Il est difficile d'accorder ces sentiments d'humanité dont vous vous

parez avec cette joie cruelle que vous avez montrée en voyant couler

des flots de sang dans la journée du 10 août. Tout nous autorise à

croire que vous n'êtes humaine que pour les assassins du peuple, et

que vous avez toute la férocité des animaux les plus sanguinaires pour

les défenseurs de la liberté; loin de secourir ces derniers, vous

provoquiez leur massacre par vos applaudissements; loin de désarmer

les meurtriers du peuple, vous leur prodiguiez à pleines mains les

instruments de la mort à l'aide desquels vous vous flattiez, vous et

vos complices, de rétablir le despotisme et la tyrannie. Voilà

l'humanité des dominateurs des nations, qui de tout temps ont sacrifié

des millions d'hommes à leurs caprices, à leur ambition et à leur

cupidité! L'accusée Élisabeth, dont le plan de défense est de nier

tout ce qui est à sa charge, aura-t-elle la bonne foi de convenir

qu'elle a bercé le petit Capet dans l'espoir de succéder au trône de

son père, et qu'elle a ainsi provoqué la royauté?

Je causois familièrement avec cet infortuné, qui m'étoit cher à plus

d'un titre, et je lui administrois en conséquence les consolations qui

me paroissoient capables de le dédommager de la perte de ceux qui lui

avoient donné le jour.

C'est convenir en d'autres termes que vous nourrissiez le petit Capet

des projets de vengeance que vous et les vôtres n'avez cessé de former

contre la liberté, et que vous vous flattiez de relever les débris

d'un trône brisé en l'inondant du sang des patriotes!

* * * * *

Le président procède ensuite à l'interrogatoire des autres accusés,

interrogatoire qui se borne à quelques questions insignifiantes. Le

_Moniteur_, et après lui les historiens, ne font aucune mention des

paroles du défenseur de Madame Élisabeth; et ce silence semblerait

annoncer que Madame Élisabeth ne fut pas défendue. Cependant si le

débat fut rapide, si tout rapport entre l'accusée et son défenseur a

été matériellement interdit, il est notoire que Chauveau-Lagarde se

leva après l'interrogatoire, et fit entendre une courte plaidoirie,

dont il nous a donné lui-même la substance:

«Je fis observer, dit-il, qu'il n'y avoit au procès qu'un protocole

banal d'accusation, sans pièces, sans interrogatoire, sans témoins, et

que par conséquent, là où il n'existoit aucun élément légal de

conviction, il ne sauroit y avoir de conviction légale.

»J'ajoutai qu'on ne pouvoit donc opposer à l'auguste accusée que ses

réponses aux questions qu'on venoit de lui faire, puisque c'étoit dans

ces réponses elles seules que tous les débats consistoient; mais que

ces réponses elles-mêmes, loin de la condamner, devoient au contraire

l'honorer à tous les yeux, puisqu'elles ne prouvoient rien autre chose

que la bonté de son coeur et l'héroïsme de son amitié.

»Puis, après avoir développé ces premières idées, je finis en disant

qu'au lieu d'une défense je n'aurois plus à présenter pour Madame

Élisabeth que son apologie; mais que dans l'impuissance où j'étois

d'en trouver une qui fût digne d'elle, il ne me restoit plus qu'une

seule observation à faire: c'est que la Princesse qui avoit été à la

cour de France le plus parfait modèle de toutes les vertus ne pouvoit

pas être l'ennemie des François.

»Il est impossible de peindre la fureur avec laquelle Dumas

m'apostropha, en me reprochant d'avoir eu _l'audace de parler_ de ce

qu'il appeloit _les prétendues vertus de l'accusée, et d'avoir ainsi

corrompu la morale publique_. Il fut aisé de s'apercevoir que Madame

Élisabeth, qui jusqu'alors étoit restée calme et comme insensible à

ses propres dangers, fut émue de ceux auxquels je venois de

m'exposer.»

Après que l'accusateur public et les défenseurs ont été entendus, le

président déclare les débats fermés; il fait le résumé du procès, je

dois dire des différents procès, car il y en avait autant que

d'accusés; puis il remet au président du jury l'écrit suivant, servant

de préambule à une question qui est uniformément la même pour chacun

des accusés:

«Il a existé des complots et conspirations formés par Capet, sa femme,

sa famille, ses agents et ses complices, par suite desquels des

provocations à la guerre extérieure de la part des tyrans coalisés, à

la guerre civile dans l'intérieur, ont été formées, des secours en

hommes et en argent ont été fournis aux ennemis, des troupes ont été

rassemblées, des dispositions ont été faites, des chefs nommés pour

assassiner le peuple, anéantir la liberté et rétablir le despotisme.

