Quelques jours après, vers le soir, Madame Élisabeth entendit un bruit

de querelle dans l'appartement de Simon. Elle craignit naturellement

que cette rude voix, qui lui était bien connue, ne s'adressât à la

victime accoutumée. Cette pensée l'occupa la nuit et le lendemain et

le surlendemain; n'entendant plus rien et privée de toute nouvelle,

elle monta au comble de la tourelle par l'escalier de la garde-robe,

et s'établit en observation à la petite fenêtre que nous avons

indiquée. Le second jour, elle fut payée de ses peines: le maître et

l'élève se montrèrent sur la plate-forme; ils s'arrêtèrent même un

instant, de manière à être vus de la patiente spectatrice, si bien

qu'elle ne put savoir si elle n'avait point été aperçue elle-même ou

si elle devait n'attribuer qu'au hasard le regard qu'à leur passage

l'un et l'autre avaient dirigé de son côté.

Madame Élisabeth et Marie-Thérèse, qui avaient été confrontées avec

l'enfant dans la scène du 7 octobre, avaient pu se convaincre par leurs

yeux qu'il était extrêmement changé; mais l'altération de ses traits

n'était rien auprès de la révolution qui s'était opérée dans ses idées

et son langage, et c'était ce changement moral qui sans doute avait le

plus péniblement affecté sa tante. Jamais, on doit le croire, elle ne

sentit plus vivement la profonde infortune de sa famille. Cependant,

courbée sous la main de Dieu, qui semblait chaque jour s'appesantir

davantage, elle s'abandonnait avec résignation à sa volonté, et le

remerciait des consolations qu'il daignait encore lui permettre; car

cette prison du Temple, où elle pouvait pleurer tranquillement avec sa

nièce, pouvait d'un jour à l'autre lui être enlevée!--Chaumette, en

effet, avait plus d'une fois représenté cette maison d'arrêt comme un

asile spécial, exceptionnel, aristocratique, contraire au principe

d'égalité proclamé par la République. Dans le courant du mois de

novembre, il reprit cette question au point de vue de l'économie, et

«fit sentir au conseil général de la Commune le ridicule de conserver

dans la tour du Temple trois individus qui nécessitaient une surcharge

de service et des dépenses excessives[83].» Faisant droit au

réquisitoire de son procureur, la Commune arrêta qu'elle se porterait en

masse à la Convention pour demander la translation des prisonniers du

Temple dans les prisons ordinaires, et leur assujettissement au

traitement uniforme de tous les détenus. Plus circonspect que le conseil

général, le Comité de salut public reçut avec réserve la proposition de

cette mesure: il manda Chaumette, écouta ses raisons, les discuta, et

finit par maintenir dans ses priviléges cette dure prison que la Commune

révolutionnaire chicanait aux enfants des rois émancipateurs des

communes.

[Note 83: Le procureur de la Commune se récrie sur les dépenses

énormes que nécessite la garde des individus détenus dans la Tour. Il

requiert, et le conseil arrête que, le décadi prochain, il se

transportera en masse à la Convention pour lui demander que les

prisonniers du Temple soient renvoyés dans les prisons ordinaires et

traités comme les détenus ordinaires, et que ces individus soient

jugés dans le plus court délai. (Conseil général de la Commune; séance

du 26 brumaire an II, 16 novembre 1793.)

Cette résolution fut renouvelée cinq jours après:

«Le conseil général arrête que, le quintidi prochain, il se

transportera en masse à la Convention pour lui demander à être

déchargé de la garde du Temple, et que les prisonniers qui y sont

détenus soient transférés dans les prisons ordinaires, et charge

Legrand de faire une pétition à cet égard.» (Séance de la Commune du

1er frimaire an II, 21 novembre 1793.)]

