Deux ans après, par un arrêté de l'administration centrale du

département de la Seine, le cimetière de Montmartre fut ouvert[128],

et celui de Monceaux ne servit plus aux sépultures. La grande porte,

pratiquée dans le mur d'enceinte de Paris et donnant accès dans le

champ du Christ, demeura fermée. Les orphelins qu'avait faits la

révolution n'avaient point assisté aux funérailles de leurs pères; ils

ignoraient même, pour la plupart, le lieu où elle avait enfoui leurs

restes. Longtemps la stérile curiosité d'un public dominé par la

terreur s'inquiéta beaucoup plus des prisons que des cimetières,

beaucoup plus de la guillotine que de la sépulture. La plupart de ceux

qui avaient connu le champ du Christ en oublièrent la route. Le

silence se fit à l'entour comme au dedans. Les années s'écoulèrent,

emportant avec elles les traditions du passé, abattant quelques

pauvres croix de bois pourries au milieu des grandes herbes et

effaçant tout vestige de tombes.

[Note 128: Ce cimetière qui porta d'abord la dénomination de _Champ de

Repos_, fut créé par un arrêté de l'administration centrale du

département de la Seine, du 8 messidor an VI (26 juin 1798), dans un

terrain d'un hectare deux mille sept cent trente-six mètres

cinquante-sept centimètres, situé au-dessus du boulevard de la

barrière Blanche, cédé à la ville par le citoyen Aymé pour la somme de

quatre mille huit cents francs. Par cet arrêté, le cimetière Roch fut

définitivement fermé.

Le _Champ de Repos_ se trouva bientôt trop petit.

Par un décret, daté du camp impérial d'Ebersdorf, du 28 mai 1809, le

conseiller d'État, préfet du département de la Seine, fut autorisé à

acquérir, pour cause d'utilité publique, au nom de la ville de Paris,

un terrain de quinze hectares, situé à l'entrée de la plaine de

Clichy, pour servir à l'établissement d'un nouveau lieu de sépulture,

destiné à remplacer le cimetière Montmartre.

Un autre décret impérial, du 13 août 1811, modifiant ce décret,

ordonna que le cimetière existant au bas de Montmartre serait agrandi

dans sa partie nord et nord-ouest, et autorisa la ville de Paris à

faire acquisition de douze hectares de terrain pour l'agrandissement

du cimetière, en le prolongeant à travers le chemin des Batignolles,

qui sera déplacé.

Enfin, un arrêté préfectoral du 10 février 1818 fit procéder

immédiatement au mesurage des douze hectares de terrain dont

l'acquisition est ordonnée par le décret susrelaté. B.]

[Illustration:

PLAN DE L'ANCIEN CIMETIÈRE DE LA MADELEINE

Converti en jardin par M. Descloseaux, rue d'Anjou Saint-Honoré, nº

48,

DANS LEQUEL ONT ÉTÉ DÉPOSÉS

LES RESTES DU ROI LOUIS XVI ET DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE.

_Maison et Jardin de M. Descloseaux._

I. Fosse dans laquelle ont été inhumés, le 6 juin 1770, cent

trente-trois corps des personnes qui ont péri sur la place Louis

XV, dans la rue Royale ou à la porte Saint-Honoré, à la suite des

fêtes célébrées pour le mariage de M. le Dauphin.

II. Première fosse, située près du mur mitoyen du jardin

Descloseaux, dans laquelle ont été mis les corps de quatre

prêtres et d'environ cinq cents Suisses, tués aux Tuileries le 10

août 1792.

III. Deuxième fosse, dans laquelle ont été enterrés cinq cents

autres Suisses, également tués aux Tuileries le 10 août 1792.

IV. Tombeau de Louis XVI, inhumé le 21 janvier 1793, à dix heures

et demie du matin. On fit une fosse de huit pieds de profondeur,

dans laquelle on mit beaucoup de chaux. Le 16 octobre de la même

année, le corps de la Reine fut enterré à côté de celui du Roi.

V. Fosse de Charlotte Corday.

VI. Grande fosse ouverte peu de temps après la mort du Roi et

comblée en décembre 1794. Le corps de M. le duc d'Orléans y fut

déposé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres victimes.

