cela te fait du bien et du plaisir; mais je suis bien édifiée de ta
résignation et de ton amour pour tes devoirs. J'espère que tes enfants
te ressembleront et serviront Dieu et leur maître comme de bons
chrétiens, et tes enfants doivent servir l'un et l'autre, ayant de si
bons exemples sous leurs yeux. A propos, je suis bien fâchée que ma
phrase t'ait déplu, ce n'étoit pas mon intention, comme tu peux bien
l'imaginer. Je n'ai pensé qu'au temps qu'il y avoit que ton mari ne
s'étoit occupé de ce métier qui demande un peu de pratique, surtout
s'il le suivoit dans la position où il est[174]. Mais je te fais
réparation, et te dirai que je suis convaincue que le zèle que
certainement il y mettroit pourroit suppléer à ce qui lui manqueroit
de science, si par hasard il en avoit perdu. Mais je ne puis te
dissimuler que, malgré la grandeur de tes sentiments, je ne me soucie
point du tout que ton mari soit appelé. J'ajouterai que je ne crois
pas qu'il le doive en conscience, parce que son sort est fixé et qu'il
ne peut le changer sans tout abandonner de bonne volonté ou de force.
Pèse encore cette réflexion, et sois bien convaincue que je n'ai
jamais eu le désir de te faire de la peine, notre amitié est trop
vraie pour que tu puisses en douter. Tes parents se portent bien. Je
t'embrasse de tout mon coeur; je suis bien fâchée de ce que tu me
mandes de Font. J'espère que tu te trompes; si cela étoit, que nous
serions ou bêtes ou malheureuses! etc. Mais plus j'y réfléchis, ainsi
qu'à ses propos, et moins je le crois.
[Note 174: «Il étoit question de m'employer militairement à la suite
de M. le comte d'Artois, et Madame Élisabeth le voyoit avec peine.»
(_Note du marquis de Bombelles._)]
M. de N., je crois, n'avoit pas besoin des conseils de l'homme dont tu
me parles pour le rejoindre. Je crois que l'autre n'auroit pas
souffert un séjour plus long, mais c'est toujours fort bien à lui de
l'avoir senti. S'il pouvoit de même se persuader de rester toujours où
il est avec l'autre, cela seroit bien heureux pour tout le monde.
* * * * *
XXIII.
LA MARQUISE DE BOMBELLES.
Ce 16 août 1790.
Eh bien, ma Bombe, tu es en colère contre moi; tu aurois raison si
j'avois tort, mais, en conscience, je ne puis pas en convenir. Le
Monsieur qui t'a apporté une lettre de ta mère en a, je crois, une de
moi que je charge une autre personne de te remettre, ou si ce n'est
pas lui, tu en recevras une du même temps; du moins il me semble
qu'autant que je puis m'en ressouvenir, voilà la raison pour laquelle
je ne lui en ai pas donné. Si je me trompe, et que je ne t'aie pas
écrit du tout, c'est sûrement la faute du temps qui me manquoit; car
tu sais bien que, dans tous les moments, je serai bien aise de causer
à mon aise avec toi, et que celui-ci étant encore plus intéressant, je
ne le laisserai pas échapper. Au reste, pour obtenir tout à fait mon
pardon, je te promets de t'écrire par la première occasion, si
pourtant j'ai quelque chose à te mander; car je ne crois pas que vous
désiriez que je vous fasse des contes.
Je ne comprends pas pourquoi tu n'as pas encore reçu ton élixir, car
Raigecourt te l'a envoyé il y a déjà quelque temps. Elle est à la
campagne dans ce moment-ci, avec son mari, dans une nouvelle terre
qu'ils ont achetée. Elle est agréable; mais ne pouvant en jouir pour
Stani, elle lui fait beaucoup moins de plaisir. Je suis bien aise que
ton pauvre Henry ne te donne plus d'inquiétude. La description que tu
me fais de ta campagne fait bien envie. Jouissez-en bien, mon enfant;
ne vous occupez point d'idées qui puissent rendre nul le bonheur que
la nature vous offre. Joignez-y le véritable, celui d'une conscience
bien pure, d'un coeur bien rempli de l'objet qui seul peut consoler
dans les maux qui accablent notre patrie, et tu pourras te vanter
d'être philosophe, et philosophe chrétien, bien loin des principes de
tes anciens amis, que l'expérience doit te faire juger avec des yeux
moins indulgents.
