[Note 152: La physique, dont l'abbé Nollet avait fait une étude

particulière, et dont il avait répandu le goût en France. Ce savant,

né en 1700 au village de Pimpré, près de Noyon, mourut entre les bras

de ses élèves le 24 avril 1770, aux galeries du Louvre, où le Roi lui

avait accordé un logement.]

Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès: tu es faite

pour en avoir. Si en France on a le mauvais goût de ne pas admirer ta

grâce, au moins tu as la consolation de savoir que l'on t'aime pour de

meilleures raisons. Je ne serois pas fâchée que la nécessité de faire

des frais et de te rendre aimable te donne un peu plus d'habitude du

monde, quoique tu aies ce qu'il faut pour y être bien, et qu'en effet

tu y sois très-joliment. Un peu plus d'habitude ne te fera pas de mal.

Je suis bien insolente ou bien mondaine, n'est-il pas vrai, mon coeur?

Tu me pardonnes, j'espère, le premier, et tu ne crois pas au second.

Ne va pourtant pas prendre les manières portugaises. Elles peuvent

être parfaites, mais j'aime que tu ne te formes pas sur elles. Tu es

bien bête d'avoir eu peur à tes audiences, puisque ton compliment

étoit fait. Je trouve qu'il n'est embarrassant de parler que lorsque

l'on ne s'est pas fait un discours. Étoit-il de toi? J'ai bien ri de

ton _molto obligato_: cela tient beaucoup de l'_effecticement_ de ton

cher cousin.

J'ai bien envie de savoir des nouvelles de Charles. S'il étoit ici et

que tu t'avisasses d'être inquiète, je me moquerois bien de toi. Aussi

ne le suis-je pas; mais je voudrois que tu dormisses; rien n'est plus

sain pour toi.

Je suis à Montreuil depuis neuf heures; il fait un temps charmant. Je

me suis promenée avec R...[153] pendant une heure presque trois

quarts. Lastic est restée avec Amédée, qui est grandie et embellie que

c'est incroyable. Madame d'Albert de Rioms vient dîner chez moi, ce

qui fait que ma lettre sera moins longue. Il faut pourtant que je te

conte que madame du Chastelet est dame d'honneur de ma tante; après

avoir bien dit qu'elle ne vouloit pas faire planche, elle a accepté.

Je trouve que c'est complétement ridicule d'avoir fait bien du bruit,

pour finir par se soumettre à la volonté du Roi, qui ne veut pas la

titrer, car voilà ce qui lui tenoit au coeur. On est malheureux

d'être ambitieux. Cela fait faire souvent de grandes bêtises. Ton

collègue me fait frémir, et je suis bien aise que M. de Bombelles ne

soit pas tenté de le prendre pour modèle. A propos de lui, la duchesse

de Duras, que j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou), est

un peu fâchée contre ton mari. Il lui avoit promis des instructions

pour son fils, devoit les lui porter, ensuite les lui envoyer de

Brest; mais il en a été comme de mon voyage, il est parti sans les lui

donner. Elle m'en a parlé d'une manière qui t'auroit touchée, sans

aucune aigreur; mais les larmes lui sont venues aux yeux en pensant

que c'étoit un moyen de moins pour préserver son fils des dangers

auxquels il va être exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute

la grâce dont il est capable. Tu as bien raison, mon coeur, de

t'appliquer dans les commencements à te vaincre; sans madame de

Travanet, tu serois perdue si tu cédois une fois, et deux ans sont

bien longs à passer ensemble. Nous en parlerons plus amplement dans un

autre moment. Je me dépêche trop pour avoir le sens commun, et je

griffonne trop. Adieu; ces dames t'embrassent de tout leur coeur, et

moi aussi. Que n'est-ce vrai!

[Note 153: Madame de Raigecourt.]

* * * * *

IX.

A MADAME DE BOMBELLES.

Ce 9 avril 1787.

(_Lisez Mathieu Loensberg_[154].)

[Note 154: Ces trois mots, placés en tête de la lettre, sont de la

main de Madame Élisabeth.]

