Que tu es aimable, mon coeur! Toutes les affreuses nouvelles d'hier

n'avoient pu parvenir à me faire pleurer; mais la lecture de ta

lettre, en portant de la consolation dans mon coeur par l'amitié que

tu me témoignes, m'a fait verser bien des larmes. Il seroit bien

triste pour moi de partir sans toi. Je ne sais pas si le Roi sortira

de Versailles. Je ferois ce que tu désires, s'il en étoit question. Je

ne sais pas ce que je désire sur cela. Dieu sait le meilleur parti à

prendre. Nous avons un homme pieux à la tête du Conseil[164],

peut-être l'éclairera-t-il! Priez beaucoup, mon coeur; ménagez-vous

bien, ne troublez pas votre lait. Vous feriez mal, je crois, de

sortir. Ainsi, ma petite, je fais le sacrifice de te voir. Sois

convaincue qu'il en coûte à mon coeur. Je t'aime, ma petite, mieux que

je ne puis le dire. Dans tous les temps, dans tous les moments, je

penserai de même. J'espère que le mal n'est pas aussi grand que l'on

se le figure. Ce qui me le fait croire, c'est le calme de Versailles.

Il n'étoit pas bien sûr, hier, que M. de Launey fût pendu: on avoit

pris, dans la journée, un autre homme pour lui. Je m'attacherai, comme

tu me le conseilles, au char de _Monsieur_, mais je crois que les

roues n'en valent rien. Adieu, mon coeur, je vous embrasse aussi

tendrement que je vous aime.

[Note 164: M. le baron de Breteuil.]

* * * * *

XV.

A MADAME DE BOMBELLES.

Versailles, le 5 août 1789.

La joie de vous savoir en bonne santé a été très-grande dans ce

monde-ci. Les premières nouvelles que nous aurons seront encore mieux

reçues, et par-dessus tout les quatrièmes. Dans toutes autres

occasions, il seroit généreux de partager la joie de la petite

baronne; mais dans celle-ci, elle ne peut pas même nous en savoir bon

gré. Je vous ai tenu parole, mon enfant; je n'ai pas été fâchée de

vous dire adieu; mais je ne sais pas si cela vient de là, mais je me

sens d'une humeur de chien. Ne vous en donnez pourtant pas les gants.

Oui, je vous le répète, et vous le répéterai et vous le dirai sans

cesse, je suis charmée que vous alliez nourrir Henri IV dans un pays

où l'air est plus chaud et par conséquent plus propre à l'éducation

que vous voulez lui donner. Jouissez bien du bonheur de voir la

petite; animez-vous l'une l'autre à tout ce qu'il est dans votre âme

de chercher, pour fortifier votre moral, qui, étant éloigné d'un lieu

qui vous est cher sous mille rapports, doit un peu souffrir.

Réjouissez-vous des nouvelles que je vais vous apprendre, si vous ne

les savez pas encore. D'abord, les ministres sont nommés et paroissent

approuvés par le public. L'archevêque de Bordeaux[165] a les sceaux,

celui de Vienne[166] la feuille des bénéfices, M. de la Tour du

Pin-Paulin[167] la guerre, et le maréchal de Beauvau[168] au Conseil.

Secondement, la nuit de mardi à mercredi, l'Assemblée a duré jusqu'à

deux heures. La noblesse, avec un enthousiasme digne du coeur

françois, a renoncé à tous ses droits féodaux et au droit de chasse.

La pêche y sera, je crois, comprise. Le clergé a de même renoncé aux

dîmes, aux casuels et à la possibilité d'avoir plusieurs bénéfices.

Cet arrêté a été envoyé dans toutes les provinces. J'espère que cela

fera finir la brûlure des châteaux. Ils se montent à soixante-dix.

C'étoit à qui feroit le plus de sacrifices: tout le monde étoit

magnétisé.

