[Note 201: Philibert-François Rouvel de Blanchelande, gouverneur de

Saint-Domingue, né à Dijon en 1735, dut tout à lui-même. Resté

orphelin en bas âge, sans fortune, il entra à douze ans dans un

régiment d'artillerie, et devint, jeune encore, major au régiment des

grenadiers de France. S'étant plus tard distingué dans la défense de

l'île de Saint-Vincent, où avec cent cinquante hommes il força quatre

mille Anglais à reprendre la mer, il reçut pour récompense le grade de

brigadier, suivi de près du gouvernement de l'île de Tabago. A

l'époque de la Révolution, il rentra en France, et se retira dans le

village de Chaussin, en Franche-Comté; bientôt après il fut arraché au

repos pour aller reprendre le gouvernement de Saint-Domingue. A cette

époque, un décret de la Convention affranchissait les nègres;

Blanchelande ne put conjurer l'orage; il mit quelque temps sa tête à

l'abri en cherchant un refuge au Cap; dénoncé par Brissot et Lasource,

il fut amené en France, et sur la proposition de Garnier, de Saintes,

il fut envoyé au tribunal révolutionnaire, où, malgré les efforts de

Tronçon-Ducoudray, il fut condamné à mort le 15 avril 1793. Le

président lui ayant demandé s'il avait quelque chose à dire: «Je jure

par Dieu que je vais voir tout à l'heure, répondit-il, que je n'ai

trempé pour rien dans le fait que l'on m'impute.» Il était âgé de

cinquante-huit ans. Son fils, qui avait été son aide de camp, fut

traduit aussi devant le tribunal de sang et mis à mort le 2 thermidor

an II (20 juillet 1794). Il n'avait que vingt ans.]

J'ai eu hier l'avantage de voir ton cher beau-frère. Tu juges toute la

joie que j'en ai ressentie. Mais, pour le coup, adieu.

La fin de la lettre est écrite en encre sympathique.

Enfin, ma Bombe, l'on sent ici la nécessité de se rapprocher de

Coblentz. On va envoyer quelqu'un qui y restera et qui correspondra avec

le baron de Breteuil[202]. Mais il me reste une crainte dans cette

démarche, c'est qu'elle ne soit faite que pour arrêter des démarches

fâcheuses et qui sont fort à craindre, et non pas pour arriver à une

confiance méritée. Cependant, qu'arrivera-t-il si elle n'existe pas?

C'est que nous serons la dupe de toutes les puissances de l'Europe.

Cependant, ma Bombe, le moment est bien intéressant. Je suis d'avis que

ton mari soit où il est, car je suis sûre qu'il penseroit comme moi, et

qu'il engageroit le baron de Breteuil à se porter de bonne foi à ce

nouvel ordre de choses. Nous voilà aux portes de l'hiver, c'est le

moment des négociations. Elles peuvent avoir une heureuse issue, mais

seulement si l'on agit d'accord. Si cela n'existe pas, souviens-toi de

ce que je te dis:--Au printemps, ou la guerre civile la plus affreuse

s'établira en France, ou chaque province se donnera un maître. Ne crois

pas la politique de Vienne très-désintéressée: il s'en faut de beaucoup.

Elle n'oublie pas que l'Alsace lui a appartenu. Toutes les autres sont

bien aises d'avoir une raison pour nous laisser dans l'humiliation.

Songe au temps qui s'est passé depuis notre retour de Varennes. Ces

événements ont-ils remué l'Empereur? N'a-t-il pas été le premier à

montrer de l'incertitude sur ce qu'il devoit faire? Croire, comme bien

des gens l'assurent, que c'est la Reine qui l'arrête, me paroît un être

de raison et presque un crime. Mais je me permets de penser que la

politique vis-à-vis de cette puissance n'a pas été menée avec assez

d'habileté. Si cela est, je trouve que l'on a eu tort; mais il seroit

impardonnable si, d'après le décret qui a été rendu hier sur les

émigrants, on n'en sentoit pas le danger. Juge à la quantité qui sont là

s'il sera possible de les retenir, et ce que deviendront la France et

son chef s'ils prennent ce parti sans secours étranger. Réfléchis à tout

cela, ma Bombe; et si ton mari trouve qu'il y ait en effet un grand

danger à.....[203], ou qu'il engage son ami à marcher de bonne foi, je

m'attends bien que, dans le premier moment, l'homme qui sera chargé

d'aller à Coblentz éprouvera peut-être quelques difficultés; mais il ne

faut pas que cela l'alarme, parlant au nom du Roi, et ne mettant aucune

roideur à soutenir son avis; mais en le raisonnant bien, il y entraînera

les autres.