M. de Calonne est renvoyé d'hier; sa malversation est si prouvée, que

le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la joie

excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu ordre

de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera nommé,

pour lui rendre compte des affaires et de ses projets. On vient de me

mander que c'étoit M. de Fourqueux qui le remplace. On me mande aussi

que M. le Garde des sceaux est renvoyé, et M. de La Moignon a sa

place. Je sais toujours si mal les nouvelles, par des voies si peu au

fait, que je n'ose pas t'assurer ces dernières. Mais pour M. de

Calonne, j'en suis bien sûre. Une de mes amies disoit, il y a quelque

temps, que je ne l'aimois pas, mais que dans peu je changerois. Je ne

sais si son renvoi y contribuera; il auroit fallu qu'il fît bien des

choses pour me faire changer sur son compte. Il doit être un peu

inquiet sur son sort. On dit que ses amis font une très-bonne

contenance. Je crois que le diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin

d'être satisfaits. C'est M. de Montmorin qui lui a donné son audience

de congé. J'espère que le baron de Breteuil n'aura pas voulu s'en

charger; cela lui feroit honneur[155]. L'Assemblée continuera comme

auparavant et sur les mêmes plans. Les Notables parleront avec plus de

liberté, quoiqu'ils ne s'en gênassent guère, et j'espère qu'il en

résultera du bien. Mon frère a de si bonnes intentions, il désire tant

le bien, de rendre ses peuples heureux; il s'est conservé si pur,

qu'il est impossible que Dieu ne bénisse pas toutes ses bonnes

qualités par de grands succès. Il a fait ses pâques aujourd'hui. Dieu

l'aura encouragé, lui aura fait connoître la bonne voie: j'espère

beaucoup. Dans son compliment, le prédicateur l'a infiniment encouragé

à prendre conseil de son coeur. Il avoit bien raison, car il est bien

bon et bien supérieur à toute la Cour réunie. J'ai l'air d'une vraie

campagnarde; je te dis que l'on m'a mandé tout cela, c'est que je suis

à Montreuil depuis midi. J'ai été à vêpres à la paroisse. Elles sont

aussi longues que l'année passée, et ton cher vicaire chante l'_O

filii_ d'une manière aussi agréable. Des Es. a pensé éclater, et moi

de même.

[Note 155: Le baron de Breteuil, alors ministre de la maison du Roi et

du département de Paris, avait été représentant du Roi près l'électeur

de Cologne, près Catherine II, près le roi de Suède, puis avait

remplacé le cardinal Louis de Rohan près l'empereur d'Autriche. Dans

les phases diverses de sa carrière, il avait conquis l'estime de tous

les gens de bien.]

Je suis au désespoir du sacrifice que tu me fais de ton singe,

d'autant que je ne pourrai le garder; ma tante Victoire a une peur

affreuse de ces animaux et seroit fâchée peut-être que j'en eusse un.

Ainsi, mon coeur, malgré toutes ses grâces et la main dont il me

vient, il faudra s'en détacher. Si tu veux, je te le renverrai, sinon

j'en ferai présent à M. de Guéménée. J'en suis au désespoir, je sens

que c'est très-maussade, que cela te contrariera beaucoup, et j'en

suis d'autant plus fâchée. Ce qui me console, c'est qu'à cause de tes

enfants tu serois peut-être obligée de t'en défaire, parce que cela

pourroit être dangereux.

Félicie devient très-gentille, sa tache s'efface beaucoup; j'espère

qu'elle ne paroîtra pas du tout. Avant ton arrivée, quoique je sois

charmée du départ de M. de Calonne, j'ai peur que la petite ne s'en

affecte pour son père, quoique pourtant il n'y gagne ni n'y perde, pas

même un protecteur.

Tu es d'une philosophie qui m'enchante, mon coeur; tu en seras plus

heureuse, et tu sais si je désire de te le savoir. Je ne comprends pas

trop pourquoi tu dis que M. de C.[156] est mauvais politique; il me

semble que l'on est fort content de lui, qu'il a fait d'assez belles

choses, et que M. de Ségur vient de faire la bêtise la plus pommée que

l'on puisse voir en accompagnant l'Impératrice sur la route de

Kherson. Elle remue terriblement, la bonne dame, ce qui me déplaît

beaucoup: je suis partisante du repos. En conséquence, ce que je t'ai

mandé pour Minette n'aura, je crois, pas lieu. Ce n'étoit pas un homme

assez bien né. Pour l'autre, mon coeur, je crois qu'il faut attendre

comme nous avons déjà fait. Il y a bien des choses à voir et pour elle

et pour moi. Car il ne suffit pas de trouver des gens qui prêtent; il

faut voir comment on rendra, et si l'on ne se mettra pas dans

l'impossibilité de faire d'autre chose nécessaire et pour le moins

aussi juste. Tout cela, mon coeur, il sera temps d'y penser quand

j'aurai vingt-cinq ans. Jusque-là.....

