Cependant quelqu'un, se disant autorisé par Madame Élisabeth, restée

en réalité étrangère à cette démarche, était allé avertir M.

Chauveau-Lagarde qu'il était désigné pour la défendre. Il se présenta

aussitôt à la prison, afin de s'entretenir avec elle de son acte

d'accusation. On ne lui permit point de lui parler. Il réclama près de

Fouquier-Tinville, qui lui répondit: «Vous ne pouvez la voir

aujourd'hui; rien ne presse: elle ne sera pas jugée de sitôt.»

Cependant, malgré la fausse assertion de Fouquier, le procès de madame

Élisabeth allait bientôt commencer. Je ne sais quel vague

pressentiment, quelle appréhension et quelle anxiété douloureuse

poussèrent le lendemain matin M. Chauveau-Lagarde dans la salle des

assises. Quelle fut sa surprise lorsqu'il aperçut Madame Élisabeth,

vêtue de blanc, environnée d'un grand nombre d'accusés, assise sur le

haut des gradins, où on l'avait placée la première pour la mettre plus

en évidence! Toute conférence avec elle lui était nécessairement

interdite. Elle ignore même sans doute qu'un homme, dans cette

enceinte, se lèvera pour la défendre. Parmi les personnes qu'on lui a

associées, au nombre de vingt-quatre dans l'acte d'accusation, il en

est quelques-unes qu'elle a quelquefois rencontrées à la cour: la

marquise de Sénozan, soeur de Malesherbes; madame de Crussol

d'Amboise; M. de Loménie, ancien ministre de la guerre, et madame de

Montmorin, veuve de l'ancien ministre des affaires étrangères massacré

à l'Abbaye le 2 septembre 1792. La soeur de Louis XVI était inconnue

de presque tous les autres accusés. Cependant, dès le matin,

quelqu'un, dans les corridors de la Conciergerie, ayant prononcé le

nom d'Élisabeth, ce nom, du guichet au greffe, de la prison au préau,

avait couru de bouche en bouche, et l'attention de tous les

prisonniers s'était portée sur elle. La soeur de Louis XVI n'en fut

pas troublée: toujours maîtresse d'elle-même, elle avait tant de

sérénité et de sang-froid qu'elle en communiquait aux âmes les plus

troublées: elle ne songeait qu'à donner des consolations, la paix du

coeur et la grâce de Dieu à ces infortunes sans espoir, pour

lesquelles toutes portes étaient fermées, excepté celle qui ouvrait du

côté du ciel.

Cependant René-François Dumas, président du tribunal, a ouvert

l'audience; Gabriel Deliége et Antoine-Marie Maire, juges, sont assis

à ses côtés.

Gilbert Liendon, substitut de l'accusateur public, soutient

l'accusation; Charles-Adrien Legris, greffier, rédige le

procès-verbal.

Les jurés, au nombre de quinze, sont les citoyens Trinchard, Laporte,

Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest, Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyère,

Prieur, Besnard, Fiévée, Sambat et Desboisseaux.

Le président Dumas, s'adressant à Madame Élisabeth:

Quel est votre nom?

_R._ Élisabeth-Marie.

* * * * *

Le _Moniteur_ ne dit pas, mais un grand nombre de personnes présentes

ont raconté qu'à cette première question Madame Élisabeth répondit:

«Je me nomme Élisabeth-Marie de France, soeur de Louis XVI, tante de

Louis XVII, votre Roi.» J'ai connu moi-même une personne digne de foi

qui m'a assuré avoir entendu ces paroles, et j'ai l'intime conviction

qu'elles ont été prononcées.

* * * * *

_D._ Votre âge?

_R._ Trente ans.

_D._ Où êtes-vous née?

_R._ A Versailles.

_D._ Où résidez-vous?

_R._ A Paris.

[Illustration: ACTE D'ACCUSATION.

Antoine-Quentin Fouquier, Accusateur Public du Tribunal

Révolutionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale

du 10 mars 1793, l'an deuxième de la République, sans aucun recours au

Tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article

deux d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, portant:

«Que l'Accusateur Public dudit Tribunal est autorisé à faire arrêter,

poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou

des citoyens».

Expose,]

Le greffier donne lecture de l'acte d'accusation, dont la teneur

suit[99]:

[Note 99: Nous intercalons à cette page le commencement de ce factum,

reproduisant en _fac-simile_ la pièce imprimée et remplie par

l'écriture autographe de l'accusateur public.]

