«Je viens de faire une nouvelle visite des prisons de la Conciergerie.

L'impression horrible que j'ai éprouvée à la vue des malheureux

amoncelés dans cette affreuse demeure est inexprimable, et je ne puis

concevoir encore la barbarie des officiers de police chargés de la

surveiller et l'insouciance des tribunaux à absoudre ou condamner les

accusés. Toutes les prisons ont été vidées à l'époque à jamais

exécrable des 2 et 3 septembre dernier. Cependant elles contiennent

aujourd'hui 950 individus. Il y en a 320 à l'hôtel de la Force, 44 à

Sainte-Pélagie, 206 à Bicêtre, et 380 à la Conciergerie. Cette

dernière prison, qui, par sa position près du tribunal criminel, a

toujours été destinée pour les criminels, et qui ne devroit être

considérée, d'après la nouvelle organisation, que comme maison de

justice, sert cependant tout à la fois de maison d'arrêt, de maison de

justice et de force. Il faut toute la surveillance et tout le

dévouement d'un concierge incorruptible et de guichetiers éprouvés

tels que ceux qui en ont la garde, pour qu'il n'y arrive pas chaque

jour des événements sans nombre et des évasions multipliées, comme

cela arrive journellement dans presque tous les départements. J'y ai

vu une trentaine d'hommes et femmes condamnés à mort, qui tous se sont

pourvus en cassation, dont les procès languissent, et qui emploient

tout le temps qu'on leur laisse à faire toutes sortes de tentatives

soit pour attenter à leur vie, soit pour opérer un soulèvement au

dehors ou même au dedans; et leur rassemblement prodigieux, en leur

montrant leur force, fait craindre à tout moment que leurs projets ne

réussissent. Ce qui contribue plus à les désespérer et à leur faire

tout entreprendre, c'est l'inhumanité avec laquelle on les entasse

dans la même chambre et les tourments incalculables qu'ils éprouvent

pendant la nuit. Je les ai visitées à l'ouverture, et je ne connois

point d'expression assez forte pour peindre le sentiment d'horreur que

j'ai éprouvé en voyant dans une seule pièce 26 hommes rassemblés,

couchés sur 21 paillasses, respirant l'air le plus infect, et couverts

de lambeaux à moitié pourris; dans une autre, 45 hommes entassés sur

10 grabats; dans une troisième, 38 moribonds pressés sur 9 couchettes;

dans une quatrième, très-petite, 14 hommes ne pouvant trouver de place

dans 4 cases; enfin, dans une cinquième, sixième et septième pièce, 85

malheureux se froissant les uns les autres pour pouvoir s'étendre sur

16 paillasses remplies de vermine, et ne pouvant tous trouver le moyen

de poser leur tête. Un pareil spectacle m'a fait reculer d'épouvante,

et je frissonne encore en voulant en donner une idée. Les femmes sont

traitées de la même manière. 54 d'entre elles sont forcées de se

coucher sur 19 paillasses ou de se relayer alternativement pour rester

debout et ne pas étouffer en se mettant les unes sur les autres. Il y

a dans cette maison 47 hommes et 12 femmes qui ont le privilége d'être

à la pension et de coucher dans des lits séparés. Cette distinction

m'a paru barbare, injuste et injurieuse à l'humanité. La loi qui

distribue le pain également entre chaque détenu ne peut avoir eu

l'intention de donner à l'homme aisé un asile commode et de mettre

l'indigent dans un tombeau. Toute inégalité doit disparoître devant

elle. De quelque état ou condition qu'ils soient, elle voit les

accusés du même oeil, et leur promet à tous le même traitement

jusqu'à l'instant de leur jugement. Mais la justice semble endormie;

ses oracles ne se rendent plus, ou le peu qui lui échappent sont sans

effet, au moyen du tribunal de cassation, où l'appel en est porté, et

où les affaires restent en suspens. Cependant les prisons s'engorgent

chaque jour: presque aucun prisonnier n'en sort; un grand nombre y

arrive sans cesse; au milieu de cette effroyable quantité, le juré

d'accusation se tait, ou ne se livre que négligemment à des fonctions

dont le terme trop éloigné l'effarouche; il choisit les individus dont

il veut s'occuper de préférence, et des malheureux arrêtés depuis

plusieurs mois ont la douleur de n'avoir pas encore été interrogés: il

y en a dans ce cas 34, dont j'indique les noms et la date de

l'arrestation dans un tableau joint au présent rapport.