Ces enfants des rois, dans l'abjection, conservaient toute leur

dignité. Rocher, un des gardiens du Temple, disait le 12 novembre

1793: «Madame Élisabeth ne voulait pas me saluer; elle y est

maintenant forcée, parce qu'il faut qu'elle se baisse pour passer sous

le guichet. Je fume ma pipe, et je lui lâche une bouffée à son

passage.» La municipalité de Paris ne se tint pas pour battue: elle

essaya de se venger de l'échec qu'elle venait d'éprouver, et renouvela

dans les appartements du Temple de rigoureuses perquisitions, avec

l'espoir d'y découvrir des papiers ou indices quelconques capables de

compromettre Madame Élisabeth. Elle ne fut pas plus heureuse sur ce

terrain. Mais il n'y avait pas d'obstacles qui pussent l'empêcher

d'arriver au but qu'elle voulait atteindre: elle emprunta de nouveau

la main du pauvre petit orphelin du Temple pour frapper la seconde

mère qu'elle avait résolu de lui enlever. Simon, dans la fabrication

de cette nouvelle oeuvre, ne fut secondé ni par les conseils d'Hébert

ni par la rédaction de Daujon. Aussi le procès-verbal que, seul, il

fit dresser aux municipaux, se ressent-il de l'absence de complices

aussi habiles. Nos lecteurs en jugeront.

COMMUNE DE PARIS.

«Le cinquième jour du deuxième mois de l'an second de la République

une et indivisible, à huit heures du soir;

»Le citoyen Simon est venu au conseil du Temple pour lui faire part

d'une conversation qu'il avoit eue avec le petit Capet, par laquelle

un membre de la Commune paroissoit avoir eu des intelligences avec sa

mère. Simon ne voulant pas nommer le membre sans qu'au préalable le

conseil eût reçu lui-même la déclaration du petit, alors le conseil a

nommé les citoyens Foloppe et Figuet pour interroger le petit Capet;

ces deux membres sont de suite montés dans sa chambre, où étant, et en

présence de la citoyenne Simon, ils ont fait rouler la conversation

sur différentes choses, et l'amenant insensiblement sur les membres de

la Commune, il a dit:

»Qu'un jour Simon étant de service au Temple auprès de sa mère avec

Jobert, ledit Jobert avoit remis ce jour-là deux billets sans que

Simon fut (_sic_) aperçu; que cette espièglerie avoit fait rire

beaucoup ces dames, d'autant plus qu'elles avoient trompé la vigilance

de Simon, mais que lui déclarant n'avoit point vu les billets,

seulement que ces dames le lui avoient dit.

»Les commissaires dénommés descendus au conseil ont donné lecture de

la présente déclaration; alors Simon a dit qu'elle étoit conforme à

celle que le petit Capet lui avoit fait (_sic_) verbalement.

»Lecture faite au petit Capet de la présente déclaration, a dit

qu'elle contient vérité, y persiste et a signé.

»Et avant de signer, le petit Capet a dit que sa mère craignoit sa

tante, et que sa tante étoit celle qui exécutoit mieux les complots.»

[Illustration: Fac-similé d'écriture.]

Ce document, qui nous semble plus absurde encore que révoltant, ne

satisfit pas la Commune; elle demanda des déclarations de faits plus

explicites et plus graves. Un nouveau procès-verbal fut fabriqué, mais

n'offrant guère plus de garanties et de preuves que le précédent.

Voici ce procès-verbal:

«Cejourd'hui 13 frimaire, l'an II de la République une et indivisible,

nous, commissaires de la Commune, de service au Temple, sur

l'avertissement à nous donné par le citoyen Simon, que Charles Capet

avoit à dénoncer des faits qu'il nous importoit de connoître pour le

salut de la République, nous nous sommes transportés, quatre heures de

relevée, dans l'appartement dudit Charles Capet, qui nous a déclaré ce

qui suit:

»Que, depuis environ quinze jours ou trois semaines, il entend les

détenues frapper tous les jours consécutifs, entre six heures et neuf

heures; que, depuis avant-hier, ce bruit s'est fait un peu plus tard

et a duré plus longtemps que tous les jours précédents; que ce bruit

paroît partir de l'endroit correspondant au bûcher; que, de plus, il

connoît, à la marche qu'il distingue de ce bruit, que, pendant ce

temps, les détenues quittent la place du bûcher par lui indiquée pour

se transporter dans l'embrasure de la fenêtre de leur chambre à

coucher, ce qui fait présumer qu'elles cachent quelques objets dans

ces embrasures; il pense que ce pourroit être de faux assignats, mais

qu'il n'en est pas sûr, et qu'elles pourroient les passer par la

fenêtre pour les communiquer à quelqu'un.

