s'accomplit. Les portes de la prison s'ouvrent, et les charrettes du
bourreau, que Barère appelait les _bières des vivants_, reçoivent les
condamnés. Madame Élisabeth se trouve assise sur la même charrette que
mesdames de Sénozan et de Crussol d'Amboise, et elle s'entretient avec
elles pendant le trajet de la Conciergerie à la place Louis XV. Aux
plaintes qui échappent à quelques-uns des condamnés, elle répond par
de touchantes exhortations. À la descente du pont Neuf, rapporte un
témoin oculaire, le mouchoir blanc qui couvre la tête de la Princesse
se détache et tombe aux pieds de l'exécuteur, qui le ramasse. Dès ce
moment, Madame Élisabeth, demeurée seule, tête nue, au milieu de ses
compagnons d'infortune, attire par cela même tous les regards; et
c'est ainsi que tant de personnes, qui, sans cette circonstance, ne
l'eussent peut-être point remarquée, ont pu rendre témoignage du calme
et de la sérénité de ses traits. On arrive à la place de la
Révolution: Madame descend la première. Le bourreau, comme pour
l'aider, lui tend la main. La princesse regarde de côté, et ne
s'appuie pas sur cette main qui s'offre à elle. Les victimes avaient
trouvé au pied de l'échafaud une banquette sur laquelle on les fit
asseoir. On présume que cette attention inaccoutumée était due à un
calcul de prudence: le gouvernement révolutionnaire avait craint,
a-t-on dit, que la fournée étant considérable, il ne se trouvât
quelques patients qu'une trop longue attente devant l'instrument de
mort eût fait défaillir. Aucun ne défaillit[107]. Encouragé par la
présence et le regard de la soeur de Louis XVI, chaque condamné s'est
promis de se lever bravement à l'appel de son nom, et d'accomplir sa
tache avec fermeté. Le premier nom prononcé par l'exécuteur est celui
de madame de Crussol. Madame de Crussol se lève aussitôt, va
s'incliner devant Madame Élisabeth, et témoignant hautement le respect
et l'amour que la princesse lui inspire, elle lui demande la
permission de l'embrasser. «Bien volontiers, et de tout mon coeur»,
lui dit Madame Élisabeth avec cette expression d'affabilité qui lui
était si naturelle; et la royale victime avançant son visage, lui
donne le baiser d'adieu, de supplice et de gloire[108]. Toutes les
femmes qui suivirent obtinrent le même témoignage d'affection. Elles
montèrent ainsi à l'échafaud, sacrées par cet angélique baiser, qui
rappelle les actes des martyrs, pour la bienheureuse immortalité. Les
hommes s'honorèrent aussi de leur respect pour Madame Élisabeth, en
allant, chacun à son tour, courber devant elle la tête qui, une minute
après, tombait sous le couperet de la guillotine. Déjà plusieurs têtes
étaient tombées, lorsqu'un homme de la lie du peuple, curieux de
savoir quelle était la personne qu'on saluait ainsi, parvint à
apercevoir sa figure, et reconnut Madame Élisabeth. «On a beau lui
faire des salamalecs, dit-il avec une expression cynique, la voilà
f..... comme l'Autrichienne.» Cet homme était assez près du banc pour
que sa parole y fût entendue. Madame Élisabeth, qui n'avait que de
vagues soupçons sur le meurtre de la Reine, bénit le Ciel en apprenant
qu'elle avait cessé de souffrir et qu'elle allait la retrouver au sein
de Dieu. Pendant tout le temps que dura le sacrifice, la sainte femme
qui semblait y présider ne cessa de dire le _De profundis_. Celle qui
allait mourir priait pour les morts. Elle était réservée à périr la
dernière. Les maîtres de la guillotine ne pouvant la tuer qu'une fois,
voulurent du moins qu'elle se sentît mourir autant de fois qu'elle
verrait de victimes immolées sous ses yeux. Quand la vingt-troisième
vint s'incliner devant elle, elle lui dit: «Courage et foi dans la
miséricorde de Dieu»; puis elle se lève elle-même pour se tenir prête
à l'appel de l'exécuteur. Elle monte d'un pas ferme les marches de
l'échafaud; ici encore le bourreau lui tend la main; mais l'attitude
de la victime lui fait comprendre qu'elle est assez forte pour y
monter sans secours, et, regardant le ciel, elle se livre à
l'exécuteur. Son fichu tombant à terre au moment où on l'attache à la
planche fatale, laisse apercevoir une médaille d'argent représentant
une Immaculée Conception de la Vierge, qui était, ainsi qu'une petite
clef de portefeuille, attachée à son cou par un menu cordon de
soie[109]. L'aide du bourreau se mettant en devoir de lui enlever ce
signe de piété, elle lui dit: «Au nom de votre mère, monsieur,
couvrez-moi.» Ce fut le dernier mot de Madame Élisabeth. Jusqu'alors,
à aucune exécution on n'avait remarqué autant d'émotion autour de la
guillotine. Il n'y eut pas de cris de Vive la République! Chacun s'en
alla triste de son côté. Le témoin oculaire dont je tiens ces détails
ajouta: «Au moment où j'aperçus la charrette sur laquelle on plaçait
les cadavres et les têtes des victimes, je suis partie comme le
vent[110].»