»Je dois encore appeler l'attention du ministre sur le sort d'un assez

grand nombre de malheureux échappés au carnage du mois de septembre,

et réintégrés depuis dans les prisons, en vertu d'ordres la plupart

arbitraires et sans cause. La crise perpétuelle où se trouve la

République, les mouvemens intérieurs et fréquents qui en sont la

suite, les bruits qu'on ne cesse de répandre d'un nouveau massacre,

l'image toujours présente de celui qui s'est effectué sous leurs yeux,

jettent la terreur dans l'âme de ces infortunés; ils souffrent mille

morts chaque jour et maudissent le moment qui ne leur a sauvé la vie

que pour les livrer de nouveau au supplice journalier d'une

incertitude cent fois plus cruelle que tous les genres de mort

possibles. Regardera-t-on comme une absolution de leurs fautes

l'épreuve à laquelle ils ont été soumis aux journées de septembre et

la liberté qui leur a été accordée? C'est une question que le ministre

Roland a soumise le 16 novembre au ministre de la justice, et sur

laquelle il seroit important de prononcer. Il n'y a pas de délit qui

ne doive être effacé pour des gens qui ont été plusieurs jours sous le

couteau, et la situation pénible où ils se retrouvent en ce moment,

et dans laquelle ils sont depuis plusieurs mois, les met sans doute

dans le cas de l'indulgence.

»Paris, le 17 mars 1793, l'an II de la République française.

»GRANDPRÉ.»

* * * * *

Les choses ne se passaient plus ainsi en mai 1794. La justice n'était

plus endormie, pour nous servir des termes du rapport qu'on vient de

lire. Les inquiétudes de l'attente étaient épargnées au suspect et les

longues terreurs au condamné. Les prisons se remplissaient chaque

jour, mais chaque jour elles étaient vidées par le bourreau.

Un prisonnier de 1794 nous a laissé la description de la Conciergerie

telle qu'elle était à cette époque:

«La première entrée, dit-il, est fermée de deux guichets[95]. Ces deux

guichets sont à peu près à trois pieds l'un de l'autre. Ils sont tenus

chacun par un porte-clefs. Tous les porte-clefs ne sont pas admis

indistinctement à l'honneur de ces premiers guichets: on choisit les

plus vigoureux et ceux qui ont le coup d'oeil plus subtil. Il faut,

disent-ils, avoir de la tête pour de pareilles fonctions. Aussi les

postulants attendent-ils quelquefois longtemps. Un bouquet placé

au-dessus de la porte annonce une nouvelle promotion. Le promu se fait

coiffer ce jour-là par un perruquier, met ses plus beaux habits. Son

air satisfait et capable annonce qu'il sent sa dignité et qu'il n'est

pas au-dessous du choix dont on l'a honoré. Le soir, les flots de vin

redoublent et terminent un si beau jour.

[Note 95: On appelle guichet une petite porte haute d'environ trois

pieds et demi, pratiquée dans une porte plus grande. Lorsqu'on entre,

il faut en même temps hausser le pied et baisser considérablement la

tête, de manière que si on ne se casse pas le nez sur son genou, on

court risque de se fendre le crâne contre la pièce de traverse de la

grande porte, ce qui est arrivé plus d'une fois. On appelle aussi

guichet la première pièce d'entrée.]

»Dans la première pièce, appelée guichet, au bout d'une grande table,

sur un fauteuil, est le gouverneur de la maison, ou bien la respectable

moitié de lui-même, ou bien le plus ancien des porte-clefs, qui les

représente en ce cas. Ces gouverneurs-là sont devenus, par le temps où

nous sommes, des personnages très-considérables. Les parents, amis ou

amies des prisonniers, font ordinairement une cour très-assidue au

concierge Richard pour se faire entr'ouvrir un guichet. On le salue

profondément; quand il est de bonne humeur, il sourit; quand au

contraire il est morose, il fronce le sourcil; c'est Jupiter qui fait

trembler l'Olympe d'un coup d'oeil. Aussi les prisonniers ont-ils

toujours l'attention d'épier ses bons moments, et alors on s'évertue à

présenter humblement le placet.

