Mais les haines qui vous ont persécutée sont éteintes: les calomnies

qui s'étaient dressées contre vous se sont dissipées comme ces nuées

qu'amasse un jour d'orage, et que le vent emporte, en détruisant

l'obstacle passager qui empêchait la terre de jouir de la lumière du

soleil, dont l'éclat, invisible un moment aux regards des hommes, n'a

pas cessé de rayonner dans le ciel. C'est l'image de votre sublime

vertu méconnue un jour sur la terre, toujours connue du regard de

Dieu.

Vous aviez ému et attendri le monde par l'onction de votre parole.

Aujourd'hui vous le tiendrez et plus ému et plus attendri encore par

la douceur de votre souvenir; car vous avez parlé plus haut dans votre

mort que dans votre vie.

Cédant à une inspiration venue de notre coeur, et soutenu dans notre

tâche par le culte que nous vous avions voué, nous avons consacré de

longues journées à rassembler quelques nouveaux détails sur votre

personne; nous les avons enregistrés dans ce livre avec conscience,

avec respect; et bien souvent des larmes sont venues obscurcir notre

vue et arrêter notre plume, en vous surprenant si sévère pour

vous-même, si soumise aux volontés de Dieu, qui devenaient les vôtres,

si miséricordieuse envers les faibles, si bonne pour vos amies, si

généreuse envers vos ennemis, et si douce envers la mort. Mais je ne

veux plus parler de vous avec ce chagrin amer qui convient mal à

l'admiration de l'angélique sérénité de votre grande âme; j'ai été à

la peine en racontant votre martyre, je suis maintenant au triomphe:

je me reprocherais ma douleur comme une impiété, ne voulant plus voir

dans votre mort que votre triomphe éternel.

Par une rencontre où nous aimons mieux voir le doigt de la Providence

qu'un concours de circonstances tout fortuit, la révolution sembla

exécuter, après votre mort, les ordres que vous-même eussiez donnés,

si vous eussiez cru pouvoir commander, et devoir être obéie. Les

vêtements dont vous étiez couverte à votre dernière heure furent

portés dans un hospice pour servir aux pauvres et aux malades, ces

membres souffrants de Notre-Seigneur, que vous secouriez pendant votre

vie; votre maison de Montreuil, que vous aviez tant aimée, garda le

nom de maison Élisabeth et fut destinée à devenir un hôtel-Dieu;

enfin, le champ du Christ reçut votre corps, tandis que votre âme

montait au ciel.

Mais ce n'est point à nous qu'il appartient de vous honorer dignement.

Sans chercher à devancer le cours des âges, il nous est permis de

prévoir qu'un hommage bien autrement éclatant sera rendu un jour à

votre mémoire: il est une autorité sacrée, qui, comme Dieu, n'oublie

pas les âmes qui sortent victorieuses du siècle, par la simplicité

dans le courage, par l'humilité dans la vertu, par la candeur dans

l'héroïsme. Un jour viendra, nous le croyons, où, d'après les

souvenirs et les témoignages des événements et des hommes, l'Église

inscrira le nom d'Élisabeth dans ces impérissables légendes où les

générations chrétiennes vont chercher leurs protecteurs et leurs

modèles.

APPENDICE.

DOCUMENTS CONCERNANT LES RECHERCHES

QUI ONT ÉTÉ FAITES AUX MOIS DE MARS, D'AVRIL ET DE MAI

POUR RETROUVER ET CONSTATER

LES RESTES DE MADAME ÉLISABETH.

Le 22 mars, le ministre de l'intérieur (M. Lainé), en adressant au

préfet de la Seine (M. de Chabrol) une lettre de M. Viger de Jolival,

ancien directeur des fermes, lui demandait des renseignements sur

l'inhumation de Madame Élisabeth.

Cette lettre et cette note furent transmises par le préfet de la

Seine, en ces termes, au préfet de police:

«M. le comte de Chabrol a l'honneur de transmettre confidentiellement

à son collègue M. le comte Anglès une note accompagnée d'une lettre à

la date du 22 mars qu'il vient de recevoir de S. Exc. le ministre de

l'intérieur, et à laquelle M. le comte Anglès a sans doute plus de

moyens que lui de répondre d'une manière positive; il le prie de

vouloir bien réunir tous les renseignements qui peuvent répondre aux

vues du ministre.