«ANTOINE-QUENTIN FOUQUIER,

»Accusateur public du Tribunal Révolutionnaire établi à Paris par

décret de la Convention Nationale du 10 mars 1793, l'an deuxième de

la République, sans aucun recours au Tribunal de cassation, en vertu

du pouvoir à lui donné par l'article deux d'un autre décret de la

Convention du 5 avril suivant, portant «que l'Accusateur public dudit

Tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger, sur la

dénonciation des autorités constituées ou des citoyens;»

»Expose que, par différents arrêtés du comité de sûreté générale de la

Convention, des comités révolutionnaires de différentes sections de

Paris, du département de l'Yonne, et en vertu de mandats d'arrêt

décernés par l'accusateur public, ont été traduits au Tribunal:

1º Marie Élisabeth Capet, soeur de Louis Capet, le dernier des

tirans des Français, âgée de trente ans, née à Versailles;

2º Anne _Duwaes, veuve de L'aigle_, cy devant marquise, née à

Keisnist, dans la campagne de Westphalie, demeurant à Montagne

belair, cy devant Saint Germain en Laye, département de Seine et

Oise, âgée de cinquante cinq ans;

3º Louis Bernardin Leneuf _Sourdeval_, âgé de soixante neuf ans,

né à Caen, ex comte, demeurant actuellement à Chatou, département

de Seine et Oise, avant demeurant dans le district de Caen,

département du Calvados;

4º Anne Nicole _Lamoignon_, veuve du cy devant marquis de

_Senozan_, âgée de soixante seize ans, né à Paris, y demeurant;

5º Claude Louise Angélique _Bersin_, femme séparée de corps et de

biens, depuis huit ans, de _Crussol d'Amboise_, âgée de soixante

et quatre ans, cy devant marquise, née à Paris, y demeurant;

6º Georges _Folloppe_, âgé de soixante quatre ans, officier

municipal de la Commune de Paris et pharmacien, né à Écales Alix,

près d'Yvetot, demeurant à Paris, rue et porte Honoré;

7º Denise _Buard_, fille, âgée de cinquante deux ans, vivant de

son bien, née à Paris, y demeurant, rue Florentin, nº 674;

8º Louis Pierre Marcel _Letellier_, dit _Bullier_, âgé de 21 ans

et demi, cy devant employé à l'habillement, né à Paris, y

demeurant, rue Florentin, nº 674;

9º Charles _Cressy Champmilon_, âgé de trente trois ans, cy

devant noble, ayant servi en qualité de sous lieutenant dans le

cy devant régiment de vieille marine, natif de Courlon, près

Sens, département de l'Yonne, depuis s'annonçant avoir fait le

commerce;

10º Théodore _Hall_, âgé de vingt six ans, manufacturier et

négotiant, natif de Sens, y demeurant, département de l'Yonne;

11º Alexandre François _Lomenie_, âgé de _trente_ six ans, né à

Marseille, y demeurant, cy devant colonel du régiment des

chasseurs, cy devant Champagne, qu'il a quitté en mil sept cent

quatre vingt dix, ex comte, domicilie à Brienne, et arrêté à Sens

en visite;

12º Louis Marie Athanase _Lomenie_, âgé de soixante quatre ans,

né à Paris, ex ministre de la guerre, et depuis la révolution

maire de Brienne[100];

[Note 100: Nous possédons quelques pages écrites par lui à la hâte

pour sa défense, et qu'on ne lui donna point le temps de lire devant

le tribunal. Voir aux Pièces justificatives, nº VI.]

13º Antoine Hugues Calixte _Montmorin_, âgé de vingt deux ans, né

à Versailles, sous lieutenant dans le cinquième régiment de

chasseurs à cheval, grade dont il a donné sa démission le cinq

septembre mil sept cent quatre vingt douze, demeurant à Passy,

département de l'Yonne;

14º Jean Baptiste _Lhoste_, âgé de quarante sept ans, né à

Forges, dans le cy devant Clermontois, agent de Serilly, dont il

étoit le domestique, demeurant à Paris;

15º Martial _Lomenie_, ex coadjuteur de l'évêché du département

de l'Yonne, âgé de trente ans, né à Marseille, demeurant à Sens,

ex noble;

16º Antoine Jean François _Megret de Serilly_, âgé de quarante

huit ans, né à Paris, cy devant trésorier général de la guerre

jusqu'en mil sept cent quatre vingt sept, et cultivateur depuis

mil sept cent quatre vingt neuf, demeurant à Passy, district de

Sens, département (_sic_);

17º Antoine Jean Marie _Megret Détigny_, âgé de quarante six ans,

né à Paris, cy devant sous aide major des cy devant gardes

françaises, qu'il a quitté en mil sept cent quatre vingt sept, ex

noble, demeurant à Sens, département de Lyonne;

18º Charles _Lomenie_, âgé de trente trois ans, né à Marseille,

cy devant chevallier de Saint Louis et de Cincinnatus, domiciliée

à Brienne, département de Laube.

