Ayant appris que le souverain Pontife avait été enlevé de Rome, et se

trouvait momentanément dans la Chartreuse, près de Florence, le Roi et

la Reine de Sardaigne, ainsi que le grand-duc de Toscane,

s'empressèrent de l'aller visiter. On imagine mieux qu'on ne le décrit

ce que dut avoir de touchant une telle entrevue, dans une circonstance

qui réunissait des exemples si éclatants de la fragilité des grandeurs

humaines. En s'inclinant devant le chef suprême de l'Église,

Charles-Emmanuel lui dit: «J'oublie dans des moments si doux toutes

mes disgrâces; je ne regrette point le trône que j'ai perdu: je

retrouve tout à vos pieds.--Hélas! cher Prince, répondit le

Saint-Père, tout n'est que vanité; nous en sommes, vous et moi, la

triste preuve. Portons nos regards vers le ciel, c'est là que nous

attendent des trônes qui ne périront jamais.» Le Roi et la Reine, qui

se disposaient à retourner en Sardaigne, pressaient le saint vieillard

de les accompagner. «Venez, venez avec nous, Saint-Père, disait la

soeur de Madame Élisabeth, nous nous consolerons ensemble: vous

trouverez dans vos enfants tous les soins respectueux que mérite un si

tendre père.--Je ne puis accepter vos offres généreuses, répondit le

Pape, mon grand âge ne le permet pas, mes infirmités le refusent, et

la crainte d'éveiller le soupçon de nos ennemis le défend.» Leurs

adieux furent déchirants: c'était la séparation d'amis qui ne doivent

plus se revoir.

Marie-Clotilde mourut à Naples le 7 mars 1802. Dans tous les lieux

qu'elle avait habités, la réputation de sa sainteté s'était répandue.

Le pape Pie VII, qui avait été témoin de ses vertus, la déclara

vénérable par un décret du 10 avril 1808.]

La fatale nouvelle circulait et faisait partout couler bien des

larmes, mais nulle part peut-être plus qu'au château de Wartegg, près

de Rohrschak, dans le canton de Saint-Gall en Suisse[117], où vivait

retirée la famille de Bombelles. Sans être parfaitement rassurée sur

le sort de la princesse, elle s'était attachée avec ardeur à cette

pensée que la perversité humaine s'arrêterait devant un crime

non-seulement si odieux, mais si inutile.

[Note 117: Le prince Béda, abbé de Saint-Gall, était propriétaire du

château de Wartegg.

Il avait donné à bail ce manoir à la famille de la Tour-Valsassina,

qui, au moment de l'émigration française, le loua au marquis de

Bombelles.

Dans son journal manuscrit, conservé aux archives de Saint-Gall, t.

284, nous voyons que la famille de Bombelles était installée à Wartegg

en décembre 1791, et que le 4 janvier 1792 M. de Bombelles vint avec

toute sa famille à Saint-Gall faire visite au prince abbé et dîner

avec lui.]

Le journal qui en contient le récit arrive un matin au château, et à

l'instant le meurtre est su de tout le monde. Madame de Bombelles

seule, qui est encore au lit, ne le sait pas. Un domestique entre dans

son appartement; ses larmes et le nom de Madame Élisabeth qu'il

prononce ont tout fait comprendre. Madame de Bombelles jette un cri et

tombe sur son oreiller, sans mouvement et sans vie. Son mari accourt,

l'environne de soins; elle respire et fait un effort pour se relever,

mais le choc terrible que lui a imprimé la fatale nouvelle a pour

ainsi dire faussé chez elle les ressorts de la nature, et un rire

effrayant éclate sur ses lèvres plissées et tordues par la douleur. A

l'aspect de cet accès de démence, une sorte d'intuition venue du coeur

inspire à M. de Bombelles le seul moyen peut-être qui pût rappeler la

nature à elle-même. «Ses enfants! s'écrie-t-il, vite ses

enfants!»--Ses enfants, qui savent déjà que le bourreau vient de leur

prendre une mère, accourent et se précipitent sur le lit de celle

qu'ils sont menacés de perdre encore. Leur effroi, leurs cris, leurs

larmes, le nom d'Élisabeth prononcé au milieu des sanglots, cette

scène déchirante où la tendresse et le désespoir mêlent et confondent

leurs plus douces émotions et leurs plus terribles angoisses,

finissent par ramener madame de Bombelles au sentiment vrai de son

inconsolable douleur.