»Ledit Charles nous a également déclaré que, dans le temps qu'il étoit

avec les détenues, il a vu un morceau de bois garni d'une épingle

crochue et d'un long ruban, avec lequel il suppose que les détenues

ont pu communiquer par lettres avec feu Capet.

»Et de plus, que ledit Charles se rappelle qu'il lui a été dit que,

s'il descendoit avec son père, il lui fit ressouvenir de passer tous

les jours, à huit heures et demie du soir, dans le passage qui conduit

à la tourelle, où se trouve une fenêtre de l'appartement des détenues.

»Charles Capet nous a déclaré de plus qu'il étoit fortement persuadé

que les détenues avoient quelques intelligences ou correspondances

avec quelqu'un.

»De plus, nous a déclaré qu'il avoit entendu lire dans une lettre que

Cléry avoit proposé à feu Capet le moyen de correspondance présumé par

lui déclarant; que Capet avoit répondu à Cléry que cela ne pouvoit se

pratiquer, et que cette réponse n'avoit été faite à Cléry qu'à la fin

qu'il ne se doutât pas de ladite correspondance.

»Déclare qu'il a vu les détenues fort inquiètes, parce qu'une de leurs

lettres étoit tombée dans la cour.

»Ayant demandé au citoyen Simon s'il avoit connoissance du bruit

ci-dessus énoncé, il a répondu qu'ayant l'ouïe un peu dure, il n'avoit

rien entendu; mais la citoyenne Simon, son épouse, a confirmé les

dires dudit Charles Capet relativement au bruit.

»Ledit citoyen Simon nous a dit que, depuis environ huit jours, ledit

Charles Capet se tourmentoit pour faire sa déclaration aux membres du

conseil.

»Lecture faite auxdits déclarants, ont reconnu contenir vérité et ont

signé ledit jour et an que dessus.

»_Signé_: Charles CAPET, SIMON, femme SIMON,

REMY, SÉGUY, ROBIN, SILLANS.]

* * * * *

Un détail nous frappe, c'est le refus fait par Simon de s'associer à

sa femme et à son élève dans la première déposition que contient cette

pièce, et qui est relative au bruit entendu dans l'appartement des

prisonnières. Dans le prétexte qu'il allègue de sa surdité pour

n'avoir point connaissance de ce bruit, ne serait-on pas disposé à

voir plutôt de sa part un calcul raisonné pour donner plus de crédit à

ses autres allégations, notamment à celle-ci, que, _depuis environ

huit jours, Charles Capet se tourmentait pour faire sa déclaration aux

membres du conseil_.

Je ne crois pas que dans la longue suite des méfaits révolutionnaires

il y ait eu rien de plus odieux que cette intrigue ténébreuse, ourdie

pour exploiter la peur et l'ignorance d'un enfant qui, vaincu par les

mauvais traitements, témoigne contre la mémoire de son père, concourt

à la mort de sa mère, déjà sur les marches de l'échafaud, et contribue

à pousser vers le même but sa seconde mère, l'angélique Élisabeth.

Employer l'innocence au crime, n'est-ce pas un plaisir de démon?