19º Françoise Gabrielle _Taneffe_, veuve _Montmorin_, ex ministre

des affaires étrangères, née à Chadrin, en Auvergne, département

du Puy de Dôme, âgée de cinquante sept ans, demeurante, lors de

son arrestation, à Passy, département de Lyonne, chez la nommée

Serilly;

20º Anne Marie Charlotte _Lomenie_, divorcée de l'émigré Canizy,

âgée de vingt neuf ans, née à Paris, domiciliée à Sens,

département de Lyonne, et à Paris, rue Georges, section du

Mont-Blanc, nº 18;

21. Marie Anne Catherine _Rosset_, âgée de quarante quatre ans,

née à Rochefort, département de la Charente, femme de Charles

Christophe Rossel-Cercy, officier de marine émigré, demeurant,

lors de son arrestation, à Sens;

22. Élisabeth Jacqueline _Lhermitte_, femme de Rosset, âgée de

soixante cinq ans, née à Paris, demeurant à Sens. Son mari cy

devant lieutenant colonel des carabiniers, maréchal de camp, ex

noble, émigré;

23. Louis Claude Lhermitte de Chambertrand, âgé de soixante ans,

né à Sens, y demeurant, prêtre et ex chanoine de la cy devant

cathédrale de Sens, ex noble;

24. Anne Marie Louise _Thomas, f{e} Serilly_, âgée de trente un

ans, née à Paris, demeurant à Passy, département de Lyonne;

25. Et Jean Baptiste _Dubois_, âgé de quarante un ans, né à

Merfy, district de Reims, département de la Marne, domestique

d'Étigny, qui demeurait chez sa mère, vieille rue du Temple;

»Que c'est à la famille des Capets que le peuple français doit tous

les maux sous le poids desquels il a gémi pendant tant de siècles.

»C'est au moment où l'excès de l'oppression a forcé le peuple de

briser ses chaînes, que toute cette famille s'est réunie pour le

plonger dans un esclavage plus cruel encore que celui dont il vouloit

sortir. Les crimes de tous genres, les forfaits amoncelés de Capet, de

la Messaline Antoinette, des deux frères Capet et d'Élisabeth, sont

trop connus pour qu'il soit nécessaire d'en retracer ici l'horrible

tableau. Ils sont écrits en caractères de sang dans les annalles de la

révolution, et les atrocités inouies exercées par les barbares émigrés

ou les sanguinaires satellites des despotes, les meurtres, les

incendies, les ravages enfin, ces assassinats inconnus aux monstres

les plus féroces, qu'ils commettent sur le territoire français, sont

encore commandés par cette détestable famille, et pour livrer de

nouveau une grande nation au despotisme et aux fureurs de quelques

individus.

»Élisabeth a partagé tous ses crimes: elle a coopéré à toutes les

trames, à tous les complots formés par ses infâmes frères, par la

scéleratte et impudique Antoinette, et toute la horde des

conspirateurs qui s'étoient réunis autour d'eux; elle est associée à

tous leurs projets; elle encourage les assassins de la patrie, les

complots de juillet mil sept cent quatre vingt neuf, la conjuration du

six octobre suivant, dont les Destaing et les Villeroy, et d'autres

qui viennent d'être frappés du glaive de la loi, étoient les agents;

enfin toute cette chaîne non interrompue de conspirations, pendant

quatre ans entiers, ont été suivis et secondés de tous les moyens qui

étoient au pouvoir d'Élisabeth. C'est elle qui, au mois de juin mil

sept cent quatre vingt onze, fait passer les diamants, qui étoient une

propriété nationale, a l'infâme d'Artois, son frère, pour le mettre en

état d'exécuter les projets concertés avec lui, et soudoyer des

assassins contre la patrie: c'est elle qui entretient avec son autre

frère, devenu aujourdhuy l'objet de la dérision, du mépris des

despotes coalisés chez lesquels il est allé déposer son imbécille et

lourde nullité, la correspondance la plus active; c'est elle qui

vouloit, par l'orgueil et le dédain le plus insultant, avilir et

humilier les hommes libres qui consacroient leur temps à garder leur

tyran; c'est elle enfin qui prodiguoit des soins aux assassins envoyés

aux Champs élisées par le despote provoquer les braves Marseillois, et

pansoit les blessures qu'ils avoient reçues dans leur fuite

précipitée.

