le plus tôt que vous avez pu. Je suis charmée que votre couche ait été
aussi heureuse, et qu'à ça près d'un peu de mal à la poitrine, vous
soyez contente de votre santé. Je ne suis pas fâchée que vous n'ayez
pas nourri, peut-être cette entreprise eût-elle été trop forte pour
vous. Votre Adolphe est-il nourri chez vous, le voyez-vous souvent,
vous sentez-vous déjà de la tendresse pour lui? Stani n'en est-il pas
jaloux? Je sens, mon coeur, la peine très-réelle que vous avez
éprouvée de n'avoir pas votre mère à vos couches; je la partage par
toute l'amitié que j'ai pour vous, mais je vous félicite en même temps
d'avoir eu assez d'empire sur vous pour n'en pas parler, et quoique
vous en disiez, j'espère que ce sacrifice vous vaudra quelque grâce du
Ciel. Vous êtes faite pour être bonne chrétienne, mon coeur; les
malheurs publics et un peu les particuliers doivent vous déterminer à
prendre ce parti, le meilleur de tous. Je crois vous l'avoir déjà
mandé, votre mari vous aime, mais il est jaloux des sentiments que
vous avez pour vos parents; il ne s'agit, pour vous rendre heureuse,
que de faire vos efforts pour le convaincre que ces sentiments ne
nuisent nullement à ceux que vous avez pour lui. Vous avez de
l'esprit, employez-le à cela, et je vous réponds qu'après quelque
temps d'épreuve vous finirez par être beaucoup plus heureuse que vous
ne pouvez vous en flatter à présent. Que votre mère s'y prête en
oubliant les torts de son gendre; un esprit du genre du sien ne peut
être ramené que par la douceur et un oubli total des torts que son
amour-propre lui reproche, et dont ce même amour-propre l'empêche de
convenir. Mais votre conduite, vos complaisances adoucissant ce
sentiment en lui, et le mettant à son aise avec vous, l'amèneront sans
qu'il s'en doute à avoir en vous la confiance qu'une conduite sage et
réfléchie vous aura méritée. Je voudrois pouvoir hâter ce moment; mes
voeux sont bien vrais pour votre bonheur, et j'aime à être convaincue
que vous serez heureuse un jour comme vous le mériterez.
Est-il vrai que madame de Staël a demandé publiquement pardon à sa
mère, à un prêche, de s'être mariée contre son gré? Avez-vous du monde
qui vous convienne à Genève? Mandez-moi un peu avec qui vous êtes
liée, et si la vie que vous menez est un peu plus agréable. Votre
belle-mère me marque que vous allez faire fondre cette grosseur que
vous avez au cou. Si vous prenez ce parti, ménagez-vous pendant
longtemps, mon coeur. Ne prendrez-vous pas aussi quelque chose pour
votre poitrine? Donnez-moi des nouvelles de tout cela. Adieu, mon
coeur, croyez à la vérité de mon amitié pour vous, au désir que j'ai
de vous revoir, et au regret que m'inspire l'incertitude du moment où
j'aurai ce plaisir. Je vous embrasse de tout mon coeur.
* * * * *
XXXI.
A MADAME DE RAIGECOURT.
Ce 12 février 1791.