»Il le prie d'agréer l'assurance de sa haute considération.

»Paris, le 24 mars 1817.»

* * * * *

Un scrupule administratif occupa les bureaux de la police. Était-il

dans les convenances que le préfet de police fût mis en action par le

préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été

chargé confidentiellement par le ministre?

Interrogé sur cette question, un chef de bureau de la préfecture de

police répondait à M. le comte Anglès:

«25 mars 1817.

»En proposant à Son Excellence le projet de lettre ci-joint pour le

ministre de l'intérieur, au sujet des communications de M. le préfet

du département (reconnaissance du lieu d'inhumation des restes de

_Madame Élisabeth_), on a l'honneur de lui faire part d'un scrupule

naturel: le ministre de l'intérieur sera-t-il ou non dans le cas de se

formaliser d'une communication faite par M. le préfet de la Seine de

pièces qui lui avaient été adressées à lui seul, et de voir, hors des

convenances peut-être, M. le préfet de police mis en action par M. le

préfet de la Seine pour une opération dont ce dernier avait été chargé

directement et particulièrement par le ministre?

»Le ministre n'a rien transmis, rien demandé à M. le préfet de police;

ce n'est pas non plus de la part du ministre que M. le préfet du

département laisse à M. le préfet de police à suivre une opération

dont il a recueilli et transmis les premiers éléments à S. Exc. le

ministre de l'intérieur, qui ne les avait demandés qu'à lui, préfet du

département, et confidentiellement.

»M. le préfet de police n'a-t-il pas à craindre de commettre M. le

préfet du département avec le ministre par une lettre qui n'est point

provoquée?

»A considérer la démarcation naturelle des attributions des autorités,

il semble qu'il y a inconvénient et irrégularité dans la marche

actuelle de cette affaire; peut-être, pour la suite qu'elle doit avoir

conformément aux intentions du Roi, prendrait-elle une direction

claire plutôt des instructions que Son Excellence prendrait

directement du ministre, que par la voie d'une correspondance dont il

peut être ou mécontent ou surpris.

»BOUCHER.»

* * * * *

La lettre suivante, formulée par M. Boucher, fut adoptée et adressée

par le ministre d'État, préfet de police, à M. le ministre de

l'intérieur.

«25 mars 1817.

»MONSEIGNEUR,

»M. le préfet du département de la Seine m'a transmis

confidentiellement une lettre que Votre Excellence lui a écrite le 22

de ce mois pour lui demander les renseignements qu'il pourrait se

procurer sur l'époque et le lieu de l'inhumation des restes de _Madame

Élisabeth_.

»Je vois par une note transmise à M. le préfet du département par

Votre Excellence, et dont il me donne également communication, que M.

le préfet lui avait adressé déjà des renseignements qu'il avait

obtenus du sieur Viger de Jolival, propriétaire du terrain où

l'inhumation avait eu lieu, ainsi que le plan descriptif de la

propriété avec un aperçu du monument; mais que ces documents ne

satisfaisaient point Votre Excellence sur la question essentielle,

celle de l'authenticité.

»M. le préfet du département fonde la communication qu'il me fait par

une note en date d'hier sur la présomption que j'aurais plus de moyens

que lui de répondre aux vues de Votre Excellence.

»Comme je n'ai aucune connaissance de ce qui a été fait à cet égard

dans le principe, et que les premiers renseignements recueillis par M.

le préfet du département sont entre les mains de Son Excellence, je ne

puis que la prier de vouloir bien me faire connaître si son intention

serait que je fisse des recherches et une enquête pour obtenir des

informations plus positives.

»Dans ce cas, il me serait nécessaire d'avoir toutes les notions

antérieures qui sont parvenues à Votre Excellence et à M. le préfet du

département.

»J'ai l'honneur, etc., etc.»

* * * * *

M. le vicomte Lainé répondit:

«Paris, le 31 mars 1817.

»Monsieur le comte, M. Viger de Jolival, propriétaire de la maison

dite du Christ, barrière de Mousseaux, et d'un terrain en dépendant, a

déclaré que S. A. R. Madame Élisabeth avait été inhumée dans ce

terrain.