»Élisabeth avoit médité avec Capet et Antoinette le massacre des

citoyens de Paris dans l'immortelle journée du dix aoust. Elle

veilloit dans l'espoir d'être témoin de ce carnage nocturne. Elle

aidoit la barbare Antoinette a mordre des balles, et encourageoit par

ses discours des jeunes personnes que des prêtres fanatiques avoient

conduites au château pour cette horrible occupation. Enfin, trompée

dans l'espoir que toute cette horde de conspirateurs avoit que tous

les citoyens se présenteroient pendant la nuit pour renverser la

tyrannie, elle fuit au jour avec le tyran et sa femme, et va attendre

dans le temple de la souveraineté nationale que la horde d'esclaves

soudoyés et dévoués aux forfaits de cette cour parricide aye noyé dans

le sang des citoyens la liberté, et lui aye fourni les moyens

d'égorger ensuite ces représentants, au milieu desquels ils avoient

été chercher un asile.

»Enfin on l'a vu, depuis le supplice mérité du plus coupable des

tyrans qui ait déshonoré la nature humaine, provoquer le

rétablissement de la tyrannie en prodiguant avec Antoinette au fils de

Capet les hommages de la royauté et les prétendus honneurs du

throne[101].»

[Note 101: Voir, p. 205, la liste des coaccusés de Madame Élisabeth.]

* * * * *

En vérité, on se demande si l'on rêve quand on lit ce libelle de

Fouquier, où les arguments sont des sophismes, où les épithètes sont

des injures, où les faits relatés sont des mensonges. Mais on se

souvient que si un tel accusateur pouvait les imaginer, et si un tel

tribunal était digne de les entendre, Madame Élisabeth aussi était

capable de les pardonner.

* * * * *

_Procès-verbal de la séance du tribunal révolutionnaire, établi

par la loi du 10 mars 1793, et en vertu de la loi du 5 avril de

la même année, séant à Paris, au palais de justice._

Du vingt et un floréal de l'an second de la République françoise, dix

heures du matin.

L'audience ouverte au public, le tribunal, composé des citoyens

René-François Dumas, président; Gabriel Deliége et Antoine-Marie

Maire, juges; de Gilbert Lieudon, adjoint de l'accusateur public, et

Charles-Adrien Legris, commis greffier.

Sont entrés:

Les citoyens Trinchard, Laporte, Renaudin, Gravier, Brochet, Auvrest,

Duplay, Fauvel, Fauvetty, Meyer, Prieur, Besnard, Fiévée, Sambatz et

Desboisseaux, jurés de jugement; ensuite ont été introduits à la

barre, libres et sans fers, et placés de manière qu'ils étoient vus et

entendus du tribunal et des auditeurs: Élisabeth Capet; Anne Duwaes,

veuve de l'Aigle; Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval; Anne-Nicole

Lamoignon, veuve Sénozan; Georges Foloppe, Denise Buard,

Louis-Pierre-Marcel Le Tellier, et dix-huit autres ci-après nommés,

accusés; et aussi les citoyens Chauveau, la Fleutrie, Boutroux,

Duchâteau, Julienne, Sezille, leurs conseils et défenseurs officieux,

qui ont prêté le serment de n'employer que la vérité dans la défense

des accusés, et de se comporter avec décence et modération; ensuite

les témoins de l'accusateur public ont été pareillement introduits.

Le président, en présence de tout l'auditoire, composé comme

ci-dessus, a fait prêter auxdits jurés, à chacun individuellement, le

serment suivant: «Citoyen, vous jurez et promettez d'examiner avec

l'attention la plus scrupuleuse les charges portées contre les

dénommés, accusés présents devant vous (ci-devant nommés), de ne

communiquer avec personne jusqu'après votre déclaration; de n'écouter

ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l'affection; de vous

décider d'après les charges et moyens de défense, et suivant votre

confiance et votre intime conviction, avec l'impartialité et la

fermeté qui conviennent à un homme libre.» Après avoir prêté ledit

serment, lesdits jurés se sont placés sur leurs siéges dans

l'intérieur de l'auditoire, en face des accusés et des témoins.