[Note 165: M. Champion de Cicé. Ce prélat, député de la sénéchaussée

de Bordeaux aux états généraux, passa un des premiers à la chambre du

tiers, fit, le 27 juillet 1789, au nom du comité de constitution, un

long rapport sur les droits de l'homme et sur la forme à donner au

Corps législatif. La popularité que ces actes lui acquirent le porta à

la place de garde des sceaux. Il contre-signa à ce titre le décret de

la constitution civile du clergé. Il donna sa démission en novembre

1790, époque à laquelle on déclara que les ministres avaient perdu la

confiance de la nation. Il passa à l'étranger, revint en France le 18

brumaire an VIII (9 novembre 1799), fut pourvu en 1802, par le premier

consul, de l'archevêché d'Aix. Né à Rennes en 1735, il est mort en

1810. Mademoiselle Champion de Cicé, sa soeur, avait été compromise

dans le complot du 3 nivôse an IX (24 décembre 1800) (pour avoir donné

asile à Carbon, dit le petit François, qui conduisait la charrette de

la machine infernale); mais elle fut acquittée par le tribunal

criminel de la Seine.]

[Note 166: Né en 1715, ce frère de l'auteur de _Didon_, fort

recommandable par ses lumières et ses moeurs, étant premier aumônier

de Louis XV, répondit à ce prince qui lui demandait s'il saurait bien

dire le _Benedicite_: «Non, Sire, près de Votre Majesté, je ne sais

que rendre grâce.» D'abord évêque du Puy, puis archevêque de Vienne,

il combattit les philosophes et les idéologues. Entré au conseil et

chargé de la feuille des bénéfices, le Pape s'adressa à lui pour

l'engager à combattre de tous ses efforts toute innovation relative au

clergé. «Vous êtes, lui disait-il, mieux à même que tout autre de

rendre le service éminent que je vous demande. Vous avez déjà plus

d'une fois prouvé votre zèle à sauvegarder la saine doctrine. Le temps

presse; il n'y a pas un moment à perdre pour sauver la religion, le

Roi et votre patrie. Vous pourrez certainement engager Sa Majesté à

refuser cette funeste sanction. La résistance fût-elle pleine de

dangers, il n'est jamais permis de paroître un instant abandonner la

foi catholique, même avec le dessein de revenir sur ses pas quand les

circonstances auront changé.» L'archevêque était affaibli par l'âge,

et n'avait plus assez de caractère pour faire une telle démarche. Sa

santé périclitant de jour en jour, il s'éteignit le 29 décembre 1790,

dans sa soixante-quinzième année.]

[Note 167: La Tour du Pin (Jean-Frédéric, comte de), lieutenant

général des armées du Roi, fut député de la noblesse de Saintes aux

états généraux, se rangea du côté de la minorité de son ordre, et fut

bientôt après appelé au ministère de la guerre. Le 4 août, il informa

l'Assemblée de sa nomination, protesta de son attachement à ses

décrets, et présenta un plan pour l'organisation de l'armée. Il donna

sa démission avec les autres ministres dès qu'ils furent déclarés

avoir perdu la confiance nationale. Appelé en témoignage dans le

procès de la Reine, il rendit à cette auguste princesse la justice

qu'elle méritait et l'entoura des respects qui lui étaient dus.

Traduit quelques jours après elle, il monta à son tour sur le même

échafaud. Né à Grenoble en 1728, il périt le 28 avril 1794.]

[Note 168: Si le maréchal Charles-Just de Beauvau eût précédé Bayard,

on lui eût probablement donné le surnom de cet incomparable chevalier.

Nommé gouverneur du Languedoc, Beauvau se distingua dans ses nouvelles

fonctions par la chaleur de son zèle à secourir les tristes victimes

de la révocation de l'édit de Nantes, et par une persévérance que la

crainte même d'une disgrâce ne put ébranler. Des femmes protestantes

qui gémissaient dans les cachots durent à l'humanité du maréchal un

adoucissement à leurs maux. Le chevalier de Boufflers, qui a fait son

éloge, raconte la belle réponse faite par M. de Beauvau à quelqu'un

qui lui adressait une observation à ce sujet: «Le Roi, monsieur, est

maître de m'ôter le commandement qu'il m'a donné, mais non de

m'empêcher de remplir mes devoirs selon ma conscience et mon

honneur.»--Né à Lunéville le 10 septembre 1720, le maréchal de Beauvau

mourut à Paris le 21 mai 1793.]