[Note 107: S'il était vrai, comme on l'a prétendu, que Fouquier eût
_fait la proposition de saigner les condamnés pour affaiblir le
courage qui les accompagnait jusqu'à la mort_, on serait disposé à
croire qu'il regretta que l'application de cette atroce mesure n'ait
pu être faite à la fournée du 10 mai 1794.
«Le fait de cette proposition, dit M. Berriat-Saint-Prix, ne figure
pas dans le compte rendu de Donzelot, mais il n'en est pas moins
prouvé à mes yeux, et voici mes raisons:--Les questions résolues
affirmativement par le jury embrassaient vingt-neuf faits distincts, y
compris celui-là[107-A]; sur ce nombre, vingt-sept se retrouvent dans
le compte rendu, lequel s'arrête à l'audience du 2 floréal. Il est
permis de supposer que la proposition de _la saignée_ fut établie sur
les neuf audiences suivantes, omises par Donzelot. On ne comprend pas,
en effet, comment le jury aurait sans preuve déclaré constant ce fait
si étrange, alors qu'il ne constatait les vingt-sept autres que sur
d'évidentes démonstrations.»
(_La Justice révolutionnaire à Paris_, Cosse et Marchal, place
Dauphine, 1861.)]
[Note 107-A: Jugement rendu contre Fouquier, in-4º, page 1 à 5.
Bibliothèque du Louvre.]
[Note 108: Son mari. A. E. F. G. Crussol d'Amboise, âgé de
soixante-sept ans, ex-membre de l'Assemblée constituante, né à
Aurillac, département du Cantal, domicilié à Paris, fut condamné à
mort comme conspirateur, le 8 thermidor an II (26 juillet 1794), par
le tribunal révolutionnaire de Paris.]
[Note 109: Extrait du registre des dépôts au greffe du tribunal
révolutionnaire, à la date du 22 floréal.
«Est comparu le citoyen Desmouret, commis de l'exécuteur des jugemens
criminels, lequel a déposé un médaillon en verre à cercles d'or
renfermant un crucifix de même métal;
»Un cachet d'or en trois parties représentant l'un les armes de France
et de Navarre de l'ancien régime, l'autre une colombe, et le dernier
une tête d'homme;
»Une chaîne de col en or, à laquelle est attaché un coeur renfermant
des cheveux et une petite croix d'or;
»Une médaille d'argent représentant une Immaculée Conception de la
ci-devant Vierge, et une petite clef de portefeuille qu'il déclare
appartenir à Élisabeth Capet, condamnée à mort, et qu'il a trouvée sur
elle en la conduisant au supplice, et a signé avec moi greffier
soussigné.
»DESMOREST, WOLFF.»
Cette déclaration du commis de l'exécuteur est précédée (sur le
registre des dépôts faits au greffe du tribunal révolutionnaire) de la
déclaration faite par le concierge de la maison d'arrêt de la
Conciergerie des objets de garde-robe ou autres appartenant à
_Élisabeth Capet et à ses complices_. Voir aux Documents, nº VII.]