[Note 156: Le maréchal de Castries.]

* * * * *

X.

A MADAME DE BOMBELLES.

Ce 8 février 1788[157].

[Note 157: La reproduction de cette lettre et des deux suivantes,

jusqu'à ce jour inédites, est interdite.]

Ta lettre me fait bien de la peine, ma petite, par l'excessive

inquiétude où tu étois de la pauvre Félicie. Tu auras su, bientôt

après, sa mort, et le courage de sa mère; elle va bien à présent:

l'enfant qu'elle va avoir la distraira de la perte qu'elle a faite,

surtout nourrissant. Elle t'aura sûrement mandé que tous les avis de

ce pays étoient contre, et que c'est un médecin de Stuttgard qui l'a

décidée; j'ai peur qu'elle n'ait pas tout à fait raison. Cependant

comme elle mènera une vie plus calme qu'à sa première nourriture,

l'enfant pourra devenir plus fort. Je crois qu'elle ne me pardonneroit

pas si elle savoit ce que je pense sur cela. Je voudrois bien que tu

eusses le temps de la voir un peu avant son départ. Je ne t'avois

point parlé de la maladie de Félicie, parce que ta mère étoit à Paris,

et que je ne savois pas ce que l'on te mandoit, ce qui a fait que je

ne t'ai pas écrit aussi la première poste après sa mort.

J'ai montré à ta mère ce que tu me marques pour ton logement; je

voudrois que tu eusses celui de la Chapelle, mais il ne te convient

pas, à ce que l'on te dit, et puis il est bien un peu cher, je crois

qu'il va à cinq mille livres; mais il a l'agrément d'être le plus près

de la pièce du Dragon, quoiqu'il y ait une très-petite rue à passer;

enfin, ta mère, ton frère, la Chapelle, amies et Raigecourt, s'en

occupent tant qu'ils peuvent; ainsi, si tu n'es pas bien logée, ce

sera faute de s'entendre, plutôt que manque de s'en occuper.

Mon neveu[158] est toujours dans un état très-inquiétant, l'on ne s'en

doute pas, ce qui me fait espérer qu'il s'en tirera; car, si tu t'en

souviens, cela lui a porté bonheur dans le temps où il a été à la

Muette. Cette tranquillité évite bien des peines, mais aussi le coup

est-il bien plus cruel lorsqu'il est inattendu. Je crois t'avoir déjà

dit tout cela, mais c'est que j'en suis pénétrée.

[Note 158: Le premier Dauphin.]

Raigecourt est toujours grosse, et je crois que, cette fois-ci, c'est

pour tout de bon: elle a passé l'époque de sa seconde fausse couche et

se ménage assez pour croire qu'elle n'aura pas d'accidents; le seul

qu'elle ait jusqu'à ce moment, ce sont des maux de coeur affreux et

une peur pas mal grande, qu'elle a dissimulée le plus qu'elle peut,

mais qui, malgré cela, est très-visible. Si par hasard tu lui écris,

ne lui en parle pas.

Le Parlement, dit-on, va encore s'assembler pour les lettres de

cachet. Tout cela est du rabâchage pour ce moment-ci. Je voudrois

qu'il ne fut plus question de lui lorsque tu reviendras, pour le bien

que je te veux, car il est bien ennuyeux, presque autant que le temps,

qui, hier, étoit superbe, doux, un beau soleil; aujourd'hui, il fait

noir et froid, ce qui, comme tu sais, ne m'empêche pourtant pas de

sortir. En conséquence je te quitte pour aller rejoindre M. Huvé[159],

et donner des ordres. Je suis tout étonnée de penser que, l'année

prochaine, je serai au moment de coucher ici; je sens que cela me

paroîtra tout drôle. Adieu, ma petite, je t'aime et t'embrasse de tout

mon coeur.

[Note 159: Architecte des bâtiments royaux, restaurait en ce moment la

maison de la princesse.]

