votre voyage m'ont fait grand plaisir; et si je ne craignois pas de
vous fatiguer, je vous prierois de les continuer. Les dangers que vous
avez courus m'ont fait frémir; mais les regrets continuels que vous
éprouvez me font une peine affreuse. Ah! Monsieur, poussez votre vertu
jusqu'à vous en rendre maître: vous le devez pour ce Dieu à qui vous
avez tout sacrifié; vous le devez au soin de votre santé. Songez
combien votre existence est nécessaire à toute votre famille; et
prenez sur vous de soutenir sans trop de découragement la nouvelle
épreuve que le Ciel vous envoie. Il falloit pour votre perfection que
Dieu vous détachât tout à fait des biens de ce monde, même des plus
simples. Vous savez, plus que tout autre, combien Dieu donne de force
pour supporter les maux de ce monde; tâchez donc de ne vous y point
laisser aller. Ne vous persuadez point que l'air ne vous vaut rien;
ménagez-vous, mais distrayez-vous par les beautés dont la ville que
vous habitez est remplie. Après avoir admiré la main sublime qui forma
ces immenses rochers, et ces torrents qui ont pensé vous entraîner
dans leurs abîmes, admirez l'industrie que Dieu a donnée à l'homme, et
comment il peut, grâce à cette industrie, tirer des chefs-d'oeuvre des
choses les plus brutes. Mais je m'aperçois que je me mêle de ce que je
n'ai que faire; car je ne fais que rabâcher ce que vous me dites sans
cesse. Pardonnez, Monsieur, au désir que j'ai de vous voir un peu
sorti de ce fonds de tristesse qui vous suit partout. Je vous voudrois
le calme de l'abbé Madier; mais il n'est pas donné à tout le monde:
c'est une grâce spéciale. Je suis fâchée que vous soyez encore privé
de sa société; cela eût été une ressource pour vous: j'espère qu'il se
rétablira parfaitement de sa maladie. D'après l'intérêt que vous
voulez bien prendre à moi, je vous dirai que le Ciel m'a fait la grâce
de faire un choix pour le remplacer, qui, sous tous les rapports, me
convient parfaitement. Il entend ce que je lui dis, et me présente
toujours un remède efficace aux maux dont je lui fais l'aveu. Il a de
l'esprit, de la douceur sans foiblesse, une grande connoissance du
coeur humain et un grand amour pour Dieu. Remerciez ce Dieu pour moi
de la grâce qu'il m'a faite de m'adresser à lui. Je prierai pour vous,
puisque vous le désirez, dès demain. Je m'en humilierai; car je vous
avoue que rien n'y porte tant à l'humilité que d'invoquer le Ciel pour
des personnes de qui l'on est si éloigné d'approcher pour la vertu. Je
compte recevoir demain ce Dieu si bon. Ah! Monsieur, que j'en suis
indigne, et que je suis loin de m'en rendre digne! Cependant j'ai
bonne envie de me sauver; car au moins faut-il ne pas perdre le fruit
des épreuves que le Ciel vous envoie: elles sont bien fortes; elles le
seroient encore plus pour des gens moins légers, et qui les
sentiroient plus profondément. Mais, de quelque manière qu'elles
soient senties, il faut qu'elles sauvent; et voilà pourquoi je me
recommande instamment à vos prières. Je vous quitte à regret; mais il
est tard, et il faut que ce soit à vous que j'écrive, pour n'avoir pas
déjà quitté mon écritoire: mais lorsque je cause avec vous, j'éprouve
une vraie satisfaction. Adieu, Monsieur; ne doutez pas de mes
sentiments et du plaisir que me font vos lettres; aussi, tant que vos
yeux n'en seront point fatigués, écrivez-moi, je vous en prie. Nous
sommes assez tranquilles ici depuis l'affaire du 18 avril[192].