»Anne-Élisabeth Capet est-elle complice de ces complots?»

Les jurés, après quelques minutes de délibération, rentrent à la salle

d'audience, et donnent une déclaration affirmative contre Madame

Élisabeth et les autres accusés.

Vu par le tribunal révolutionnaire l'acte d'accusation dressé par

l'accusateur public près icelui,

1. Contre Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, dernier tyran des

François, née à Paris, y demeurant;

2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de

cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la

montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de

Seine-et-Oise.

3. Louis Bernardin Leneuf Sourdeval, etc....

[Suit la liste des 25 accusés précédemment donnée.] et dont la teneur

suit:

Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public, etc., expose, etc.

[Répétition de l'acte d'accusation.]

L'ordonnance de prise de corps rendue par le tribunal ledit jour

contre Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, Louis-Bernardin

Leneuf Sourdeval, etc....

[Suit la liste des 25 accusés.]

Le procès-verbal d'écrou et remise de leurs personnes en la maison de

justice de la Conciergerie, aussi du même jour; et la déclaration du

juré du jugement faite individuellement et à haute et intelligible

voix en l'audience publique du tribunal, portant «qu'il a existé des

complots et conspirations formés par Capet, etc.»

[Ici répétition de l'ordonnance de prise de corps rendue par le

tribunal.]

Qu'il est constant que

Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf

Sourdeval, etc.,

[Liste des 25.]

sont convaincus d'être complices de ces complots;

Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application

de la loi, condamne Élisabeth Capet, Anne Duwaes, veuve _de l'Aigle_;

Louis-Bernard _Leneuf Sourdeval_, Anne-Nicole _Lamoignon, veuve

Sénozan_; Claude-Louise-Angélique _Bersin, femme Crussol d'Amboise_;

Georges _Foloppe_, Denise _Buard_, Louis-Pierre-Marcel _Letellier,

dit Bullier_; Charles _Cressy-Champmilon_, Théodore _Hall_,

Alexandre-François _Loménie_, Louis-Marie-Athanase _Loménie_,

Antoine-Hugues-Calixte _Montmorin_, Jean-Baptiste _l'Hoste_, Martial

_Loménie_, Antoine-Jean-François _Mégret-Sérilly_, Antoine-Jean-Marie

_Mégret-d'Étigny_, Charles _Loménie_, Françoise-Gabrielle _Taneff,

veuve Montmorin_; Anne-Marie-Charlotte _Loménie, femme divorcée de

l'émigré Canilly_; Marie-Anne-Catherine _Rosset, femme Rosset-Cercy_;

Élisabeth Jacqueline _l'Hermite, femme Rosset_; Louis-Claude

_l'Hermite-Chambertrand_; Anne-Marie-Louise _Thomas, femme

Mégret-Sérilly_, et Jean-Baptiste _Dubois_, À LA PEINE DE MORT,

conformément à l'article quatre de la première section du titre

premier de la deuxième partie du Code pénal, dont a été fait lecture,

et lequel est ainsi conçu: «Toute manoeuvre, toute intelligence avec

les ennemis de la France tendant soit à faciliter leur entrée dans les

dépendances de l'empire françois, soit à leur livrer des villes,

forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant à la

France, soit à leur fournir des secours en soldats, argent, vivres ou

munitions, soit à favoriser d'une manière quelconque le progrès de

leurs armes sur le territoire françois ou contre nos forces de terre

ou de mer, soit à ébranler la fidélité des officiers, soldats et des

autres citoyens envers la nation françoise, seront punis de mort», et

encore en conformité de l'article deux de la seconde section du titre

premier de la seconde partie du Code pénal, dont a été pareillement

fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Toutes conspirations et

complots tendant à troubler l'État par une guerre civile en armant les

citoyens les uns contre les autres ou contre l'exercice de l'autorité

légitime, seront punis de mort»;

Déclare les biens desdits Élisabeth Capet, veuve de l'Aigle, Leneuf

Sourdeval, etc.,

[Suit la liste.]

acquis à la République. En conséquence de l'article deux du titre

deux de la loi du dix mars mil sept cent quatre-vingt-treize (vieux

style), dont a été aussi fait lecture, et lequel est ainsi conçu: «Les

biens de ceux qui seront condamnés à la peine de mort seront acquis à

la République, sauf à pourvoir à la subsistance des veuves, enfants,

s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs»,

Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public le présent jugement

sera exécuté dans les vingt-quatre heures sur la place de la

Révolution de cette ville, et qu'il sera imprimé, lu, publié et

affiché dans toute l'étendue de la République.