J'oubliois de te dire que je trouve ton D. un drôle d'homme de

s'enflammer comme cela pour quelqu'un qu'il n'a jamais vu; tu feras

très-sagement de traîner cette affaire en longueur, car je ne crois

pas qu'elle ait lieu, et il vaut mieux que tu sois ici lorsqu'elle

sera rompue tout à fait. Si tu étois encore en colère lorsque tu auras

reçu ma lettre, tu l'auras tournée contre moi d'après ce que je te

mandois, et cette idée m'affecte considérablement. Mon seul espoir est

que ta fureur n'aura pas été longue. Adieu. Je te quitte tout de bon.

* * * * *

XI.

A MADAME DE BOMBELLES.

Sans date, mais vers 1788 ou 89.

J'en suis à désirer que ton pauvre frère soit délivré de tous ses

maux, et que sa vie ne se prolonge pas aux dépens de tout ce qu'il

souffre au physique et au moral. Je suis désespérée de ne pouvoir

partager les soins, et pense avec bien de la peine à l'état

d'affliction où tu es en ce moment-ci. J'ai vu, ce matin, le

baron[160]. J'y ai mené Bombon, qu'il a beaucoup caressé. J'ai été

fort contente de ma conversation avec lui, et il a fini par me

promettre de parler à la Reine et à la duchesse de Polignac. La seule

chose qui m'ait déplu, c'est qu'il m'a dit qu'on vouloit donner

C.....[161] à M. de la Luzerne. Il veut que je parle aussi à la Reine,

mais il ne veut pas absolument que je parle de Dresde, prétendant

qu'il ne faut lui présenter aucunes difficultés qui demandent

réflexion, et je me suis promis, malgré cela, en me gardant bien de le

lui dire, que je la prierois de déclarer qu'elle ne vouloit pas que tu

fusses davantage en Allemagne. Somme toute, je suis contente. Je te

ferai plus de détails quand je te verrai. Quoique ma lettre ennuie

beaucoup les personnes qui me la voient écrire, il faut encore que je

te dise que Rayneval, chez qui j'ai été avec madame Duval, m'a dit que

le baron sortoit de chez lui, et qu'il lui avoit beaucoup parlé de

toi. J'ai pensé que mon audience du matin n'y avoit rien gâté. Il faut

encore que je te dise que j'ai fait un grand éloge au baron de ta

raison, du froid et de la résignation avec lesquels tu soutenois

toutes les persécutions que tu avois éprouvées; il est convenu de tout

cela, et m'a dit qu'il avoit été parfaitement content de la manière

dont tu lui avois parlé au sujet de tes affaires. Adieu, mon enfant,

donne-moi de tes nouvelles demain matin; remercie ta soeur de ce

qu'elle a bien voulu m'écrire, et dis à madame de Bombelles tout ce

que j'éprouve pour elle dans ce moment-ci.

[Note 160: M. de Breteuil.]

[Note 161: Constantinople. Cette ambassade, dont les émoluments

étaient considérables, était l'objet de l'ambition de M. de Bombelles,

qui n'avait point de fortune, avait déjà plusieurs enfants, et était,

par sa position officielle, obligé à une grande représentation. B.]

* * * * *

XII.

A MADAME DE BOMBELLES.

Je suis dans l'enchantement de l'énorme gratification qu'on vous a

donnée; j'ai peur que le Roi ne se ruine avec ces libéralités-là. Si

j'étois de ton mari, malgré la modestie de cette somme, je la

laisserois à M. d'Harvelay, pour prouver à M. de Vergennes que vous

demandez davantage, parce que vous en avez véritablement besoin, et

pour qu'il voie bien que c'est pour payer vos dettes, et que, puisque

vous donnez un si petit à-compte, quand vous en aurez davantage, vous

l'emploierez au même usage. J'espère bien que l'année prochaine il

vous en donnera un peu plus. J'ai commencé par la lettre de M. de

Vergennes, je lisois bien vite, parce que je croyois que j'allois

voir des choses superbes, et j'ai été un peu étonnée. Au reste, après

avoir bien réfléchi, je ne crois pas que cela soit mauvaise volonté de

sa part; mais comme on a été obligé de donner des gratifications pour

les fêtes, elles ont pu gêner et diminuer celle-là.

Adieu, mon coeur, j'espère que votre médecine vous fera du bien;

tâchez de vous calmer.

* * * * *

XIII.

A MADAME MARIE DE CAUSANS.

[Dans les premiers mois de 1789.]