[Note 192: Ce jour-là, le Roi avait formé le projet d'aller à
Saint-Cloud pour faire ses pâques. On répandit dans le public que ce
voyage n'était qu'un prétexte pour fuir la capitale. On appuyait ces
soupçons sur le départ des évêques de Senlis et de Metz, les premiers
aumôniers de Louis XVI. Une masse de peuple pénétra dans les cours du
palais. Malgré les cris d'opposition qui s'élevaient, le Roi parut et
monta en voiture. M. de La Fayette voulut protéger la volonté du Roi,
la troupe refusa de lui obéir. Plus d'une heure se passe entre la
volonté du Prince et celle du peuple, entre une partie des troupes qui
veut obéir et l'autre qui refuse. Ennuyé d'une scène aussi
scandaleuse, Louis XVI descendit de voiture, et rentra dans son
palais. Il se rendit au sein de l'Assemblée, et lui fit part de son
mécontentement avec d'autant plus de raison qu'il eût désiré prouver
à l'Europe _qu'il était libre dans Paris_.]
* * * * *
XXXVIII.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 10 juillet 1791.
J'ai reçu votre petite lettre, ma chère Bombe; j'y réponds de même.
Quoique nous différions d'opinions, les marques d'amitié que vous m'y
donnez me font un bien grand plaisir. Tu sais qu'en général j'y suis
sensible, et tu peux juger si, dans un moment comme celui-ci, l'amitié
ne devient pas mille fois plus précieuse. Tu as une mauvaise tête;
ménage-la, mon coeur, tranquillise-toi: tout ce qui t'intéresse se
porte bien. Que la petite trouve dans ce billet tout ce que je ne puis
exprimer. Le mot qu'elle a mis dans la lettre m'a fait aussi un grand
plaisir. J'espère qu'elle n'en doute pas. Paris et le Roi sont
toujours dans la même position: le premier tranquille, et le second
gardé à vue ainsi que la Reine. Même, hier, on a établi une espèce de
camp sous leurs fenêtres, de peur qu'ils ne sautent dans le jardin,
qui est hermétiquement fermé, et qui est rempli de sentinelles, entre
autres deux ou trois sous ces mêmes fenêtres. Adieu, mon coeur, je
vous embrasse tendrement ainsi que la petite. On dit que l'affaire du
Roi sera rapportée bientôt et qu'après il aura sa liberté. La loi pour
les émigrants est très-sévère; ils payeront les trois cinquièmes de
leurs biens.
La fin de la lettre est écrite en encre sympathique.
Non, mon coeur, je suis bien loin de permettre votre retour. Ce n'est
pas assurément que je ne fusse charmée de vous voir, mais c'est parce
que je suis convaincue que tu ne serois pas en sûreté ici.
Conserve-toi pour des moments plus heureux, où nous pourrons peut-être
jouir en paix de l'amitié qui nous unit. J'ai été bien malheureuse; je
le suis moins. Si je voyois un terme à tout ceci, je supporterois plus
facilement ce qui arrive; mais c'est le temps de s'abandonner
entièrement entre les mains de Dieu, chose en vérité à faire par le
comte d'Artois. Nous devons même lui écrire pour l'y engager. Nos
maîtres le veulent. Je ne crois pas que cela le décide. Notre voyage
avec Barnave et Pétion s'est passé le plus ridiculement. Vous croyez
sans doute que nous étions au supplice; point du tout. Ils ont été
bien, surtout le premier, qui a beaucoup d'esprit et qui n'est point
féroce comme on le dit. J'ai commencé par leur montrer franchement mon
opinion sur leurs opérations, et nous avons, après, causé le reste du
voyage, comme si nous étions étrangers à la chose. Barnave a sauvé les
gardes du corps qui étoient avec nous, que la garde nationale vouloit
massacrer en arrivant. On dit qu'à... [Là s'arrête le récit.]
* * * * *
XXXIX.
A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC.
29 juillet 1791.