Je ne t'écris qu'un petit mot aujourd'hui: 1º l'heure de la poste me
presse; 2º je vais monter à cheval avec la Reine et Lastic à ce triste
bois de Boulogne. Mais il fait un si beau temps, que cela le rendra
peut-être un peu plus gai. Je crois l'hiver tout à fait passé, et je
m'en réjouis, autant que l'on peut prendre part au beau temps dans le
château des Tuileries. Mes tantes partent de lundi en huit, malgré
toutes les motions faites au Palais-Royal et au club des Jacobins
établi à Sèvres. On dit qu'elles seront arrêtées et fouillées en
chemin; c'est un petit mal auquel je ne crois pas. Je pense que cela a
été beaucoup dit pour les effrayer et les empêcher de partir; mais
heureusement on n'en est pas venu à bout. Je ne sais si je t'ai mandé
que l'abbé Madier alloit avec elles: il partira huit jours après
elles. Pense un peu, mon coeur, aux angoisses où je serai, la première
fois que je m'adresserai à un autre prêtre, moi qui ai toujours été à
l'abbé Madier depuis l'âge de neuf ou dix ans. Je suis à peu près
décidée: je crois que je prendrai le confesseur de madame
Doudeauville: on en dit beaucoup de bien, et j'espère qu'il n'est ni
trop doux ni trop sévère. Je te manderai ce qui en est lorsque j'y
aurai été. Je suis convaincue que tu enrages un peu dans le fond de
l'âme de ce que je ne pense pas à ton curé, et tu vas croire que c'est
parce que je l'ai vu; non, point du tout, c'est tout simplement parce
que je ne crois pas qu'il me convînt; et puis, dans ce moment, j'aime
mieux avoir un confesseur dont on parle moins, et que je puisse
espérer de garder. Au reste, je sens que je vais trôler mon âme de
confesseur en confesseur, ce qui ne laisse pas que de me déplaire,
quoique j'en aie bonne envie. Devine, si tu peux, cette énigme. Sur
ce, je te souhaite le bonsoir, et t'embrasse de tout mon coeur. Je ne
sais plus quand tu accouches: mande-le-moi.
Dis bien des choses au maréchal de Broglie de ma part, et assure-le de
l'estime que j'ai pour ses vertus. Parle aussi de moi à ta princesse.
* * * * *
XXXII.
A MADAME DE RAIGECOURT.
Ce 15 février 1791.
J'ai reçu toutes tes lettres, ma pauvre Rage; celle du 25 ne m'est
parvenue qu'hier, et celle du 7 avant-hier. Mais, avant que d'y
répondre, il faut que je te demande mille fois pardon de ne t'avoir
pas écrit depuis dimanche, pour te donner des nouvelles de ton curé;
mais, par étourderie, je me suis persuadée que la poste partoit le
dimanche au lieu du lundi. Et jeudi, j'ai eu plusieurs choses à faire
dans la matinée; l'heure de la poste s'est passée, et je n'ai plus eu
la possibilité que de me livrer à des regrets. Aussi, aujourd'hui je
m'y prends à sept heures du matin, pour être bien sûre de n'y pas
manquer. Lundi, je t'écrirai aussi; mais je puis te dire d'avance
qu'il ne se passera rien de fâcheux. Ton curé dira la messe de bonne
heure, et ne fera pas le prône. Les gros bonnets de la paroisse n'y
seront pas non plus. Il y a un moine qui prêche dans la paroisse, qui
a proposé au curé de faire le prône, pour empêcher les prêtres de
courir des risques. Il disoit au curé que si on le tuoit, il n'y
auroit pas grand mal à cela. C'est un des jeunes prêtres de la
paroisse qui prêchera. On m'a dit son nom, mais je l'ai oublié.
Toute la communauté a été parfaite pour le curé, et ne l'a pas quitté
tant qu'il a été dans l'église et la sacristie.
Je suis désolée, mon coeur, de la peur indigne que vous a faite M. Le
Blond[183]. Nous sommes loin encore de toutes les idées qu'il t'a fait
venir; je suis bien aise que ton enfant ne s'en soit pas ressenti. Si
tu n'as pas de bon accoucheur, pourquoi ne ferois-tu pas venir M.
Piron? C'est une dépense, il est vrai; mais pour ta santé et celle de
ton enfant, il me semble que tu dois te la permettre. Je suis bien
fâchée d'être si loin de toi, et de ne pouvoir me permettre de causer
comme je le voudrois pour toi; mais, mon coeur, calme-toi. Je conçois
que cette proposition paroisse difficile, mais cela est nécessaire. Tu
te brûles le sang, tu te rends plus malheureuse encore que tu ne
devrois: tout cela, mon coeur, n'est pas dans l'ordre de la
Providence. Il faut se soumettre à ses décrets; il faut que cette
soumission nous porte au calme, sans cela elle n'est que sur nos
lèvres et non dans notre coeur.