Oui, certes, mon coeur, je vous écrirai avant que vous soyez au

noviciat; mais j'espère bien qu'il ne vous sera pas défendu de

recevoir des lettres après. Il est vrai que nous serons plus gênées

par l'inspection de la maîtresse; mais cela ne m'empêchera pas de vous

dire tout ce que je pense. Vous serez peut-être étonnée, mon coeur,

que, d'après toutes les réflexions, consultations et épreuves que vous

avez faites, je ne sois pas encore assez convaincue de la solidité et

de la réalité de votre vocation, pour ne pas craindre que vous n'ayez

pas réfléchi comme il faut. Premièrement, mon coeur, on ne peut

connoître si une vocation est vraiment l'ouvrage de Dieu, que lorsque

avec le désir de suivre sa volonté, l'on s'est pourtant permis de

combattre de bonne foi le penchant qui porte à se consacrer à lui;

sans cela, l'on court le risque de se méprendre, et de suivre une

ferveur passagère qui tient souvent au besoin du coeur, qui, n'ayant

pas d'objets d'attachement, croit se sauver du danger d'en former que

le Ciel n'approuveroit pas, en se consacrant à Dieu. Ce motif est

louable, mais il ne suffit pas; il tient à la passion, il tient au

désir et au besoin que le coeur a de former un lien qui le remplisse,

dans le moment, tout entier. Mais, je vous le demande, mon coeur, Dieu

peut-il approuver cette offrande? peut-il être touché du sacrifice

d'une âme qui ne se donne à lui que pour se débarrasser d'elle-même?

Vous savez que, pour faire un voeu quelconque, il faut une volonté

libre, réfléchie, dénuée de toute espèce de passion; il en est de même

pour celui d'une religieuse, et ces dispositions sont encore plus

essentielles. Le monde vous étoit odieux; mais étoit-ce dégoût ou

regret? Ne croyez pas que si ce dernier l'emportoit, votre vocation

soit naturelle et vraie. Non, mon coeur, le Ciel vous envoyoit une

tentation, il falloit la supporter, et ne prendre votre résolution de

vous consacrer à lui que lorsqu'elle auroit été passée.

Deuxièmement, mon coeur, il faut avoir l'esprit bien mortifié pour

prendre l'engagement que vous voulez prendre. Voilà l'essentiel, la

véritable vocation. Tout ce qui tient au corps coûte peu, l'on s'y

accoutume; mais il n'en est pas de même de ce qui tient à l'esprit et

au coeur.

Vous êtes tranquille sur le compte de d'Ampurie[162] parce que vous

avez consulté l'archevêque; je rends hommage à ses vertus avec

plaisir, mais permettez-moi de vous dire que, de l'aveu de ceux qui le

connoissent le plus, il est impossible d'être moins capable de

conduire une âme. Je ne vous en parle pas seulement d'après les

autres, mon coeur, c'est d'après ce que j'ai vu. J'ai été dans le cas

de connoître un prêtre que l'archevêque avoit laissé prêt à se livrer

au plus grand désespoir, qu'il n'imaginoit de secourir ni de conseils

ni de tout ce qui pouvoit contribuer à sa consolation. Cependant, mon

coeur, ce n'étoit là que son strict devoir. Or, comment voulez-vous,

d'après cela, que je sois tranquille sur le conseil qu'il vous a donné

sur un simple aperçu, sans avoir causé avec vous, sans être entré dans

des détails où il est impossible d'entrer par lettre, que je m'en

rapporte au conseil du directeur du couvent, qui, tout honnête homme

qu'il puisse être, ne peut pas être juge impartial dans cette affaire?

[Note 162: Madame la marquise de Causans avait quatre filles:

L'aînée, mademoiselle de Causans, avait épousé M. de Sade;

La seconde, Caroline de Causans, titrée comtesse de Vincens, fut

mariée au marquis de Raigecourt;

La troisième, Marie de Causans, comtesse de Mauléon, après avoir perdu

sa mère, était entrée comme novice au Saint-Sépulcre, à Bellechasse.

Les troubles de la Révolution mirent forcément obstacle à la

réalisation de son projet d'entrer en religion.

Elle en éprouvait d'autant plus de regrets qu'elle avait sous sa garde

sa jeune soeur, Françoise de Causans, comtesse d'Ampurie, dont il est

ici question, et qui plus tard fut mariée au comte de Schulenburg.]