VII. Grande fosse qui a dû recevoir près de mille victimes.]

En 1790, M. Viger de Jolival, ancien directeur des fermes, avait fait

l'acquisition de la maison du Christ, du jardin et de l'enclos qui en

dépendent. La ville de Paris s'empara du petit enclos, contigu au

jardin, et en fit un cimetière; plus tard, ce même enclos fut loué à

un habitant de Monceaux qui y fauchait de l'herbe et y semait des

pommes de terre. M. Viger n'ignorait pas que parmi les victimes qui y

étaient inhumées se trouvaient les restes de Madame Élisabeth. Il fit

entourer d'un treillage l'endroit indiqué dans notre plan[129] par la

lettre G, et y fit poser une pierre tumulaire sur laquelle étaient

écrits ces deux mots: _Madame Élisabeth_. Mais les déclarations de

Joly, fossoyeur du cimetière à l'époque du 21 floréal an II (10 mai

1794) semblent prouver que M. Viger se trompait sur l'emplacement de

la sépulture de cette princesse. Son erreur était encore plus grave au

sujet de la dépouille mortelle du duc d'Orléans, qu'il prétendait être

ensevelie à l'endroit désigné par la lettre K. Les restes de ce prince

n'avaient point été amenés dans ce cimetière, qui ne fut ouvert que

cinq mois après sa mort: ils reposaient dans celui de la Madeleine,

en un coin diamétralement opposé à l'angle où se trouvaient les

tombes du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette. Les deux

branches de la maison de Bourbon demeurèrent séparées dans la mort,

comme elles l'avaient été dans la vie. Nous ne croyons pas nous

écarter trop de notre sujet en reproduisant ici le plan du cimetière

de la Madeleine, avec quelques indications qui ne seront peut-être pas

sans intérêt pour le lecteur.

[Note 129: Voir page 232 de ce volume.]

M. Viger, après avoir fait dans sa propriété de l'enclos du Christ les

deux réserves dont nous avons parlé, rendit le reste du champ à la

culture. La porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte et par

où entraient les charrettes remplies par le bourreau, ne s'ouvrit plus

qu'à de bien rares intervalles pour laisser passer le laboureur. Un

homme qui travaillait enfant dans ces lieux, et qui plus d'une fois

m'y a conduit dans le cours de ces quinze dernières années[130], me

racontait que son père l'envoyait souvent travailler dans le _champ du

Christ_, en lui recommandant de ne pas toucher aux terrains marqués

par une claire-voie.

[Note 130: Le sieur Fauconnier, 12, rue d'Asnières,

Batignolles-Paris.]

Les choses en étaient là, lorsque s'accomplirent les graves événements

de 1814. La maison de Bourbon n'avait pu enterrer ses morts après la

grande bataille de la révolution. Il était naturel qu'en rentrant sur

le sol de la patrie elle s'occupât de ce soin pieux. D'ailleurs, le

retour des exilés, ces absents temporaires, rappelait les morts, ces

absents éternels, ensevelis avec trop peu de larmes, _paucioribus

lacrymis_, comme l'a écrit le grand historien de Rome; et depuis que

les roulements de tambour et les fanfares de la victoire ne

retentissaient plus, il semblait qu'on entendait sortir de ces sillons

où l'on avait fauché une génération humaine, un bruit de gémissements

et de sanglots. La restauration de la maison de Bourbon ramenait

elle-même la pensée publique sur les royales victimes de la

Révolution.

La loi qui avait consacré un deuil général en expiation du crime

commis le 21 janvier 1793, avait prescrit qu'un monument serait élevé

au fils et à la soeur de Louis XVI. Nous avons, dans un ouvrage

relatif _à la vie, à l'agonie et à la mort de Louis XVII_, exposé les

motifs qui rendirent stériles, relativement à ce jeune prince, les

dispositions de cette loi. Les difficultés qui s'était présentées pour

retrouver les restes de l'orphelin du Temple devenaient plus grandes

encore pour rechercher ceux de Madame Élisabeth, enfouis dans une

fosse commune avec les dépouilles des vingt-trois autres personnes

frappées avec elle sur l'échafaud du 21 floréal. Le gouvernement de la

Restauration n'avait recueilli que des renseignements inexacts sur la

sépulture des victimes révolutionnaires.