La mère Bastide vient de terminer sa longue carrière avec le calme
qu'elle a eu toute sa vie. Je l'ai vue depuis sa mort, elle n'étoit
pas du tout changée. C'est bien jaune un cadavre, mais cela ne fait
pas trop d'horreur. Je ne sais plus si tu en as vu, je ne crois pas, à
moins que cela ne fût la mère Beaugeard[175].
[Note 175: Mère de M. Beaugeard, secrétaire des commandements de la
Reine _pour les années paires_.]
Nous sommes toujours à Saint-Cloud, toujours dans la même position,
attendant avec résignation ce que le Ciel nous réserve. Bonsoir, ma
chère Bombe; je t'embrasse de tout mon coeur, je t'aime beaucoup, et
je voudrois bien être avec toi dans un petit coin de ta campagne.
Bitche pense-t-il toujours à moi?
* * * * *
XXIV.
A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS[176].
[Note 176: La reproduction de cette lettre et de la suivante est
interdite.]
Ce 29 août 1790.
J'ai reçu votre lettre, mon coeur; elle m'a bien touchée; je n'ai
jamais douté de vos sentiments pour moi, mais les marques que vous
m'en donnez me font grand plaisir. Il m'auroit été infiniment agréable
de vous revoir cet automne, mais je sens la position de votre mari, et
je consens très-fort au projet qu'il a formé de passer l'hiver en pays
étranger. Je vous avoue même que votre position me le fait désirer: ce
pays-ci est tranquille, mais d'un moment à l'autre il peut ne l'être
plus. Vous êtes trop vive pour vous exposer à faire vos couches dans
un lieu où l'on peut craindre chaque jour quelque mouvement; votre
santé n'y résisteroit pas; de plus, avec cette disposition-là, les
suites de vos couches seroient beaucoup plus fâcheuses. Faites toutes
ces réflexions pour vous aider, mon coeur, à faire le sacrifice que la
fortune de votre mari et sa position vis-à-vis de sa mère vous
obligent de faire. Si de vous dire que je l'approuve peut en effet
vous le faire un peu mieux supporter, je vous le répéterai sans cesse;
mais, mon coeur, ce que je ne saurois trop vous répéter, et que je
voudrois que vous eussiez gravé dans le coeur et dans l'esprit, c'est
que ce moment-ci doit être décisif pour votre bonheur et votre
réputation. Vous allez être livrée à vous-même, dans un pays étranger,
ne pouvant recevoir de conseil que de vous-même. Peut-être y
rencontrerez-vous des Parisiens dont la réputation ne soit pas
très-bonne: il est bien difficile dans un autre pays de ne pas voir
ses compatriotes; mais ne les voyez qu'avec une telle prudence, réglez
tellement vos démarches sur la raison, que nul ne puisse tenir un
propos sur vous. Surtout, mon coeur, cherchez à plaire à votre mari;
quoique vous ne m'ayez jamais parlé de lui, je le connois assez pour
savoir qu'il a de bonnes qualités, mais qu'il peut en avoir qui ne
vous plaisent pas autant. Faites-vous la loi de ne jamais vous arrêter
sur celles-là, et surtout de ne jamais permettre que l'on vous en
parle; vous le lui devez, vous vous le devez à vous-même. Cherchez à
fixer son coeur: si vous le possédez bien, vous serez toujours
heureuse. Rendez-lui sa maison agréable, qu'il y retrouve toujours une
femme empressée à lui plaire, occupée de ses devoirs, de ses enfants,
et vous gagnerez par là sa confiance; et si une fois vous l'avez bien,
vous ferez, avec l'esprit que le Ciel vous a donné, et un peu
d'adresse, tout ce que vous voudrez. Mais, ma chère enfant, songez
avant tout à sanctifier toutes vos bonnes qualités par un grand amour
pour Dieu; pratiquez votre religion, vous y trouverez une force, des
ressources dans toutes vos peines, des consolations qu'elle seule peut
faire goûter. Ah! y a-t-il un bonheur plus grand que celui d'être
toujours bien avec sa conscience? Conservez-le, ce bonheur, et vous
verrez que les tourments de la vie sont bien peu de chose comparés
avec les tourments qu'éprouvent les gens livrés à toutes les passions.
Que la dévotion de votre belle-mère ne vous en dégoûte pas: il est des
gens à qui le Ciel n'accorde pas la grâce de la connoître sous son
vrai jour; il faut prier que le Ciel l'éclaire. Je suis bien aise que
votre mari connoisse ses défauts, mais je serois fâchée que par des
plaisanteries ou autrement vous les lui fassiez remarquer. Pardon, mon
coeur, de tout mon bavardage; mais je vous aime trop pour ne pas vous
dire tout ce que je crois utile à votre bonheur. Vous me dites, avec
toute l'amabilité dont vous êtes capable, que si vous valez quelque
chose vous me le devez; prenez-y garde, c'est m'encourager à vous
ennuyer encore.