Il n'y a jamais eu tant de joie et de cris. On doit chanter un _Te

Deum_ à la chapelle et donner au Roi le titre de Restaurateur de la

liberté françoise. On a aussi parlé d'abolir les engagements

perpétuels, et la noblesse a renoncé aux places, pensions, etc. Cet

article n'est pourtant pas totalement passé. Je crois, mon coeur, que

vous serez assez contente des bonnes nouvelles que je vous apprends.

Je n'ose pas me flatter que mes lettres soient toujours aussi

intéressantes.

Votre mère, que je quitte dans l'instant....

* * * * *

XVI.

A L'ABBÉ R. DE LUBERSAC.

16 octobre 1789.

Je ne puis résister, Monsieur, au désir de vous donner moi-même de

mes nouvelles. Je sais l'intérêt que vous voulez bien y prendre; je ne

doute pas qu'il ne me porte bonheur. Croyez qu'au milieu du trouble et

de l'horreur qui nous poursuivent, j'ai bien pensé à vous, à la peine

que vous éprouviez, et que j'ai eu une grande consolation en voyant

votre écriture. Ah! Monsieur, quelles journées que celles du lundi et

du mardi[169]! Elles ont fini pourtant beaucoup mieux que les cruautés

qui s'étoient passées dans la nuit ne pouvoient le faire croire. Une

fois entrés dans Paris, nous avons pu nous livrer à l'espérance,

malgré les cris désagréables que nous entendions autour de la voiture:

ceux de _Vive le Roi! vive la Nation!_ étoient les plus forts. Une

fois à l'hôtel de ville, ceux de _Vive le Roi!_ furent les seuls qui

se firent entendre. Les propos de ceux qui entouroient notre voiture

étoient les meilleurs possibles. La Reine, qui a eu un courage

incroyable, commence à être mieux vue par le peuple. J'espère qu'avec

le temps, une conduite soutenue, nous pourrons regagner l'amour des

Parisiens, qui n'ont été que trompés. Mais les gens de Versailles,

Monsieur! Avez-vous jamais vu une ingratitude plus affreuse? Non, je

crois que le Ciel, dans sa colère, a peuplé cette ville de monstres

sortis des enfers. Qu'il faudra de temps pour leur faire sentir leurs

torts! Et si j'étois roi, qu'il m'en faudroit pour croire à leur

repentir! Que d'ingrats pour un honnête homme! Croiriez-vous bien,

Monsieur, que tous nos malheurs, loin de me ramener à Dieu, me donnent

un véritable dégoût pour tout ce qui est prière. Demandez au Ciel pour

moi la grâce de ne pas tout abandonner. Je vous le demande en grâce;

et prêchez-moi un peu, je vous prie: vous savez la confiance que j'ai

en vous. Demandez aussi que tous les revers de la France fassent

rentrer en eux-mêmes ceux qui pourroient peut-être y avoir contribué

par leur irréligion. Adieu, Monsieur, croyez à toute l'estime que j'ai

pour vous, et au regret que j'ai d'en être éloignée.

[Note 169: 5 et 6 octobre.]

La personne qui vous remettra cette lettre se chargera de la réponse.

* * * * *

XVII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Ce 8 décembre 1789.

Je suis bien aise, mademoiselle Bombelinette, que vous ayez reçu ma

lettre, puisqu'elle vous a fait plaisir, et je lui sais très-mauvais

gré d'avoir été si longtemps en chemin. La vôtre a été beaucoup plus

aimable. Vous ne pouvez pas vous faire une idée du bruit qu'il y a eu

aujourd'hui à l'Assemblée. Nous entendions les cris en passant sur la

terrasse des Feuillants. Cela faisoit horreur. On vouloit revenir sur

un décret qui avoit passé samedi, non-seulement par assis et levé,

mais encore par l'appel nominal. La même chose est arrivée ce matin,

et il faut espérer que l'on ne reviendra plus sur ce décret, qui me

paroît fort raisonnable: vous l'apprendrez par les gazettes.

Je ne mets point du tout de courage à ne point parler de Montreuil.