Fait et prononcé en l'audience publique du tribunal le vingt et unième

jour de floréal, l'an deuxième de la République françoise une et

indivisible, par les citoyens René-François Dumas, président; Gabriel

Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, qui ont signé le présent

jugement avec le greffier.

[Illustration: Signatures.]

En conséquence, ils sont tous condamnés à mort. Comme nos lecteurs ont

pu le remarquer, les noms de dix femmes figuraient dans l'acte

d'accusation. Une d'elles, quoique enceinte, avait refusé de se

soustraire, par sa déclaration, au sort commun. Madame Élisabeth fait

avertir les juges, et la sauve[102].

[Note 102: Cejourdhuy vingt un floréal, l'an deuxième de la

République, sur l'avis à nous donné par l'accusateur public qu'une des

condamnées par jugement du tribunal de cejourd'huy avoit des

déclarations à faire, nous Pierre André Coffinhal, juge du tribunal,

en présence de Michel Nicolas Gribauval, l'un des substituts de

l'accusateur public, et assisté de Anne Ducray, commis greffier, nous

sommes transporté au greffe de la maison d'arrêt de la Conciergerie,

où nous avons mandé et fait venir par devant nous la nommée Anne Marie

Louise Thomas, femme Serilly, âgée de trente un ans, condamnée à la

peine de mort par jugement du tribunal de cejourdhuy, laquelle nous a

déclaré quelle étoit enceinte d'environ six semaines, de laquelle

déclaration lui avons donné acte; en conséquence et ouy l'accusateur

public, disons quelle sera vue et visitée à l'instant par les

officiers de santé assermentés près le tribunal, pour, après leur

rapport sur l'état deladitte f{e} Serilly, être par l'accusateur

public requis et par le tribunal ordonné ce qu'il appartiendra.

De ce que dessus avons dressé le présent procès verbal, que nous avons

signé avec laditte f{e} Serilly, l'accusateur public et le commis

greffier.

GRIBAUVAL, subst. DUCRAY. THOMAS SERILLY. COFFINHAL.

* * * * *

Nous, officiers de santé assermentés au tribunal criminel

révolutionnaire, assiste de la citoyene Paquin, femme sage, pour le

tribunal;

Sur la réquisitoire de laqusateur publique, nous nous sommes

transporte en la maison dite de la Conciergerie pour y voir et visiter

la nomé Anne Marie Louise Thomas, femme Cerilly, condanné à mort

cejourdhuy par jugement dudit tribunal, afin dy constater létat de

grossesse de six semaine, conformément à sa déclaration.

Après la visite la plus scrupuleuse tant des parties intérieures

questerieure, nous avons trouvée le col de la matrice très bas et dure

et gonflé, le ventre tendue et gonflé, les seins douloureux et peu

élevé; nous ayant répondue sur les diférentes questions que nous lui

avons faite sur son état, quel avoit éprouvé quelque uns des simptomes

et accident qu'éprouvent ordinairements les femmes dans le

commencement de leurs grossesse. Nous avons reconue que tout ces

signes annonçoient bien un commencement de grossesse, que depuis près

de deux mois elle n'avoit pas ses règles. Mais comme tout ces signes

et simptomes souvent en imposent et ne sont pas sufisans pour porter

un jugement définitif, nous renvoyons a un termes plus éloigné, qui

est le cinquième mois, ou la nature n'y les simptomes ne peuvent plus

en imposer. A Paris, ce vingt un floréal de l'an deux de la République

françoise une et indivisible.

PAQUIN, veuve PRIOUX. BAVARD.

* * * * *

_Tribunal révolutionnaire._

Vu par le tribunal révolutionnaire établi par la loi du 10 mars 1793,

sans recours au tribunal de cassation, et encore en vertu des pouvoirs

délégués au tribunal par la loi du cinq avril de la même année, séant

au Palais de justice, à Paris, la déclaration faite par Anne Marie

Louise Thomas, femme Serilly, le vingt-un floréal présent mois,

l'ordonnance du tribunal étant ensuite; ensemble le rapport des

officiers de santé et matrone assermentés; ensemble le réquisitoire de

l'accusateur public; tout considéré,

Le tribunal assemblé en la chambre du conseil, attendu l'incertitude

sur l'état actuel de la femme Serilly, résultant du rapport des

officiers de santé du tribunal, ordonne qu'il sera surcis à

l'exécution du jugement dujourdhuy à l'égard de la femme Serilly,

jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné.

