plus que moi, qui déteste les explications, je viens d'en avoir une
avec ma tante. La Reine y a été ce matin pour lui demander ce qu'elle
avoit hier, et elle lui a dit qu'elle étoit fort mécontente de moi,
parce que je ne lui avois pas écrit avant mon inoculation, et qu'elle
devoit m'en parler. J'y ai donc été ce soir: je suis arrivée chez ma
tante Victoire, qui m'a parlé avec beaucoup d'amitié, et qui m'a dit
que j'avois eu tort de ne leur pas écrire, ce dont je suis convenue,
et lui ai demandé pardon. De là, j'ai été chez ma tante Adélaïde, qui,
le plus aigrement possible, m'a dit: «J'ai parlé à la Reine de vous ce
matin. Que dites-vous de votre conduite, depuis qu'il est question de
vous inoculer?--Comment, ma tante, lui ai-je dit, qu'est-ce que j'ai
fait?--Vous ne nous avez pas seulement remerciées.» Et elle reprit, de
ce que nous nous enfermions avec vous; et pendant Choisy et Marly nous
n'avons pas entendu parler de vous.--Je lui représentai qu'entre ses
deux voyages j'étois venue chez elle et que je l'avois remerciée;
qu'en cela je n'avois fait que mon devoir, mais que je l'avois fait. A
cette réponse, elle s'est un peu embarrassée, et m'a dit entre ses
dents:--Ah! une fois en passant, mais je ne leur avois point
écrit.--Je lui ai dit qu'en cela j'avois eu tort, et que je leur en
demandois pardon; que pour la Muette et Meudon, je n'y avois aucune
part et point de tort.--Elle m'a dit qu'elle ne me parloit point de
cela; et sur ce elle a changé de conversation, étant toujours
embarrassée. En sortant de chez elle, je lui ai encore dit que
j'espérois qu'elle me pardonnoit; elle m'a répondu que ce n'étoit que
la crainte qu'elle avoit eue d'être oubliée de moi qui l'avoit fâchée,
m'aimant beaucoup, et qu'elle espéroit que cela ne seroit jamais.--Je
lui ai dit que je tâcherois de mériter son amitié, et que je lui
demandois de me conserver toujours la sienne. De là je suis revenue et
ai mandé cela à la Reine, et puis à mon petit ange. Je ne puis te
celer que je n'ai que la moitié des torts dont je suis convenue; mais
il faut mettre la paix dans la maison, et dans ce quartier-là il
faudroit au moins M. Le Chat pour l'établir bien solidement.
A propos, mon ange, je t'en prie, si tu as le temps, fais chercher
Campana; fais-toi peindre pour ta petite servante; dis-lui de faire
ton portrait de la grandeur de ceux des médaillons, et coiffée et
habillée comme celui qu'il a fait de moi, et qui n'est pas comme le
tien. Ne va pas l'oublier, car je te tuerois ainsi que ton fils.
Mande-moi de ses nouvelles, et fais dépêcher Campana. La baronne doit
revenir aujourd'hui, ainsi je ne te charge de rien pour elle, mais dis
à madame de Travanet que je meurs d'envie de la voir; et dis aussi à
la personne qui n'ose se nommer qu'elle ait soin d'acheter des
polonoises, pour pouvoir rester chez la baronne, quand j'irai, ce qui,
j'espère, sera bientôt. En vérité, madame Angélique, vous devez être
bien contente de moi, car mes lettres sont assez longues et les lignes
assez serrées; je vais arranger mes affaires et tu les trouveras en
très-bon ordre. Mande-moi toutes les grimaces qu'a faites ta
belle-soeur pendant le mariage, et toutes les bêtises qu'elle aura
dites, qui certainement t'ont beaucoup ennuyée si tu les as écoutées,
et qui m'amuseront beaucoup en les lisant. Adieu, ma petite soeur
Saint-Ange; il me paroît qu'il y a mille ans que je ne t'ai vue. Je
t'embrasse de tout mon coeur, et suis de Votre Altesse
La très-humble et très-obéissante servante et sujette.