Le président a dit aux accusés qu'ils pouvoient s'asseoir; après quoi

il leur a demandé leurs nom, âge, profession, demeure, et le lieu de

leur naissance.

A quoi ils ont répondu se nommer Élisabeth Capet, soeur de Louis

Capet, dernier tyran des François, demeurant à Paris.

2. Anne Duwaes, veuve de l'Aigle, ci-devant marquise, âgée de

cinquante-cinq ans, née à Keisnith, en Allemagne, demeurant à la

montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye, département de

Seine-et-Oise.

3. Louis-Bernardin Leneuf Sourdeval, âgé de soixante-neuf ans, etc.

[Suit la liste, voir page 205.]

Le président a averti les accusés d'être attentifs à ce qu'ils

alloient entendre, et il a ordonné au greffier de lire l'acte

d'accusation. Le greffier a fait ladite lecture, ainsi que la loi

relative aux faux témoins, à haute et intelligible voix. Le président

a dit aux accusés: «Voilà de quoi vous êtes accusés; vous allez

entendre les charges qui vont être produites contre vous.»

Le témoin présenté par l'accusateur public et assigné à sa requête a

été introduit en l'audience, et après avoir entendu la lecture faite

par le greffier, s'est retiré.

Le président a ensuite fait appeler le témoin pour faire sa

déclaration, et avant de la faire il lui a fait prêter le serment

suivant: «Tu jures et promets de parler sans haine, sans crainte, de

dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité»; ensuite il lui a

demandé s'il est parent, ami, allié, serviteur ou domestique des

accusés ou de l'accusateur public; si c'est des accusés présents

devant lui, qu'il lui a fait examiner, qu'il entend parler; s'il les

connoissoit avant le fait qui a donné lieu à l'accusation, à quoi il a

répondu de la manière et ainsi qu'il suit:

La citoyenne Marie Bocage, femme Journaud, âgée de trente-trois ans,

née à la montagne du Bon-Air, ci-devant Saint-Germain en Laye,

domestique, demeurant audit lieu, connoît l'accusée veuve de l'Aigle;

n'est parente, dépose, etc.

Le président fait les questions suivantes à Madame Élisabeth:

Où étiez-vous dans les journées des 12, 13 et 14 juillet 1789,

c'est-à-dire aux époques des premiers complots de la cour contre le

peuple?

J'étois dans le sein de ma famille. Je n'ai connu aucun des complots

dont vous me parlez; ce sont des événements que j'étois loin de

prévoir et de seconder.

Lors de la fuite du tyran, votre frère, à Varennes, ne l'avez-vous pas

accompagné?

Tout m'ordonnoit de suivre mon frère, et je m'en suis fait un devoir

dans cette occasion comme dans toute autre.

N'avez-vous pas figuré dans l'orgie infâme et scandaleuse des gardes

du corps, et n'avez-vous pas fait le tour de la table avec

Marie-Antoinette pour faire répéter à chacun des convives le serment

affreux d'exterminer les patriotes pour étouffer la liberté dans sa

naissance et rétablir le trône chancelant?

J'ignore absolument si l'orgie dont il s'agit a eu lieu, mais je

déclare n'en avoir été aucunement instruite.

Vous ne dites pas la vérité, et votre dénégation ne peut vous être

d'aucune utilité, lorsqu'elle est démentie d'une part par la notoriété

publique, et de l'autre par la vraisemblance qui persuade à tout homme

sensé qu'une femme aussi intimement liée que vous l'étiez avec

Marie-Antoinette, et par les liens du sang et par ceux de l'amitié la

plus étroite, n'a pu se dispenser de partager ses machinations, d'en

avoir eu communication et de les avoir favorisées de tout son pouvoir;

vous avez nécessairement, d'accord avec la femme du tyran, provoqué le

serment abominable prêté par les satellites de la cour, d'assassiner

et anéantir la liberté dans son principe; vous avez également provoqué

les outrages sanglants faits au signe précieux de la liberté, la

cocarde tricolore, en la faisant fouler aux pieds par tous vos

complices?

J'ai déjà déclaré que tous ces laits m'étoient étrangers, je n'y dois

point d'autre réponse.