[Note 202: «Voilà qui réfute les mensongères assertions de M. de

Bertrand de Moleville sur ce que le baron de Breteuil n'avoit pas de

pleins pouvoirs du Roi en novembre 1791.» (_Note du comte de

Bombelles._)

Voici quelle était la formule des pleins pouvoirs confiés par Louis

XVI à M. de Breteuil:

«Monsieur le baron de Breteuil, connoissant tout votre zèle et votre

fidélité, et voulant vous donner une preuve de ma confiance, je vous

ai choisi pour vous confier les intérêts de ma couronne. Les

circonstances ne me permettent pas de vous donner des instructions sur

tel ou tel objet et d'avoir avec vous une correspondance suivie. Je

vous envoie la présente pour vous servir de pleins pouvoirs et

d'autorisation vis-à-vis les différentes puissances avec lesquelles

vous pouvez avoir à traiter pour moi. Vous connoissez mes intentions,

et je laisse à votre prudence à en faire l'usage que vous jugerez

nécessaire pour le bien de mon service. J'approuve tout ce que vous

ferez pour arriver au but que je me propose, qui est le rétablissement

de mon autorité légitime et le bonheur de mon peuple. Sur ce, je prie

Dieu, monsieur le baron de Breteuil,» etc.]

[Note 203: Le papier est arraché à cette place.]

Adieu, accuse-moi la réception de cette lettre; et si ton mari fait

quelques démarches vis-à-vis du baron, qu'il ne sache pas que je l'en

ai prié, ni même que je t'ai parlé de tout cela.

* * * * *

XLVII.

A L'ABBÉ DE LUBERSAC.

14 novembre 1791.

J'ai vu avec plaisir par votre dernière lettre, Monsieur, que votre

santé étoit un peu moins mauvaise: l'hiver sera, dans le pays que vous

habitez, un bien bon temps pour vous. Tous les détails que vous me

donnez m'ont fait un grand plaisir. La dévotion des Romains ne me

tente point du tout. Est-il possible qu'il y ait encore tant de

superstition! Je ne connois rien qui rabaisse l'homme comme de penser

que dans cette ville qui a été celle des lumières, qui devroit être la

mieux instruite de la vraie piété, puisque c'est de là que nous

recevons l'explication des devoirs qui nous sont tracés; que dans

cette même ville l'on craigne de changer le genre de dévotion du

peuple, crainte de l'arracher de son coeur; notre exemple

n'encouragera certes pas sur cela: car, à force de lumières, nous

sommes parvenus à une incrédulité, à une indifférence bien

affligeante, et effrayante pour le moment présent et pour ses suites.

Cependant l'on n'a point encore porté de décret contre les prêtres;

l'Assemblée paroît vouloir y mettre une grande sévérité. Si vous lisez

les papiers publics, vous devez voir qu'il n'y a pas d'indécence que

l'on ne se permette contre eux: cependant Dieu permet que la religion

se soutienne au milieu de cette demi-persécution. Les couvents,

ouverts par ordre du département, présentent le spectacle le plus

édifiant. Les églises sont remplies, les communions sont innombrables,

et tout cela se passe avec le plus grand calme. Dieu veuille que

quelques esprits malins ne viennent pas déranger tout cela! ce dont je

ne serois point étonnée: car, pour nos péchés, Dieu leur a donné un

bien grand pouvoir sur notre malheureuse patrie.