»C'est de ce fauteuil qu'émanent les ordres pour la police de la

maison. C'est à ce fauteuil que sont évoquées les querelles des

guichetiers entre eux et des guichetiers avec les prisonniers. C'est à

ce fauteuil que les malheureux détenus portent leurs humbles

réclamations quand ils obtiennent la faveur d'y être admis. C'est de

ce fauteuil que part quelquefois un regard de protection qui console,

et souvent un coup d'oeil qui foudroie. Du reste, la femme Richard

tient sa maison d'une manière étonnante: on n'a ni plus de mémoire, ni

plus de présence d'esprit, ni une connoissance plus exacte des détails

les plus minutieux.

»Outre le concierge ou son représentant, il y a dans le guichet un

ancien porte-clefs qui divague. C'est, sans qu'il y paroisse,

l'inspecteur des personnes qui entrent ou qui sortent. Quand il a des

distractions, on entend sortir du fauteuil ces vigilantes paroles:

«_Allumez le miston!_» (_Allumez_, mot d'argot qui veut dire regarde

sous le nez, _miston_, de l'individu.) Le guichetier les répète à ses

camarades qui sont de service aux portes. Lorsqu'il entre un nouveau

prisonnier, on recommande aux guichetiers d'_allumer le miston_, afin

qu'il soit généralement connu et ne puisse se donner pour étranger.

»A main gauche en entrant dans le guichet est le greffe. Cette pièce

est partagée en deux par des barreaux. Une moitié est destinée aux

écritures, l'autre moitié est le lieu où l'on dépose les condamnés;

c'est là qu'ils ont quelquefois attendu trente-six heures le moment

fatal où l'exécuteur des jugements criminels (que les guichetiers

appellent dans leur langage _tôle_) leur fait subir les redoutables

apprêts de leur supplice[96].»

[Note 96: Nous reproduisons ici la continuation de ce récit, à la fin

duquel on verra dans quel état tombaient les âmes qui n'étaient point

soutenues par la force surnaturelle de la religion: elles se

dissolvaient pour ainsi dire sous l'excès de la souffrance, et le

sentiment moral, ce soleil des intelligences, s'y éteignait.

«Du greffe, on entre de plain-pied, en ouvrant toutefois d'énormes

portes, dans des cachots appelés _la Souricière_. Il faudroit plutôt

les nommer _la Ratière_. Un citoyen nommé _Beauregard_, homme aussi

honnête qu'aimable, acquitté par le tribunal révolutionnaire, fut mis

à son arrivée dans ce cachot. Les rats lui mangèrent en différents

endroits sa culotte, sans respect pour son derrière; nombre de

prisonniers ont vu les trous, et il fut obligé de se couvrir toute la

nuit la figure de ses mains pour sauver son nez et ses oreilles.

»Le jour pénètre à peine dans ces cachots; les pailles dont se compose

la litière des prisonniers, bientôt corrompues par le défaut d'air et

par la puanteur des seaux (en terme de prison _griaches_) où les

prisonniers font leurs besoins, exhalent une infection telle, que dans

le greffe même on est empoisonné lorsqu'on ouvre les portes.

»En face de la porte d'entrée est le guichet qui conduit à la cour des

femmes, à l'infirmerie, et en général ce qu'on appelle, je ne sais

pourquoi, _le côté des douze_. Nous y reviendrons.

»A droite, sur deux angles, sont des fenêtres qui éclairent fort

imparfaitement deux cabinets où couchent les guichetiers de garde

pendant la nuit; c'est aussi dans ces cabinets qu'on dépose les femmes

qui ont été condamnées à mort. Entre ces deux angles est un troisième

guichet qui conduit au _préau_; c'est le côté le plus recommandable de

cette prison et le mieux fait pour fixer le regard de l'observateur.

Il faut pour y arriver franchir quatre guichets. On laisse à gauche la

chapelle et la chambre du conseil, deux pièces également remplies de

lits dans ces derniers temps; la seconde étoit occupée par la veuve de

Capet.