Vous voulez, mon coeur, juger trop avantageusement de moi. Mais c'est

qu'apparemment je n'y pensois pas lorsque je t'ai écrit. J'en ai

souvent des nouvelles. Jacques vient tous les jours m'apporter ma

crème. Flury[170], Coupry[171], Marie[172] et madame Du Coudray

viennent me voir de temps en temps. Tout cela a l'air de m'aimer

toujours; et M. Huret, que j'oubliois, n'est pas bien mal..... Venons

maintenant à la maison. Le salon se meubloit lorsque je l'ai quitté.

Il étoit disposé à être fort agréable. Jacques est dans son nouveau

logement. Madame Jacques est grosse, et toutes mes vaches le sont

aussi. Il y a en ce moment un veau qui vient de naître. Pour les

poules, je ne vous en parlerai pas, parce que je les ai un peu

délaissées. Je ne sais si vous aviez vu mon petit cabinet du fond

meublé. Il est bien joli. Ma bibliothèque est presque finie. Pour la

chapelle, Corille est tout seul à y travailler; tu juges si cela va

vite. C'est même par charité pour lui que j'ai permis qu'il continuât

à y mettre un peu de plâtre. Comme il y est tout seul, cela ne peut

pas être compté comme une dépense. Je suis fâchée de ne pas y aller,

tu le croiras facilement; mais les chevaux sont pour moi une bien plus

grande privation. Cependant, comme je ne puis pas en faire usage, j'y

pense le moins possible; mais je sens qu'à mesure que mon sang se

calme, cette privation se fait plus sentir; j'en aurai plus de plaisir

lorsque je pourrai satisfaire mon goût. Et ce pauvre Saint-Cyr, ah! il

est bien malheureux! J'ai reçu hier une lettre charmante de

Draquelonde; je leur parlerai de toi demain, car je compte y écrire.

Te souviens-tu de Croisard, le fils de la femme de garde-robe de ma

soeur? Eh bien, il est aujourd'hui attaché à mes pas en qualité de

capitaine. Je dis _attaché_, parce que l'on ne nous quitte pas plus

que l'ombre ne fait le corps. Ne crois pas que cela me contrarie.

Comme mes courses ne sont pas variées, cela m'est bien égal. Au reste,

je me promène tant que je peux. Sois bien tranquille: encore ce matin

j'ai marché pendant une grande heure.

[Note 170: Concierge de la maison Élisabeth.]

[Note 171: Maître jardinier, mort le 8 nivôse an II (28 décembre

1793).]

[Note 172: Marie Magnin, femme de Jacques Bosson.]

Minette et sa mère étoient à Chartres depuis longtemps. Elles y sont

toujours. La fille dit qu'elle s'ennuie; je ne le crois pas trop,

parce qu'elle y est plus distraite qu'à Versailles. Elle m'écrit assez

souvent. Elle m'a mandé hier qu'elle avoit été à confesse, et que cela

l'avoit tout soulagée, qu'elle vouloit y aller souvent. Je souhaite

que cela soit vrai. As-tu déjà fait une nouvelle connoissance, et

comment t'en trouves-tu? Ton curé n'est point content de ce que nous

avons quitté Versailles. Adieu, ma chère petite; je t'aime et

t'embrasse de tout mon coeur. Tu es bien gentille d'aimer beaucoup la

Princesse, qui te le rend bien!

* * * * *

XVIII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Paris, ce 20 février 1890.

Tu n'auras qu'un mot de moi, ma pauvre Bombe; j'ai été avertie trop

tard qu'il y avoit une occasion, et puis j'ai la tête et le coeur si

pleins de la journée d'hier, que je n'ai pas trop la possibilité de

penser à autre chose: le pauvre M. de Favras, dont tu as peut-être

connu l'affaire par les journaux, a été pendu hier. Je souhaite que

son sang ne retombe pas sur ses juges; mais personne (à l'exception du

peuple et de cette classe d'êtres auxquels on ne peut pas donner le

nom d'hommes, tant ce seroit avilir l'humanité) ne comprend pourquoi

il a été condamné. Il a eu l'imprudence de vouloir servir son Roi,

voilà son crime. J'espère que cette injuste exécution fera l'effet des

persécutions, et que de ses cendres il renaîtra des gens qui aimeront

encore leur patrie et qui la vengeront des traîtres qui la trompent.