Le château de Wartegg prit le deuil: père, mère, enfants, ne pouvaient

se regarder sans verser des larmes; le souvenir de Madame Élisabeth

devint l'entretien incessant de cette famille éplorée. Privée de sa

fortune par la révolution, elle vivait à l'étranger des libéralités de

la maison royale de Naples, que le malheur força bientôt à se réduire

elle-même. Les événements qui suivirent obligèrent madame de Bombelles

à quitter la Suisse. Elle se rendit dans le village de Menowitz, aux

environs de Brünn, en Moravie, et peu de temps après dans la ville

même de Brünn. Les années s'écoulèrent sans adoucir ses regrets, la

mémoire de sa royale amie remplissait toutes ses pensées et inspirait

toutes ses actions. Elle avait à peine le nécessaire, et elle trouvait

le moyen d'ouvrir autour d'elle cette source de bonnes oeuvres dont

Madame Élisabeth lui avait donné le secret. A la suite d'une couche

malheureuse, elle mourut au mois de septembre 1800, à l'âge de

trente-huit ans, dans cette ville de Brünn, témoin de ses vertus et de

sa charité, et où sa mémoire est demeurée en vénération[118].

[Note 118: _Traduction d'un article de la Gazette de Brünn du mercredi

1er octobre 1800._

«Le vrai mérite est sans ostentation; il n'appartient qu'à la justice

de l'histoire de lui ériger un autel incorruptible dans le coeur de

tout homme de bien. La vertu la plus pure, la piété sans hypocrisie,

la tendresse conjugale et maternelle portée au plus haut degré, le

courage et la grandeur d'âme dans les plus grands malheurs, la bonté

du coeur, une bienfaisance sans bornes dans une situation gênée, un

esprit cultivé, une amitié noble et constante, toutes ces qualités se

trouvoient réunies dans une femme: toutes ces qualités firent vénérer

madame de Bombelles, qu'une mort prématurée arracha des bras de six

orphelins, à la suite d'une couche malheureuse, dans la

trente-neuvième année de son âge, et conduisit dans un monde où elle

reçoit la récompense due à ses souffrances et à ses vertus. Tous ceux

qui l'ont connue, qui l'ont vue grande et élevée dans le malheur, qui

l'ont admirée sous les titres respectables de mère, d'épouse et

d'amie, ne pourront refuser des larmes à sa mémoire, et à ses mânes le

souhait d'une paix sainte et inaltérable.»

_Traduction d'un autre article de la même gazette, du samedi 4 octobre

1800._

«Les hommes reconnoissants forment, dans le grand tableau du monde, le

groupe le plus intéressant; car il n'est aucune vertu, si élevée

qu'elle soit, à laquelle le céleste sentiment de la reconnoissance ne

mérite de servir de pendant. Nous fûmes témoin, lundi dernier, d'une

scène des plus touchantes, des plus sublimes, près du cercueil de la

défunte madame de Bombelles. La gratitude y célébra une fête digne du

Ciel, et offrit un laurier à la vertu dans le tombeau. Les habitants

de Menowitz (village non loin de Brünn, où la défunte habita quelque

temps) apprirent la mort de cette vénérable femme, et plusieurs

d'entre eux se hâtèrent d'arriver à la ville et dans la maison du

deuil. C'étoit le jour des funérailles, et le cercueil étoit déjà

fermé. Les bonnes gens en demandèrent l'ouverture avec des cris

déchirants, pour voir encore une fois leur bienfaitrice, leur mère,

pour baiser encore une fois ses froides mains. Le cercueil fut ouvert;