ÉLISABETH DE FRANCE,
dite la Folle.
Ce 27 novembre 1779.
* * * * *
II.
A LA MARQUISE DE CAUSANS.
Du 3 septembre 1784.
Je vous ai fait promettre par votre fille de vous rendre un compte
exact de ma journée de lundi[143]. Nous sommes parties à dix heures du
matin: il faisait une pluie à verse; mais, malgré cela, tout le monde
étoit de bonne humeur. Nous sommes arrivées, et avons été sur-le-champ
à l'église; madame de Brébent y est entrée ensuite. La cérémonie a
commencé, et tout s'est passé comme à celle de madame de Fontanges,
excepté qu'elle a communié avec la même hostie sur laquelle elle avoit
prononcé ses voeux; puis on l'a habillée, et elle a été sous le drap
mortuaire. A suivi le moment que j'aime le mieux, qui est le baiser de
paix. Il me fait toujours un effet que je ne puis rendre; c'est de si
bon coeur que nous nous embrassons, quoique nous ne nous connoissions
pas, qu'il est impossible de ne pas être attendrie; mais je n'ai
pourtant pas pleuré: ce n'est pas mon usage. Pour Bombelles, elle
étoit en sanglots, ce qui a été cause de grandes railleries, qu'elle a
soutenues avec plus de courage que la migraine qui a suivi. Plusieurs
de ces dames pleuroient aussi. Ainsi, vous n'eussiez pas été
embarrassée, malgré les assistants. J'ai été fort heureuse, et voilà
tout. Mais, le mercredi, j'avois oublié mon bonheur. Celui que je
goûte ici est tranquille. Je m'occupe beaucoup depuis huit jours que
j'y suis; j'écris des lettres innombrables: cela ne me plaît guère;
mais lorsqu'on passe autant d'heures dans la journée sans voir autre
chose que son chien, ma chère, on n'est pas fâché d'avoir ce genre
d'occupation. Je vous prie de croire que sans cela j'en aurois
beaucoup d'autres; par exemple le dessin. Il y a trois jours que je
crie après M. B.[144] et qu'il ne vient pas: je meurs de peur qu'il ne
soit mort. Quand je dis que je l'attends depuis trois jours, il faut
compter que c'est depuis hier. Je vais commencer un petit dessin pour
les dames de Saint-Cyr; il est charmant. Je n'ai pas dit à [Bombelles]
que c'étoit pour elles, car je crois que cela l'auroit mise de
mauvaise humeur.
[Note 143: Madame Élisabeth assistait volontiers aux professions
religieuses, y trouvant une sorte d'édification.]
[Note 144: M. van Blarenberghe, maître de dessin de Madame Élisabeth
et des princes, fils du comte d'Artois.]
J'attends avec impatience des nouvelles des courses de vos enfants. Je
ne doute pas qu'ils n'aient été reçus à merveille; mais je voudrois
bien qu'il me fût permis de croire à la guérison de votre jambe: je ne
désire rien tant. Enfin, mon coeur, je juge d'après toutes les
souffrances que vous éprouvez, que vous faites votre purgatoire dans
ce monde; car, malgré vos douleurs, votre caractère est toujours le
même: toujours la même amabilité, la même confiance en Dieu, enfin la
même résignation, sans compter toutes les vertus qui naissent de cette
résignation. Comment pouvez-vous, malgré toutes vos douleurs de corps
et d'esprit, vous croire trop heureuse? C'est une grâce bien
particulière de Dieu. Je l'en bénis, et de ce qu'il m'a choisie pour
en être l'instrument. Soyez sûre, mon coeur, que rien ne me peut
faire plus de plaisir que de penser que j'ai pu adoucir un peu
l'amertume de vos maux. Que vous êtes bonne de m'associer à vos
prières! Oui, mon coeur, aucune de vos enfants ne vous oubliera, je
puis vous en répondre. J'oubliois de vous dire que, malgré le monde,
j'avois passé quelque temps avec mon dépôt dans la chambre du conseil,
et une grande partie du reste avec D.[145] et plusieurs autres dames.