Mandez-moi si vous avez reçu une lettre de moi, que je vous ai écrite
peu de jours après la Fédération; il y en avoit une pour votre
belle-mère: comme c'est une occasion, elle a été longtemps en chemin.
Adieu, mon coeur, écrivez-moi tant que vous en aurez le désir. Si vous
avez besoin d'ouvrir votre coeur, ouvrez-le-moi, et croyez que vous ne
pouvez pas vous adresser à quelqu'un qui vous aime plus tendrement que
moi. Vous me manderez votre adresse. J'oubliois de vous répondre pour
M. d'A. Ne pouvant, vu la position de mes affaires, rien faire pour
lui dans ce moment, je désire que vous priiez la personne qui vous en
a parlé, s'il se trouvoit dans une position plus critique, qu'il est
toujours à craindre que les circonstances amènent, de vous le mander;
pour lors je ferois ce qu'il me seroit possible, et cela seroit plus
naturel que de leur envoyer de but en blanc, je craindrois que leur
amour-propre n'en fût choqué. Dites à votre mari de ma part que
j'espère que votre économie, et la sienne, fera qu'au printemps je
pourrai avoir le plaisir de vous voir. Recommandez-lui aussi de me
donner de vos nouvelles dès que vous serez accouchée. J'embrasse vous
et votre fils de tout mon coeur.
Dites bien des choses à votre belle-mère; je lui écrirai dans peu.
Bombe se porte bien. Je suis bien fâchée que le mariage de Pauline ne
se fasse pas.
* * * * *
XXV.
A MADAME LA MARQUISE DES MONTIERS.
Ce 27 septembre 1790.
Te voilà donc à Genève, mon coeur, te voilà à seize lieues de tes
parents, et ne pouvant pas y aller; je conçois la peine que cela te
fait, mais je suis enchantée du courage que tu y as mis. Qu'il est
bien fait d'éviter par des plaintes inutiles de mettre du froid,
souvent de l'humeur, dans le ménage: une femme doit tout sacrifier
pour que la paix y règne, et voilà ce que Démon commence à sentir;
cela me fait un plaisir extrême, car j'aime Démon de tout mon coeur;
je désire la voir heureuse, mais je veux par-dessus tout la savoir
remplissant bien tous ses devoirs, ayant une bonne conduite, ferme et
réfléchie, qui la mette dans le cas de n'avoir jamais de remords; et
pour lors je serai assurée de son bonheur, parce qu'il consiste,
par-dessus tout, dans la paix de la conscience, et qu'avec l'aide de
Dieu, lorsque la conscience ne reproche rien, on supporte facilement
les peines et les contrariétés dont ce monde est semé. Je ne vous
gronderai pas, mon petit Démon, d'avoir le coeur serré, il est des
occasions où il est difficile de lui faire violence, mais j'espérerai
toujours qu'un courage chrétien vous mettra dans le cas de ne pas le
montrer. Votre devoir vous fait la loi de respecter les volontés de
votre mari, soumettez-vous-y, et n'employez jamais vis-à-vis de lui
d'autres armes que celles de la persuasion.
Non, mon coeur, jamais je ne pourrai assimiler vos sentiments avec
ceux de la personne dont vous me parlez; je ne doute pas de votre
attachement, j'aime à croire que vous ne changerez jamais, et me fais
un plaisir de penser que sous tous les rapports votre conduite me
mettra dans le cas de vous aimer toujours. Ce seroit une vraie peine
pour moi d'être obligée de changer; mais, mon coeur, si vous mettez
quelque prix à mon amitié, songez que c'est à votre bonne conduite que
vous la devrez. Si vous trouvez une occasion, mandez-moi, je vous en
prie, ce qui vous a fait quitter si brusquement les Fraises; si vous
avez eu quelques torts de vivacité, ayez la bonne foi de me les
avouer, et mandez-moi un peu comment vous êtes avec votre mari. Si je
vous fais des questions indiscrètes, pardonnez-les, mon coeur, à
l'intérêt que je prends à tout ce qui vous touche. Vous ferez bien de
nourrir votre fille (car je suis convaincue que vous en aurez une);
ménagez-vous bien, calmez votre sang autant que possible, n'exagérez
en rien l'éducation physique que vous lui donnerez, suivez les
conseils des gens sages et éclairés, et surtout apprenez à tenir un
enfant, car au premier jour vous l'étoufferez si vous n'avez pas plus
de talent que vous n'en aviez pour Stani[177]. Il est bien gentil de
penser à moi; j'espère que ta petite m'aimera un peu, à l'exemple de
son frère.