Il faut que je vous quitte, Monsieur, mais cela ne sera pas sans vous

prier de ne pas m'oublier, et vous assurer, de mon côté, que je

n'oublie point votre affaire: mais ce cruel moment, qui retarde tout,

y met souvent obstacle. Ne vous inquiétez pas, et soyez convaincu de

mes sentiments pour vous.

* * * * *

XLVIII.

A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[204].

[Note 204: La reproduction de cette lettre est interdite.]

Ce 17 janvier 1792.

Je vous fais mon compliment, mon coeur, de ce que votre fils s'est

bien tiré de sa petite vérole; elle est si mauvaise cette année, que

l'on doit regarder comme une grâce spéciale de la Providence de s'en

tirer. Votre Stani est bien aimable de se souvenir de moi, cela sera

un grand personnage lorsque je le reverrai; j'ai bien envie, mon

coeur, que ce temps ne soit pas bien éloigné, j'espère que vous n'en

doutez pas. Vous ne me parlez pas de votre santé; est-elle bonne, la

ménagez-vous? On dit que vous lui faites faire quelques culbutes en

phaéton. Je conçois l'indignation que vous avez éprouvée en voyant M.

des Essarts au bal: il faut le plaindre, mon coeur, il le mérite; il

n'a pas senti tout ce qu'il perdoit; un jour peut-être il le sentira:

des Essarts, née pour plaire à tout ce qui savoit l'apprécier, n'a pas

été heureuse en ce monde comme elle auroit dû l'être, à en juger par

nos yeux; mais Dieu savoit bien ce qu'il faisoit: étant destinée à

habiter peu de temps sur cette terre malheureuse, il l'a purifiée par

mille épreuves diverses, afin de pouvoir la mieux récompenser. La

pauvre petite jouit maintenant des sacrifices que Dieu a exigés

d'elle. Sa mère est bien à plaindre, mais sa vertu et son courage

sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire; soumise à la volonté de

Dieu, elle est calme et résignée à tout ce qu'il demande d'elle. Que

de réflexions ces événements ne doivent-ils pas faire faire! Si Démon

n'étoit pas de sa nature si étourdie, je dirois qu'elle en a sûrement

fait son profit. Je regrette des Essarts de toute mon âme, mais quand

je pense à ce qu'elle auroit peut-être eu à souffrir, j'admire la

bonté de Dieu.

Je suis charmée, mon coeur, de ce que vous me dites sur des êtres qui

me sont bien chers; je désire vivement les voir heureux, et bien

d'autres encore. Adieu, ma petite Démon, je vous embrasse et vous aime

de tout mon coeur.

Dites bien des choses à votre mari et à votre beau-frère, et embrassez

Stani pour moi.

* * * * *

XLIX.

A MADAME DE RAIGECOURT.

Ce 24 janvier 1792.

Tu veux que je te prêche, ma chère Raigecourt. J'en aurois bonne

envie, si je croyois que cela te fût le moins du monde utile. Mais je

ne puis te dissimuler que Dieu ne m'a pas accordé grâce pour cela. Si

j'étois votre directeur, je sais bien ce que je vous dirois, et ce que

j'exigerois de vous; mais ne l'étant pas, tout ce que je me permettrai

de te dire, c'est que je ne crois pas que tu sois dans la voie de

Dieu. Tu te fais illusion par l'humiliation où tu tiens ton esprit;

sur la douleur que tu reçois toujours de la mort de ton fils. Cette

humilité nourrit ton amour-propre, aigrit ton coeur, met ton âme à la

gêne, et nuit au sacrifice que Dieu a exigé de toi, que tu n'as pas

encore fait et qu'il attend avec toute la patience et la bonté d'un

père et d'un ami indulgent. Mais, me direz-vous: je dis à Dieu qu'il a

raison. C'est fort bien; mais je te connois, Raigecourt: cette parole

ne s'échappe jamais sans un serrement de coeur affreux. Eh bien! si

j'étois toi, je ne dirois plus cette parole, mais bien celle-ci:

«Seigneur, je m'abandonne à tout ce qu'il plaira à votre bonté

d'ordonner pour mon salut. Sauvez-moi, mon Dieu, et que je vous aime:

voilà tout ce que je désire.»