J'ai reçu votre lettre ces jours-ci. J'espère, Monsieur, que vous ne
doutez pas de l'intérêt avec lequel je l'ai lue. Votre santé me paroît
moins mauvaise; mais je crains que les dernières nouvelles que vous
avez reçues de votre pays ne vous aient fait une trop vive impression.
Plus que jamais l'on est dans le cas de dire qu'un coeur sensible est
un don cruel. Heureux celui qui pourroit être indifférent aux maux de
sa patrie, de tout ce que l'on a de plus cher! J'ai éprouvé combien
cet état étoit à désirer pour ce monde, et je vis dans l'espoir que le
contraire peut être utile pour l'autre. Cependant, je vous l'avouerai,
je suis bien loin de la résignation que je désirerois avoir. L'abandon
à la volonté de Dieu n'est encore que dans la superficie de mon
esprit. Cependant, après avoir été pendant près d'un mois dans un état
violent, je commence à reprendre un peu mon assiette; les événements
qui paroissent se calmer en sont cause. Dieu veuille que cela dure un
peu, et que le Ciel se laisse toucher! Vous ne pouvez imaginer combien
les âmes ferventes redoublent de zèle; le Ciel ne peut pas être sourd
à tant de voeux qui lui sont offerts avec tant de confiance. C'est du
coeur de Jésus que l'on semble attendre toutes les grâces dont on a
besoin; la ferveur de cette dévotion semble redoubler: plus nos maux
augmentent, plus on y adresse des voeux. Toutes les communautés font
de ferventes prières; mais il faudroit que tout le monde s'unît pour
fléchir le Ciel; et voilà ce qu'il faut commencer par obtenir, et ne
s'occuper que du bien de la religion. Mais malheureusement il est
très-aisé de fort bien parler sur tout cela, beaucoup plus que
d'exécuter; voilà ce que j'éprouve sans cesse, et ce qui m'impatiente,
au lieu de m'humilier.
Je suis fâchée pour vous que votre frère vous ait quitté; ce devoit
être pour vous une grande ressource. Ne pourriez-vous pas obtenir de
demeurer avec...? au moins vous auriez une société agréable; car vous
me paroissez mener la vie du monde la plus triste et la moins conforme
à votre santé.
Vous me demandez mon avis sur le projet que vous aviez formé. Si vous
voulez que je vous parle franchement, je ne prendrois pas le sujet que
vous aviez choisi. Nous sommes encore trop corrompus pour que des
vertus auxquelles beaucoup ne croient pas puissent faire effet. De
plus, il me seroit impossible de vous donner des renseignements sur
cela; car je n'en ai aucun. Mais je crois que si vous avez le désir
d'écrire, tout sujet de morale chrétienne sera bien traité par vous;
et si vous voulez que je vous dise encore mon avis sur cela, je vous
dirai que je choisirois plutôt un sujet fort de raisonnement que de
sentiment; cela conviendroit mieux à la situation où se trouve votre
âme. Songez, en lisant ceci, que vous avez voulu que je vous dise ce
que je pensois; et ne doutez pas, je vous prie, de la parfaite estime
que j'ai pour vous, et du plaisir que me font vos lettres.
* * * * *
XL.
A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[193].
[Note 193: La reproduction de cette lettre est interdite.]
Ce 30 août 1791.
Je ne puis vous dissimuler, mon cher Démon, que votre silence
m'étonnoit et m'affligeoit, même la jalousie s'emparoit de moi, car je
savois que vous aviez trouvé le temps d'écrire à Coblentz; mais enfin
votre lettre, que j'ai reçue hier au soir, a remis tout dans l'ordre.