[Note 177: Stanislas, l'aîné de ses enfants, filleul de _Monsieur_ et
de Madame Élisabeth.]
Que vous faites bien, mon coeur, de ne chercher à vous lier qu'avec
des femmes raisonnables! Rien de plus dangereux pour une jeune
personne que des femmes qui n'ont pas de très-bons principes, rien ne
les perd plus vite. Adieu, mon coeur, je vous embrasse bien
tendrement; donnez-moi souvent de vos nouvelles.
A propos, j'oubliois de vous dire que l'on est très-sévère pour la
femme dont nous parlions plus haut; ses principes du moment sont
mauvais, mais je crois sa conduite intérieure intacte; elle est
inconséquente, voilà ce qui la perdra de réputation, mais je crois
pouvoir répondre que son coeur est pur et droit.
* * * * *
XXVI.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 2 décembre 1790.
Je profite, ma Bombe, du départ de l'ambassadeur[178] pour causer un
petit moment avec toi, pour gémir sur les malheurs de ma patrie et sur
le peu de remède qui se présente. La religion plus attaquée que jamais
me donne lieu de craindre que Dieu ne nous abandonne totalement. On
dit que les provinces souffrent avec peine l'exécution des décrets sur
la cessation du service divin dans les cathédrales, mais avec cela
elles sont fermées. Il en est ainsi de tout: on gémit, mais le mal ne
s'en opère pas moins. De temps en temps la Providence nous ménage
quelques rayons d'espoir, mais leur lumière est bien vite effacée.
Mais ne nous livrons pas à des idées si tristes, parlons de l'oncle de
la petite-fille de Vitry[179] que tu connois. Sa position est toujours
critique; il paroît que son commerce se remettroit si ses parents
vouloient l'aider, mais il a affaire à des gens peu confiants, et ce
défaut-là est tellement dans leur caractère, qu'ils ne confieroient
pas la moindre lettre de change aux gens les plus habiles pour la
faire valoir. J'en ai encore la triste expérience sous mes yeux, et
cela me fait de la peine, parce que tu sais combien je m'intéresse à
eux. Et puis, je sens que l'oncle doit être fatigué et ennuyé à
l'excès de voir sa maison de banque ruinée. Il pouvoit chercher
d'autres amis que ses parents pour demander conseil, et comme la plus
grande partie de l'héritage qu'il attend vient d'eux, il seroit ruiné
à pure perte. Tout cela est affligeant. De tout côté, l'on voit des
familles dans la désolation, pour les affaires publiques et
particulières. Bon Dieu, dans quel temps nous avez-vous fait naître!
Moi qui, il y a quelques années, me réjouissois de n'être pas née dans
le siècle passé! Grand Dieu! que les lumières des hommes sont bornées,
même dans les choses qui paroissent les plus simples!
[Note 178: M. de Bombelles retournait à son poste.]
[Note 179: L'Empereur. (_Note de M. de Bombelles._)]
Je n'ai pas été inquiète, comme je l'aurois pu, des dangers qu'a
courus mon frère; tu sais qu'en général je ne crois au mal que
lorsqu'il est fait. J'ai conservé ce caractère, quoiqu'une triste
expérience eût dû me rendre plus craintive. Je crois que c'est une
grâce du Ciel, car sans cela je n'existerois pas. Il a préservé ma
famille de tant de maux que je serois ingrate si n'avois pas toute
confiance en lui. Adieu, ma petite; prie-le bien pour le moment
présent et pour l'avenir. Mais demande-lui par-dessus tout que la foi
soit conservée dans ce royaume, et qu'il éloigne de nous les schismes
qui nous menacent. Adieu, je t'aime de tout mon coeur, et suis par
conséquent charmée de te savoir bien loin; c'est un des effets de la
révolution.
Dites à la comtesse D.[180], en cas que cette lettre arrive avant
celle que je lui écrirai lundi, qu'elle va être payée de ses
appointements, mais qu'il faudroit qu'elle chargeât quelqu'un de sûr
de recevoir pour elle, de manière que ses créanciers ne puissent pas
s'emparer de cet argent.