Fait et jugé en la chambre du conseil, le vingt deux floréal l'an

deuxième de la République, par les citoyens Subleyrac, vice président,

Denizot, Ardouin, Deliége et Maire, juges, qui ont signé le présent

jugement avec le commis greffier.

SUBLEYRAC.

DENIZOT. A. M. MAIRE. ARDOUIN.

DELIÉGE.

_Nota_. Anne-Marie-Louise Thomas, femme Megret-Serilly, fut transférée

à l'Évêché, d'où elle fut mise en liberté après le 9 thermidor. B.]

Les mots de _peine de mort_ et d'_exécution dans les vingt-quatre

heures_ avaient produit un léger mouvement sur les bancs où sont assis

les accusés. Mais ces mots, Madame Élisabeth les a entendus sans

changer de visage. Oublieuse d'elle-même, sa pensée, qui est toute en

Dieu, se reporte sur ceux qu'on a associés à sa condamnation, et avec

lesquels elle est ramenée pour quelques instants à la Conciergerie.

Au moment où elle sortait du tribunal, Fouquier dit au président: «Il

faut avouer cependant qu'elle n'a pas poussé une plainte.--De quoi se

plaindroit-elle donc, Élisabeth de France[103]? répondit Dumas avec

une gaieté ironique. Ne lui avons-nous pas formé aujourd'hui une cour

d'aristocrates digne d'elle? Et rien ne l'empêchera de se croire

encore dans les salons de Versailles quand elle va se voir, au pied de

la sainte guillotine, entourée de toute cette fidèle noblesse[104].»

[Note 103: Cette expression ironique _Élisabeth de France_ dans la

bouche de Dumas, en rappelant la réponse qu'elle lui a faite elle-même

quand il lui a demandé son nom, apporte, ce me semble, une grande

force à l'opinion que j'ai émise plus haut. B.]

[Note 104: Ces détails ont été affirmés par des membres du jury et par

des spectateurs présents au jugement; M. Georges Duval, qui les tenait

d'eux, les rapporte dans ses _Souvenirs thermidoriens_.]

Ces vingt-quatre personnes marquées pour l'échafaud, défilant

lentement sous de longues voûtes au milieu des spectateurs, qui, pour

les voir passer, se rangent en haie avec une inconcevable avidité,

sont conduites dans la salle des condamnés à mort pour y attendre le

bourreau. Cette salle, longue, étroite, obscure, n'est séparée du

greffe que par une porte et une cloison vitrées, et n'a pour tout

mobilier que des bancs de bois adossés à la muraille.

Réunie à ces infortunés, qu'elle regarde comme autant d'amis qui

doivent l'accompagner au Ciel, Madame Élisabeth a bientôt pris au

milieu d'eux la place qui lui appartient: elle leur parle avec un

calme et une douceur inexprimables; elle domine leurs tortures morales

par la sérénité de son regard, par la tranquillité de son maintien,

par l'ascendant de sa parole. Telle nous l'avons vue à Versailles, à

Montreuil, au milieu de ses amies dévouées qui faisaient le charme de

sa vie, s'oubliant pour ne songer qu'à elles, prenant intérêt à tout

ce qui les intéressait, et ne laissant jamais échapper l'occasion de

jeter dans leur âme une de ces semences évangéliques que récolte le

divin Moissonneur, telle nous la retrouvons dans ces dernières heures

à la Conciergerie, au milieu des victimes qui doivent l'accompagner à

l'échafaud, aussi douce, aussi aimable, aussi calme, mais le front

déjà rayonnant de l'auréole de son martyre.

Elle excite leur confiance en Celui qui couronne les épreuves

supportées avec courage, les sacrifices saintement accomplis. Sous

cette parole pénétrante, Madame de Sénozan, la plus âgée des

vingt-cinq victimes, se rassure, et offre à Dieu le peu qui lui reste

de vie avec la même facilité que MM. de Montmorin et Bullier, ces deux

jeunes gens de vingt ans, font l'abandon des longues perspectives

ouvertes devant eux dans le temps. M. de Loménie, ancien ministre de

la guerre et maire de Brienne, que n'ont pu sauver les vives

réclamations des communes voisines de cette ville, s'indignait avec

une sorte d'exaltation, non pas d'être condamné, mais de se voir

imputer à crime, par Fouquier, les témoignages d'affection et de

gratitude que lui ont conquis les services rendus par lui à son

département. Madame Élisabeth s'approche de lui, et lui dit avec

douceur: «S'il est beau de mériter l'estime de ses concitoyens, croyez

qu'il est encore plus beau de mériter la clémence de Dieu. Vous avez

montré à vos compatriotes à faire le bien: vous leur montrerez comment

on meurt quand on a la conscience en paix[105].»