et ces créatures reconnoissantes, pâles et plongées dans une douleur

muette, les yeux baignés de larmes, entourèrent le corps de leur

bienfaitrice. Ce spectacle étoit digne de compassion, et en même temps

de l'enthousiasme des âmes sensibles qui savent apprécier le mérite de

la vertu. Enfin ce chagrin muet éclata en plaintes amères: alors sa

main glacée fut couverte de baisers brûlants; alors les vêtements de

la défunte furent arrosés des larmes du sentiment, de ces larmes que

tous les trésors de la terre ne peuvent acheter sans la vertu, dont

elles sont le prix. Chacun de ces hommes reconnoissants essaya de

peindre aux assistants, avec tout le feu renfermé dans ses veines, les

bienfaits qu'il en avoit reçus: «_Au lit de ma femme malade, elle

veilloit jour et nuit.--Elle ferma les yeux de ma mère.--Elle me donna

des drogues de sa propre main et me soigna.--Elle pansa mes plaies, et

me mit en état de soutenir mes vieux parents._» Ainsi s'écrioient

ensemble ces coeurs nobles et sensibles; et ils adressoient leurs

voeux au Ciel pour qu'il accordât la paix éternelle à sa belle âme,

pour prix de tant de bienfaits. Que sont toutes les louange achetées

avec de l'or auprès d'un tel éloge funèbre! Oh! celui qui, au récit de

pareilles scènes, n'aimeroit pas la vertu, n'ouvriroit pas son coeur

aux malheureux, qui ne répandroit pas des trésors, souvent mal acquis,

dans le sein des infortunés; celui qui ne cesseroit pas de poursuivre

la vertu, d'opprimer le mérite, qu'il descende un jour au tombeau sans

être aimé, sans être pleuré! c'est la plus grande punition, et dont

il sentira, dans un autre monde seulement, toute l'étendue.»]

On comprend la profonde affliction que durent ressentir les autres

amies de Madame Élisabeth, et en particulier madame de Raigecourt et

madame des Montiers. Madame de Raigecourt, qui crut devoir envoyer ses

respectueuses condoléances à Madame Royale, sortie sept mois après de

la prison du Temple, reçut d'elle la lettre suivante, datée de Vienne:

«12 mars 1796.

»Madame, votre visage ni votre nom assurément ne me sont

inconnus; on a du plaisir à se rappeler les personnes fidèles, et

vous êtes du nombre: je sais bien l'attachement que vous aviez

pour ma vertueuse tante Élisabeth; elle vous aimait beaucoup

aussi, et m'a souvent parlé de vous et du chagrin qu'elle avait

d'être séparée de vous. Je vous remercie de la joie que vous

témoignez de ma délivrance, c'est un miracle que le ciel

réservait à l'Empereur, et dont je serai toujours reconnaissante.

Je sais que vous n'êtes sortie que par l'ordre de ma tante; je

partage tous les tourments que vous avez soufferts, et assurément

je prendrai toujours le plus grand intérêt à tout ce qui vous

arrive comme à l'amie de ma chère tante Élisabeth. Vous me dites

que vous avez un de ses portraits bien ressemblant; je voudrais

que vous me le fissiez passer; je vous promets de vous le rendre;

je vous prie de l'envoyer sûrement à l'évêque de Nancy, qui est

chargé de mes affaires ici.

»MARIE-THÉRÈSE de France.»

* * * * *

De son côté madame des Montiers avait écrit au comte de Provence pour

lui exprimer la part bien vive qu'elle prenait à ses douleurs

fraternelles. Le prince lui répondit de sa main:

«A Vérone, ce 30 mai 1794.

«Si je puis éprouver, Madame, quelque consolation dans ma juste et

profonde douleur, c'est en pensant qu'elle est partagée par les

personnes qui veulent bien avoir quelque bonté pour moi. Personne ne

sait mieux que moi combien ma pauvre soeur avoit d'amitié pour vous,

ni combien vous l'aimiez, et je juge de votre douleur par celle que je

ressens moi-même. Puisse l'attachement aussi pur qu'invariable que

vous me connoissez pour vous, vous être de quelque consolation! Soyez

au moins bien persuadée que c'en sera une pour moi, dans des temps

plus heureux, de faire tous mes efforts pour vous adoucir la cruelle

et irréparable perte que nous venons de faire.

»Adieu, Madame, recevez avec votre bonté ordinaire l'assurance des

tendres et respectueux sentiments que je vous ai voués, et qui

dureront autant que ma vie.

»LOUIS-STANISLAS-XAVIER.»