[Note 110: Le témoin dont il est ici question est madame Marie
Valienne, femme Hervé, puis femme Baudoin, concierge de l'hospice
Devillas, rue du Regard.]
[Illustration: Procès-verbal d'exécution de mort.
L'an {quatre} de la République Française, le {vingt un floréal} à la
requête du citoyen Accusateur-public près le Tribunal Révolutionnaire,
établi au Palais, à Paris, par la loi du 10 mars 1793, sans aucun
recours au Tribunal de cassation, lequel fait élection au Greffe dudit
Tribunal séant au Palais; je me suis {......} Huissier-audiencier
audit Tribunal, soussigné, transporté en la maison-de-Justice audit
Tribunal, pour l'exécution du Jugement rendu par le Tribunal
{Cejourd'huy} contre {Marie Élizabeth Capet} qui {la} condamne à la
peine de mort, pour les causes énoncées audit jugement, et de suite je
l'{ai} remis{e} à l'exécuteur des jugemens criminels, et à la
Gendarmerie qui {l'ont} conduit sur la place de {la révolution} où,
sur un échaffaud dressé sur ladite place, {laquelle a}, en notre
présence, subi la peine de mort; et de tout ce que dessus, ai fait et
rédigé le présent procès-verbal, pour servir et valoir ce que de
raison, dont acte.
{signature}
Enregistré {gratis}, à Paris, le {23 floréal} l'an {quatre} de la
République une et indivisible.
{signature}]
«Toutes les relations et tous les mémoires de ce temps s'accordent à
dire qu'à l'instant où Madame Élisabeth reçut le coup mortel, une
odeur de rose se répandit sur toute la place Louis XV[111].»
[Note 111: _Mémoires de madame de Genlis_. Paris, Ladvocat, 1825, t.
VI, p. 117.
Madame de Genlis ajoute en note: «On voit dans la _Vie des saints_ que
ce miracle d'une odeur suave se répandant tout à coup est arrivé plus
d'une fois au moment de la mort de saints personnages.»
On trouve dans l'ouvrage de Görres intitulé: _la Mystique divine_, le
récit d'une multitude de phénomènes identiques. En voici un extrait:
«Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est en odeur de sainteté, cette
expression n'est pas seulement une figure, mais elle est fondée sur
l'expérience. La chambre de la bienheureuse Liduine était, au
témoignage de Thomas à Kempis, remplie d'un parfum délicieux
qu'exhalait sa personne, et qui faisait croire à tous ceux qui
entraient qu'elle avait sur elle quelque aromate.
»Lorsque saint Ménard fut assassiné dans sa solitude, il sortit de son
cadavre une odeur très-agréable qui se répandit jusque dans la forêt
environnante. Le corps de saint Dominique exhalait une odeur
semblable, et elle s'attacha pour longtemps aux mains de ceux qui
l'avaient enseveli. Après la mort de saint Gandolphe, son corps
répandit aussi un doux parfum qui remplit la maison pendant quinze
jours. Ce même phénomène se reproduisit chez le frère Robert, de
Naples, chez Jeanne de la Croix, chez François de Sainte-Marie et chez
François de la Conception, quoique tous fussent morts de maladies qui
ont coutume d'être accompagnées de mauvaises odeurs. Il faut que ce
parfum de sainteté soit bien pénétrant, puisque les actes de saint
Trévère rapportent qu'on le sentait à un mille à la ronde lorsqu'on
ouvrit son tombeau.» (_La Mystique divine, naturelle et diabolique_,
par GÖRRES, ouvrage traduit de l'allemand par C. Sainte-Foi;
Poussielgue-Rusand. Paris, 1854. Tome I, chap. IV, p. 292 et 295.)]
A deux pas de la guillotine stationnait une charrette[112] attelée de
deux chevaux, et contenant deux grands paniers destinés à recevoir
l'un les corps, l'autre les têtes des suppliciés. L'horreur
qu'éprouveront ceux qui liront ces détails, je l'éprouve avant eux en
les écrivant. Lorsque les bourreaux eurent jeté au panier la
vingt-quatrième tête, qui était celle de Madame Élisabeth, ils
étendirent son corps, couvert de ses vêtements, sur le monceau de
cadavres entassés dans l'autre panier; il s'ensuivit que ses vêtements
étaient à peine ensanglantés, tandis que ceux placés au fond du panier
semblaient avoir été baignés dans le sang.