Si d'Ampurie n'est pas mariée dans trois ans, et qu'elle soit obligée

d'aller à son Chapitre, vous en rapporterez-vous à ses dix-huit ans,

pour croire qu'elle aura toujours une conduite sage, mesurée, qu'elle

n'aura pas besoin du conseil d'une amie, d'une soeur qui lui servoit

de mère, pour qui elle seroit parvenue à en avoir tous les sentiments?

qu'en l'abandonnant à elle-même, vous remplirez le devoir le plus

sacré que vous ayez jamais à remplir, celui d'une mère mourante qui

s'en est rapportée à vous, qui vous a choisie comme celle qui pouvoit

le plus la remplacer avec succès; d'une mère qui n'auroit certes pas

abandonné ses enfants à toute la séduction du monde pour se livrer à

un goût de retraite et de dévotion qu'elle n'auroit pas cru dans la

règle? Non, mon coeur, il me sera toujours impossible de croire que

vous remplissez votre devoir, que vous accomplissez la volonté de Dieu

en vous consacrant à lui dans ce moment. Au nom de ce même Dieu que

vous voulez servir d'une manière plus parfaite, consultez encore, mon

coeur, mais consultez des gens plus éclairés, des gens qui n'aient

aucun intérêt ni pour ni contre le parti que vous voulez prendre;

exposez-leur votre position; laissez-vous examiner de bonne foi: vous

seriez aussi coupable en exagérant votre désir comme en le

dissimulant. Et, mon coeur, si, pendant votre noviciat, vous éprouvez

la moindre peine, je vous le demande en grâce, consultez les mêmes

personnes, ne vous en rapportez pas à ceux qui vous diroient que ce ne

sont que des tentations; il faut les connoître, il faut les peser,

voir si, lorsque vous serez engagée, elles ne feront pas le malheur de

votre vie. Enfin, mon coeur, j'ose vous demander, au nom de l'amitié

que vous avez pour moi, au nom de ce que vous avez de plus cher en ce

monde, au nom de votre respectable mère, de ne négliger aucune des

précautions que ceux qui vous sont attachés et qui ont des droits sur

votre amitié pourront vous suggérer, pour vous assurer de plus en plus

de la vérité de votre vocation. Ce sera peut-être une croix pour vous,

mais elle vous attirera plus de grâces par la suite.

Travaillez à me rassurer, mon coeur, en me parlant des épreuves

auxquelles vous vous êtes livrée. Je ne vous parle pas de celles du

corps: elles sont absolument nulles pour moi, parce qu'elles ne

tiennent qu'à l'habitude; mais si vous avez combattu votre vocation;

si vous vous sentez parfaitement calme et libre de toutes peines

d'esprit; que ce ne soit pas avec vivacité que vous vous livriez à

Dieu. Si votre esprit est mortifié, si vous ne vous faites pas un

tableau parfait du couvent où vous entrez, si vous comptez y trouver

des gens qu'il vous faudra supporter, des objets de _scandale_[163];

car ne croyez pas, mon coeur, qu'un couvent en soit exempt aux yeux

d'une religieuse: plus on est parfait, plus on veut rencontrer dans

les autres les mêmes sentiments, et vous ne serez pas à l'abri de

cette tentation; car, j'en conviens, cela en est une, mais qui devient

une réalité par un excès d'amour de Dieu. Il est bien peu de couvents

où la charité règne assez pour ne pas connoître ce défaut.

[Note 163: Les petits défauts qui sont à peine remarqués dans le monde

deviennent un objet de _scandale_ au couvent, où l'on doit vivre de la

vie parfaite. Les lignes qui suivent expliquent clairement la pensée

de Madame Élisabeth.]

Enfin, mon coeur, dans quelque position que vous vous trouviez,

comptez assez sur mon amitié et sur un vif intérêt de ma part, pour me

parler toujours avec confiance de ce qui vous touche. J'ose dire le

mériter, par les vrais sentiments que j'ai pour vous, et le tendre

intérêt que m'inspireront toujours les enfants de votre respectable et

tendre mère. Je vous embrasse et vous aime de tout mon coeur.

Je vous demande en grâce de ne pas vous contenter de lire une fois ma

lettre.

* * * * *

XIV.

A LA MARQUISE DE BOMBELLES.

Versailles, le 15 juillet 1789.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 34 / 51 段