* * * * *

Les regrets exprimés ici par un frère de Madame Élisabeth ne font pas

oublier ceux que les plus humbles serviteurs de cette princesse lui

conservèrent jusqu'à leurs derniers jours. Jacques et Marie n'avaient

cessé, tant qu'ils l'avaient pu, d'être fidèles à l'ordre établi à

Montreuil par leur royale maîtresse; mais, après le 10 août, la

famille royale ayant été conduite au Temple, la Commune

révolutionnaire de Versailles ne tarda point à s'emparer de cette

demeure de Montreuil que les pauvres avaient pris coutume de regarder

comme la maison nourricière de leurs enfants. Jacques et Marie, qui

savaient peu dissimuler leurs sentiments et dont l'origine helvétique

était un crime aux yeux des révolutionnaires, furent arrêtés et mis en

prison, où ils furent longtemps oubliés. Ils en sortirent au mois de

ventôse an II, et sollicitèrent la bienfaisance des directeurs du

district de Versailles[119]. Leur extrême misère éveilla la pitié des

magistrats de ce temps, qui déclarèrent que leur détention avait été

une injustice et qu'ils avaient droit à des indemnités. Malgré nos

persévérantes recherches, il nous a été impossible de trouver la

preuve qu'un secours quelconque leur ait été accordé, et nous ne

pouvons dire comment ils parvinrent à traverser la France et à

regagner, avec leur enfant, l'heureuse contrée où ils avaient échangé

leurs premières paroles d'amour. L'honneur d'avoir appartenu à Madame

Élisabeth les environna de l'estime et de l'intérêt de tous les

habitants de Bulle. La révolution, qu'ils avaient cru fuir, vint les

trouver dans leur pays natal[120]; mais leur union tranquille n'en fut

pas troublée. Jacques et Marie ne cessèrent point de pleurer leur

bienfaitrice, sur laquelle chaque jour on se plaisait à les

interroger. Ils apprirent à leurs enfants à prier pour elle et à bénir

sa mémoire. Dieu ne voulut pas que ces deux êtres, qui avaient tant

souffert ici-bas de leur première séparation, fussent séparés

longtemps dans un monde meilleur. Marie mourut la première; elle

mourut le 5 janvier 1835[121]; Jacques alla la rejoindre le 2

septembre de l'année suivante[122].

[Note 119: «_Liste civile._--Bosson et sa femme, ci-devant attachés au

service d'Élisabeth Capet, réclament de la justice des magistrats

administrateurs du directoire du district les six derniers mois 1793

de leurs gages, et jusqu'à l'évacuation de leur logement, pour

laquelle ils ont obéis à l'instant même que les ordres leur a été

signifiés, au lieu qu'ils occupoient en la maison du Grand-Montreuil.

»Ils sont sans place et sans pain;--se recommandent à votre

bienfaisance.

»BOSSON.»

«Soit communiqué au directeur de l'agence nationale de

l'enregistrement et des domaines, pour donner des renseignements et

son avis le plus promptement possible, attendu l'extrême misère où les

requérants ont été réduits par l'effet d'une détention non méritée.

Fait au district de Versailles, le trois germinal, l'an second de la

République.

«GAUTHIER. MACÉ BAIGNEUX.»

«_Avis du directeur de l'agence nationale de l'enregistrement._--Vû la

pétition du citoyen Bosson et de sa femme, tendante à obtenir de

l'administration le payement de leurs gages des six derniers mois de

1793, comme attachés à la maison du Grand-Montreuil, séquestrée sur

Élisabeth Capet.

»Le directeur de l'agence nationale de l'enregistrement observe que

Bosson et sa femme, qui n'ont justifié ny de leur qualité ny de leurs

droits, étoient l'un vacher et la femme laitière dans la maison

d'Élisabeth Capet;

»Que les vaches ayant été vendues en octobre 1792, le vacher et la

laitière sont devenus inutiles; que les dispositions des loix

concernant les gagistes de la cy devant liste civile sont communes aux

personnes qui étoient attachées à Élisabeth Capet;

»Qu'ainsi Bosson et sa femme ont dû se regarder comme supprimés à

compter du 31 décembre 1792; mais qu'ils ont droit aux indemnités ou

pensions promises par le décret du 27 août 1793, et qu'ils doivent

être renvoyés devant le citoyen Henry, commissaire-liquidateur de la

cy-devant liste civile.

»A Versailles, 11 germinal de l'an II de la République françoise, une

et indivisible.

»DESCHESNE.»]

[Note 120: Nous en avons trouvé des traces dans le registre des

archives de la noble bourgeoisie et ville de Bulle:

«1798.

»Cette année mémorable qui changea la face des affaires en Suisse fut

précédée par des démonstrations qui furent très-vives dans le pays de

Vaux déjà dès le commencement du mois de décembre. Le lendemain de la

foire du mois de janvier 1798 fut le jour où l'arbre de la liberté fut

arboré sur le Tilleul, à Bulle. Dès lors Bulle se constitua en comité

central correspondant avec Vevey et Lausanne. Un autre comité central

s'établit à Grand-Villard, qui correspondit aussi, comme celui de

Bulle, avec Vevey et Lausanne. Il s'agissait de récupérer les droits

de l'ancienne patrie de Vaux.