Je joindrois à cette aspiration le sentiment de l'abandon du coeur, et

le calme que nécessairement elle doit te faire éprouver. Joins à cela

de demander à Dieu de faire lui-même pour vous et avec vous ce

sacrifice que vous n'avez pas encore arraché de votre coeur.

Joignez-le à celui de Jésus-Christ. Mettez-vous en esprit au pied de

la Croix. Laissez couler le sang de Jésus-Christ sur vos plaies.

Demandez-lui de les guérir. Et si après avoir mis tout cela en

pratique, vous vous trouvez soulagée, et presque froide, prenez bien

garde d'en remercier Dieu et de ne vous pas faire de reproche

d'insensibilité, que vous croiriez peu mériter par le contraste de

votre position. Mais, mon coeur, ne mettez tout ceci en pratique que

si vous vous y sentez de l'attrait, si votre coeur est touché; car

s'il ne l'est pas, tout cela ne vaudroit rien. Vis-à-vis de Dieu,

l'esprit doit être mis totalement de côté, le coeur doit seul agir

avec la plus grande simplicité et confiance.

J'ai fait remettre ta lettre: on m'a dit que l'on te répondroit. Nous

avons eu du tapage pour le sucre tous ces jours-ci. Aujourd'hui tout

est calme; du moins je le crois, car c'est sur le rapport des autres

que je crois qu'il y en a eu, n'ayant pas vu le moindre mouvement.

La Princesse prend du quinquina. Son écriture n'est pas changée, ce

qui me prouve qu'elle n'est pas très-affoiblie. Adieu, je t'embrasse

de tout mon coeur et t'aime de même.

Je t'envoie des pratiques de dévotion que nous commençons samedi

prochain.

* * * * *

L.

AU COMTE D'ARTOIS.

Le 19 février 1792.

Vous savez, mon cher Frère, quelle est mon amitié pour vous, et si je

me réjouis de vous savoir en bonne santé. Je crois, moi qui suis sur

les lieux, que vous êtes injuste envers la personne: vous n'avez pas

au fond de meilleure amie. Je prie Dieu qu'il répande sur vous ses

bénédictions et ses lumières, et vous jugerez mieux. L'éloignement est

par tous les côtés une calamité et une souffrance, puisqu'il jette des

nuages où ne devroit luire que l'amitié. Je vous écrirai plus au long

sur tout cela par l'occasion que vous savez, et je vous prouverai que

jamais vous ne trouverez une amie plus vraie et plus tendre et dévouée

que moi.

* * * * *

LI.

A MADAME DE RAIGECOURT.

Ce 22 février 1792.

Je verrai, mon coeur, dans un moment où ma bourse sera moins vide, ce

que je pourrai faire pour ces bons et saints Pères de la Vallée

Sainte[205]. Quelle vie que celle-là! et combien nous devrions rougir

en lui comparant la nôtre! Cependant une partie de ces saints n'ont

peut-être pas autant de péchés que nous à expier. Ce qui doit

consoler, c'est que Dieu n'exige pas de tout le monde ce qu'il exige

d'eux, et que, pourvu que l'on soit fidèle dans le peu que l'on fait,

il est content.

[Note 205: Les Trappistes.]

Je te trouve d'une grande sévérité pour Françoise[206]. Je souhaite

que cela tourne bien. Mais je ne puis te dissimuler que je trouve que

tu joues gros jeu. Songe qu'elle n'est peut-être pas destinée à vivre

retirée dans un chapitre; qu'un temps viendra où elle pourra aller au

bal, et que pour lors elle se livrera avec plus de fureur à ce

plaisir. Je crois qu'il seroit plus prudent de l'y mener quelquefois,

et de s'attacher, dans les conversations que tu pourrois avoir avec

elle, à lui faire sentir le vide des plaisirs de ce bas monde. Au

reste, mon coeur, je ne sais pas pourquoi je te parle de cela, car

Dieu, que tu consultes sûrement avec soin, te donne les lumières dont

tu as besoin pour la bien conduire, et puisque son confesseur est de

cette sévérité-là, je n'ai rien à dire. Mais, mon coeur, est-ce le

tien que tu lui as donné? Si cela est, pourquoi ne l'aimes-tu pas? Il

me semble que ton zèle devroit être satisfait de la pâture qu'on lui

donne. J'en juge d'après cet échantillon.