[Note 183: Il est question de M. Le Blond au premier livre de cet
ouvrage comme donnant des leçons d'histoire et de géographie à Madame
Élisabeth.]
Lorsque Jésus-Christ fut trahi, abandonné, il n'y eut que son coeur
qui souffrit de tant d'outrages; son extérieur étoit calme, et
prouvoit que Dieu étoit vraiment en lui. Nous devons l'imiter, et Dieu
doit être en nous. Ainsi, mon coeur, calmez-vous, soumettez-vous, et
adorez en paix les décrets de la Providence, sans vous permettre de
porter vos regards sur un avenir affreux pour quiconque ne voit
qu'avec des yeux humains. Mais heureusement vous n'êtes pas dans ce
cas-là; et Dieu vous a trop comblée de grâces pour que vous ne mettiez
pas votre vertu à attendre patiemment la fin de sa colère.
Quant à moi, mon coeur, je suis loin d'être dans votre position. Je ne
dirai pas que la vertu en soit cause; mais, plus à portée des
consolations, au milieu de beaucoup de peines, d'inquiétudes, je suis
calme, et j'espère une éternité heureuse. Ne me crois ni folle ni
gourmande. J'aime à bien dîner, mais j'aime pourtant encore autre
chose. Quant à ce que tu me marques sur moi, crois, mon coeur, que je
ne manquerai jamais à l'honneur, et que je saurai toujours remplir les
obligations que m'imposent mes principes, ma position, ma réputation;
et j'espère que Dieu me donnera la lumière nécessaire pour me conduire
toujours sagement, et ne pas m'écarter de la voie qu'il m'a tracée.
Mais pour juger de tout cela, mon coeur, il faudroit être près de moi.
De loin, un acte de chevalerie enchante; vu de près, il n'est souvent
qu'un mouvement de dépit ou de quelque autre sentiment qui ne vaut pas
mieux aux yeux des gens sages.
J'ai donné à madame Navarre la place de madame de Cimery. Il m'en
coûte beaucoup de lui voir prendre son service. Jusqu'à ce moment, il
me semble que l'autre existe encore; et c'est une si grande perte pour
moi, que je voudrois me faire illusion le plus possible. Madame
Navarre est celle de mes femmes qui me convient le mieux; mais ce
n'est pas et ce ne sera jamais madame de Cimery, car elle réunissoit
tout. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien tendrement, et vous
souhaite calme, patience, résignation, courage et confiance. C'est une
étourderie de cet homme qui est si beau qui l'a forcé de prendre le
parti qu'il a pris.
Quant aux deux êtres que vous et d'autres redoutez tant, on a tort de
les croire dans la position que l'on dit: cela n'existera jamais; mais
j'avoue qu'ils ont toutes les apparences pour eux[184].
[Note 184: Deux députés du côté gauche, que l'excès du mal ramenait à
de meilleurs principes, et qui avaient eu aux Tuileries des
conférences pour concerter ce qu'ils voulaient ou pouvaient faire.
Madame Élisabeth repousse les idées que la méchanceté voulait attacher
à ces entretiens. (_Note de M. Ferrand._)
Ces deux députés étaient Danton et Guadet. (Voir _Louis XVII_, tome
1er, livre V, p. 227, 6e édition, in-8º.--Henri Plon.)]
On n'a pas demandé d'augmentation de chevaux pour moi. Ce qui peut
avoir donné lieu à ce que l'on vous a dit, c'est que je veux avoir
toujours un page et un écuyer avec moi; je trouve que cela doit être;
mais cela ne convenoit pas aux gens de l'écurie, ce dont je me moque,
trouvant indécent d'être avec des piqueurs dans ce moment-ci.