[Note 145: La comtesse Diane de Polignac, dame d'honneur de Madame
Élisabeth.]
Votre fille fera bien d'arriver, car je serois capable de lui enlever
son trésor. Je sens que je m'y attache beaucoup, et je me propose de
lui en faire peur.
* * * * *
III.
A MADAME MARIE DE CAUSANS.
8 décembre 1785.
Je suis émue et affligée au dernier point, mon coeur, de l'état de
votre mère: l'arrêt de Séguy[146] me fait frémir. J'écrirai à madame
de Lastic[147] pour que l'on trouve des prétextes pour faire rester
votre soeur à Fontainebleau. Ils seront d'autant plus aisés que,
quoiqu'elle soit bien, de longtemps elle ne sera en état d'être
transportée. Si vous ne craignez pas d'attendrir votre mère, dites-lui
combien je partage ses douleurs, que je voudrois les prendre toutes,
que je suis bien affligée de ne pouvoir lui rendre les soins que la
tendre amitié que j'ai pour elle me dicteroit. Il m'en coûte bien,
depuis trois semaines, d'être princesse: c'est une terrible charge
souvent, mais jamais elle n'est plus désagréable que lorsqu'elle
empêche le coeur d'agir.
[Note 146: Médecin du Roi, n'ayant quartier.]
[Note 147: Fille du marquis de Montesquiou-Fezensac, qui avait pris
dans la révolution un parti dont sa famille était fort affligée.]
Vous avez sous vos yeux, mon coeur, le triomphe de la religion: je ne
doute pas que vous n'éprouviez, dans l'occasion, qu'elle seule peut
nous faire supporter le malheur, et, s'il étoit possible, le rendre
léger. Croyez que vous aurez la grâce d'une résignation parfaite à la
volonté de Dieu. Il ne faut qu'un véritable désir pour l'obtenir, et
vous sentez trop combien elle vous est nécessaire pour ne pas la
désirer vivement. Espérez tout de ce Père qui vous aime si tendrement;
il vous soutiendra, il partagera votre peine et la rendra moins
pesante. Pardon, mon coeur, de ce petit morceau de sermon, quoiqu'il
soit médiocre: dans la position où vous êtes, l'on est toujours bien
aise d'entendre un peu parler de Dieu. C'est ce qui m'a encouragée à
cette insolence.
Je prierai certainement les dames de Saint-Cyr de prier pour votre
mère, et elles le feront de tout leur coeur, car elles aiment beaucoup
votre mère. Je vous en prie, dites-lui que je prie aussi pour elle.
J'ai eu peur, le jour que je l'ai vue, qu'elle ne fût fâchée, parce
que je lui ai dit que je ne priois pas; et quoiqu'elles soient bien
mauvaises, je les fais depuis ce moment exactement.
Madame de Choiseul[148] n'aura votre lettre que demain, parce que ces
vilains pots[149] sont d'une inexactitude affreuse et qu'elle n'est
arrivée que très-tard: le courrier était parti. Adieu, mon coeur;
j'espère que vous avez un peu d'amitié pour moi: cela me feroit bien
plaisir, vous aimant beaucoup. Je vous embrasse de tout mon coeur.
[Note 148: Madame la comtesse de Choiseul-Gouffier, femme de
l'ambassadeur du Roi à Constantinople.]
[Note 149: Voitures du temps qui étaient encore en usage sous la
Restauration et stationnaient sur la place Louis XV; elles étaient
alors connues sous le nom de coucous.]
* * * * *
IV.
A MADAME MARIE DE CAUSANS.
14 décembre 1785.