»Le Roi m'a ordonné de faire à ce sujet toutes les recherches

convenables.

»Je vous serai obligé de me communiquer tous les renseignements que

vous pourrez vous procurer pour constater ce fait d'une manière

indubitable et pour faire reconnaître les cendres de Madame Élisabeth,

que l'on dit avoir été ensevelie en même temps que plusieurs autres

personnes. Ce doit être là le but des recherches, afin que la

translation à Saint-Denis puisse être opérée, suivant le degré de

certitude qui aura été acquis.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»_Le ministre secrétaire d'État au département de l'intérieur,_

»LAINÉ.»

* * * * *

Cette lettre étant demeurée sans réponse, le ministre de l'intérieur

en fit le rappel au préfet de police le 18 avril, en ajoutant: «Je

vous prie de me répondre sur cette demande le plus tôt possible.»

De son côté, M. de Giry, administrateur des affaires ecclésiastiques

au ministère de l'intérieur, avait, dès le 1er avril, écrit

officieusement à M. Anglès:

«Paris, le [1er avril] 1817.

»Voici ce qui est arrivé au sujet des recherches à faire pour

constater tout ce qui peut avoir trait aux cendres de Madame

Élisabeth.

»Le ministre me remit, il y a quelques jours, une note portant que M.

Viger de Jolival, propriétaire d'une maison dite du Christ et jardin

en dépendant, barrière de Mousseaux, avait fourni à _M. le préfet de

la Seine_ et à MM. les vicaires généraux des renseignements et un

projet sur un monument à élever en l'honneur de Madame Élisabeth sur

le terrain même, après acquisition faite (par la ville de Paris).

»Je finissais le travail ordinaire; le ministre, en me remettant la

note, qui m'était alors inconnue, n'ajouta que ces mots: «Voyez tout

ce que l'on peut faire.»

»Averti par la lecture qu'il y avait des antécédents, je me les fis

remettre. Ils étaient déjà parvenus, avec envoi de M. le préfet, dans

un bureau qui avait traité sous le rapport d'acquisition (160,000 fr.)

et de monument. Que pourrait-on faire si l'on n'y mettait encore

autant et plus, et puis des gardiens dans ce quartier isolé, et puis

un service journalier, etc.? J'entrevis _quatre à cinq cent mille

francs_ de dépense.

»J'arrivai au travail avec deux lettres: une aux vicaires généraux

pour avoir tout ce qui leur avait été communiqué; l'autre est celle

que M. le comte de Chabrol a renvoyée à M. le comte Anglès. L'avis

joint était de ma façon, parce que je craignais que M. le préfet ne

suivît la chose dans le sens du premier projet, et qu'il me paraissait

qu'on ne pouvait trop appuyer sur la nécessité de _constater_ les

cendres, de les distinguer et de les transférer alors à Saint-Denis,

plutôt que de s'arrêter à tout autre plan d'exécution imparfaite et

dispendieuse.

»Je ne songeai pas dans le moment au préfet de police; le ministre n'y

songea pas davantage; mais hier, averti ou mieux avisé, il a écrit à

M. le préfet de police. La lettre, soumise aux formalités du départ,

se sera croisée.

»Il paraît que l'idée de translation à Saint-Denis, dans le cas où

l'on réussirait à distinguer les cendres de Madame Élisabeth, est

conforme à l'intention du Roi.

»Il paraît encore que l'intérêt du propriétaire, déjà bercé de l'idée

de vendre, pourra rendre la vérification plus difficile. Ce n'est pas

le cas de parler d'adresse et d'habileté au ministre préfet qui veille

sur Paris.

»Au surplus, j'ai parlé ce matin à M. Lainé de la question que vous

m'avez adressée, mon très-honoré et très-cher ministre, et je lui en

ai parlé comme je devais le faire, et de manière à remplir votre

commission en entier. Je puis donc vous assurer que l'énoncé de la

note Jolival, portant que le préfet de la Seine et les vicaires

généraux de Paris avaient ses premiers renseignements, a été (sans

autre réflexion) la cause que l'on s'est adressé à cet administrateur

et à MM. les vicaires généraux.

»Quant aux antécédents, ils sont uniquement relatifs à la dépense à

mettre à la charge de la ville de Paris. Ils s'étaient passés entre M.

le préfet et M. le sous-secrétaire d'État en dernier lieu.