* * * * *
XXXIII.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 28 février 1791.
Tu sais sans doute que mes tantes sont parties. Tu sais sans doute
qu'elles ont été arrêtées à Arnay-le-Duc. Tu sais sans doute que
_Monsieur_ a eu la visite, mardi dernier, des filles de la rue
Saint-Honoré et de leur société, qui l'ont prié de ne pas sortir du
royaume. Tu sais sans doute que jeudi, jour où l'on a appris que mes
tantes étoient arrêtées, l'Assemblée a rendu un décret qui disoit que
Arnay-le-Duc avoit eu tort, et que le pouvoir exécutif seroit supplié
de donner des ordres pour qu'elles pussent continuer leur route. Tu
sais sans doute que les chefs des Jacobins n'étant pas de cet avis, et
voulant que le président engageât le Roi à les faire revenir, une
foule de badauds s'est portée sous les fenêtres du Roi, parmi laquelle
il y avoit peut-être une centaine de femmes qui se sont égosillées
pendant quatre heures pour voir le Roi et lui faire la même demande
que les Jacobins. Mais le Roi n'ayant pas paru, et la garde ayant fait
une très-bonne contenance, il a bien fallu, lorsque l'on a eu la
permission de la municipalité de repousser la force par la force, que
le peuple cédât. A peine le tambour a-t-il paru sur la terrasse, que
tout le monde a pris la fuite. M. de La Fayette et la garde se sont
conduits parfaitement bien. Le château étoit comble de gens qui
étoient pleins de bonne volonté. Le Roi a parlé avec force à M.
Bailly. Enfin tout s'est passé le mieux du monde. Aussi hier n'y
a-t-il jamais eu tant de monde chez le Roi et chez la Reine. Il y
avoit longtemps que nous étions un peu seules au jeu; mais, hier, il
étoit superbe. Je ne puis vous rendre le plaisir que j'ai éprouvé. Ah!
mon coeur, le sang françois est toujours le même: on lui a donné une
dose d'opium bien forte; mais elle n'a pas attaqué le fond de leur
coeur. Il n'est point glacé, et l'on aura beau faire, il ne changera
jamais. Pour moi, je sens que, depuis trois jours, j'aime ma patrie
mille fois davantage.
Tout ce que tu me mandes de ton mari me fait grand plaisir. Ah! s'il
peut parvenir à se débarrasser de l'empirique qui donne de si
mauvaises drogues[185], cela seroit bien heureux. Les nouvelles que
j'ai reçues de ses amis éloignés me font craindre qu'il ne le puisse
pas. Le printemps avance beaucoup; sa santé pourroit bien s'en
ressentir. A cette époque, les humeurs sont toujours bien plus en
mouvement, et comme il n'a pas l'habitude de l'exercice, je crains
qu'elles ne lui jouent un mauvais tour. Convenez qu'il n'y auroit pas
pour lui de meilleur remède; mais lorsque l'on a été élevé à Paris,
il semble que l'on soit destiné à ne faire jamais usage de ses jambes.
Je sens même que, sans y être élevé, pour peu que l'on l'habite, on
perd le goût de la promenade, ou, pour mieux dire, l'usage.
[Note 185: C'est de M. de Calonne que Madame Élisabeth entend parler
ici.]
Voilà ta petite belle-soeur débarrassée d'une partie de sa nombreuse
compagnie. M. le prince de C.[186] est à Worms, et sa fille doit le
joindre dès qu'elle sera guérie.
[Note 186: Le prince de Condé.]
Notre pauvre Saint-Cyr est plus que jamais dans la position la plus
critique. On vend leur bien. Ta mère y a été la semaine passée; moi,
je profiterai d'un jour calme pour y aller: j'en ai envie, et cela me
coûtera horriblement. Il n'y a rien de pis que de n'avoir aucune
consolation à présenter à des gens aussi malheureux. Adieu, je vous
embrasse, ma chère Bombe, et vous aime du plus tendre de mon coeur.