[Note 206: Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, soeur de madame

de Raigecourt.]

La Reine et ses enfants ont été avant-hier à la Comédie. Il y a eu un

tapage infernal d'applaudissements. Les Jacobins ont voulu faire le

train; mais ils ont été battus. On a fait répéter quatre fois le duo

du valet et de la femme de chambre des _Événements imprévus_, où il

est parlé de l'amour qu'ils ont pour leur maître et leur maîtresse; et

au moment où ils disent: _Il faut les rendre heureux_, une grande

partie de la salle s'est écriée: Oui, oui!... Conçois-tu notre nation!

Il faut convenir qu'elle a de charmants moments. Sur ce, je te

souhaite le bonsoir et te prie de bien prier Dieu, ce carême, pour

qu'il nous regarde en pitié; mais, mon coeur, aie soin de ne penser

qu'à sa gloire, et mets de côté tout ce qui tient au monde. Je

t'embrasse.

* * * * *

LII.

AU COMTE D'ARTOIS.

Le 23 février 1792.

Votre dernière lettre m'a été remise ce matin, mon cher Frère, et j'ai

été bien heureuse d'y trouver moins d'amertume que dans la précédente.

Cependant, je vous ai promis d'ajouter quelques mots à ce que je vous

ai écrit il y a quelques jours, et je suis votre amie trop sincère

pour ne pas le faire. Je trouve que le fils[207] a trop de sévérité

pour la belle-mère[208]. Elle n'a pas les défauts qu'on lui reproche.

Je crois qu'elle a pu écouter des conseils suspects, mais elle

supporte les maux qui l'accablent avec un courage fort, et il faut

encore plus la plaindre que la blâmer, car elle a de bonnes

intentions. Elle cherche à fixer les incertitudes du père[209], qui,

pour le malheur de sa famille, n'est plus le maître, et je ne sais si

Dieu voudra que je me trompe, mais je crains bien qu'elle ne soit

l'une des premières victimes de tout ce qui se passe, et j'ai le coeur

trop serré à ce pressentiment pour avoir encore du blâme. Dieu est

bon, il ne voudra pas continuer à laisser subsister le peu d'accord

qu'il y a dans une famille à qui l'ensemble et la bonne harmonie

seroient si utiles; j'en frémis quand j'y pense, et cela m'ôte le

sommeil, car ce désaccord nous tuera tous. Vous savez la différence

d'habitudes et de sociétés que votre soeur a toujours eue avec la

belle-mère: malgré cela, on se sentiroit du rapprochement pour elle

quand on la voit injustement accuser et quand on regarde en face

l'avenir. C'est bien fâcheux que le fils n'ait rien voulu ou pu faire

pour gagner l'ami intime[210] du frère de la belle-mère. Ce vieux

renard la jouoit, et il eût fallu prendre sur soi, s'il avoit été

possible, et faire le sacrifice de s'entendre avec lui pour le déjouer

et prévenir le mal devenu effrayant aujourd'hui. De deux maux le

moindre. Tous les gens de cette sorte me font peur: ils ont de

l'esprit, mais à quoi leur est-il bon? Avec cela il faut aussi du

coeur, et ils n'en ont pas. Ils n'ont que de l'intrigue, et c'est bien

désagréable qu'ils entraînent tant de gens. Il auroit fallu être plus

fins qu'eux.

[Note 207: Le comte d'Artois.]

[Note 208: La Reine.]

[Note 209: Louis XVI.]

[Note 210: Le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de l'Empereur près

le Roi.]