»Enfin M. Lainé se défend même d'avoir coopéré à ce qui regarde les

restes de Molière et de la Fontaine. Il m'a répondu qu'au surplus cela

avait dû être traité comme objet d'art. M'a-t-il bien ou mal entendu?

»Je n'ai pas voulu insister.

»Mais, j'ose vous le répéter, quoique sans doute la chose soit

superflue, s'il est reconnu qu'acheter et bâtir serait intempestif,

que transférer à Saint-Denis serait dans les voeux du Roi, il y aura

des précautions à prendre pour éluder l'intérêt du propriétaire.

»J'écris de chez moi, les affaires courantes ne me l'ayant pas permis

dans la journée. Pardon de la prolixité, mais les enfants et les

grands me détournent également. Demain j'aurai l'honneur de vous

envoyer le dossier entier.

»Veuillez agréer mon respectueux et profond dévouement,

»DE GIRY.»

* * * * *

Le préfet de police autorisa M. de Chanay, chef de la première

division, à prendre lui-même dans l'enclos du Christ des

renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de Madame

Élisabeth.

«Paris, 18 avril 1817.

»Le ministre d'État, préfet de police, autorisons le sieur de Chanay,

chef de la première division des bureaux de notre préfecture, à se

transporter à la barrière de Mousseaux, où est située la maison dite

du Christ, appartenant à M. Viger de Jolival, et à visiter l'enclos de

ladite maison, à l'effet de reconnaître les lieux et d'y prendre des

renseignements sur le lieu de l'inhumation du corps de S. A. R. Madame

Élisabeth, soeur du Roi, et d'y recevoir en forme la déclaration du

sieur Joly, ancien concierge de ce local, aujourd'hui concierge du

cimetière Montmartre, qui sera invité à s'y rendre pour le même

objet.--Ledit chef de division se fera assister, s'il le juge

nécessaire, du commissaire de police du quartier du Roule et d'un

officier de paix, afin de pouvoir faire sur les lieux toutes les

observations demandées et y recevoir toutes les déclarations qui

pourraient fournir d'utiles renseignements.

»_Le ministre d'État, préfet de police,_

»Comte ANGLÈS.»

* * * * *

Le 21 avril, M. Boucher, chef de bureau à la préfecture de police,

soumettait à son chef le rapport suivant:

«21 avril 1817.

»On a l'honneur de rendre compte à Son Excellence du résultat des

premières démarches qui ont été faites pour parvenir à des

renseignements positifs sur la sépulture _distincte_ des restes de Son

Altesse Royale Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI.

»M. de Giry, qui dirige l'administration des affaires ecclésiastiques

au ministère de l'intérieur, avait expliqué dans une lettre

particulière à Son Excellence la raison pour laquelle les premières

communications avaient été faites au département de la Seine. L'enclos

connu sous le nom de la _maison du Christ_, barrière de Mousseaux,

dans lequel les dépouilles mortelles de Madame Élisabeth ont été

déposées avec les restes de beaucoup d'autres victimes des fureurs

révolutionnaires, est une propriété à M. Viger de Jolival, qui offrait

de la vendre.

»M. de Giry avait annoncé à Son Excellence l'envoi prochain de pièces

essentielles pour suivre cette affaire, et qu'il veut bien confier

aujourd'hui. Ces pièces et les renseignements que j'ai recueillis

conduiront-ils au but désiré, la connaissance positive de la sépulture

de Madame Élisabeth, assez positive enfin pour qu'il y fait un moyen

de la _constater_? On le dit à regret à Son Excellence, on ne le croit

pas. M. Viger de Jolival le faisait déjà bien entrevoir dans une

lettre qu'il écrivait à MM. les vicaires généraux au mois de février

dernier; la phrase est précise: «C'est donc à vous, Messieurs, leur

dit-il, qu'il appartient de faire connaître publiquement le lieu où

reposent (mêlés, il est vrai, avec ceux de beaucoup de victimes moins

illustres, mais non moins innocentes) les restes infortunés de la

soeur du bon Roi Louis XVI.»