Vous ai-je dit que l'abbé Madier alloit à Rome? La semaine prochaine
je ferai une nouvelle connoissance, ce qui ne me fait pas grand
plaisir.
Je crains fort que l'oncle de la petite de Vitry ne se joigne à son
ami avant que celui-ci ait fait les premières avances. Il seroit
pourtant bien avantageux qu'il pût venir le voir venir: tout le monde
le désire; et moi, l'intérêt que j'y prends me le fait souhaiter pour
son bonheur.
Ce 1er.
Nous avons eu du train hier. Les gens de bonne volonté, à force d'en
avoir, ont trouvé le moyen de déplaire à la garde, qui étoit
parfaitement disposée pour le Roi. On a voulu détruire Vincennes; mais
la garde est arrivée à temps pour l'empêcher. Tout est calme ce matin.
Nous nous portons tous bien. L'heure de la poste m'empêche d'entrer
dans tous les détails que tu pourrois désirer; mais sois tranquille,
tout est bien.
* * * * *
XXXIV.
A MADAME DE RAIGECOURT.
11 mars 1791.
J'ai reçu ta lettre, qui ne me fait pas grand plaisir; je ne sais rien
de ce que tu me mandes. Depuis longtemps, je n'avois point eu de
nouvelles détaillées, et ce n'étoit qu'à force d'esprit que j'étois au
courant. Cependant j'approuvois tout ce que tu me mandes. Si tu peux
entrer un peu en détails sur tout ce que tu pourras; si ton mari est
avec toi, qu'il écrive sous ta dictée, parce que cela te fatigue.
Est-ce que tu n'as pas reçu mes crayons? Le Roi est malade depuis huit
jours: la scène de lundi y a bien contribué[187]. Il va mieux. Adieu,
je t'embrasse de tout mon coeur.
[Note 187: Les ressorts qui faisaient mouvoir le peuple l'avaient
dirigé, le lundi 28 février, vers le donjon de Vincennes. Depuis la
prise de la Bastille, on ne voulait plus de prisons royales: en
conséquence, rien ne paraissait plus sage et plus juste que de
détruire celle-là aussi bien que les autres. Pendant que La Fayette se
portait avec la troupe à la défense du donjon, un flot de peuple
envahissait le château des Tuileries, d'où l'on tentait, criaient-ils,
d'enlever le Roi pour le conduire à Metz. De leur côté, environ quatre
cents jeunes gens armés s'étaient donné rendez-vous au château,
croyant le Roi en danger. Cette échauffourée reçut le nom de _Journée
des poignards_.]
* * * * *
XXXV.
A MADAME DE RAIGECOURT.
Ce 3 avril 1791.
Je t'écris dans un moment bien satisfaisant pour quiconque croit en
Dieu et en son Église. Les curés intrus sont établis ce matin. J'ai
entendu toutes les cloches de Saint-Roch. Je ne puis vous dissimuler
que cela m'a mise dans une fureur affreuse; et puis je ne suis pas
contente de moi. J'aurois dû me piquer de dévotion aujourd'hui, pour
au moins réparer un peu tout ce que l'on fait contre Dieu: ne
v'là-t-il pas qu'au lieu de cela j'ai été pis qu'une bûche! Je ne sais
pas comment le bon Dieu fera pour me sauver, car je ne m'y prête
guère. Le curé de Saint-Roch a dit sa messe à cinq heures et demie; il
y a eu beaucoup de communions. Il a fait un fort beau discours, où il
a parlé de la persécution. Les gens qui communioient étoient fort
touchés. Sais-tu que Loustonneau est devenu un petit saint? Cela me
fait plaisir; c'est là le fruit de la charité qu'il a toute sa vie
exercée. Sais-tu que M. de Bonnay va à confesse au curé, et qu'il est
dans la grande voie? Cela me fait encore bien plaisir. Tout ceci fait
rentrer bien des gens en eux-mêmes. Je vois tout ce qui est répandu
dans la bonne compagnie penser à merveille. J'ai causé, l'autre jour,
avec M. de Nivernois sur la religion, et j'en fus parfaitement
contente. Madame de Mirepoix est devenue très-pieuse. La petite de
Maillé va à merveille; mais malheureusement le peuple et le bourgeois
ne vont pas si bien. Il y en a beaucoup qui sont affligés, mais ce qui
paroît, ce qui fait nombre, est bien mauvais. L'archevêque vient de
donner une ordonnance superbe, mais sévère, sur notre position. Dieu
veuille qu'elle soit suivie! Un homme qui la lisoit l'autre jour, dit,
après l'avoir achevée: Si je perdois trois cent mille livres de
rentes, j'en dirois autant. Et cet homme est pourtant ce que l'on
appelle un honnête homme.