[Note 112: Les charrettes qui devaient transporter les condamnés à
l'échafaud étaient commandées d'avance en nombre suffisant; les places
des victimes étaient comptées; ces charrettes arrivaient à la porte de
la Conciergerie vers dix heures du matin, midi au plus tard. Plusieurs
fois l'audience de la salle de l'_Égalité_ (aujourd'hui la chambre
civile de la Cour de cassation) ayant été terminée par la condamnation
de cinq ou six accusés seulement, Fouquier fit ajouter au bas de
l'ordre pour l'exécuteur, que lui présentait à signer le greffier:
«L'exécuteur fera amener six ou sept charrettes», ce qui annonçait
l'espoir que les accusés alors en jugement dans la salle de la
_Liberté_, au nombre de trente, plus ou moins, seraient également
condamnés. (Note empruntée au livre de M. Berriat Saint-Prix, _la
Justice révolutionnaire_.)]
[Illustration: PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE
CLOS DU CHRIST.
PLAN DU CIMETIÈRE DE MONCEAUX, CONNU SOUS LE NOM DE CLOS DU CHRIST.
A. Rue des Errancis, prolongement de la rue du Rocher.
B. Maison du Christ.
C. Porte condamnée.
D. Porte cochère.
E. Porte de la cour au jardin.
F. Porte cochère par où entraient les charrettes.
G. Endroit où l'on croyait que les restes de Madame Élisabeth
étaient enfouis.
H. Fosse commune où reposent les victimes du 10 mai 1794.
I. Petite porte communiquant du jardin dans le clos du Christ.
K. Lieu où M. Viger de Jolival supposait que le duc d'Orléans était
inhumé.
L. et M. Grande fosse commune où ont été ensevelies les victimes
de la réaction thermidorienne.
N. Cour.
O. Jardin.
P. Parc de Monceaux.
Q. Maison de l'octroi.
R. Chemin de la barrière de Monceaux à celle de Clichy.
S. Barrière de Monceaux.]
La charrette se met en marche, escortée par la gendarmerie. La foule
s'ouvre devant elle. Quelques cris de _Vive la République!_ poussés au
départ par un reste d'agents de la police municipale, s'éteignent
bientôt. Le convoi marchant lentement, suit les rues des
Champs-Élysées, de la Madeleine, de l'Arcade, de la Pologne,
Saint-Lazare et du Rocher. Le peuple s'arrête pour le voir passer: de
rares fenêtres légèrement entr'ouvertes laissent apercevoir le front
de quelques personnes muettes et immobiles, peut-être agenouillées. Le
cortége gravit très-lentement la rue du Rocher, et s'arrête un instant
(sans doute pour laisser souffler les chevaux) à l'endroit où finit la
montée et où cette voie quittait, à cette époque, le nom de rue du
Rocher pour prendre celui de rue des Errancis, rue n'existant alors
qu'au tracé et conduisant à la barrière de Monceaux. A cent pas en
deçà de cette barrière, le convoi passe entre la seule maison qui
s'élevait sur cette route et un tas de pierres qui lui faisait face à
droite, servant naguère de piédestal à un calvaire abattu par la
révolution. Il arrive à la barrière, il la franchit; puis, prenant à
gauche, il tourne le dos au pavillon de l'octroi, et fait halte devant
une porte charretière pratiquée dans le mur d'enceinte de la ville et
marqué par la lettre F dans le plan que nous mettons ici sous les yeux
du lecteur. Cette porte s'ouvre, et la charrette entre dans un enclos
qui, depuis deux mois environ, servait de cimetière aux suppliciés du
tribunal révolutionnaire. Le cimetière de la Madeleine, doublement
peuplé par la faux naturelle de la mort et par le couperet de la
guillotine, n'avait plus de terre pour recouvrir les os des
trépassés. Il y avait longtemps d'ailleurs que les habitants du
quartier s'étaient plaints des miasmes fétides qui s'exhalaient de ce
cimetière[113].