»Je n'entreprendrai point de décrire tous les lieux de cette vaste et

dégoûtante enceinte. Je remarquerai seulement qu'à droite en entrant

dans la cour, à l'extrémité d'une espèce de galerie, est une double

porte, dont l'une entièrement de fer; que ces portes ferment le cachot

surnommé _de la Bûche nationale_ depuis le massacre du mois de

septembre 1792 (vieux style), et que l'on traverse ce cachot pour

arriver dans les salles du palais, au moyen d'un obscur escalier

dérobé et verrouillé dans deux ou trois endroits différents. Les

prisonniers sont à la pistole, ou à la paille, ou dans les cachots.

Ces prisonniers ont un régime différent. Les cachots ne s'ouvrent que

pour donner la nourriture, faire les visites et vider les _griaches_.

Les chambres de la paille ne diffèrent des cachots qu'en ce que leurs

malheureux habitants sont tenus d'en sortir entre huit et neuf heures

du matin. On les fait rentrer environ une heure avant le soleil

couché. Pendant la journée, les portes de leurs cachots sont fermées,

et ils sont obligés de se morfondre dans la cour ou de s'entasser,

s'il pleut, dans les galeries qui l'entourent, où ils sont infectés de

l'odeur des urines, etc. Du reste, mêmes incommodités dans ces

hideuses demeures; point d'air, des pailles pourries.

»Entassés jusqu'à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs

ordures, ils se communiquent les maladies, les malpropretés dont ils

sont accablés. Allez visiter les cachots qui sont pratiqués dans les

grosses tours que vous voyez du quai de l'Horloge, ceux qu'on appelle

_le grand César, Bonbec, Saint-Vincent, Bel-Air_, etc., et dites si la

mort n'est pas préférable à un pareil séjour.

»Ne croyez pas que les incommodités du logement soient les seules que

les prisonniers aient à supporter; il faudroit pour juger jusqu'à

quelle humiliation, jusqu'à quelle dégradation on peut réduire des

hommes, il faudroit assister à la fermeture des portes et à l'appel

nominal qui la précède. Figurez-vous trois ou quatre guichetiers

ivres, avec une demi-douzaine de chiens en arrêt, tenant en main une

liste incorrecte qu'ils ne peuvent lire. Ils appellent un nom,

personne ne se reconnoît; ils jurent, tempêtent, menacent; ils

appellent de nouveau, on s'explique, on les aide, on parvient enfin à

comprendre qui ils ont voulu nommer. Ils font entrer en comptant le

troupeau, ils se trompent; alors, avec une colère toujours croissante,

ils ordonnent de sortir; on sort, on rentre, on se trompe encore, et

ce n'est quelquefois qu'après trois ou quatre épreuves que leur vue

brouillée parvient enfin à s'assurer que le nombre est complet.

»Mais quel contraste! Est-ce une bizarrerie de la nature ou un effet

de sa sagesse? La première lueur d'espérance, l'approche d'un plaisir

dissipent en un instant les plus noirs chagrins, les plus cruelles

inquiétudes, et la prison la plus hideuse, l'enfer va se changer en un

temple de Gnide. Vous entendez dans la cour du préau un éternel

bourdonnement, un murmure sombre et les cris effrayants des

guichetiers; ils ont des voix terribles et qui semblent avoir été

faites exprès. Rien n'est plus fatigant que ce bruit et ce spectacle,

si vous pouvez y échapper pour revenir au principal guichet.

»Après avoir franchi la première grille, j'ai déjà dit qu'il y en a

quatre, vous vous trouvez dans une enceinte formée toute de barreaux

de fer. Lorsque les communications avec l'extérieur subsistoient,

c'est là que les prisonniers de ce côté voyoient leurs connoissances.

Les femmes, dont la sensibilité, le courage plus résolu, l'âme plus

compatissante, plus portée à secourir, à partager le malheur, les

femmes étoient presque les seules qui osassent y pénétrer....