Je suis contente de mes gens: Deshaies est charmant. Il y en a dans le
nombre qui ne sont pas aussi parfaits; mais celui-là est vraiment
distingué. Mademoiselle Bénard, M. de Blaremberg, etc., tout cela est
parfaitement. C'est une grande jouissance pour moi. Je ne puis penser
sans frémir à la quinzaine de Pâques. Je voudrois bien ne la point
passer ici; mais peut-on s'en flatter! Ah! mon coeur, vous avez beau
grogner, votre grossesse vous a procuré un grand bonheur en vous
éloignant du schisme et de la division la plus affreuse.
Je suis bien fâchée que tu souffres autant des dents. N'aurois-tu pas
besoin d'être saignée? tu ne l'as pas été, je crois, depuis que tu es
grosse. Comme tu as un travail difficile, ne ferois-tu pas bien de
prendre cette précaution? Je ne demande pas mieux de tenir ta petite,
si _Monsieur_ le veut. Si tu veux, je lui donnerai le nom d'Hélène. Si
tu voulois accoucher le 3 de mai, à une heure du matin[188], cela
seroit très-bien, pourvu pourtant que cela lui promette un avenir plus
heureux que le mien; qu'elle n'entende jamais parler d'états généraux
ni de schisme.
[Note 188: Jour et heure de la naissance de Madame Élisabeth. «Comme
toutes ces petites recherches de l'amitié sont bonnes, simples,
touchantes! Il n'y a ni étude ni contrainte; c'est un coeur plein qui
a besoin de s'épancher.» (_Note de M. Ferrand._) Voir aux Pièces
justificatives, nº XIII, à la fin de ce volume, et autres documents
concernant Madame Élisabeth.]
Mirabeau a pris le parti d'aller voir dans l'autre monde si la
révolution y étoit approuvée. Bon Dieu! quel réveil que le sien! On
dit qu'il a vu une heure son curé. Il est mort avec tranquillité, se
croyant empoisonné: il n'en avoit pourtant point les symptômes; au
reste, il doit être ouvert aujourd'hui. On l'a montré au peuple après
sa mort. Beaucoup en sont fâchés; les aristocrates le regrettent
beaucoup. Depuis trois mois, il s'étoit montré pour le bon parti: on
espéroit en ses talents. Pour moi, quoique très-aristocrate, je ne
puis m'empêcher de regarder sa mort comme un trait de la Providence
sur ce royaume. Je ne crois pas que ce soit par des gens sans
principes et sans moeurs que Dieu veuille nous sauver. Je garde cette
opinion pour moi, parce qu'elle n'est pas politique, mais j'aime mieux
celles qui sont religieuses. Je suis sûre que tu seras de mon avis.
Le pauvre Lastic va encore éprouver un chagrin: son frère est nommé à
Dresde et va partir dans trois mois avec femme et enfants. Cela mettra
un grand vide dans son intérieur, et quand il est aussi triste par
lui-même, c'est un vrai malheur.