Blanche est en Normandie depuis un mois; je ne sais si elle aura reçu
vos lettres, elle n'en avoit point eu avant son départ. Je voudrois
pouvoir me flatter, mon coeur, que votre retour sera aussi prompt que
je le désire, mais sur cela il n'y a que la Providence qui puisse me
donner cet espoir; elle est si bonne, que je suis pleine de confiance
qu'elle me procurera le plaisir de vous revoir, toujours aimable,
bonne, et conservant de l'amitié pour moi. Je voudrois pouvoir ajouter
que deux ans auront mis du calme et de la bonne réflexion dans la tête
de ce Démon que j'aime et embrasse de tout mon coeur.
* * * * *
XLI.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 8 septembre 1791.
Ce n'est pas, je crois, ma faute, ma Bombe, si tu n'as pas eu de mes
nouvelles: ta mère m'a donné une adresse qui ne me paroît pas du tout
devoir mener à ton château; mais elle me soutient qu'elle est bonne,
il faut bien me soumettre à la croire. Je suis charmée que tu aies
trouvé un peu de société, car cela fait toujours du bien, quand ce ne
seroit que pour savoir des nouvelles et pouvoir renouveler un peu ses
idées, ce dont on a grand besoin. Pour ici, on a beau faire, c'est
toujours la même chose: la Révolution, ses suites, l'entrée des
émigrés, voilà sur quoi roulent toutes les conversations des cercles
de Paris. Tu sais sûrement que la Constitution est entre les mains du
Roi depuis samedi, et qu'il réfléchit sur la réponse qu'il fera. Le
temps nous apprendra ce qu'il aura décidé dans sa sagesse. Il faut
demander à l'Esprit-Saint de lui faire part de quelques-uns de ses
dons: il en a bon besoin. Je voudrois avoir quelque chose d'amusant à
te mander; mais nous n'abondons pas dans cette marchandise, d'autant
que le pain qui commence à renchérir ici, en rappelant un temps fort
triste, fait craindre pour cet hiver assez de mouvements, sans compter
tout ce dont on nous menace pour l'automne, ce qui est fort triste,
car il n'y a plus moyen de se faire illusion, puisque l'Assemblée
elle-même en parle comme d'un malheur auquel elle s'attend. Il est
vrai que la force que donne l'amour de la liberté rassure beaucoup; et
le patriotisme remplacera aisément l'ordre et la subordination des
troupes. Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur.
* * * * *
XLII.
A MADAME DE BOMBELLES,
SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD.
A RORSCHACH, PAR SAINT-GALL, EN SUISSE.
Ce 22 septembre 1791.
Je suis charmée, ma petite Bombe, de la recrue que tu as faite pour ta
société, car on a beau dire, l'hiver on en a un peu besoin, surtout un
homme qui n'a pas la ressource de l'ouvrage. Je suis fâchée du chagrin
que tu as éprouvé par la perte de M. de Rosenberg, ce sera une vraie
consolation pour son frère d'être avec toi; mais je crains que cela
n'attriste la solitude. Oui, mon coeur, je voudrois pouvoir m'y
transporter. Que j'y trouverois de douceur! Mais la Providence m'a
placée où je suis: ce n'est pas moi qui l'ai choisi; tu crois bien,
qu'elle m'y retient, il faut donc s'y soumettre. Mon sort m'y
paroîtroit plus doux si je voyois l'union dont je te parlois dans ma
dernière lettre, et que je trouverois l'hiver court, si, malgré toutes
les peines qu'il nous annonce, il pouvoit l'amener! Et que n'ai-je ici
les moyens que j'aurois autre part! car j'y travaillerais avec bien du
zèle. Mais mettons en Dieu notre confiance: il sait ce qu'il faut à
chacun de ses enfants; il en aura soin, gardons-nous d'en douter. Nous
ne sommes pas faits pour vivre heureux dans ce monde. La vue de
l'éternité devroit soutenir tous et particulièrement ceux qui sont
comblés de ses grâces. Sois tranquille pour ta mère, ma petite, elle
se porte bien; je ne crois même pas que tu la trouves changée, si tu
la voyois. Je ne comprends pas comment l'on peut supporter tout ce que
l'on a à souffrir dans ce moment, les secousses étant fréquentes. Nous
en avons éprouvé de bien douces, en revoyant des êtres qui ont couru
de bien grands dangers, mais qui heureusement sont tous en bonne
santé. La Providence a bien veillé sur eux; non, elle n'abandonne
jamais. Oh! que l'on seroit heureux si l'on avoit une foi vive! Ton
mari est donc allé faire une course légère, et tu es restée dans ta
solitude, avec tes enfants, tes livres et ta pensée. En voilà bien
assez pour toi.