J'espère aussi que le Ciel, en faveur du courage qu'il a témoigné

pendant quatre heures qu'il a été à l'hôtel de ville avant son

exécution, lui aura pardonné ses péchés. Priez Dieu pour lui, mon

coeur: vous ne pourrez pas faire une plus belle oeuvre. Du reste,

l'Assemblée est toujours la même: les monstres en sont les maîtres.

Enfin, le croirois-tu? le Roi n'aura pas encore toute la puissance

exécutrice nécessaire pour qu'il ne soit pas absolument nul dans son

royaume. Depuis quatre jours, l'on s'occupe de faire une loi pour

apaiser les troubles, eh bien! ils ne cessent de s'occuper d'autres

choses beaucoup moins essentielles pour le bonheur des hommes. Enfin,

Dieu récompensera les bons dans le Ciel, et punira ceux qui trompent

le peuple, le Roi, et tous ceux qui, par la droiture de leur

caractère, ne peuvent pas se résoudre à voir le mal tel qu'il est.

Adieu, ma petite, je me porte bien, je t'aime bien; fais-en autant,

pour l'amour de ta Princesse, et espérons en un temps plus heureux.

Ah! comme nous en jouirons! J'embrasse tes petits enfants de tout mon

coeur.

Tu sais le règlement fait pour les moines et les religieux. N'en dis

rien à personne, mais l'on dit qu'il sortira bien des gens des

couvents, et même de religieuses. J'espère que la maison de Saint-Cyr

n'éprouvera pas de changement. Mais son sort n'est pas encore décidé.

Ta mère se porte bien.

* * * * *

XIX.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Paris, ce 1er mai 1790.

Tu es bien plus parfaite que moi; tu crains _la guerre civile_; moi,

je t'avoue que je la regarde comme nécessaire: premièrement, je crois

qu'elle existe, parce que toutes les fois qu'un royaume est divisé en

deux partis, et que le parti le plus foible n'obtient la vie sauve

qu'en se laissant dépouiller, il m'est impossible de ne pas appeler

cela une guerre civile. De plus, jamais l'anarchie ne pourra finir

sans cela; et je crois que plus on retardera, plus il y aura de sang

répandu. Voilà mon principe. Il peut être faux; cependant, si j'étois

roi, il seroit mon guide, et peut-être éviteroit-il de grands

malheurs. Mais comme, Dieu merci, ce n'est pas moi qui gouverne, je

me contente, tout en approuvant les projets de mon frère, de lui dire

sans cesse qu'il ne sauroit être trop prudent et qu'il ne faut rien

hasarder.

Je ne suis pas étonnée que la démarche que le Roi a faite le 4 février

lui ait fait un grand tort dans l'esprit des étrangers. J'espère

pourtant qu'elle n'a pas découragé nos alliés, et qu'ils auront enfin

pitié de nous. Notre séjour ici nuit beaucoup aux affaires. Je

voudrois pour tout au monde en être dehors, mais c'est bien difficile.

Cependant, j'espère que cela viendra. Si j'ai cru un moment que nous

avions bien fait de venir à Paris, depuis longtemps j'ai changé

d'avis; mais, mon coeur, si nous avions su profiter du moment, croyez

que nous aurions fait beaucoup de bien. Mais il falloit avoir de la

fermeté; mais il falloit ne pas avoir peur que les provinces se

fâchassent contre la capitale; il falloit affronter les dangers: nous

en serions sortis vainqueurs.

* * * * *

XX.

A MADAME DE BOMBELLES.

Paris, ce 18 mai 1790.

Tu auras vu par les papiers publics, ma chère enfant, qu'il avoit été

question de ton mari à l'Assemblée, mais tu auras su en même temps que

l'on n'avoit pas seulement écouté M. de Lameth. Ainsi, mon coeur, cela

ne doit pas t'inquiéter. Il y avoit quelqu'un qui, à propos du

discours de M. de Lameth, disoit qu'apparemment il craignoit que ton

mari ne rendît Venise aristocrate, puisqu'il ne vouloit pas qu'il y

restât. J'ai trouvé ce propos charmant. Ta mère, qui assurément n'est

pas froide sur tes intérêts, n'est point agitée de ce qui s'est passé.