La Commune de Paris recula devant l'impossibilité d'asseoir une

accusation capitale sur de pareils motifs; mais le récit d'un enfant

_dénonçant lui-même les petites intrigues de sa tante et de sa mère ne

pouvait que plaire à la moralité du conseil général_[84]. On sait

combien Marie-Antoinette, jusqu'à ses derniers moments, fut préoccupée

de la crainte que les paroles odieuses mises dans la bouche de son

fils ne tombassent sur le coeur meurtri de Madame Élisabeth, ou ne

fussent même dirigées contre elle comme un moyen de calomnie. «J'ai à

vous parler, lui dit-elle dans cette lettre admirable qu'elle lui a

laissée en montant à l'échafaud, et que Madame Élisabeth n'a jamais

lue, j'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon coeur: je sais

combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine; pardonnez-lui, ma

chère soeur; pensez à l'âge qu'il a, et combien il est facile de faire

dire à un enfant ce qu'on veut, et même ce qu'il ne comprend pas.»

[Note 84: Expression d'un membre du conseil général.]

Madame Élisabeth n'avait point à pardonner: elle n'ignorait pas plus

que la Reine la source de toutes ces suggestions perfides, et jamais

elle n'a songé à en accuser un enfant. Les paroles de celui-ci

pouvaient devenir la cause de sa mort, mais non le sujet du moindre

ressentiment.

Tison, enfermé, nous l'avons dit, dans la tourelle depuis le 21

septembre, supportait en silence la captivité comme une expiation de

sa conduite passée. Cependant, inquiet de sa femme et de sa fille,

dont il ne pouvait avoir de nouvelles, il se décida, le 10 décembre, à

solliciter sa liberté. Sa demande fut combattue par Hébert, jaloux de

conserver sous sa main un témoin capable de fournir d'utiles

renseignements sur la soeur du tyran. Le Comité de salut public

ordonna qu'avant de statuer sur la pétition, on interrogerait

soigneusement le pétitionnaire. L'interrogatoire n'ayant amené aucune

charge contre Madame Élisabeth, le Comité, loin d'accorder une grâce

qui n'était point achetée par une délation, arrêta que Tison serait

mis au secret et réduit au plus strict nécessaire.

A dater de cette époque, Madame Élisabeth entra dans une phase

d'abandon et de solitude qu'il nous devient impossible de décrire:

misère monotone, sombre, terne, privée de cet éclat qui rayonne

d'ordinaire à l'entour des infortunes royales. Mais elle ne se

plaignait pas: elle n'avait de pitié que pour sa petite compagne, qui

était dans un âge où le malheur est comme une surprise faite à la

nature. Madame Élisabeth lui parlait avec cette onction religieuse

puisée aux sources d'eaux vives de la foi, de l'espérance et de

l'amour, qui transfigurent l'âme et lui font trouver partout son

Thabor. «Les souffrances de cette vie, disait-elle, n'ont aucune

proportion avec la gloire future qu'elles nous font mériter.

Jésus-Christ n'a-t-il pas marché devant nous chargé de la croix?

Souvenez-vous, mon enfant, des paroles que votre père vous adressait

la veille du jour où, pour la première fois, vous alliez recevoir le

sang de l'Agneau. Il vous disait: La religion est la source du bonheur

et notre soutien dans l'adversité; ne croyez pas que vous en soyez à

l'abri: vous ne savez pas, ma fille, à quoi la Providence vous

destine...»

Les paroles prononcées par le Roi dans son palais prolongeaient ainsi

leur écho dans une prison qui donnait à leurs accents quelque chose de

prophétique, et devenait pour sa fille le meilleur des enseignements.

Un jour, Madame Élisabeth ayant ouvert un papier qu'elle portait sur

elle, et qui contenait des cheveux du Roi son frère et de la Reine

Marie-Antoinette (Dieu lui envoya-t-il en ce moment le pressentiment

de sa destinée prochaine?), Madame Élisabeth, dis-je, coupa une tresse

de ses propres cheveux, la plaça avec les deux autres mèches dans le

même paquet, et le remettant à sa nièce:

«Gardez, lui dit-elle, ma fille, ces tristes souvenirs: c'est le seul

héritage que puissent vous transmettre votre père, votre mère, qui

vous ont tant aimé, et moi qui vous aime aussi bien tendrement. On m'a

enlevé plumes, papier, crayon: je ne puis rien vous léguer par écrit;

du moins, ma chère enfant, retenez bien les consolations que je vous

ai données: elles suppléeront aux livres qui vous manquent. Élevez

votre âme à Dieu; il nous éprouve parce qu'il nous aime: il nous

apprend le néant des grandeurs. Ah! mon enfant, dit-elle en pleurant

et en la serrant dans ses bras, Dieu seul est vrai, Dieu seul est

grand[85].»