Un respectable vieillard, M. Descloseaux, propriétaire rue d'Anjou

d'une maison contiguë au cimetière de la Madeleine, avait été témoin

oculaire de l'inhumation des restes du roi Louis XVI et de la reine

Marie-Antoinette dans ce cimetière, et s'était persuadé que tous les

suppliciés de la place de la Révolution y avaient été également

ensevelis. Sa déclaration, formulée dans ce sens et signée par lui, le

4 juin 1814, avait accrédité une erreur que lui-même, mieux informé

plus tard, s'empressa de réparer par un acte authentique à la date du

22 mai 1816[131].

[Note 131:

_Déclaration de M. Descloseaux, chevalier de l'Ordre du Roi,

du 22 mai 1816, devant Me Deguingand, notaire à Monceaux_.

Je soussigné, Pierre-Louis OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de l'Ordre

du Roi, demeurant actuellement rue d'Anjou, faubourg Saint-Honoré,

nº 62, premier arrondissement, déclare erroné le certificat que j'ai

signé le quatre juin mil huit cent quatorze, étant à la suite d'une

liste imprimée par Lottin, dans le courant de la même année, ayant

pour titre: «_Liste des personnes qui ont péri par jugement du

tribunal révolutionnaire, depuis le vingt-six août dix-sept

cent quatre-vingt-douze, jusqu'au treize juin dix-sept cent

quatre-vingt-quatorze (vingt-cinq prairial an deux), laquelle liste

contient les noms de treize cent quarante-trois victimes._»

Attendu qu'il est constant et hors de doute que, sur la demande des

propriétaires et habitans de la rue d'Anjou, le cimetière de la

Madeleine a été fermé antérieurement au vingt-quatre mars dix-sept

cent quatre-vingt-quatorze (quatre germinal an deux), et que de suite

il a été ouvert près de la barrière de Monceaux (vulgairement

Mousseaux) un autre cimetière, dans lequel a été porté HÉBERT, dit le

_Père Duchesne_, indiqué sous le nº 496 de ladite liste, d'où il

résulte la preuve, d'après la liste imprimée par Lottin, que huit cent

quarante-huit victimes ont été portées au cimetière de Monceaux, et

non à celui de la rue d'Anjou; en conséquence je déclare, moi

Descloseaux, que c'est par erreur qu'il est dit, dans le certificat

signé de moi, que toutes les personnes comprises dans cette liste, et

au nombre de treize cent quarante-trois, ont été inhumées dans le

cimetière de la rue d'Anjou, et que je n'ai pas entendu y comprendre

celles qui ont été reçues au cimetière de Monceaux, indiquées sous les

huit cent quarante-huit derniers numéros. Cette erreur provient de ce

que j'ai considéré la désignation du cimetière de la Madeleine comme

étant commune aux deux cimetières de la rue d'Anjou et Monceaux,

attendu qu'ils avaient successivement servi au même usage.

De ce qui vient d'être dit, il reste constant que les tristes restes

de MADAME ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVI, et de M. de

MALESHERBES, sont déposés dans le cimetière de Monceaux. (Voir les

n{os} 679 et 901.)

En foi de quoi j'ai signé le présent certificat pour rendre hommage à

la vérité, consentant qu'il soit déposé par-devant notaire, et qu'il

en soit délivré toutes copies nécessaires à qui de droit et à mes

frais.

A Paris, ce dix-neuf mai dix-huit cent seize.

Approuvé le contenu au certificat ci-dessus écrit de la main de M.

d'Anjou, mon gendre. _Signé_ OLLIVIER DESCLOSEAUX, chevalier de

l'Ordre du Roi.

En marge est écrit: Enregistré à Neuilly, le vingt-un mai mil huit

cent seize, fol. 14 recto, cases 1 et 2. Reçu deux francs vingt

centimes. _Signé_ MAUROY.

«Il est ainsi en ladite déclaration, duement certifiée véritable,

signée, paraphée et annexée à un acte de dépôt passé devant Me Élie

DEGUINGAND, notaire à Monceaux, boulevard extérieur de Paris,

soussigné, le vingt-deux mai mil huit cent seize, enregistré; le tout

étant en la possession dudit Me DEGUINGAND.» Délivré ces présentes le

trente juin mil huit cent seize.

DEGUINGAND.]