Ainsi, mon coeur, laisse gronder l'orage sans te troubler.

Je t'envoie une lettre pour une femme que tu dois voir dans peu. Tu me

manderas comment tu l'auras trouvée. Je te vois d'ici te changeant

toutes les deux en fontaines. Dis à sa nièce bien des choses de ma

part sur la perte qu'elle vient de faire. Et puis, parle beaucoup,

avec le mari, de son corps, et tu seras aussi heureuse qu'il soit

possible de l'être dans ce moment-ci. Pour moi, j'éprouve une vraie

jouissance lorsque j'en reconnois quelques-uns dans les galeries.

Nous sommes enfin sortis de notre tanière. Le Roi va, je crois, monter

à cheval pour la troisième fois, et moi j'y ai déjà monté une. Je n'ai

pas été très-lasse, et je compte recommencer vendredi. Je vais ce

matin à Bellevue. J'ai le besoin de voir un jardin anglois, et j'y

vais pour cela. Pendant ce temps-là, l'Assemblée s'occupera d'ôter au

Roi le droit de faire la paix ou la guerre. Bientôt, je pense qu'on

lui ôtera le droit de porter sa couronne, car c'est à peu près tout ce

qui lui reste. Tu sais sans doute ce qui se passe en Dauphiné et dans

les provinces adjacentes. La mort de De Bossette fait horreur.

Qu'est-ce qu'il étoit au mari de ta nièce? Adieu, ma petite, je

t'embrasse et t'aime de tout mon coeur. Comment va ton petit monstre

d'Henri?

J'oubliois de te parler de la raison de ton mari. J'en suis édifiée,

touchée et enchantée. Je voudrois savoir ta réforme faite, parce que

c'est toujours un moment désagréable.

* * * * *

XXI.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Ce 27 juin 1790.

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit, ma petite Bombelinette.

Aussi je prends ce soir les avances, afin de n'être pas prise au

dépourvu par la poste, comme il arrive souvent lorsque l'on a assez de

goût pour la sainte paresse. Je ne vous parlerai pas de tous les

décrets que l'on rend à la journée, et surtout de celui d'un certain

samedi dont je ne sais plus le quantième. Il afflige peu des personnes

qu'il attaque, mais bien les malveillants et ceux qui l'ont rendu, car

il est devenu le sujet de la dissipation des sociétés. Pour moi,

j'espère bien m'appeler mademoiselle Capet, ou Hugues, ou Robert, car

je ne crois pas que je puisse prendre le véritable, celui de France.

Cela m'amuse beaucoup; et si ces messieurs vouloient ne rendre que de

ces décrets-là, je joindrois l'amour au profond respect dont je suis

pénétrée pour eux. Tu trouveras mon style un peu léger, vu la

circonstance; mais comme il ne contient pas de contre-révolution, tu

me le pardonneras. Loin d'y penser, nous allons nous réjouir dans

quinze jours avec toutes les milices du Royaume pour célébrer les

fameuses journées du 14 et du 15 juillet, dont peut-être tu as entendu

parler. On apprête le Champ de Mars. Il pourra contenir six cent mille

âmes. J'espère, pour leur salut et pour le mien, qu'il ne fera pas le

chaud qu'il a fait la semaine passée; car je crois que la messe que

nous entendrons en ce moment pourroit être mal entendue, vu que, pour

ma part, avec l'amour que j'ai pour le chaud, je crois que j'y

crèverois. Sans cela, j'espère bien n'y pas laisser mon pauvre corps,

qui pourroit bien, en quittant cet endroit, ne pas se rafraîchir de

quelque temps; mais au contraire j'espère bien le ramener tout comme

il y aura été. Pardonne-moi toutes ces bêtises; mais j'ai tant étouffé

la semaine passée, et à la revue de la milice, et dans mon petit

appartement, que j'en suis encore toute saisie. Et puis, il faut bien

rire un peu, cela fait du bien. Madame d'Aumale me disoit toujours,

dans mon enfance, qu'il falloit rire, que cela dilatoit les poumons.