Votre lettre m'a touchée, mon coeur, à un point que je ne puis rendre
que foiblement: la résignation et le courage de votre mère, son désir
de recevoir encore Celui qui lui donne la paix et la tranquillité,
l'état où vous êtes, tout ce que vous me dites, m'a émue à un point
extrême. J'ai été bien attendrie de son souvenir, je vous l'ai déjà
dit, mon coeur; mais je ne puis trop le répéter: c'est une vraie peine
pour moi de ne pouvoir la soigner. Si je n'avois pas craint de
l'émouvoir, j'aurois au moins été la voir; mais je me suis refusé
cette consolation. Mais, mon coeur, si elle marquoit le moindre désir
que j'y allasse, j'espère que vous me le manderiez, et que vous
n'auriez nulle crainte de me faire voir un spectacle aussi touchant:
il ne pourroit que m'édifier. Cependant, ne faites point naître ce
désir: il seroit trop dangereux s'il ne venoit point d'elle.
Il seroit bien difficile que vous ayez des consolations sensibles dans
le moment où vous êtes; mais votre résignation vous en attirera; et si
vous voulez bien vous examiner, mon coeur, le calme que vous
ressentiez ce matin ne vient-il pas de Dieu, peut-être même de la
lecture que vous avez faite cette nuit, qui ne vous a point fait effet
dans le moment, mais qui a gravé dans votre coeur les vérités qu'elle
contient, et dont vous vous faites l'application sans vous en douter?
Croyez que Dieu a beau avoir l'air sévère, il est toujours plein de
miséricorde pour ceux qui le servent fidèlement. Ne recherchez point
des consolations dans ce moment, ce ne seroit pas le moyen d'en
obtenir; contentez-vous de continuer, comme vous faites, à lui offrir
à tous moments vos peines et le sacrifice qu'il exige peut-être de
vous. Regardez en même temps tout ce qui peut être un sujet de
consolation: jugez votre malheur d'après celui des autres, et vous
verrez encore que vous êtes moins à plaindre que vos soeurs. Vous
jouissez au moins des derniers moments où vous pouvez voir, entendre
votre mère, et lui rendre tous les soins que votre coeur vous dicte;
au lieu qu'elles joindront au malheur de ne la plus voir celui de ne
l'avoir pas vue jusqu'au dernier moment. Que cette idée vous fasse
supporter votre peine, sans vous pénétrer de celle à venir des autres.
Raigecourt ne saura pas de sitôt nos inquiétudes; je prierai madame de
Lastic de me mander quand elle voudra revenir, pour que vous y
envoyiez quelqu'un. On ne m'avoit point mandé qu'elle fût inquiète et
agitée, mais qu'elle parloit souvent de son fils, et qu'on la
distrayoit de cette idée. Je n'en suis pas fâchée; cela prouve qu'elle
recouvre toutes ses facultés. Le pauvre curé qui a eu la bêtise de lui
dire, en a, dit-on, une attaque de chagrin. Je suis bien aise pour
votre mère, et pour vous surtout, que l'abbé Lenfant[150] soit venu;
il vous aura fait du bien par sa morale et sa douceur, qui prêche
aussi bien que lui.
[Note 150: Né à Lyon le 6 septembre 1726, l'abbé Lenfant, jésuite,
avait été prédicateur du roi de Pologne Stanislas et de l'empereur
Joseph II. Rentré en France, il fut choisi par Louis XVI pour son
confesseur, lorsque l'abbé Poupart, curé de Saint-Eustache, eut prêté
serment à la constitution civile du clergé. Conduit à l'Abbaye après
la catastrophe du 10 août, il y fut massacré dans la matinée du 3
septembre.