[Note 105: Nous devons ces détails au sieur Ferry, garçon de bureau

(en 1825) au département des beaux-arts, qui les tenait du sieur

Geoffroy, son oncle, gardien (en 1794) de la maison d'arrêt de la

Folie-Renaud, lequel se trouvait à cette heure à la Conciergerie, où

il venait, selon l'usage, faire le dépôt de la défroque des

suppliciés.]

Madame de Montmorin, dont presque toute la famille a été mise à mort

par la révolution, ne peut se faire à l'idée de l'immolation de son

fils; celui-ci la rassure avec le courage et la tendresse du

dévouement filial. Le sacrifice exigé semble impossible à cette mère

désespérée: «Je veux bien mourir, dit-elle en sanglotant, mais je ne

puis le voir mourir.--Vous aimez votre fils, lui dit alors Madame

Élisabeth, et vous ne voulez pas qu'il vous accompagne! Vous allez

trouver les félicités du Ciel, et vous voulez qu'il demeure sur cette

terre, où il n'y a aujourd'hui que tourments et douleurs!» Sous

l'impression de ces paroles, le coeur de madame de Montmorin s'ouvre à

un rayon d'extase; ses fibres se détendent, ses larmes coulent, et

serrant avec transport son enfant dans ses bras: «Viens, viens,

s'écrie-t-elle, nous monterons ensemble[106].»

[Note 106: Une sainte fille du nom de _Marguerite_, au service de M.

le marquis de Fenouil, et qui avait été jetée à la Conciergerie pour

n'avoir point voulu déposer contre son maître, fut témoin de cette

scène. Elle connaissait madame de Montmorin, dont son père infirme

avait reçu plus d'un bienfait. Ayant appris en 1828 que Marguerite

était au service de M. le marquis de la Suze, grand maréchal des logis

du Roi, je demandai à la voir, et elle me raconta ces détails, que je

suis heureux de consigner ici. B.]

Les êtres les plus susceptibles de faiblesse dans le cours ordinaire

de la vie bravent héroïquement la mort quand un grand sentiment les

anime. La marquise de Crussol d'Amboise faisait habituellement coucher

deux de ses femmes dans sa chambre: une araignée lui faisait peur;

l'idée d'un péril même imaginaire la remplissait d'épouvante.

L'exemple de Madame Élisabeth la transforme tout à coup: elle est

calme au tribunal, dans la prison, devant la mort.

L'émotion s'est communiquée à tous les condamnés. Madame Élisabeth

leur apparaît, à cette heure terrible, illuminée du triple reflet du

divin Maître; car devant ces coeurs brisés qui l'entouraient, elle

manifeste la vérité qui éclaire, la douceur qui attire, la sainteté

qui édifie.

«On n'exige point de nous, dit-elle, comme des anciens martyrs, le

sacrifice de nos croyances; on ne nous demande que l'abandon de notre

misérable vie: faisons à Dieu ce faible sacrifice avec résignation.»

Rien de plus propre à remuer profondément les âmes que ce souffle

ardent de la foi qui domine le sentiment de la douleur. Jamais cette

ferme et vivifiante espérance, dont l'Église a fait une vertu, jamais

la charité, jamais le courage, n'ont inspiré des paroles plus tendres

et plus héroïques. Quelle paupière ne se mouillerait au cri de cette

belle âme qui console et qui relève tant d'âmes déchirées ou abattues!

Élisabeth ne cherche point à combattre et à ne pas mourir, elle ne

proteste pas contre l'iniquité des hommes, elle n'a pas un mot de

regret, encore moins un mot de reproche: elle va vers Dieu avec

confiance; elle ne veut pas y aller seule, elle entraîne ses

compagnons, et leur montre les bras miséricordieux qui leur sont

ouverts.

Cette femme angélique rencontrait donc, dans ce dernier moment, un

grand sujet de joie: elle avait ranimé des âmes endolories ou inertes;

elle avait fait pénétrer la vigueur de la foi dans les défaillances de

la nature. Elle avait fait de cette dernière heure d'agonie l'épreuve

préparatoire du sacrifice; elle avait émoussé l'aiguillon de la mort,

et fait poindre à des yeux déjà fermés au monde les lueurs anticipées

de la délivrance.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 18 / 51 段