[Note 180: Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame Élisabeth.
(_Note de M. de Bombelles._)]
* * * * *
XXVII.
A MADAME DE RAIGECOURT.
30 décembre 1790.
Je vois d'ici _ta perfection_ étant dans une douleur mortelle de
l'acceptation que le Roi vient de donner. Dieu nous réservoit ce coup:
qu'il soit le dernier, et qu'il ne permette pas que le schisme
s'établisse. Voilà tout ce que je demande. La réponse du Pape n'est
point arrivée, je crois; elle est bien intéressante. Au reste, mon
coeur, cette acceptation a été donnée le jour de saint Étienne.
Apparemment que ce bienheureux martyr doit être maintenant notre
modèle. Tu sais que je n'ai point d'horreur pour les coups de pierres;
ainsi cela m'arrange assez. On dit qu'il y a sept curés de Paris qui
ont prêté le serment. Je ne croyois pas que le nombre fut aussi
considérable. Tout cela fait un très-mauvais effet dans mon âme; car,
loin de me rendre dévote, cela m'ôte tout espoir que la colère de Dieu
s'apaise. Tu sens bien que ton curé est bien décidé à suivre la loi de
l'Évangile, et non celle que l'on veut établir. On dit qu'un membre de
la commune a voulu gagner celui de Sainte-Marguerite, en lui disant
que l'estime que l'on avoit pour lui, la prépondérance qu'il avoit
dans le monde, seroient capables de ramener la paix en entraînant les
esprits. Le curé lui a répondu: «Monsieur, c'est par toutes les
raisons que vous venez de me donner que je ne prêterai pas le serment,
et que je n'agirai pas contre ma conscience.» Une chose que ceci m'a
fait découvrir et qui fait horreur, c'est combien les curés de
campagne sont peu instruits.
Je suis confondue de ce que tu m'as mandé de la part de ton mari.
Tâche de me dire que tu lui as donné cet ordre. Ses affaires ne vont
pas bien. La personne qui lui a fait connoître celui qui devoit lui
faire faire cette acquisition lui a envoyé trois paquets avec prière
d'en accuser réception. Il n'en a pas entendu parler. Demande-lui si
c'est qu'il ne les a pas reçus, et réponds-moi, parce que je le dirai
à la personne intéressée.
Adieu, je vous embrasse de tout mon coeur et vous aime de même.
* * * * *
XXVIII.
A MADAME DE RAIGECOURT.
Ce 7 janvier 1791.
Des gens plus diligents que moi vous auront sûrement mandé ce qui
s'est passé à l'Assemblée mardi: enfin, mon coeur, la Religion s'est
rendue maîtresse de la peur. Dieu a parlé au coeur des évêques et des
curés. Ils ont senti tout ce que leur caractère leur inspiroit de
devoirs, ils ont déclaré qu'ils ne prêteroient pas le serment. Pour le
moins vingt du côté de gauche se sont rétractés; on n'a pas voulu les
écouter. Mais Dieu les voyoit, et leur aura pardonné une erreur causée
par toutes les voies de séduction dont il est possible de se servir.
Un curé du côté gauche a mis beaucoup de fermeté pour ne pas le
prêter. On dit que cette journée désappointe bien des gens: tant pis
pour eux; ils n'ont que ce qu'ils méritent; mais ce qu'il y a de
triste, c'est qu'ils s'en vengeront, Dieu seul sait comment. Qu'il ne
nous abandonne pas tout à fait, voilà à quoi nous devons borner nos
voeux. Je n'ai point de goût pour les martyres; mais je sens que je
serois très-aise d'avoir la certitude de le souffrir plutôt que
d'abandonner le moindre article de ma foi. J'espère que si j'y suis
destinée, Dieu m'en donnera la force. Il est si bon, si bon! C'est un
père si occupé du véritable bonheur de ses enfants, que nous devons
avoir toute confiance en lui. As-tu été touchée, le jour des Rois, de
la bonté de Dieu qui appela les gentils à lui dans ce moment? Ces
gentils, c'étoit nous. Remercions-le donc bien; soyons fidèles à notre
foi; ranimons-la; ne perdons jamais de vue ce que nous lui devons, et
sur tout le reste abandonnons-nous avec une confiance vraiment
filiale.
J'ai eu, ces jours-ci, une peine bien réelle, que tu partageras sans
doute: cette pauvre madame de Cimery[181] qui, comme tu sais, avoit
mal au sein depuis cinq semaines, étoit presque alitée; dans la nuit
du dimanche au lundi, son âme, après avoir reçu le matin son Créateur,
a été prendre sa place dans le ciel; car j'espère bien qu'elle est
heureuse, et qu'elle a reçu la récompense d'une vie entière de vertu
et de malheur.