[Note 113: Déjà, à l'époque des grandes chaleurs de l'été précédent,
les habitants du quartier de la Madeleine avaient exprimé des plaintes
à ce sujet. Un citoyen du quartier du Roule, dans la séance de sa
section, le 17 juillet 1793, avait proposé d'adresser à cet égard une
réclamation au conseil de la Commune. Les exigences hygiéniques
avaient enfin déterminé l'ouverture d'un nouveau cimetière.
«_Séance de la section du Roule du 17 juillet 1793._
»Un membre monte à la tribune, et lit un mémoire signé d'un grand
nombre de citoyens, tendant à inviter la Commune à donner un autre
emplacement au cimetière de la paroisse de la Madeleine, dont l'odeur
cadavéreuse et putréfiante, y est-il dit, devient insupportable aux
citoyens qui l'avoisinent, et dangereuse à la ville de Paris.
»La section arrête que cette demande sera transmise à la Commune.»
«_Séance du 18._
»À propos de la lecture du procès-verbal, un membre fait observer que
l'arrêté pris dans la séance précédente est dangereux, impolitique et
capable d'accréditer les bruits faux que les ennemis du bien public
font courir en disant que la peste règne dans Paris.
»L'assemblée, considérant qu'il n'est rien que la malveillance
n'emploie pour éloigner les bons citoyens de Paris, rapporte son
arrêté.»]
Dès que la charrette est entrée dans le nouvel enclos, la porte se
referme immédiatement: gendarmes et curieux se retirent; deux
charretiers et un commissaire de police accompagnent seuls la voiture.
Ce terrain, qui, comme on le voit, s'élargissait en s'étendant vers le
parc de Monceaux avec lequel il était contigu, était naguère consacré
à la culture: une moitié était encore en plates-bandes, et l'autre
conservait la trace de sillons interrompus çà et là par des tranchées
ouvertes et dont quelques-unes avaient été remplies dans les jours
précédents, ainsi que l'attestait la terre tout récemment remuée et
fort mal nivelée en certains endroits, car on était pressé, et le
triangle de la guillotine allait plus vite que la pioche du
fossoyeur. Ce champ de repos avait été inauguré le 4 germinal an II
(24 mars 1794) par cette fournée de victimes que Robespierre et
Danton, malgré leur antipathie mutuelle, avaient d'un commun accord
marquées pour l'échafaud, le jour où ils s'étaient aperçus qu'Hébert
et ses partisans cherchaient à élever la puissance de la Commune
au-dessus de celle de la Convention[114].
[Note 114: Le lecteur trouvera à la fin de l'Appendice les listes des
fournées de victimes qui ont précédé, accompagné ou suivi dans
l'enclos du Christ la dépouille de Madame Élisabeth.]
Danton n'avait pas tardé à rejoindre dans ce lieu les adversaires
qu'il y avait envoyés, et son cadavre y avait été apporté avec ceux
des quatorze compagnons de mort que Robespierre lui avait donnés.
Huit jours après, une large tranchée y avait reçu encore une bande de
vingt et un suppliciés pour lesquels on avait inventé un nouveau
crime, la _conspiration des prisons_, conspiration dans laquelle
Chaumette se trouvait être le complice d'Arthur Dillon et de la jeune
veuve de Camille Desmoulins; puis neuf jours à peine étaient écoulés,
et de la guillotine était arrivée encore en cet enclos une nouvelle
colonie funèbre, à la tête de laquelle figurait le vertueux
Malesherbes, appuyé sur deux générations de ses enfants.
Et maintenant voici que sous cette terre où sont déjà ensevelis
quelques-uns des juges de son frère, la fille des Rois Très-Chrétiens
vient dormir son dernier sommeil avec sa nombreuse escorte de martyrs.