L'année suivante, dans les derniers jours du mois de mars, fut dressé

un acte notarié établissant la notoriété du cimetière de

Monceaux[132].

[Note 132:

_Acte de notoriété concernant le cimetière de Monceaux,

du 30 et 31 mars 1817, devant Me Deguingand, notaire._

Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal à la résidence de

Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins

ci-après nommés, soussignés,

SONT COMPARUS:

1º M. Philippe CARDINET, marchand de vin traiteur;

2º M. Louis-Auguste POITEVIN, propriétaire et cultivateur;

3º M. François CUREL, propriétaire et marchand épicier;

4º M. Étienne DESGRAIS, propriétaire et cultivateur;

5º M. François CHARLES, propriétaire et cultivateur;

6º M. Étienne-François FAUCONNIER, propriétaire et cultivateur;

7º M. Pierre GILLET, propriétaire et cultivateur;

8º M. Claude LEBERT, cultivateur et propriétaire;

9º Et M. Jacques-Louis CHARLES, propriétaire et paveur;

Tous demeurant à Monceaux, commune de Clichy-la-Garenne, département

de la Seine;

Lesquels ont attesté pour notoriété constante, et comme étant à leur

parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés;

SAVOIR:

1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de

Paris, c'est-à-dire au mois de mars dix-sept cent

quatre-vingt-quatorze, le Gouvernement, existant à cette époque

s'est emparé pour le même usage d'un terrain dépendant de la

maison dite _du Christ_, située à la barrière de Monceaux

(vulgairement _Mousseaux_).

2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une

partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard

extérieur, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une ouverture,

depuis fermée par une grande porte qui existe encore

actuellement.

3º Et que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai

dix-sept cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME

ÉLISABETH, soeur de Sa Majesté Louis XVIII, roi de France.

Trois jours après, l'ancien concierge du cimetière de Monceaux faisait

devant le même officier public la déclaration suivante:

Par-devant Me Élie DEGUINGAND, notaire royal, à la résidence de

Monceaux, boulevard extérieur de Paris, en présence des témoins

ci-après nommés, soussignés,

EST COMPARU,

Étienne-Pierre JOLY, ancien concierge du cimetière de Monceaux, et

actuellement concierge du cimetière de Montmartre, demeurant aux

Batignolles, nº 42, commune de Clichy.

Lequel a attesté pour notoriété constante, et comme étant à sa

parfaite connaissance, les faits ci-après rapportés;

SAVOIR:

1º Que, lors de la fermeture du cimetière de la Madeleine de

Paris, c'est-à-dire au mois de mars mil sept cent

quatre-vingt-quatorze, le gouvernement existant à cette époque

s'est emparé, pour le même usage, d'un terrain actuellement

dépendant de la maison dite du _Christ_, situé à la barrière de

Monceaux (vulgairement Mousseaux);

2º Que pour l'entrée de ce dernier cimetière on a démoli une

partie du mur d'enceinte de Paris, et pratiqué sur le boulevard

extérieur de Paris, vis-à-vis le bâtiment de la barrière, une

ouverture, depuis fermée par une grande porte qui existe encore

actuellement;

3º Que c'est dans ce lieu qu'ont été portés, le dix mai mil sept

cent quatre-vingt-quatorze, les restes mortels de MADAME

ÉLISABETH, soeur de S. M. LOUIS XVIII, ROI de France;

4º Et enfin que c'est dans ce lieu qu'ont aussi été apportés tous

les corps des personnes qui ont été condamnées par le tribunal

révolutionnaire, et exécutées sur la place LOUIS XV, depuis le

quatre germinal an deux (vingt-quatre mars mil sept cent

quatre-vingt-quatorze) jusqu'à la fermeture dudit cimetière.

Desquelles déclarations il a été dressé le présent acte pour servir et

valoir ce que de raison.

Fait et passé à Monceaux, en l'étude, l'an mil huit cent dix-sept, le

trois avril, en présence de Jean-Nicolas Couttard, instituteur, et

Pierre-Augustin Meigneux, commis marchand épicier, demeurant tous deux

audit Monceaux, témoins instrumentaires requis conformément à la loi,

et a le comparant signé avec lesdits témoins et ledit Me DEGUINGAND,

notaire soussigné, après lecture faite de la minute des présentes,

demeurée à Me DEGUINGAND, notaire soussigné.