Où étiez-vous dans la journée du 10 août 1792?

J'étois au château, ma résidence ordinaire et naturelle depuis quelque

temps.

N'avez-vous pas passé la nuit du 9 au 10 août dans la chambre de votre

frère, et n'avez-vous pas eu avec lui des conférences secrètes qui

vous ont expliqué le but, le motif de tous les mouvements et

préparatifs qui se faisoient sous vos yeux?

J'ai passé chez mon frère la nuit dont vous me parlez; jamais je ne

l'ai quitté; il avoit beaucoup de confiance en moi, et cependant je

n'ai rien remarqué dans sa conduite ni dans ses discours qui pût

m'annoncer ce qui s'est passé depuis.

Mais votre réponse blesse à la fois la vérité et la vraisemblance, et

une femme comme vous, qui a manifesté dans tout le cours de la

révolution une opposition aussi frappante au nouvel ordre de choses,

ne peut être crue lorsqu'elle veut faire croire qu'elle ignore la

cause des rassemblements de toute espèce qui se faisoient au château

la veille du 10 août. Voudriez-vous nous dire ce qui vous a empêchée

de vous coucher la nuit du 9 au 10 août?

Je ne me suis pas couchée parce que les corps constitués étoient venus

faire part à mon frère de l'agitation, de la fermentation des

habitants de Paris, et des dangers qui pouvoient en résulter.

Vous dissimulez en vain, surtout d'après les différents aveux de la

femme Capet, qui vous a désignée comme ayant assisté à l'orgie des

gardes du corps, comme l'ayant soutenue dans ses craintes et ses

alarmes du 10 août sur les jours de Capet et de tout ce qui pouvoit

l'intéresser. Mais ce que vous nieriez infructueusement, c'est la part

active que vous avez prise à l'action qui s'est engagée entre les

patriotes et les satellites de la tyrannie; c'est votre zèle et votre

ardeur à servir les ennemis du peuple, à leur fournir des balles que

vous preniez la peine de mâcher, comme devant être dirigées contre les

patriotes, comme destinées à les moissonner. Ce sont les voeux bien

publics que vous faisiez pour que la victoire demeurât au pouvoir des

partisans de votre frère, les encouragements en tout genre que vous

donniez aux assassins de la patrie: que répondez-vous à ces derniers

faits?

Tous ces faits qui me sont imputés sont autant d'indignités dont je

suis bien loin de m'être souillée.

Lors du voyage de Varennes, n'avez-vous pas fait précéder l'évasion

honteuse du tyran de la soustraction des diamants dits de la couronne,

appartenant alors à la nation, et ne les avez-vous pas envoyés à

d'Artois?

Ces diamants n'ont pas été envoyés à d'Artois; je me suis bornée à les

déposer entre les mains d'une personne de confiance.

Voudriez-vous désigner le dépositaire de ces diamants, nous le nommer?

M. de Choiseul est celui que j'avois choisi pour recevoir ce dépôt.

Que sont devenus les diamants que vous dites avoir confiés à Choiseul?

J'ignore absolument quel a pu être le sort de ces diamants, n'ayant

pas eu l'occasion de voir M. de Choiseul; je n'en ai point eu

d'inquiétude et je ne m'en suis nullement occupée.

Vous ne cessez d'en imposer sur toutes les interpellations qui vous

sont faites, et singulièrement sur le fait des diamants; car un

procès-verbal du 12 septembre 1792, bien rédigé en connoissance de

cause par les représentants du peuple lors de l'affaire relative au

vol de ces diamants, constate d'une manière sans réplique que ces

diamants ont été envoyés à d'Artois. N'avez-vous pas entretenu des

correspondances avec votre frère, le ci-devant Monsieur?

Je ne me rappelle pas d'en avoir entretenu, surtout depuis qu'elles

sont prohibées.

N'avez-vous pas donné des soins en pansant vous-même les blessures des

assassins envoyés aux Champs-Élysées par votre frère contre les braves

Marseillois?

Je n'ai jamais su que mon frère eût envoyé des assassins contre qui

que ce soit; s'il m'est arrivé de donner des secours à quelques

blessés, l'humanité seule a pu me conduire dans le pansement de leurs

blessures; je n'ai point eu besoin de m'informer de la cause de leurs

maux pour m'occuper de leur soulagement; je ne m'en fais pas un

mérite, et je ne m'imagine pas que l'on puisse m'en faire un crime!

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 17 / 51 段