Paris est presque tranquille. L'autre jour il y a eu à la Comédie, où

étoit la Reine avec ses enfants, un tapage infernal qui a fini par une

scène étonnante dont beaucoup de gens ont été attendris:--la plus

grande partie de la salle a crié _Vive le Roi!_ et _Vive la Reine!_ à

faire tomber les voûtes: on a battu ceux qui n'étoient pas du même

avis, et on a fait répéter quatre fois un duo qui prêtoit à des

rapprochements. Mais c'est un moment, un éclair comme en a la nation,

et Dieu sait si cela continuera.

L'idée de l'Empereur me tourmente; s'il nous fait la guerre, il y aura

une affreuse explosion. Que Dieu veille sur nous! Il a appesanti sa

main sur ce royaume d'une manière visible. Prions-le, mon cher frère;

lui seul connoît les coeurs et il est la seule digne espérance. Je

vais passer ce carême à lui demander de nous regarder en pitié;

d'arranger les affaires entre cette famille que j'aime tant; j'ai cela

bien à coeur, je consacrerois ma vie à le demander à deux genoux, et

je voudrois être digne d'être exaucée. Ce n'est que lui qui peut

changer notre sort, faire cesser le vertige de cette nation si bonne

au fond, et vous donner la santé et le repos. Adieu. Que me

demandez-vous? Quelles sont mes occupations aujourd'hui? Si je monte

à cheval et si je vais encore à Saint-Cyr?--A peine ose-t-on faire ses

devoirs depuis plus d'un an! Je vous embrasse de tout mon coeur.

_Miserere nobis._

* * * * *

LIII.

A MADAME DE RAIGECOURT.

Ce 6 avril 1792.

Comme je ne veux pas que tu me grondes, je t'écris le Jeudi saint:

n'est-ce pas beau? Aussi tu n'auras qu'un très-petit mot. Voilà donc

le roi de Suède assassiné! Chacun à son tour. Il a eu un courage

incroyable. Nous ignorons encore sa mort; mais il y a à parier qu'il

l'est, d'après la manière dont le pistolet étoit chargé.

Tu es toute en dévotion. As-tu eu un bel office, un beau reposoir? Ta

petite te permet-elle d'y aller? Adieu, mon coeur; je t'embrasse bien

tendrement. Quand tu sèvreras, je m'occuperai de te faire avoir un

logement, car le tien est donné.

* * * * *

LIV.

A MADAME DE RAIGECOURT.

Ce 18 avril 1792.

Je te fais mon compliment, mon coeur, de ce que ta petite a reçu les

cérémonies du baptême: ta soeur ne m'a pas envoyé le discours de ton

saint évêque[211]; j'espère l'avoir sous quelques jours. Tu crois

peut-être que nous sommes encore dans l'agitation de la fête de

Châteauvieux, point du tout: tout est fort tranquille. Le peuple a été

voir dame Liberté tremblotante sur son char de triomphe, mais il

haussoit les épaules. Trois ou quatre cents sans-culottes suivoient en

criant: _La Nation! la liberté! les sans-culottes! au diable La

Fayette!_ Tout cela étoit bruyant, mais triste. Les gardes nationaux

ne s'en sont point mêlés; au contraire, ils étoient en colère; et

Pétion est, dit-on, honteux de sa conduite. Le lendemain, une pique et

un bonnet rouge s'est promené dans le jardin, sans bruit, et n'y est

pas resté longtemps.

[Note 211: Henri-Louis-René Desnos, sacré le 25 décembre 1769,

dépossédé en 1790.

A sa place, que rendait vacante son refus de prêter serment à la

constitution civile du clergé, fut élu Jean-Baptiste Aubry, curé de

Véel dans le duché de Bar. Le président de l'Assemblée nationale, à

l'ouverture de la séance du 24 février 1791, annonça la nomination

d'Aubry comme évêque constitutionnel de la Meuse en même temps que

celle de Robert Lindet, évêque de l'Eure, et celle de Massieu, évêque

de l'Oise. Aubry était inconnu. Député du clergé du bailliage de

Bar-le-Duc aux états généraux, il n'y avait donné aucun signe de vie:

son silence y fut regardé comme une adhésion aux principes

révolutionnaires, et les suffrages étaient volontiers allés chercher

un homme dont l'existence était simple, et paraissait étrangère à

toute intrigue. Il quitta en 1793 la crosse épiscopale pour exercer la

profession d'avocat, et devint ensuite administrateur de son

département.