»D'après les intentions de S. Exc. le ministre de l'intérieur, MM. les

vicaires généraux s'étaient empressés de recueillir des renseignements

de M. Desclozeaux et de M. Bélanger, architecte, indépendamment de

ceux qu'ils avaient eus de M. Viger de Jolival.

»Le certificat de M. Desclozeaux ne fait connaître autre chose sinon

que les restes de Madame Élisabeth ont bien été déposés dans l'enclos

du Christ, à Mousseaux, et non au cimetière de la rue d'Anjou, comme

aurait pu le faire croire une liste imprimée des victimes du tribunal

révolutionnaire.

»Une lettre adressée par M. Bélanger à MM. les vicaires généraux fait

également présumer qu'il n'y aurait aucun moyen de distinguer les

restes de Madame Élisabeth, et que toutes les victimes de ce temps

affreux ont été confondues dans une même fosse.

»M. Bélanger ne parle que _du lieu où gît la fosse_ et du monument

expiatoire qu'on pourrait élever au-dessus, en forme de pyramide, dont

il donna le dessin.

»Enfin MM. les vicaires généraux, dans une lettre qu'ils écrivirent au

ministre de l'intérieur le 26 mars 1817, en lui transmettant ces

pièces avec quelques autres, firent bien entrevoir la difficulté qu'il

y aurait de parvenir à séparer les cendres de Madame Élisabeth, qui

ont été confondues avec celles de tant d'autres victimes. Et M.

Jalabert, que j'ai eu l'avantage de voir ce matin, n'a pas dissimulé

qu'il regardait la chose comme impossible; aussi le voeu de MM. les

vicaires généraux se bornait-il à l'érection d'un monument et d'une

chapelle expiatoire[135]. M. de Giry m'avait conseillé une démarche

auprès de M. Desclozeaux, dont la mort ne lui était plus sans doute

revenue à la mémoire; mais je n'en ai pas moins recueilli de mesdames

Desclozeaux des détails dont elles avaient été informées comme leur

père. Il en résulterait que bien avant le 10 mai 1794, jour où périt

Madame Élisabeth, c'est-à-dire depuis la fin de mars, nombre de

victimes avaient déjà été précipitées dans une grande fosse, où l'on

entassait les corps sans ménagement comme sans distinction; que le 10

mai les vingt-cinq victimes avaient été transportées dans un même

panier; que depuis ce jour jusqu'à la fin de juin, et sans

discontinuité dans ce laps de temps, d'autres victimes ont été

entassées par douzaines dans ce même endroit; que la gaieté

sanguinaire, la férocité, la monstruosité des êtres qui recevaient les

corps et faisaient le service de la fosse sont au-dessus de toute

expression, au point qu'il aurait été fort dangereux d'annoncer

quelque sensibilité à leurs yeux et de vouloir se livrer à quelque

devoir d'humanité ou de pitié.

»En un mot, d'après tout ce que les dames Desclozeaux ont su de leur

père, le projet de parvenir à distinguer les restes de Madame

Élisabeth dans le mélange de tant de restes ne pourrait jamais

conduire à un résultat; en un mot, il serait impossible d'en venir à

_constater_, premier point cependant pour remplir les intentions de Sa

Majesté.

»Néanmoins il se peut qu'on ait, en termes vagues, donné le nom de

fosse à un endroit spacieux jusqu'à un certain point, s'il faut s'en

rapporter au devis estimatif que M. de Jolival a donné de sa

propriété. Il y est dit que sur dix-neuf cent trente et une toises

_quarrées_, six cents ont servi aux inhumations. Une inspection du

terrain deviendrait donc absolument nécessaire pour qu'on put émettre

une dernière opinion.

»On ne pouvait se permettre de se présenter sans mission et sans

instructions ni auprès de M. de Jolival ni dans sa propriété. M. de

Giry a fait entendre à Son Excellence qu'il fallait quelque adresse

pour une communication à ce propriétaire, qui avait calculé d'avance

le prix d'une vente, et qui comptait sur l'emploi de son terrain pour

un monument distingué, surtout M. de Jolival ignorant les intentions

de Sa Majesté pour qu'il soit fait un transport à Saint-Denis des

restes de Madame Élisabeth, dispositions, on le sent, qui dérangent

tous les calculs du propriétaire.