En marge de ladite minute est écrit:

Enregistré à Neuilly, le quatre avril mil huit cent dix-sept, folio

167 recto, case 7. Reçu deux francs vingt centimes. _Signé_ MAUROY.

Délivré ces présentes le cinq avril mil huit cent dix-sept.

DEGUINGAND.]

Dès le 11 janvier 1817, M. Bélanger, dessinateur ordinaire du cabinet

et de la chambre du Roi, avait adressé le rapport suivant à M. de

Pradel, chargé du portefeuille de la maison de Sa Majesté:

«MONSIEUR LE COMTE,

»Le corps de Madame Élisabeth de France a été porté dans une fosse

commune, près la barrière de Mousseaux, dans un terrain (_intra

muros_) qui appartient à M. Viger, ancien directeur des fermes. Ce

domaine contient environ sept arpents, sur lequel il existe deux

maisons d'habitation séparées l'une de l'autre.

»Dans la même fosse qui contient les restes de cette auguste et

infortunée princesse, se trouvent réunis ceux des personnes qui ont

partagé la gloire de son martyre.

»Toute espèce de translation étant impossible, on peut, ainsi que vous

l'avez sagement proposé, faire de ce local, sans beaucoup de dépense,

un lieu d'expiation et de recueillement, dont les dispositions,

d'après les détails du plan que j'ai l'honneur de vous adresser,

offriraient l'aspect austère d'une enceinte religieuse, où quelque

petit monument attesterait aux siècles à venir jusqu'à quel excès de

déraison et de délire peut se porter un peuple quand il brise ses

institutions sociales et qu'il rompt le joug salutaire des lois de la

morale et de la religion.

»J'ai rédigé le projet que j'ai l'honneur de vous adresser sur des

dispositions d'économie. Une enceinte fermée, plantée de cyprès et

autres arbres convenables à un champ de repos, une pyramide élevée sur

la fosse, des cyprès mémoratifs avec quelque inscription, une chapelle

sépulcrale simple dans ses décors, qui offrirait aux habitants de

Mousseaux, qui n'ont plus d'église pour la célébration de la messe,

les jours de fêtes et dimanches, un lieu de recueillement.

»Ce domaine offre la disposition avantageuse de deux maisons

d'habitation, l'une convenable pour l'ecclésiastique qui desservirait

la chapelle, et l'autre au concierge qui gardera le champ du repos.

»J'estime toute cette dépense, y compris l'acquisition des sept

arpents de terre, des deux maisons, des embellissements, des

plantations et de la construction de la chapelle, à trois cent mille

francs.

»Des détails plus précis donneraient peut-être des résultats plus

économiques.

»Je m'estimerai heureux si, témoin de tant de profanations politiques

et sacrées, je pouvais avoir contribué à la décision qui sera

prononcée à cet égard.

»J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le comte, votre

très-humble et très-obéissant serviteur,

»BÉLANGER.»

»Paris, le 11 janvier 1817.»

* * * * *

De son côté, M. Viger de Jolival avait, le 25 du même mois, tenté près

des vicaires généraux du diocèse de Paris une démarche ayant pour but

de les intéresser à la cession qu'il était disposé à faire de sa

propriété au gouvernement du Roi, et, le 4 février, il écrivait au

préfet de la Seine relativement au monument à élever à la mémoire de

Madame Élisabeth. Il crut aussi devoir adresser une requête analogue à

M. le vicomte de Montmorency[133]. Ni les propositions de M. Bélanger

ni celles de M. Viger de Jolival ne furent accueillies. Nous dirons

dans l'Appendice que nous inscrirons à la fin de ce volume, avant les

Pièces justificatives, les difficultés, pour ainsi dire

insurmontables, que rencontrèrent les recherches qui furent tentées

pour arriver à la découverte certaine des restes de Madame Élisabeth.