»Parmi les actes de dévouement pour la cause de la liberté, on peut

citer celui des frères Gex, qui fabriquèrent un canon de bois cerclé

en fer, et qui figura au camp de Russille, près d'Avry-devant-Pont.

»Les détails de cette révolution se trouveront dans un autre ouvrage.

L'heure étoit venue où la Suisse devoit aussi avoir son tour, et au 4

mars les François entrèrent à Fribourg; combat meurtrier à la Singine;

Berne est prise par Schombourg; les gouvernements aristocratiques

disparoissent; la Suisse se constitue en une république une et

indivisible; un directoire, un sénat, un grand conseil, siégent

d'abord à Arau, ensuite à Lucerne, enfin à Berne, où, après plusieurs

changements dans ces premières autorités et dans sa forme, le

gouvernement unitaire fut culbuté par la troupe du général Bachman et

de son collègue Aufdermour, qui forcèrent le gouvernement unitaire à

se réfugier à Lausanne, où le général Rapp se trouva et fit connoître

aux Suisses la volonté de Napoléon, premier consul de France, d'être

le médiateur de la Suisse. Bachman et sa compagnie mirent bas les

armes; le gouvernement unitaire fut rétabli à Berne, et une consulte

fut envoyée à Paris de toute la Suisse, qui en apporta l'acte de

médiation, qui fut mis en activité par M. le comte Louis d'Affry, en

sa qualité de premier landamman de la Suisse; avoyer de Fribourg sous

ce régime, mort d'un coup d'apoplexie, il emporta les regrets de ses

concitoyens.

»Sous le gouvernement de l'acte de médiation tout comme sous

l'unitaire, Bulle conserva une préfecture et un tribunal de première

instance.

* * * * *

»L'acte de médiation faisoit de Bulle le chef-lieu d'un des cinq

districts du canton de Fribourg.--Il donna un membre au conseil d'État

dans la personne de M. Nicolas-André de Castella, dernier banneret de

Bulle.» (Extrait d'un registre intitulé: _Annalise des Archives de la

noble bourgeoisie et ville de Bulle_.)]

[Note 121: Voir, aux Pièces justificatives, nº VIII, son acte de

décès.]

[Note 122: Voir son acte de décès, au nº IX des Pièces

justificatives.]

Montreuil avait perdu la maison hospitalière où tous les enfants

étaient assurés de trouver leur nourriture. Le district de Versailles,

n'ignorant pas le regret et la gêne que causait à tant de familles le

tarissement de cette source de secours toujours ouverte à leurs

besoins, crut devoir prendre un arrêté qui convertissait en hospice la

maison Élisabeth. C'était rendre un hommage involontaire à la bonté de

cette princesse, qui avait fait de sa demeure le point de mire vers

lequel se tournaient toutes les souffrances, de sorte qu'on ne faisait

que continuer ses traditions en la transformant en Hôtel-Dieu. Mais

cette mesure, fort belle sur le papier, ne reçut aucune exécution;

l'asile de Montreuil demeura sombre et muet: l'âme de la charité était

absente.

Dans la maison Élisabeth (c'est ainsi que l'on continuait de

l'appeler) restèrent installés les anciens serviteurs de la princesse,

ainsi que les gardiens des scellés que la révolution y avait envoyés.

En vertu d'une loi du 7 messidor an III (jeudi 25 juin 1795), portant

qu'une horlogerie automatique serait sans délai formée à Versailles,

Charles Delacroix, représentant du peuple, en mission dans le

département de Seine-et-Oise, _arrêta, le 29 brumaire an IV_ (20

novembre 1795), _que la maison dite Élisabeth, l'orangerie et la

vacherie qui en dépendent, les cours et terrains situés entre lesdits

bâtiments, seraient affectés_ à cet établissement, placé sous la

direction des citoyens Lemaire et Glaesner[123].

[Note 123: Voir Pièces justificatives, nº X.]

Malgré la jouissance gratuite de ces bâtiments et terrains concédés

pendant quinze ans, la manufacture d'horlogerie, qui devait recevoir

chaque année cent élèves, ne prospéra point; elle fut supprimée par un

arrêté du Premier Consul, daté du 17 ventôse an IX[124] (8 mars 1801),

et mise à la disposition de la régie du domaine national et de

l'enregistrement.