«Le lundi 3 septembre, raconte Saint-Méard, à dix heures du matin,
l'abbé Lenfant et l'abbé de Rastignac parurent dans la tribune de la
chapelle qui nous servoit de prison. Ils nous annoncèrent que notre
dernière heure approchoit, et nous invitèrent à nous recueillir pour
recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique impossible à
définir nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la
reçûmes. Ce moment, quoique consolant, fut un des plus terribles que
nous ayons éprouvés. A la veille de paroître devant l'Être suprême,
agenouillés devant deux de ses ministres, nous présentions un
spectacle indéfinissable. L'âge avancé de ces deux vieillards (l'abbé
Lenfant avait soixante-dix ans), leur position au-dessus de nous, la
mort planant sur nos têtes et nous environnant de toutes parts, tout
répandoit sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre; elle nous
rapprochoit de la Divinité; elle nous rendoit le courage; tout
raisonnement étoit suspendu, et le plus froid, le plus incrédule en
reçut autant d'impression que le plus ardent et le plus sensible. Une
demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés, et nous
entendîmes leurs cris. (_Agonie de trente-huit heures._)]
J'espère, mon coeur, que vous serez convaincue que dans tous les temps
vous trouverez en moi une amie prête à vous rendre tous les services
que cette même amitié exigera, et que je n'oublierai jamais celle que
votre mère veut bien avoir pour moi, qui en suis peut-être digne par
le prix que j'y attache et le tendre retour dont je la paye. Je vous
embrasse mille fois de tout mon coeur. J'espère que vous ne montrez
mes lettres à personne: elles ne sont bonnes que pour vous, qui voulez
bien les souffrir.
* * * * *
V.
A MADAME MARIE DE CAUSANS.
[Cette lettre est écrite au commencement de l'année 1786, après
la réception de celle qui annonçait la mort de madame de Causans,
arrivée le 5 janvier 1786.]
Votre lettre m'a pénétrée, mon coeur, et d'admiration et de douleur.
Oui, certainement, votre mère jouissoit déjà du bonheur qui lui est
réservé: il est impossible de n'être pas consolé de la voir pénétrée
de l'amour de Dieu et du désir de le posséder à jamais. Vous êtes bien
heureuse, mon coeur, d'avoir aussi bien profité des exemples d'un
aussi bon modèle. Dieu vous en récompensera, en vous accordant les
grâces dont vous avez besoin dans cette occasion. Ayez confiance en
lui, mon coeur: il n'abandonnera ni votre soeur ni vous, et lui
donnera la force de soutenir cet assaut. Votre frère mandera à madame
de Lastic ce qu'il voudra qu'elle fasse: elle pense qu'il faut
attendre, pour commencer à lui dire que votre mère est malade, qu'elle
soit retournée et l'amener à Versailles, sans lui rien dire de plus,
pour éviter qu'elle retombe malade là-bas. Lorsqu'elle le saura, il me
semble que rien ne peut vous empêcher de venir la voir. Cependant je
vous prie de ne pas le faire sans que les médecins aient décidé qu'il
n'y a pas d'inconvénients. Et soyez sûre que nous hâterons ce moment
le plus que nous pourrons pour la consolation des deux, car je ne
doute pas qu'elle ne le désire beaucoup.
Vous n'avez pas besoin de la prier de se souvenir de vous. Soyez sûre,
mon coeur, qu'elle ne cessera de veiller sur ses enfants, et de
demander tout ce qui leur sera utile: aussi suis-je bien
reconnoissante que vous m'ayez mise du nombre. Je redoute, comme vous,
ces foiblesses qui vous ont effrayée: il faut mettre, à son exemple,
nos craintes et nos désirs au pied du crucifix; lui seul peut nous
apprendre à supporter les épreuves auxquelles le Ciel nous destine.
C'est là le livre des livres, mon coeur: lui seul élève et console
l'âme affligée. Dieu étoit innocent, et il a souffert plus que nous ne
pourrons jamais souffrir et dans notre coeur et dans notre corps: ne
devons-[nous] pas nous trouver heureuses d'être aussi intimement unies
à Celui qui a tout fait pour nous? Que cette idée nous encourage, mon
coeur, nous fortifie! Il y a de cruels moments à passer dans la vie;
mais c'est pour arriver à un bien précieux pour quiconque est un peu
pénétré d'amour de Dieu: et qui sait si nous n'y serons pas bientôt, à
cet instant redouté de tant de personnes, et si désiré de votre mère!
Tâchons de mériter qu'il soit aussi calme et aussi exemplaire.
Quoique je vous exhorte, mon coeur, à la résignation, je puis vous
assurer que je suis bien loin de l'être et pénétrée des grandes
vérités dont je vous parle.