J'achève ma lettre à Saint-Cloud. Me voilà rétablie dans le jardin,

mon écritoire ou mon livre à la main; et là je prends patience et des

forces pour le reste de ce que j'ai à faire. Ta mère, que je viens de

quitter, se porte très-joliment. Adieu, je t'aime et t'embrasse de

tout mon coeur. As-tu sevré ton petit monstre, et comment t'en

trouves-tu?

* * * * *

XXII.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Ce 10 juillet 1790.

J'ai reçu ta lettre par ce Monsieur qui est retourné à Venise, mais

trop tard pour y pouvoir répondre, en ayant une autre à écrire plus

pressée. Nous touchons, ma chère enfant, comme le dit la chanson, au

moment de la crise de la Fédération. Elle aura lieu mercredi; je suis

bien convaincue qu'il ne s'y passera rien de très-fâcheux. M. le duc

d'Orléans n'est pas encore ici, peut-être y sera-t-il ce soir ou

demain; peut-être ne reviendra-t-il jamais. J'ai l'opinion que c'est à

peu près indifférent. Il est tombé dans un tel mépris que sa présence

sera cause de peu de mouvement. L'Assemblée paroît décidément séparée

en deux partis, celui de M. de La Fayette et celui de M. le duc

d'Orléans, autrement appelé celui des Lameth. Je dis cela parce que le

public le croit; moi j'ai l'opinion qu'ils ne sont pas aussi mal

ensemble qu'ils veulent le paroître. Que cela soit ou que cela ne soit

pas, il paroît que celui de M. de La Fayette est beaucoup plus

considérable, et cela doit être un bien, parce qu'il est moins

sanguinaire, et paroît vouloir servir le Roi en consolidant l'ouvrage

immortel dont Target[173] accoucha le 4 février de l'an 90.

[Note 173: Target passait avec raison pour le membre le plus actif du

comité de la constitution. Aussi dans le monde n'était-il question que

des couches de Me Target. On publia _cinq bulletins des couches de Me

Target, père et mère de la constitution des ci-devant François, conçue

aux Menus, présentée au Jeu de paume et née au Manège._]

Toutes les réflexions que tu fais sur le séjour du [Roi] sont

très-justes, il y a longtemps que j'en suis convaincue; celles qui

suivent sont bonnes à suivre, sont même nécessaires. Mais de tout cela

il n'en sera rien, à moins que le Ciel ne s'en mêle. Prie-le bien fort

pour cela, car nous en avons grand besoin. Cela me fait bien de la

peine, parce que j'ai une certaine frayeur que l'ennui ne gagne tant

que l'on ne puisse résister au désir de s'amuser un peu, et d'une

manière qui peut être ou fort utile ou fort malheureuse pour

l'éternité. Le choix est difficile à faire dans deux choses aussi

rapprochées que celles-là, quoiqu'au premier coup d'oeil elles

paroissent fort dissemblables. Mais ton esprit est si fin, si juste,

qu'il apercevra sans peine le point qui les unit sans que je me donne

la peine de le démontrer. Si tu me trouves le sens commun, il faut

convenir que tu seras bien indulgente.

L'Assemblée a décrété hier que le Roi seroit seul avec elle dans la

Fédération, le président à sa droite; le reste de sa famille sera, je

crois, aux fenêtres de l'École militaire. Le Roi avoit désiré d'en

être entouré; mais, comme de raison, on n'a pas pris garde aux désirs

de celui qui n'a de pouvoir que celui que la Nation lui délègue. Tu

sais que j'ai le bonheur de connoître beaucoup un des membres de cette

auguste famille du siècle passé; eh bien, je vous fais part que tout

cela lui est bien égal: elle n'en est affligée que par rapport à la

Reine, pour qui c'est un soufflet donné à tour de bras, et d'autant

mieux appliqué qu'il a été ménagé de loin, et que jusqu'au dernier

moment on avoit dit au Roi que le contraire passeroit.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 35 / 51 段