[Note 85: _Les derniers régicides, ou Madame Élisabeth de France et

Louis XVII_, par M. le Cher de M.... (Brochure in-8º de 109 pages,

publiée à Londres; J. de Boffe, Gerard street, Soho, 1796.)]

Retranchées, pour ainsi dire, du nombre des vivants, les deux recluses

passaient leurs jours, occupées l'une de l'autre, s'entretenant de

leurs souvenirs, de leurs craintes mêlées de bien peu d'espérances,

mais d'une soumission entière à la volonté de Dieu. Elles n'apprirent

plus rien de ce qui se passait sur la terre; elles ignorèrent

l'échafaud dressé par Robespierre et Danton pour immoler Hébert et

les hébertistes[86]; l'échafaud dressé douze jours après par

Robespierre pour abattre Danton[87]; puis, huit jours plus tard, pour

abattre Chaumette[88]. La terreur régnait sur la France. Du haut des

guillotines, ses sanglantes forteresses, la minorité commandait.

Devant elle se taisait la nation, la liberté s'agenouillait,

l'humanité se voilait la face. Les Saint-Just, les Collot d'Herbois,

les Carrier, les Lebon, allaient porter dans les provinces l'épouvante

et la mort. La famine désolait le pays; les passions révolutionnaires

s'agitaient dans les clubs et par les rues, hâtant l'action mortelle

de la misère. Au front de chaque maison pend un écriteau proclamant la

liberté ou la mort. Sur chaque porte est affichée la liste des

habitants de la maison, moyen de contrôle si l'on veut savoir, table

de proscription si l'on veut tuer[89]. Onze mille quatre cents

aristocrates sont entassés dans les palais et les couvents de Paris,

transformés en prisons. Le crime et la peur sont partout; dans les

rues, on évite de se reconnaître, ou si on s'aborde, on échange deux

mots à voix basse; on marche vite, à moins qu'un crieur proclamant

l'arrêt des condamnés, on ne s'arrête pour écouter le nom d'un parent,

d'un ami, peut-être son propre nom. La nuit est aussi troublée que le

jour. Des arrestations se font aux flambeaux; des domestiques ont

dénoncé leurs maîtres à leurs sections, tandis que d'autres servent

sans gages des maîtres restés sans ressources. Comme si le temps ne

suffisait pas aux juges pour condamner, on adopte le système des

jugements en masse. La guillotine en permanence abat les têtes sans

les compter[90]. Le sang qui coule à flots, loin d'étancher la soif

des tyrans, semble l'irriter encore. Il n'y a plus de rois à jeter en

holocauste au sphinx de la révolution, et la nation épouvantée se

trouve face à face avec la sombre énigme de son existence. Tout est

tumulte, désordre, vertige et rage: la civilisation et la barbarie se

cherchent dans les ténèbres pour s'arracher leur secret; duel

horrible, pareil à celui de ces deux hommes enfermés dans une cave

avec des poignards, et qui ne se voyaient qu'aux éclairs de leurs

yeux. La patience des opprimés apparaît dans ces jours horribles comme

un phénomène aussi inexplicable que la perversité des oppresseurs.

L'intelligence politique s'était retirée dans quelques âmes

méditatives qui réfléchissaient à l'écart, ou dans quelques cerveaux

astucieux qui remuaient la multitude. Le reste n'avait plus de

confiance en soi-même, et laissait faire, comme courbé sous la main de

Dieu: tremblant et résigné, tout un peuple attendait dans une muette

épouvante, pareil à ces Indiens qui, lorsque le tigre apparaît, se

prosternent, ferment les yeux, et restent immobiles jusqu'à ce que la

bête rugissante ait choisi sa proie.