Je n'ai point envoyé Loustonneau à Fontainebleau; c'est lui qui, par
amitié pour votre soeur, y a été: il reviendra demain, l'après-midi.
Adieu, mon coeur; j'espère que vous êtes convaincue de l'amitié que
j'ai pour vous, et que je n'ai pas besoin de vous l'assurer davantage.
Si vous allez à Suzy, vous continuerez à m'écrire, lorsque vous en
aurez envie et besoin. Je n'en sais plus l'adresse. Je vous embrasse
de tout mon coeur.
* * * * *
VI.
A MADAME MARIE DE CAUSANS.
Ce 10 avril 1786.
Enfin, mon coeur, cette lettre vous trouvera à Paris. Je suis une bien
ingrate créature: vous êtes si généreuse dans vos sacrifices, qu'il
est indigne à moi de vous parler du bonheur que j'éprouve de sentir
votre soeur plus près de moi. Je voudrois bien être déjà au mardi de
Pâques: cela n'est pas trop bien; car cette semaine est bien bonne,
bien sainte, bien capable de renouveler en nous cette ferveur qui a
tant de penchant à se refroidir. Vous serez peut-être affligée de vous
retrouver à Paris, et vous le serez surtout d'entrer à Bellechasse:
cela est parfaitement simple; mais, mon coeur, vous êtes destinée à y
vivre; il faut vous y rendre heureuse; et pour cela il faut vous faire
un plan de vie tout occupée, où le monde n'entre pour rien, dont rien
ne vous dérange, que vous suiviez du moment même où vous aurez mis le
pied dans le couvent. Vous allez me trouver bien sévère; mais, mon
coeur, l'homme est si foible, que nécessairement il se relâche
toujours dans ses bonnes résolutions; et vous seriez bien étonnée si,
ne vous ayant pas forcée dans le commencement, malgré tout ce que vous
vous êtes promis, de découvrir, au bout de deux mois, que vous n'avez
pas suivi votre plan, et que vous avez une peine presque insurmontable
à vous y remettre! Je vous en parle par expérience: j'ai été
très-dissipée cette année; le voyage de Saint-Cloud, et même l'été,
m'avoient absolument ôté le goût de la vie presque solitaire que je
mène. Je m'ennuyois, je me déplaisois chez moi; et enfin, si une grâce
particulière ne fût venue m'aider, j'aurois peut-être fini par haïr
parfaitement la vie tranquille et douce, loin du tumulte de ce monde,
qui n'a que trop de charmes pour un coeur qui craint de rentrer en
lui-même et de se voir tel qu'il est. Vous êtes, Dieu merci, loin de
cet état; mais vous avouez vous-même que vous aimeriez le monde, le
spectacle: vous n'y êtes pas destinée; votre état, votre âge, vos
principes, les ordres de votre mère. Il faut donc éviter tout ce qui
peut vous faire sentir ce vide, cet abandon, ce besoin que votre coeur
a d'attachements, toutes armes dont le démon se sert et dont il se
servira avec bien plus de force et de malice dans le moment où vous
quitterez votre soeur. Il faut user de votre courage, mon coeur, de
votre religion. Vous avez le bonheur d'avoir un confesseur en qui vous
pouvez avoir toute confiance; c'est un grand don du Ciel: profitez-en:
ouvrez-lui votre coeur sans aucune réserve; la plus petite vous
priveroit peut-être de bien des grâces; et quel soulagement
n'éprouve-t-on pas de pouvoir verser toutes ses peines dans le sein
d'un ami sincère, éclairé, qui vous présentera toujours le véritable
remède, qui vous entendra parfaitement lorsque vous lui parlerez de
votre mère, de vos regrets, des lumières que vous trouviez en elle et
qui vous manquent maintenant; qui vous rappellera les grands exemples
qu'elle vous a donnés toute sa vie!