M. d'Albignac[189] vient passer quelques jours ici. Je le verrai
aujourd'hui; cela me fait bien plaisir. Tu m'avois promis de me donner
de ses nouvelles, mais tu n'en as rien fait.
[Note 189: Officier des gardes du corps, fort dévoué à la famille
royale, émigré en 1790; rentré en France après le 18 brumaire, il
vécut dans la retraite jusqu'à la Restauration. Louis XVIII le nomma
major général de ses gardes du corps.]
J'ai reçu par une voie sûre des nouvelles de Bombe. Le mari n'est pas
aussi mal qu'elle le croit avec Ø et son ami [V=][190]. Il croit avoir
le crédit du bon sens; cela seroit bien heureux; mais, mon coeur, sur
cela comme sur tout le reste, abandonnons-nous à la Providence.
[Note 190: Dans la _Correspondance de Madame Élisabeth_, page 245, M.
Feuillet de Conches nous apprend que le signe Ø veut dire le comte
d'Artois, et le signe [V=] M. de Calonne.]
Hélas! si nous avions la confiance nécessaire, nous serions sauvés;
notre âme ne seroit pas triste. Que j'en suis loin! il me semble que
l'air de Trèves n'est pas plus porté à la gaieté que celui-ci.
Résignons-nous, mon coeur, cela seul peut fléchir la colère de Dieu;
et demandons pour nos maîtres les dons du Saint-Esprit. De bonnes âmes
se réunissent au nombre de sept, d'ici à Pâques, pour demander chacune
un don pour le Roi, dans les communions qu'elles font, ou à la messe.
Si tu pouvois établir cette dévotion dans les bonnes âmes qui habitent
Trèves, tu ferois bien.
J'aurai, d'ici à quelques jours, des nouvelles détaillées de ce qui
nous intéresse. Si je peux, je t'en ferai part.
Adieu, je t'embrasse de tout mon coeur. Le petit de Chamissot est-il
arrivé à bon port?
Je viens d'apprendre que M. d'André ayant fait une motion pour que
l'on s'occupât de l'élection des membres de la nouvelle législature,
cela a été décrété tout d'une voix. Je ne le conçois pas.
* * * * *
XXXVI.
A MADAME LA MARQUISE DE BOMBELLES,
A L'HÔTEL DE FRANCE, A STUTTGARD.
Ce 21 avril 1791.
Tu sens, ma Bombe, qu'il faut que je n'aie pas eu absolument le temps
pour ne t'avoir pas écrit un mot ces jours-ci. Je ne te donnerai point
de détails de la journée de lundi; je t'avoue que je ne les sais pas
encore. Tout ce que je sais, c'est que le Roi vouloit aller à
Saint-Cloud, qu'il s'est campé dans sa voiture où il est resté deux
heures, que la garde et le peuple ont fermé le passage, et qu'il a été
obligé de ne pas sortir. J'ignore combien l'on nous retiendra;
j'imagine que ce sera jusqu'après Pâques. Nous nous portons tous bien;
je t'écris à la hâte, parce que je fais ma toilette pour aller à
l'office, car l'on veut bien encore nous permettre d'y assister.
Adieu; crois que je serai toujours digne des sentiments de ceux qui
veulent bien avoir de l'estime pour moi, et que quelque chose qu'il
arrive, je vivrai et mourrai sans avoir rien à me reprocher vis-à-vis
de Dieu et des hommes.
Je ne te parle pas de la joie que m'a fait éprouver la bonté de la
Reine de Naples[191]; mais tu me connois assez pour suppléer à tout ce
que je ne puis exprimer dans le moment, mais que mon coeur sent si
bien. Je t'embrasse et t'aime de tout mon coeur.
[Note 191: Cette princesse venait de donner sur sa cassette une
pension de douze mille livres à M. de Bombelles. (Voir la page 240 de
ce volume.)]
* * * * *
XXXVII.
A L'ABBÉ DE LUBERSAC.
23 mai 1791.