»Il n'y a qu'un ordre de Son Excellence, et un ordre dont les motifs

ne seraient pas donnés, qui puisse faciliter l'accès dans le terrain;

peut-être est-ce au propriétaire lui-même qu'il faudrait ensuite

l'exhiber, à moins que Son Excellence ne pensât que, vu l'urgence, il

pût être seulement exhibé au concierge ou portier de la maison. Ce

dernier passe pour connaître assez bien la disposition des lieux.

»L'assistance d'un commissaire de police serait-elle alors nécessaire

pour qu'il pût verbaliser au besoin? C'est une question que Son

Excellence est priée de résoudre; mais, au surplus, peut-être ne

serait-il pas inutile que la personne qui ira visiter le terrain soit

accompagnée d'un architecte.

»A moins que Son Excellence ne préfère une autre mesure, qui serait

d'obtenir tous les documents préliminaires par voie secrète et par une

entremise ménagée auprès du concierge.

»Son Excellence écrirait au ministre de l'intérieur pour lui faire

connaître que les démarches ont été faites pour obtenir les premiers

résultats sans lesquels il serait impossible que les intentions de Sa

Majesté fussent remplies, mais que ce qu'on a pu recueillir de

renseignements jusqu'à ce moment ne laisse malheureusement entrevoir

aucun succès; qu'aussitôt qu'on en aura complétement acquis la

certitude, on s'empressera de l'en informer.

»BOUCHER.»

[Note 135: MM. les vicaires généraux ont cherché à connaître et à

retrouver ceux d'entre les ecclésiastiques qui, par pitié comme par

humanité, suivaient discrètement, encourageaient, consolaient,

exhortaient des yeux les victimes qu'on traînait à la mort par

vingtaine et trentaine à la fois, afin de savoir si quelqu'un de ces

prêtres bienfaisants n'aurait pas quelques lumières à donner sur la

sépulture de Madame Élisabeth. M. de Sambucy est jusqu'à présent le

seul qu'ils aient pu découvrir. Mais M. de Sambucy n'a suivi les

victimes ce jour-là que jusqu'à la place où elles ont été frappées; il

se rappelle des circonstances de leur supplice, et notamment de celui

de Madame Élisabeth, qui fut réservée pour la dernière et avait dû

voir périr conséquemment dix-huit personnes avant elle, suivant M. de

Sambucy, et vingt-quatre suivant ce qu'ont assuré les dames

Desclozeaux[135-A]. Sur d'autres indications, MM. les vicaires

généraux doivent voir encore deux ecclésiastiques, et donner

connaissance demain au ministre de l'intérieur de ce qu'ils auraient

pu apprendre.]

[Note 135-A: Il est de notre devoir de rectifier cette note sur deux

points: 1º Ni M. de Sambucy ni mesdames Desclozeaux n'étaient dans le

vrai: la fournée du 21 floréal an II (10 mai 1794) se composait de

vingt-cinq personnes qui toutes, sans exception, furent condamnées à

mort. Madame Mégret de Sérilly, quoiqu'elle se crût enceinte, ne

réclama point. Madame Élisabeth, nous l'avons dit plus haut, avertie

de l'état de cette malheureuse femme, le dénonça au tribunal, qui fit

suspendre pour elle l'exécution du jugement. Donc le nombre exact des

victimes de cette journée était de vingt-quatre. 2º Je m'étonne que

MM. les vicaires généraux n'aient point cité le nom du respectable

Père Carrichon à côté de celui de M. de Sambucy. Le lecteur trouvera,

au nº XII des documents mis à la fin de ce volume, un témoignage

éclatant du dévouement de ce digne prêtre.]

* * * * *

Sur les données de ce rapport, approuvé par le comte Anglés, la lettre

suivante fut rédigée et envoyée au ministre:

«22 avril 1817.

»MONSEIGNEUR,

»Votre Excellence, sur la déclaration de M. Viger de Jolival,

propriétaire d'une maison dite du Christ, près la barrière de

Mousseaux, que S. A. R. Madame Élisabeth, soeur du Roi Louis XVI,

avait été inhumée dans ce terrain, m'a chargé de faire les recherches

nécessaires pour parvenir à constater le fait d'une manière

indubitable, afin que les cendres de cette princesse pussent être

transférées à Saint-Denis suivant les intentions du Roi.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 22 / 51 段