Au bord de la fosse indiquée dans le plan par la lettre H, la
charrette s'arrête. Cette fosse, d'après les appréciations du
fossoyeur dont nous aurons occasion de parler plus loin, a été creusée
sur une largeur de douze à quinze pieds et autant de longueur, à
quelques pas du petit mur qui sépare l'enclos du jardin. On procède au
déchargement de la voiture sanglante. D'après la déclaration du
témoin oculaire que nous venons de citer, le corps de Madame
Élisabeth, reconnu par les charretiers à ses vêtements et à la place
qu'il occupait sur le sommet de la charrette, est posé le premier ou
des premiers sur le bord de la fosse, où il est aussitôt mis à nu, car
les barbares de ce temps-là ne respectaient ni la vie ni la mort.
Tous les corps sont successivement dépouillés de leurs habits avant
d'être précipités dans la fosse. Un registre est tenu de ces effets
divers, qui doivent être ensuite remis à l'Hôtel-Dieu. De temps à
autre les fossoyeurs descendent dans la fosse pour ranger les
cadavres, afin qu'ils n'y soient pas trop entassés: ils placent
alternativement un corps, le tronc tourné du côté du mur, et un autre,
le tronc vers le milieu de la fosse; il y avait par conséquent, dans
sa largeur, deux rangs de corps par couche horizontale. Afin de
ménager l'emplacement, on étend sur ce premier rang horizontal
d'autres couches de cadavres, placés comme les premiers, c'est-à-dire
le haut du corps et les pieds en sens opposés; chaque couche de corps
est recouverte d'environ six pouces de terre, et les fosses sont
recouvertes d'environ trois pieds de terre dans la partie supérieure.
Le corps de Madame Élisabeth, toujours d'après le témoignage du
fossoyeur, doit être couché sur le ventre, dans le fond de la fosse,
du côté le plus rapproché du mur.
Les têtes ayant été placées indistinctement dans les vides, le
fossoyeur n'a pu indiquer où pouvait être enfouie celle de Madame
Élisabeth. On verra dans l'Appendice que nous donnons à la fin du
volume, avant les Pièces justificatives, la correspondance à laquelle
ont donné lieu les recherches qui ont été faites en 1817 pour
retrouver les dépouilles de Madame Élisabeth: ces pièces
administratives peuvent seules donner une idée des horribles détails
d'une telle inhumation.
La nouvelle du meurtre de Madame Élisabeth avait ému l'Europe; mais
chez aucun peuple, dans aucune famille, la douleur n'avait été plus
profonde qu'à la cour de Turin. Le prince et la princesse de Piémont
espéraient que le meurtre du Roi et de la Reine de France avait
assouvi la colère de la révolution, et malgré les épouvantes
qu'inspirait la tyrannie de la démagogie, ils s'étaient persuadé que
Madame Élisabeth n'en serait pas victime. S'il était en France une
personne que l'affection de Clotilde distinguât de toutes les autres,
c'était assurément sa soeur, sa première amie, qu'elle avait élevée
par l'exemple autant que madame de Mackau par les conseils. Les
souvenirs de l'enfance, la communauté de la foi, les déceptions de la
vie, les terreurs et les deuils des dernières années, tout avait
concouru à resserrer pour elles les liens du sang, et à les attacher
plus étroitement l'une à l'autre.
Le prince de Piémont fut instruit avant sa femme du meurtre de Madame
Élisabeth. Ce prince, qui partageait la piété et tous les sentiments
de famille de sa compagne, se présente devant elle, le front incliné,
les yeux humides et le crucifix à la main, et lui dit ces simples
paroles: «Il faut faire un grand sacrifice.»
Clotilde avait compris. Les déchirements de son coeur lui avaient dit
que sa soeur n'était plus.
«Clotilde triomphant aussitôt d'elle-même, rapporte l'historien de sa
vie[115], éleva ses yeux vers le ciel, et adorant Dieu et ses
incompréhensibles décrets, répondit sans différer, avec une présence
d'esprit admirable: «Le sacrifice en est fait.» Il est vrai qu'elle
eut à peine prononcé ces édifiantes paroles qu'elle s'évanouit, et cet
évanouissement, dont elle ne fut pas la maîtresse, nous paraît être
une nouvelle preuve de sa force et de sa vertu, puisqu'en attestant sa
sensibilité, il attestait aussi la violence qu'elle avait dû se faire
pour étouffer la voix du sang et les plaintes de la nature. Au reste,
revenue à elle, elle reprit son premier calme, et quelques moments
après, appelée comme à l'ordinaire pour se mettre à table avec la
famille royale, elle y alla avec courage et maîtrisa son trouble,
cacha sous son front serein la tristesse dont elle était pénétrée.