[Note 181: Première femme de chambre de la princesse; elle était de
son nom mademoiselle Antoinette-Jacqueline Brochet.]
Je la regrette vivement: elle étoit d'une grande ressource pour moi;
et jamais je ne la pourrai remplacer, non pas pour les qualités que je
puis désirer dans une première femme, mais dans celles qui convenoient
à mon coeur, à mon esprit et à mes sentiments. Je la regrette comme
mon amie, mais je la crois heureuse, et cette idée me console.
* * * * *
XXIX.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 24 janvier 1791.
Enfin, ma Bombe, nous voilà arrivées à l'instant où il faut que je te
dise ma façon de penser sur la conduite de ton mari. La délicatesse
de ma conscience m'a empêchée jusqu'à ce moment de t'en parler. Tes
parents, comme tu sais, désiroient vivement que ton mari se soumît à
l'ordre de l'Assemblée et du Roi. L'état des affaires de ton mari
pouvoit être d'un si grand poids, qu'il me paroissoit possible qu'il
pût l'emporter sur les considérations qui ont décidé ton mari.
D'autres parleroient de tes quatre enfants. Le sort qui les attend est
cruel; mais j'avoue que lorsqu'il s'agit d'un serment que la
conscience, l'opinion, l'attachement à ses maîtres dément, je ne
trouve pas que leur infortune doive empêcher de le refuser. Il n'y a
donc que ses dettes qui eussent pu l'engager à le prêter. Par elles,
il se voyoit forcé; et comme il ne juroit que ce que le Roi a juré
lui-même, et doit jurer de nouveau à la fin de la Constitution, il
auroit été possible que ton mari imitât son maître, et suivît le sort
qui entraîne les malheureux François. Des théologiens ont cette
opinion. Je crois donc que cela eût été possible. Mais je t'avoue que
si ton mari avoit seulement eu dix mille livres de rente, je n'aurois
pas balancé à lui conseiller le refus le plus formel. Tu vois par tout
ce que je te mande que je ne suis pas bien décidée sur ce que j'aurois
fait à sa place. L'antique honneur, un certain esprit de noblesse
chevaleresque qui ne mourra jamais dans les coeurs françois, me font
estimer l'action de ton mari. Mais le risque qu'il court de manquer à
ses créanciers, et le scrupule de jurer de maintenir de tout son
pouvoir ce que dans le fond de l'âme on maudit journellement, tout
cela se combat si vivement dans mon âme, qu'il ne me reste que la
possibilité de partager les peines que tu vas éprouver, et d'être
occupée de ce que tu vas devenir. Comment tes pauvres enfants
s'habitueront-ils au mal-être, après avoir été élevés dans l'aisance?
et puis le regret de ne pouvoir faire pour toi tout ce que mon coeur
me dicte! Mais, ma petite, parle-moi toujours franchement de ta
position, et sois sûre que je ferai tous les sacrifices possibles pour
te la rendre moins désagréable. Je ne te promets pas de donner à ta
pauvre Coty ce que tu lui donnois; mais sois sûre que je la secourrai
le plus que je pourrai. J'espère que ton mari et toi conserverez la
paix, la résignation et la douceur chrétiennes qui seules peuvent
faire soutenir le malheur présent et ceux que l'on craint. Mon frère
me dit un bien extrême de toi et de ton mari. Il est gentil, mon
frère; il m'a écrit en arrivant; cela m'a fait bien plaisir. Mais je
suis désolée de la longueur que les lettres mettent à arriver. Comme
cela, on n'est plus au courant sur rien. Nous avons eu un peu de bruit
aujourd'hui à la barrière de la Villette. Il y a eu un combat entre
des chasseurs et des contrebandiers. Il y a trois hommes de tués, et à
peu près douze blessés. On prétend que le peuple ne veut plus de
barrières; cela ne laisseroit pas que d'embarrasser l'Assemblée sur le
chapitre des impôts. Adieu, ma petite. Je t'embrasse de tout mon coeur
et t'aime de même. Je laisse à ta mère à te rendre compte de sa
conversation avec ton ministre.
Envoie cette lettre à mon frère, s'il n'est plus avec toi.
* * * * *
XXX.
A MADAME DES MONTIERS[182].
[Note 182: La reproduction de cette lettre est interdite.]
Ce 11 février 1791.