J'ai fait mes pâques ce matin; je me suis remis à la mémoire une
certaine semaine sainte que j'ai passée avec votre mère. Que nous
étions heureuses! jamais je n'en passerai de pareille. Mais elle m'a
promis que je persévérerois; elle en sera la cause: ses exemples
pendant sa vie, cette dernière parole, la lettre qu'elle m'a écrite,
tout me donne de la confiance. Vous lui avez dit de me regarder au
nombre de ses enfants: ah! j'y suis bien de coeur, car je l'aimois
bien tendrement. Mais j'ai peur de vous attendrir en vous rappelant un
souvenir aussi touchant que pénible pour votre coeur. Je me suis
laissée aller au désir du mien en parlant d'un objet aussi intéressant
pour l'un que pour l'autre: n'en parlez pas à votre soeur; sa santé
exige plus de ménagement. Pardon aussi de mon sermon.
* * * * *
VII.
A LA MARQUISE DE BOMBELLES.
Samedi [vraisemblablement de l'année 1786].
Je possède au monde deux amies, et elles sont toutes deux loin de moi.
Cela est trop pénible: il faut absolument que l'une de vous revienne.
Si vous ne revenez pas, j'irai à Saint-Cyr sans vous, et je me
vengerai encore en mariant notre protégée sans vous. Mon coeur est
plein du bonheur de cette pauvre enfant qui pleure de joie, et vous
n'êtes pas là! J'ai visité deux autres familles pauvres sans vous!
J'ai prié Dieu sans vous! Mais j'ai prié pour vous, car vous avez
besoin de sa grâce, et j'ai besoin qu'il vous touche, vous qui
m'abandonnez. Je ne sais pas comment cela se fait, je vous aime
cependant toujours tendrement.
ÉLISABETH-MARIE.
* * * * *
VIII.
A MADAME DE BOMBELLES.
Ce 27 novembre 1786.
Tu vois que je t'obéis, mon enfant, car me voilà encore. Tu me gâtes;
tu m'écris bien exactement, cela me fait bien plaisir; mais j'ai peur
que tu ne te fasses mal à la tête. Il faut te ménager. Je prêche
contre mon intérêt, car je suis bien heureuse lorsque je reconnois ton
écriture; mais je t'aime, et j'aime mieux la santé que tout. Je suis
bien aise que tu souffres mon bavardage avec tant de patience. Tu dis
que Fontainebleau ne m'a pas gâtée, j'aime à le croire. Tu trouveras
peut-être cette phrase un peu orgueilleuse; mais je t'assure, mon
coeur, que je suis pourtant loin de croire que je puisse en rester là.
Je sens que j'ai encore bien du chemin à faire pour être bien selon
Dieu. Le monde juge bien légèrement, et sur peu de chose il vous
établit une bonne ou mauvaise réputation. Il n'en est pas ainsi de
Dieu: il ne vous juge que sur l'intérieur; et plus l'on en impose au
dehors, plus il sera sévère pour le dedans. Je lisois l'autre jour un
discours de l'abbé Asselin[151], sur la nécessité de se sanctifier,
chacun dans l'état où le Ciel l'a placé; je vous assure, mon coeur,
qu'il fait frémir pour ceux qui disent: «Je veux être bien, mais je
n'ai pas la prétention d'être saint.» Il relève cela avec une force
qui en prouve le ridicule d'une manière où il n'y a rien à répliquer.
En tout, ce livre est superbe. Je suis fâchée de ne l'avoir pas connu
avant ton départ, car je suis sûre qu'il t'auroit fait plaisir. Je ne
sais si je t'ai dit que tu m'avois redonné du zèle pour l'abbé Nollet.
Je vais le reprendre avec un peu plus de suite. J'aimerai à m'occuper
de ta science favorite[152]; mais je n'espère pas y réussir comme
toi:--Souvent mon esprit est ailleurs.
[Note 151: Ce docteur de Sorbonne, principal du collége d'Harcourt,
était né à Vire en 1682, et avait pris le goût de la poésie dans la
compagnie de Thomas Corneille. Ses vers, empreints d'un caractère
religieux, furent couronnés aux Jeux floraux, voire à l'Académie
française; ce qui ne l'empêcha pas de mourir presque ignoré dans sa
retraite, à Issy, le 11 octobre 1767.]