M. Lainé, ministre de l'intérieur, sous l'autorité duquel le préfet de

police avait dirigé ces lamentables travaux, regarda comme un devoir

de soumettre au Roi les lettres qui en exposaient les détails. Louis

XVIII, assez peu crédule de sa nature, et pour qui les reliques de

Louis XVI et de Marie-Antoinette, malgré les actes publics qui en

établissaient l'authenticité, paraissaient à peine offrir une garantie

suffisante, donna l'ordre de s'abstenir de recherches qui,

lorsqu'elles ne sont pas motivées par des indications certaines,

ressemblent à une profanation: or celles-ci ne pouvaient avoir pour

résultat qu'une découverte d'ossements douteux. On renonça donc à

toute pensée d'exhumation.

[Note 133: Se déclarant _propriétaire et gardien depuis vingt-sept ans

de l'enceinte où repose la dépouille mortelle de Madame Élisabeth,

clos inaccessible au public, resté inculte et vierge depuis le 10 mai

1792_, et ayant pour objet _la possibilité de l'érection d'un monument

à la mémoire de cette princesse_. (Catalogue Laverdet, mai 1857.)]

On avait voulu trop faire et l'on ne fit point assez. La plus simple

convenance conseillait d'acquérir ce cimetière et d'y ériger un

monument. On n'en fit rien. M. Viger de Jolival perdit l'espoir de

céder au gouvernement royal le terrain qui contenait les restes

d'Élisabeth, de Malesherbes, des fermiers généraux, des présidents du

Parlement de Paris et d'une multitude de personnages considérables.

Peut-être l'empressement du propriétaire du terrain à en tirer parti

diminua-t-il la disposition du gouvernement à l'acquérir, parce que

celui-ci ne vit qu'une spéculation dans une affaire où il y avait des

considérations d'un ordre supérieur à envisager. Cependant, si

l'enquête, poursuivie avec tant de soin, n'avait pu donner

d'indications précises sur les moyens de discerner les reliques de la

soeur de Louis XVI au milieu de tant de restes, elle avait mis deux

points hors de doute: la présence des dépouilles mortelles de la

princesse dans l'_enclos du Christ_, et l'indication de la fosse où

elles reposent, avec un grand nombre des plus illustres victimes de la

révolution, et à quelques pas des proscripteurs les plus redoutables

de cette époque néfaste, couchés dans la paix du même tombeau. Cela

suffisait pour que l'enclos marqué de tels souvenirs fût conservé

comme une de ces pages d'histoire qui, respectées au milieu de tous

les changements, parlent du passé à l'avenir.

Le temps a marché. Peu à peu la spéculation s'est emparée de ces

terrains. Quelques chétives maisons s'y sont assises, quelques hangars

s'y sont élevés; mais ceux qui les habitent ou qui les exploitent ne

se doutent pas de ce qui s'est passé dans ces lieux. La population,

qui se renouvelle encore plus vite aux abords des barrières qu'au

centre même de la cité, ignore tellement à quel usage ces terrains ont

servi, qu'un terrassier ayant trouvé, il y a quelques années, des

ossements humains en creusant les fondations d'un bâtiment, mille

conjectures étranges ont occupé l'imagination des habitants de ce

quartier. Dans ces derniers temps encore, de nouveaux ossements,

appartenant à des individus des deux sexes, et remontant, d'après les

examens de la science, à soixante-dix ou soixante-quinze ans, sont

apparus en grand nombre sous la pioche des ouvriers occupés à des

fouilles au boulevard de Monceaux. Ces débris, remplissant plusieurs

tombereaux, ont été transportés aux Catacombes[134].

[Note 134: C'est par erreur qu'un article du _Droit_ du mois de

juillet 1865, et après lui plusieurs autres journaux, ont prétendu que

«cet emplacement faisait autrefois partie du cimetière de la Madeleine

de la Ville-l'Évêque, où avaient été déposés les corps de Louis XVI et

de Marie-Antoinette, ainsi que ceux des victimes de la Terreur.» Il y

avait loin du cimetière de la Madeleine au cimetière de Monceaux. B.]

Ainsi donc, si Madame Élisabeth avait mis tous ses soins à fuir

l'ostentation pendant sa vie, Dieu a voulu lui ménager jusque dans la

mort l'obscurité qu'elle avait aimée.

* * * * *

Madame, après avoir prêché l'humilité devant l'échafaud, vous vous y

êtes humblement offerte. Vos dépouilles ont été, avec les dépouilles

de tous vos compagnons funèbres, enfouies pêle-mêle dans la terre, et

pas une pierre n'en marquera même la place!

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 21 / 51 段