»Le guichet d'entrée, occupé de même par les prisonniers du côté des

douze, n'offroit pas un spectacle moins pittoresque. En effet, quoi de

plus singulier pour l'oeil de l'observateur? des femmes et leurs

maris, des maîtresses et leurs amants rangés sur des bancs contre les

murs: les uns s'attendrissent, versent des larmes; d'autres, condamnés

à mort, quelquefois chantent. Par une fenêtre de ces cabinets, on

aperçoit sur un lit de douleur une malheureuse femme veillée par un

gendarme, et qui attend, la pâleur sur le front, l'instant de son

supplice. Des gendarmes remplissent les guichets; ceux-ci conduisent

des prisonniers, dont on délie les mains, et que l'on précipite dans

un cachot; ceux-là demandent d'autres prisonniers pour les transférer,

les lient et les emmènent, tandis qu'un huissier, à l'oeil hagard, à

la voix insolente, donne des ordres, se fâche, et se croit un héros

parce qu'il insulte impunément à des malheureux qui ne peuvent lui

répondre par des coups de bâton.

»Il n'y a rien d'exagéré dans ce que je viens de dire, et plusieurs

personnes qui sont venues ou ont vécu dans les prisons se rappelleront

d'avoir vu tout cela dans le même moment.

»J'ai dit que les chiens jouoient un grand rôle dans ces prisons;

cependant un fait que j'ai entendu souvent raconter prouvera que leur

fidélité n'est pas à toute épreuve. Parmi ces chiens, il en est un

distingué par sa taille, sa force et son intelligence. Ce Cerbère se

nomme _Ravage_. Il étoit chargé pendant la nuit de la garde de la cour

du préau. Des prisonniers avoient, pour s'échapper, fait un trou (en

argot, un _housard_); rien ne s'opposoit plus à leur dessein, sinon la

vigilance de _Ravage_ et le bruit qu'il pourroit faire. _Ravage_ se

tait; mais le lendemain matin, on s'aperçut qu'on lui avoit attaché à

la queue un assignat de cent sous avec un petit billet où étoient

écrits ces mots: _On peut corrompre Ravage avec un assignat de cent

sous et un paquet de pieds de mouton_. Ravage promenant et publiant

ainsi son infamie, fut un peu décontenancé par les attroupements qui

se formèrent autour de lui et les éclats de rire qui partoient de tous

côtés. Il en fut quitte, dit-on, pour cette petite humiliation et

quelques heures de cachot.

»Revenons au côté _des douze_. Ce côté a aussi une cour qu'occupent

les femmes. La partie occupée par les hommes n'a d'autre promenade

qu'un corridor obscur, dans lequel il faut tenir le jour le réverbère

allumé, et un petit vestibule séparé de la cour des femmes par une

grille. Les hommes peuvent parler aux femmes à travers cette grille,

et plus d'une fois les tendres épanchements de l'amour y ont fait

oublier aux malheureux l'horreur de leur demeure.

»Les chambres des femmes sont aussi divisées en chambres à la pistole

et en chambres à la paille. Les pistoles occupent le premier, les

chambres des _pailleuses_[96-A] sont au rez-de-chaussée, derrière une

arcade; elles sont obscures, humides, et aussi malsaines que

malpropres. Le gouvernement devroit bien s'occuper de les rendre

salubres, en n'oubliant jamais que l'innocence a été forcée de les

habiter. Il faudroit aussi un régime qui ne tendît pas à dégrader les

êtres qui y sont soumis.

»Il n'y a de ce côté pour les hommes que des chambres a la pistole,

c'est-à-dire que l'on paye le loyer des lits que l'on occupe. Il y a

autant de lits dans une chambre qu'elle en peut contenir. On payoit

d'abord pour un lit 27 livres 12 sous le premier mois et 22 livres 10

sous les mois suivans. On a réduit ce loyer à 15 livres par mois. Le

même lit a souvent rapporté plusieurs loyers en un mois[96-B]; aussi

la Conciergerie est-elle le premier hôtel garni de Paris quant au

produit.

»L'un des grands inconvénients de ce côté étoit le voisinage de

l'infirmerie; on y a longtemps vécu au milieu des fièvres les plus

dangereuses. Les malades, entassés deux à deux sur de méchants

grabats, étoient bien ce que la misère humaine peut offrir de plus

déplorable: les médecins daignoient à peine les examiner; il sembloit

qu'il y eût des coeurs faits pour s'endurcir à l'approche du malheur.