Tous ceux qui étaient présents en furent attendris et édifiés.
[Note 115: LUDOVICO BOTTIGLIA. Traduction de J. B. Idt, professeur au
collége royal de Lyon. Lyon et Paris, in-8º, p. 79 à 82.]
»Une procession publique de pénitence avait déjà été annoncée pour ce
jour-là: on voulait la renvoyer, ou du moins empêcher la princesse d'y
assister; mais elle ne céda rien, et persista à vouloir la suivre avec
les autres. La douleur de son âme était peinte sur son visage, et elle
n'en poursuivait pas moins son chemin avec le plus profond
recueillement. Ceux qui la voyaient passer pleuraient de tendresse et
de compassion, tandis que n'accordant rien à l'humanité, elle ne
versait pas une larme, elle n'interrompait point ses prières. Une de
ses femmes de chambre marchait derrière elle pour être plus à portée
de la secourir si elle se trouvait incommodée, comme on avait lieu de
le craindre; mais elle eut la force de faire toutes les stations, et
arrivée à l'église des Pères Philippins, elle leur annonça elle-même
la fin déplorable de sa soeur, et d'un oeil sec, leur demanda pour
elle l'assistance de leurs prières.
»Il est cependant un degré au-dessus duquel ne put s'élever la vertu:
Clotilde avait combattu et triomphé; mais ce combat intérieur avait
été si violent, il lui en avait tant coûté pour remporter la victoire,
que le tour de la procession terminé, elle se trouva dans un
épuisement total; ses pieds ne pouvaient plus la soutenir, et, rentrée
dans son appartement, elle fut obligée de se mettre au lit.
»Dès ce moment elle ne parla plus de Madame Élisabeth que pour
rappeler les belles qualités dont elle était ornée et faire l'éloge de
ses vertus. Elle garda aussi sur ses bourreaux un silence profond,
voyant dans ce tragique événement un de ces coups que la Providence
divine frappe quelquefois pour purifier les âmes; et étant d'ailleurs
persuadée que l'esprit humain ne peut sonder les décrets éternels, et
que souvent ce qui nous fait le plus de peine est précisément ce qui
doit le plus contribuer à notre bien spirituel. Elle voulut avoir une
copie de la prière que l'illustre victime avait composée elle-même,
récitée tous les jours de sa longue captivité, et répétée encore au
pied de l'horrible échafaud[116].»
[Note 116: L'année 1796 devait la soumettre à de nouvelles épreuves.
La mort du roi Victor-Amédée appelait son époux au trône de Sardaigne,
ébranlé depuis quatre ans par la révolution française. La nouvelle
reine se servit de son autorité pour honorer la religion, protéger les
arts et soulager les pauvres. Elle ne jouit guère que deux ans de
cette consolation. Le 6 décembre 1798, le Directoire déclara la guerre
à Charles-Emmanuel IV, et le força de quitter Turin. La Reine le
suivit en Toscane, et s'embarqua avec lui à Livourne. Arrivés en
Sardaigne, ils y passèrent sept mois. Ayant un moment espéré que
quelques avantages remportés par les Russes pourraient leur ouvrir la
route de leurs États, ils revinrent sur le continent: la fortune se
tourna de nouveau contre eux, et les réduisit à changer souvent de
séjour. Ils habitèrent tour à tour Florence, Rome et Naples. Dans ces
différentes demeures, les habitudes de la Reine restaient les mêmes:
elle prodiguait à son mari, souffrant fort souvent d'une névralgie,
les soins les plus assidus comme les plus affectueux; et le temps
qu'elle avait de libre après l'accomplissement de ses devoirs, elle le
consacrait aux pratiques de la religion, au soulagement de la
souffrance et de la misère, auxquelles elle donnait elle-même
l'exemple de la douceur, de la patience et de l'humilité.