Nous sommes toujours tranquilles ici. Il paroît une lettre des
Princes[194], et une déclaration de l'Empereur et du roi de
Prusse[195]. La lettre est bien forte; mais le reste ne l'est pas.
Cependant plusieurs personnes croient y voir les Cieux ouverts. Pour
moi, qui ne suis pas si crédule, je lève les mains au Ciel, et lui
demande de nous préserver de maux inutiles. Tu en ferois, je crois,
tout autant.
[Note 194: Voir aux Pièces justificatives, nº XIV.]
[Note 195: Réunis au château de Pilnitz, en Saxe, où s'était rendu le
comte d'Artois, l'empereur Léopold II, Frédéric-Guillaume II, roi de
Prusse, et Frédéric-Auguste, électeur de Saxe, signèrent la célèbre
déclaration dans laquelle ils signalaient à toutes les cours de
l'Europe la cause du Roi de France comme la cause commune de toutes
les têtes couronnées. Ce château royal, détruit en 1818, a été rebâti
depuis.]
La vicomtesse est chez elle, Tilly et des Essarts en Bourbonnois, et
Blanche en Normandie. Mais je pense qu'elle reviendra bientôt. Sais-tu
que l'on nous a menés à l'Opéra mardi, et que lundi nous allons aux
François! Nous faisons notre coeurs de spectacle. Lorsqu'il sera fini,
j'en serai charmée.
Adieu, je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur.
* * * * *
XLIII.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 6 octobre 1791.
Il y a aujourd'hui deux ans, ma chère Bombe, que nous étions encore
dans le lieu de ma naissance. C'est vers cette heure-ci qu'il a été
décidé que nous le quitterions. Cela est un peu triste, car jamais
l'on ne verra une habitation plus agréable pour moi. Tu me demandes si
je vais à M.[196] Non, mon coeur, et certes je n'irai pas que la ville
dans laquelle il est n'ait avoué ses torts. J'en enrage; mais je crois
le devoir. Quant à Saint-Cyr, je n'ose pas y aller: le village est si
mal pour ces Dames que je ne puis y aller, dans la crainte que le
lendemain l'on ne fasse une descente chez elles, disant que j'ai
apporté une contre-révolution. Cependant, j'ai écrit à Ligondès pour
la prier de me marquer le moment qu'elle croira que je pourrai avoir
ce plaisir.
[Note 196: «Montreuil, où Madame Élisabeth avoit une maison de
campagne, et qui est une sorte de faubourg de Versailles.» (_Note de
M. de Bombelles._)]
Je suis charmée de ce que tu me marques du bon sens de ton prince
moine[197]. Si tout le monde avoit comme lui senti la nécessité de
laisser chacun dans la place où la Providence l'a placé, nous
n'aurions pas à gémir sur les maux de notre patrie. La nouvelle
législature a commencé à attaquer les droits que la Constitution avoit
donnés au Roi. Elle a décrété qu'elle devoit être indépendante de la
volonté du Roi lorsqu'il y étoit, et qu'en conséquence ils seroient
assis avant que le Roi s'assoie; qu'il n'auroit pas un fauteuil
différent de celui du président, et que l'on ne lui donneroit plus le
titre de _Sire_ ni de _Majesté_; mais qu'en lui parlant on diroit
toujours _Roi des François_[198]. Tout cela feroit rire, si l'on n'y
découvroit pas un désir violent de détruire toute la Constitution. On
dit que Thouret étoit dans une colère affreuse, et M. de Cordorcet
enchanté.