[Note 124: Voir Pièces justificatives, nº X.]

L'architecte du palais national de Versailles ayant déclaré que la

maison Élisabeth _étoit tellement endommagée qu'il faudroit employer

une somme de 25,000 francs pour sa réparation, et la régie, de son

côté, ayant observé que, vu le grand nombre des bâtiments inoccupés

dans cette ville, les locations de ladite maison y seroient difficiles

et d'un foible produit_, on en conclut qu'il était plus avantageux de

la vendre dans l'état où elle se trouvait que de la réparer[125].

Cette proposition fut agréée par l'autorité supérieure; la vente aux

enchères fut annoncée pour le 27 messidor de l'an X (vendredi 16

juillet 1802), et la maison Élisabeth, avec ses dépendances, fut

adjugée _moyennant les prix et somme de 75,900 francs, au citoyen

Jean-Michel-Maximilien Villers, demeurant à Paris, rue de

l'Université, nº 269_[126].

[Note 125: Voir Pièces justificatives, nº X.]

[Note 126: Voir Pièces justificatives, nº X.]

Avant son aliénation définitive, la demeure de Madame Élisabeth avait

été condamnée à la stérilité. Dès le mois d'octobre 1792, ses vaches

nourricières avaient été vendues; ses belles fleurs, orgueil de ses

jardins, avaient été enlevées et dispersées[127]. Sa maison, d'abord

mais inutilement désignée pour devenir un hospice, puis consacrée à

une institution industrielle, avait subi des dégradations déplorables,

sans servir à des travaux utiles.

[Note 127: Voir Pièces justificatives, nº XI.]

Un triste et invincible attrait nous ramène à ce cimetière où gisent

les restes vénérables de Madame Élisabeth, et qui, pendant la période

révolutionnaire, était plus connu du charretier du bourreau que du

conducteur des pompes funèbres. Les inhumations des victimes tombées

sur l'échafaud de la place du 21 janvier s'y succèdent chaque jour.

Ennuyé de tuer en détail, le tribunal révolutionnaire, le 29 prairial

an II (17 juin 1794), avait livré à la guillotine, _par amalgame et en

masse_, selon l'expression de Fouquier-Tinville, cinquante-quatre

victimes, différentes de rang et d'opinion, et étrangères les unes aux

autres. Le 10 thermidor envoya dans ce champ funèbre les principaux

chefs du parti qui venait de succomber, les deux Robespierre,

Saint-Just, Couthon, Hanriot, Dumas, et ce Simon dont le nom odieux

est lié à jamais à celui d'un héroïque enfant. Mais cette _fournée_

n'était que de vingt-deux hommes.

Le lendemain, 11 thermidor, il y eut une fournée bien autrement

considérable: les vainqueurs avaient eu le loisir de faire des

désignations nombreuses, et d'atteindre la plupart des membres de la

Commune qui avaient longtemps prévalu contre la Convention.

L'exécution de soixante et onze condamnés envoyés à l'échafaud par

leurs anciens complices forma un lac de sang sur la place où Madame

Élisabeth avait été frappée.

Il ne faut pas croire que la guillotine chômât après ces satisfactions

terribles données aux exigences de la réaction: la recomposition du

tribunal révolutionnaire, la fermeture du club des Jacobins, la

dépanthéonisation (expression du temps) des restes de Marat, ne

suffirent point pour apaiser les indignations de la conscience

publique. Le sang appelle le sang. Parmi les suppliciés, on ne compta

pas seulement les criminels auteurs de tant de supplices, les Carrier,

les Fouquier-Tinville, les Lebon: les vainqueurs du 10 thermidor

n'étaient guère moins pervers que les vaincus. Ce fut ainsi que la

réaction atteignit souvent l'innocence et la vertu, qui ne

désapprenaient pas encore le chemin de l'échafaud.

Ce champ de repos où arrivaient concurremment les cercueils fermés par

une mort naturelle, aussi bien que les cadavres mutilés par le

bourreau, ne tarda point à se remplir.

Disons aussi qu'à partir du 26 prairial an II (14 juin 1794),

l'échafaud fut transporté de la place de la Révolution à la porte

Saint-Antoine; puis, deux jours après, à la barrière du _Trône

renversé_, où il resta en permanence jusqu'au 9 thermidor.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 20 / 51 段