Ils avoient une ou deux _ptisannes_ qui étoient, comme on dit, des

selles à tous chevaux, et qu'ils appliquoient à toutes maladies,

encore étoient-elles administrées avec une négligence vraiment

impardonnable. C'étoit une chose curieuse de voir avec quel dédain et

quelle suffisance ils faisoient leurs visites. Un jour, le docteur en

chef s'approche d'un lit et tâte le pouls du malade. «Ah! dit-il, il

est mieux qu'hier.--Oui, citoyen docteur, répond l'infirmier, il est

beaucoup mieux, mais ce n'est pas le même; le malade d'hier est mort,

et celui-ci a pris sa place.--Ah! c'est différent; eh bien, qu'on

fasse la _ptisanne_.»

»Cette anecdote en rappelle une autre qui eut lieu à peu près dans le

même temps. On se souvient peut-être d'un individu qui se faisoit

appeler _Marat-Mauger_, commissaire du pouvoir exécutif à Nancy et

dans le département de la Meurthe, dénoncé comme ayant usé envers les

citoyens de toutes sortes de vexations. Ce Mauger donna l'exemple le

plus terrible de la manière dont un coquin peut être tourmenté par les

remords. Il rappela les fureurs d'Oreste, et Le Kain auroit pu trouver

en lui un modèle. Attaqué d'une fièvre très-violente, il se levoit sur

son lit, et là, avec des convulsions vraiment effrayantes, et d'une

voix épouvantée, il s'écrioit: «_Voyez-vous dans les ombres de ces

voûtes la main de mon frère? Il écrit en lettres de sang: Tu as mérité

la mort!_» Il périt en effet au milieu des transports de cette

frénésie[96-C].

»Il régnoit parmi les prisonniers de ce côté un genre de courage et de

gaieté vraiment remarquable; on ne se fera jamais une idée juste d'une

existence semblable: aussi je n'entreprendrai pas de la dépeindre; je

me contenterai de citer quelques passages de deux lettres de l'un de

ces prisonniers à un ami, et que celui-ci a bien voulu me communiquer:

«....... Si je vois avec quelque sang-froid le moment où je perdrois

la vie, je le dois surtout au spectacle qui se renouvelle à chaque

instant dans cette maison; elle est l'antichambre de la mort. Nous

vivons avec elle. On soupe, on rit avec des compagnons d'infortune;

l'arrêt fatal est dans leur poche. On les appelle le lendemain au

tribunal; quelques heures après nous apprenons leur condamnation; ils

nous font faire leurs compliments en nous assurant de leur courage.

Notre train de vie ne change point pour cela; c'est un mélange

d'horreur sur ce que nous voyons et d'une gaieté en quelque sorte

féroce, car nous plaisantons souvent sur les objets les plus

effrayants, au point que nous démontrions tous les jours à un nouvel

arrivé de quelle manière cela se fait, par le moyen d'une chaise à qui

nous faisions faire la bascule. Tiens, dans ce moment, en voici un qui

chante:

Quand ils m'auront guillotiné,

Je n'aurai plus besoin de né.

»Je dois t'ajouter, pour te prouver combien nous avons de moyens de

nous endurcir, qu'une malheureuse femme condamnée vient de me faire

appeler: «_La source de mes larmes est tarie, m'a-t-elle dit, il ne

m'en est pas échappé une depuis hier soir. La plus sensible des femmes

n'est plus susceptible d'aucun sentiment; les affections qui faisoient

le bonheur de ma vie ont perdu toute leur force. Je ne regrette rien,

et je vois avec indifférence le moment de ma mort._»

»Cette femme est madame _Lariolette de Tournay_: elle dit avoir

dépensé des sommes énormes pour la cause de la liberté; commissaires

nationaux, généraux, officiers des armées françoises, ont été

accueillis dans sa maison avec autant de distinction que de zèle. Elle

attribue ses malheurs à son mari. Elle s'est fait peindre ces jours-ci

la main appuyée sur une tête de mort; elle a dû lui envoyer ce

portrait. L'allégorie est cruelle si le motif en est vrai!...

»Les hommes sont trop méchants, trop inutilement atroces, et je ne

regretterois pas une existence aussi pénible et qui ne me présente

qu'un avenir encore plus affreux. Tu vas me croire fou; ma foi, non!