[Note 197: Clément-Venceslas, prince de Saxe, né le 28 septembre 1739,
électeur et archevêque de Trèves le 10 février 1768.]
[Note 198: Voici ce décret, qui était l'oeuvre de Couthon:
Article I. Au moment où le Roi entrera dans l'Assemblée, tous les
membres se tiendront debout et découverts.
Art. II. Le Roi arrivé au bureau, chacun des membres pourra s'asseoir
et se couvrir.
Art. III. Il y aura au bureau, et sur la même ligne, deux fauteuils
semblables; celui à gauche du président sera destiné pour le Roi.
Art. IV. Dans le cas où le président ou tout autre membre de
l'Assemblée auroit été préalablement chargé par l'Assemblée d'adresser
la parole au Roi, il ne lui donnera, conformément à la Constitution,
d'autre titre que celui de _Roi des Français_, et il en sera de même
dans les députations qui pourront être envoyées au Roi.
Art. V. Lorsque le Roi se retirera de l'Assemblée, les membres seront,
comme à son arrivée, debout et découverts.
Art. VI. Enfin la députation qui recevra et qui reconduira le Roi sera
de douze membres.
Ce décret, dès qu'il fut connu dans Paris, y produisit le plus fâcheux
effet; il fut dès le lendemain matin rapporté sur la proposition de M.
Vosgien.]
Adieu, ma Bombe, voilà le commencement de nos nouvelles. D'ici à un
mois, je crois qu'il y en aura bien d'autres du même genre. Mais à
chaque chose suffit son mal. On parle d'un congrès à Aix-la-Chapelle.
J'imagine que là l'on cherchera à prévoir tout ce que la nouvelle
législature sera dans le cas d'entreprendre. Sans cela leur but
manquera, crois-en ma prédiction. Dieu veuille que d'autres y pensent.
Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur.
L'Assemblée a rétracté le décret de la veille. Le Roi y va ce matin
pour en faire l'ouverture, et leur lâchera un petit discours. J'ignore
ce qu'il contiendra.
* * * * *
XLIV.
A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[199].
[Note 199: La reproduction de cette lettre est interdite.]
Ce 20 octobre 1791.
J'ai reçu votre jolie lettre, mon cher Démon. Non, mon coeur, vous
auriez bien tort de craindre d'être oubliée, croyez que je n'ai point
le sort dont on soupçonne bien des gens et que l'absence ne fait point
de tort à mes sentiments. Non, tant que je ne saurai rien qui puisse
m'affliger sur Démon, je l'aimerai bien tendrement; ainsi, lorsqu'il
lui prendra fantaisie de s'inquiéter sur cela, en faisant son examen
le soir, elle pourra répondre à tout ce que son imagination lui aura
dit. Je crois lui avoir dit cela cent fois, mais si elle me prend pour
une rabâcheuse avec quelque raison, elle se dira que c'est encore une
preuve de la sincère amitié que j'ai pour elle. Je serai charmée, mon
petit Démon, lorsque vous pourrez me venir voir, mais je n'en prévois
pas l'époque. Votre mari est-il avec vous, mon coeur, ou êtes-vous
avec votre mère? Et votre second fils, qu'en avez-vous fait? J'ai vu
avant-hier votre beau-frère, il n'est pas embelli. On dit que les
émigrés vont être maltraités par l'Assemblée; le sieur Brissot en fit
hier la motion, qui doit être discutée. Adieu, mon petit Démon, je
vous embrasse de tout mon coeur.
* * * * *
XLV.
A MADAME DE RAIGECOURT.
[Vers la fin d'octobre.]
J'ai l'âme toute noire, ma chère Rage. Il faut que tu en prennes ton
parti, et tu en devineras bien la raison, car je n'aime point du tout
tout ce que je vois. Lis et entends. Dieu veuille que j'aie tort!
