

chaume aigu.

Pour mon compte, s’il faut tout dire: Madame, je n’en tuai jamais.

Et même, depuis quelques jours, j’empêche que l’ami César n’en tue.

L’ami César, parfait chasseur, a pourtant cette déplorable habitude de

murmurer:--«_N’en véla qui maï un!..._» en visant, à chaque fois qu’un

oisillon vient se percher sur son cimeau. Quand j’entends cela,

brusquement, par l’embrasure qui m’est dévolue, pan! je tire. Le bruit

de mon coup inutile effraie la pièce visée par César, et j’ai le plaisir

de la chasse sans m’exposer à aucun remords.

César me disait l’autre jour:

--«Je ne tue plus rien, coquin de sort! Je ne sais pas si c’est un

hasard, mais vous tirez toujours juste au moment où j’ai le doigt sur la

gâchette, et ça fait partir mon gibier...»

Évidemment César se méfie.

Il ne m’attend plus au départ, il m’accueille sans enthousiasme, et je

crains bien qu’un de ces matins,--malgré notre vieille amitié,--il ne

m’interdise le seuil sacré du _poste_.

N’importe! Ma conscience est tranquille.

J’ai de cette façon, depuis une semaine, sauvé l’avenir d’au moins deux

cents nids. On connaît, madame, des hommes d’État qui emploient plus mal

leurs matinées.

COURRIERS D’HIVER

L’autre nuit, pendant que soufflait la rafale et que l’averse battait

les toits, j’ai fait un rêve, mais un rêve fantasquement mythologique,

comme en dessina le peintre Hamon.

Je voyais venir _la Froidure_.

C’était une fillette pâle, vêtue d’un long manteau neigeux, où

scintillaient et cliquetaient en guise de franges ces fines aiguilles de

cristal que la bise suspend aux mousses des fontaines, avec mille

broderies rappelant les arabesques d’argent dont le givre ternit nos

vitres.

Elle portait une couronne faite d’un feuillage luisant, chargé de noix

vertes. Et lentement, elle s’avançait à cheval sur un escargot.

Car il n’y a pas à s’en dédire, depuis plusieurs jours déjà, une

fillette--la même que j’ai revue en songe--s’arrête chaque matin sous ma

fenêtre, criant:--«Cerneaux cerneaux, cerneaux nouveaux!» Et déjà, aux

grilles des cabarets, les premiers escargots farcis, précurseurs de

l’hiver, ont laissé fumer vers le ciel l’encens de leur âme odorante.

Qu’on me pardonne un tel lyrisme!

J’eus le bonheur de naître en Provence: or, plus que le Parisien

lui-même, le Provençal est friand d’escargots.

Et cela de temps immémorial.

A ce propos précisément, en lisant Salluste, j’ai fait une importante

découverte qui semble avoir échappé jusqu’ici à l’attention des

historiens.

J’ai découvert d’abord que l’escargot, à qui on ne soupçonnait guère

cette antique illustration, joua son rôle dans les guerres d’Afrique,

alors que les Romains avec Marius y bataillaient, et de plus que

l’estime particulière dont nos paysans de Provence honorent ce succulent

gastéropode tient au sang, à la race, et date d’environ deux mille ans.

Voici en abrégé ce que Caïus Sallustius Crispus nous raconte:

Non loin du fleuve _Mulucha_ (vers l’endroit où est maintenant la

frontière du Maroc et de l’Algérie) s’élevait en plaine un roc portant

un fort à son sommet. Marius mit le siège devant, sachant que les

trésors du roi se trouvaient enfermés là. Mais le roc était à pic; le

fort avait une garnison considérable, du blé en quantité, une source

d’eau vive; de sorte qu’après bien du temps, bien des peines perdues,

Marius désespérait quand le hasard vint à son aide.

«Le hasard voulut qu’un Ligurien, simple soldat des cohortes

auxiliaires, sorti du camp pour aller chercher de l’eau, aperçût des

escargots qui se promenaient dans les rochers, sur le talus de la

forteresse. Il en ramasse un, puis deux, puis quatre; et, tout entier à

sa cueillette, arrive peu à peu jusqu’au sommet de l’escarpement...»

Il faut lire la suite dans le vieil historien: comment le bon troupier

amateur d’escargots, ayant ainsi constaté le point faible de l’enceinte,

alla trouver Marius; comment Marius lui confia la direction d’une petite

troupe munie de cornets et de trompettes, et comment l’ennemi se laissa

vaincre, croyant être pris à revers.

Dans l’aventure, un seul fait importe: que le héros est un Ligurien,

c’est-à-dire un montagnard de basse Provence, conservant au milieu des

camps, en terre lointaine, comme ferait un de nos conscrits, le souvenir

du pays natal, et la religion de l’escargot assaisonné d’aïoli ou

préparé à la sauce verte.

Et ceci explique pourquoi, aujourd’hui encore, depuis Marseille jusqu’à

Vintimille, les gourmets ne jurent que par l’escargot.

Car chez nous, soit dit sans raillerie, l’escargot est compté comme

gibier.

Non pas ce gros escargot jaune que la Bourgogne envoie à Paris, mais un

escargot du Midi, un petit escargot gris brun, plus maigre, plus fin, en

harmonie avec le sol de l’habitant.

L’escargot fait la joie des _bastidons_, des _cabanons_, villas

minuscules, paradis rôtis du soleil, sans lesquels l’homme de là-bas ne

saurait vivre.

Qu’une fraîche ondée tombe du ciel et lave la poussière des feuillages,

aussitôt un cri retentit:

--«L’escargot a montré ses cornes!»

Et les populations se répandent dans les vignes.

Sur la terre détrempée, le long des souches ruisselantes, femmes,

enfants, vieillards, les hommes et les demi-hommes ramassent les

escargots à pleins paniers.

--«Décidément, la chasse est bonne, et dans huit jours, au premier

dimanche, tous les fourneaux seront en fête.»

Dans huit jours au plus tôt: avant de se laisser manger, il faut d’abord

que l’escargot jeûne.

On les tient prisonniers dans des vases à fleurs, avec une planche et

une pierre par-dessus.

Mais les escargots sont forts; de plus, malins en diable. Pour sortir de

leur noir cachot, ils s’entr’aident, font la courte échelle, unissent

mille efforts en une formidable poussée; si bien qu’il n’est pas rare un

matin de retrouver le vase à fleurs vide, les murs de la chambre

tapissés de bave argentée, et les escargots en corniche autour du

plafond.

Dans les années sans pluie, il y a disette d’escargots. Pourtant on en

déniche tout de même: parmi les touffes des grands fenouils dont ils

aiment la tendre verdure et dont l’odeur forte les attire, ou bien

encore des amas de sarments verts que les gens prévoyants laissent

exprès dans l’entre-deux des allées de vigne, pour garder au sol un peu

d’humidité.

Nouveaux contes de Noël · 第 3 / 9 段