»Je ne fus jamais si raisonnable; j'apprécie les choses ce qu'elles

valent, et le plus grand bienfait de la nature (la vie, dont tu me

parles dans une de tes lettres), me paroît à moi une corvée fort

incommode, que la nature, si toutefois elle n'est pas une force

aveugle, pouvoit épargner à des êtres qui n'ont pas même assez de

raison pour apercevoir leurs sottises. Je suis si las de vivre parmi

les hommes, que je ne serois pas fâché de les quitter. J'ai déjà,

comme je t'ai dit, essayé l'épreuve; c'est le moment de véritable

calme que j'aie goûté depuis que je suis ici, etc...»

»C'étoit une chose touchante de voir un nombre de prisonniers prévenus

de délits contre la patrie ne respirer cependant que pour elle et pour

sa liberté.»]

[Note 96-A: On appelle _pailleux_ et _pailleuses_ ceux et celles qui,

n'ayant pas de moyen de payer le loyer d'un lit, sont obligés de

coucher sur la paille.]

[Note 96-B: Dans les derniers temps de la tyrannie de Robespierre,

lorsque le tribunal envoyait les victimes à la mort par charretées,

quarante ou cinquante lits étaient occupés tous les jours par de

nouveaux hôtes qui payaient quinze livres pour une nuit, ce qui

donnait par mois un produit de dix-huit à vingt-deux mille livres.]

[Note 96-C: On honore sa mémoire de cette épitaphe:

Dans un corps sale et pourri

Gisait une âme épouvantable.

Depuis ce matin, Dieu merci,

Et l'âme et le corps sont au diable.]

C'est dans cette pièce que Madame Élisabeth avait passé les deux

heures qui avaient précédé son interrogatoire.

Peut-être sera-t-on disposé à croire qu'entre cet interrogatoire et

le jugement il y eut l'intervalle de temps nécessaire pour que

l'accusée pût réunir ses moyens de défense. Ce serait mal connaître

l'époque révolutionnaire que de céder à une pareille illusion. Madame

de la Fayette[97], si admirable par le caractère aussi énergique que

généreux qu'elle déploya au milieu de ces scènes d'horreur, raconte

qu'ayant été transférée de la Force au collége du Plessis, Haly,

concierge de cette dernière prison, lui dit un jour: «Je sors de chez

Fouquier-Tinville; je l'ai trouvé étendu sur le tapis, pâle, anéanti;

ses filles le caressoient et essuyoient la sueur de son front. Il me

répondit lorsque je lui demandai ses ordres pour la liste du

lendemain: «Laissez-moi, Haly, je n'y suffis pas; quel métier!» Puis,

comme par instinct, il ajouta: «Voyez mon secrétaire; il m'en faut

soixante, n'importe lesquels; qu'il les assortisse[98].»

[Note 97: Madame de la Fayette, née Noailles, était un modèle de

bienveillance, de piété et de dévouement conjugal. La journée du 15

octobre 1795 fut un des plus beaux jours de sa vie. Ce jour-là, elle

obtint la faveur de se constituer prisonnière avec ses deux filles

dans les cachots d'Olmutz, auprès de son mari, dont elle partagea la

captivité pendant deux ans.

Elle mourut à Paris dans la nuit de Noël (25 décembre) 1807, et fut,

selon son désir, inhumée à Picpus, funèbre asile qu'elle avait fondé

avec sa soeur, la marquise de Montaigu. B.]

[Note 98: _Les prisons en 1793_, par madame la comtesse DE BOHME, née

de Girardin, 1 vol. in-8º, p. 130.]

On le voit, c'est irrégulièrement et au hasard que l'on tuait dans ce

temps-là. Aussi l'interrogatoire que nous avons donné plus haut n'est

qu'une comédie dérisoire qui ne présente aucune garantie à

l'innocence.

On n'impute même à l'accusée aucun grief qui lui soit personnel. Elle

est la soeur de Louis XVI, l'amie de Marie-Antoinette: voilà ses

crimes. Si le tribunal est d'avance résolu à tuer la prévenue, la

prévenue sait elle-même, à n'en pas douter, qu'elle n'a pas de justice

à attendre du tribunal.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 16 / 51 段