Lors de la réorganisation des tribunaux, qui eut lieu en 1811, il

obtint la place de conseiller à la cour impériale de Colmar, qu'il

occupait encore au moment de la Restauration.]

Oui, mon coeur, je serai bien aise de te revoir; mais il faut voir la

tournure que tout ceci prendra. La première fois que je t'écrirai, je

te dirai si j'ai pu te trouver un logement. J'en ai bonne envie; car

il me déplairoit beaucoup de te savoir à l'autre bout de Paris, et de

ne pouvoir te voir autant que je le voudrois; au lieu que, si tu étois

dans le château, nous passerions souvent les matinées ensemble. Je

t'avoue que cette idée me tourne un peu la tête, et je la voudrois

déjà voir exécutée; mais patience. Depuis trois ans nous sommes à ce

régime; peut-être qu'à la fin nous nous en trouverons bien.

Bombe fait faire sa première communion à Louis; il me semble qu'il s'y

prépare fort bien; elle y met tous ses soins. Tu as encore le temps

d'attendre avant que d'en être là. Tu es bien heureuse, car cela doit

bien troubler.

Le gouverneur de _M. le Prince Royal_ est nommé d'aujourd'hui; c'est

M. de Fleurieu[212], celui qui a été ministre. L'Assemblée, à cette

nouvelle, a renvoyé la lettre du Roi au comité, pour savoir si c'est

au Roi ou à elle à le nommer. C'est, dit-on, un honnête homme; pour

moi, je ne le connois pas. Adieu, mon coeur, je t'embrasse et t'aime

de tout mon coeur.

[Note 212: Voir la note mise au bas de la page 431 du tome Ier.]

Le Roi de Suède est mort avec beaucoup de courage. Quel dommage qu'il

ne fût pas catholique! il eût été un vrai héros. Son pays paroît

tranquille.

* * * * *

LV.

A L'ABBÉ DE LUBERSAC.

15 mai 1792.

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, Monsieur; ce n'est pas

faute d'en avoir envie: mais je mène une vie si coupée, qu'il ne m'est

pas possible d'écrire comme je le voudrois. Je ne puis vous dire assez

combien j'ai été touchée de votre lettre. Le désir que vous me

témoignez de me voir réunie à celles qui ont tant de bontés pour moi,

m'a fait un grand plaisir; mais il est des positions où l'on ne peut

pas disposer de soi, et c'est là la mienne: la ligne que je dois

suivre m'est tracée si clairement par la Providence, qu'il faut bien

que j'y reste; tout ce que je désire, c'est que vous vouliez bien

prier pour moi, pour obtenir de la bonté de Dieu que je sois ce qu'il

désire. S'il me réserve encore dans ma vie des moments de calme, ah!

je sens que j'en jouirai bien, au lieu de me soumettre aux épreuves

qu'il m'envoie! J'envie ceux qui, calmes intérieurement et tranquilles

à l'extérieur, peuvent à tous les instants ramener leurs âmes vers

Dieu, lui parler, et surtout l'écouter: pour moi, qui suis destinée à

tout autre chose, cet état me paroît un vrai paradis.

Si Minette vaut quelque chose, c'est bien à vous qu'elle le devra.

J'en ai été contente dans le court séjour qu'elle a fait ici: elle

n'est pas heureuse, et c'est une bonne école. Elle a trouvé à Chartres

un homme de mérite, à en juger d'après ce qu'elle dit, et en qui elle

paroît avoir confiance. Je l'ai fort engagée à le voir souvent;

j'espère qu'elle y est exacte.

Je vois avec peine approcher les chaleurs; c'est un mauvais temps pour

vous: je désire beaucoup qu'elles soient moins fortes que l'année

passée. Adieu, Monsieur: croyez que vos lettres me font un vrai

plaisir, et que je serai charmée le jour où je pourrai vous revoir. En

attendant, priez Dieu pour nous.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 39 / 51 段