Sais-tu bien que ce que tu me marques à la fin de ta lettre n'a pas le
sens commun? Il y a quatre mois, cela eût été fort différent. Mais à
présent c'est un être de raison que de penser que cela puisse faire le
plus petit effet. Mais notre sort sera toujours d'être bêtes et
maladroits, ce dont j'enrage de bon coeur. Quant à ce que tu me
marques pour une certaine personne de ma connoissance, je te fais part
qu'elle ne trouve pas que tu aies raison; que son opinion ne sera, je
crois, jamais douteuse, mais que mille raisons lui font croire qu'elle
est où elle doit être.--Si tu ne l'approuvois pas, elle en seroit
bien fâchée. Mais je crois que, si elle pouvoit causer avec toi, elle
te convaincroit. Lastic est ici d'avant-hier; ce qui a fait un
sensible plaisir à ta très-humble servante, quoiqu'elle lui ait dit
bien des choses qui lui font peine. La pauvre petite est bien
malheureuse, sent bien vivement sa position; mais tout cela est soumis
à la Providence d'une manière qu'il faudroit imiter. Nous irons
galoper demain ensemble, et cela me plaît.
Je te fais compliment sur la dent d'Hélène: c'est en avoir de bien
bonne heure. J'ai peur qu'elle ne te morde beaucoup. Adieu, ma petite.
Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Le bien de ta belle-soeur
est-il près de Saint-Domingue?
* * * * *
XLVI.
A MADAME DE BOMBELLES,
SOUS LE NOM DE MADAME DE SCHWARZENGALD.
PAR SAINT-GALL, EN SUISSE, A RORSCHACH.
Ce 8 novembre 1791.
Sais-tu bien, ma Bombe, que si je ne comptois pas sur ton amitié, sur
ton indulgence, je serois un peu honteuse du temps qu'il y a que je
t'ai écrit? Mais que veux-tu? c'est pour mieux faire que j'ai eu tort.
Je voulois t'écrire un peu longuement, et je ne m'en suis jamais
trouvé le temps. Heureusement que l'arrivée de M. de Vaines[200]
t'aura bien occupée et distraite de l'idée de n'avoir pas de nouvelles
de ta patrie. Ta mère t'a écrit il y a huit jours, cela t'aura prouvé
que tout étoit encore sur ses pieds; que, malgré tous les blasphèmes
que l'on n'a cessé de vomir contre Dieu et ses ministres, le Ciel
n'étoit pas encore tombé sur nous. Après-demain, l'on dit que l'on
s'occupera des prêtres non assermentés, et de leur assurer paix,
tranquillité et libre exercice de la religion. Cela te paroît suspect;
mais patience, attends pour juger que le décret soit rendu.
[Note 200: Lecteur de la Chambre et du Cabinet du Roi.]
Tu sais sans doute les tristes nouvelles des îles, elles sont
confirmées d'hier par une lettre de M. de Blanchelande[201]. On
craignoit la famine pour la ville du Cap, et il tenoit ses vaisseaux
prêts pour faire embarquer les femmes et les enfants et les sauver,
tandis qu'eux chercheroient à se défendre. Ils avoient envoyé demander
secours aux Anglois. Voilà le commerce de la France totalement ruiné,
et ce superbe royaume humilié jusque dans la poussière. Au moins, s'il
l'étoit de coeur, Dieu pourroit en être touché; mais, hélas! que
peut-on faire avec des coeurs corrompus, trompés par l'illusion la
plus adroite et la plus perfide! Mais adieu, je t'aime et t'embrasse
de tout mon coeur. Il fait, si tu veux le savoir, un froid de loup,
depuis trois jours particulièrement. Il y a déjà assez de glace dans
les bassins pour remplir les glacières. Si l'hiver est aussi froid
qu'il s'annonce, je ne comprends pas ce que les pauvres deviendront.