[Note 86: Le 4 germinal an II (24 mars 1794), _fournée_ de dix-neuf

personnes, parmi lesquelles le général Ronsin (ci-devant homme de

lettres), général de l'armée révolutionnaire; Momoro, imprimeur-libraire

et administrateur du département de Paris, et Anacharsis Clootz,

l'orateur du genre humain.]

[Note 87: Le 16 germinal an II (5 avril 1794), _fournée_ de quinze,

parmi lesquels figurent Fabre d'Églantine, François Chabot, Camille

Desmoulins, Phelippeaux, Bazire, Hérault de Séchelles, les deux frères

Frey et le général Westermann.]

[Note 88: Le 24 germinal an II (13 avril 1794), _fournée_ de vingt et

un. On y remarque le général Arthur Dillon, Gobel, ci-devant évêque de

Paris, et la jeune veuve de Camille Desmoulins.]

[Note 89: Voici comment, dès le 6 avril 1793, la Commune de Paris

avait prescrit l'exécution de cette mesure:

«Le conseil général, considérant la négligence que les citoyens

apportent à l'exécution de la loi concernant l'affiche, à l'extérieur

des maisons, des noms de tous les individus qui y habitent;

»Arrête que l'instruction suivante sera imprimée, affichée, et que les

commissaires de police des sections seront tenus, sous leur

responsabilité, de faire mettre ladite loi à exécution.

_»Instruction relative au tableau qui doit être fait de tous les

citoyens habitants de Paris, et placé à l'extérieur de chaque maison,

aux termes du décret du 29 mars dernier._

»1º Indiquer en tête le nom du propriétaire, s'il habite la

maison, ou à son défaut le principal locataire, s'il y en a un,

ou du régisseur.

»2º Diviser par étages de la manière suivante:

REZ-DE-CHAUSSÉE.

N. N.

ENTRE-SOL.

PREMIER ÉTAGE, ETC.

»L'état doit présenter sans interruption toutes les personnes qui

logent au même étage, et même toutes celles qui composent un ménage.

Exemple:

_A tel étage: Le citoyen tel, son épouse, tant d'enfants de tel sexe;

ensuite les domestiques._

»Il est nécessaire de mettre les prénoms ou noms de baptême et les

surnoms, le sexe et l'âge de chacun. Le nom principal à désigner est

celui que porte ordinairement l'individu et sous lequel il est

généralement connu, et non celui de sa famille, si ce n'est pas celui

qu'on lui donne dans le public.

»On ne peut se dispenser de faire connaître l'état de chaque individu

ou de déclarer qu'il est sans état, car le titre de _citoyen_ ou de

_citoyenne_ est une désignation trop vague ou plutôt n'en est pas une.

»L'affiche doit être écrite lisiblement, placée au lieu le plus

apparent à l'extérieur, et de manière que tout le monde puisse

aisément la parcourir des yeux tout entière sans en perdre un seul

nom.

»Il ne doit être omis aucune personne; une seule omission enfreint la

loi et expose à des peines sévères.

»Chaque fois qu'il y a du changement, il faut en faire mention dans

l'affiche, soit en retranchant le nom des personnes qui ont quitté la

maison, soit en ajoutant celui des nouveaux locataires et de ceux

mêmes qui ne logent que momentanément.

»Toutes les contraventions seront imputées aux propriétaires ou

principaux locataires, ou régisseurs, et seront punies avec sévérité;

car on ne veut pas que cette mesure de salut public reste sans

exécution ou soit éludée et tournée en dérision.

»Le conseil général arrête que le double des tableaux d'inscription

sera visé par les comités des sections;

»Que les commissaires de police vérifieront l'exactitude desdits

tableaux et prendront les mesures nécessaires pour empêcher qu'ils ne

soient enlevés ou détériorés.» (Séance du conseil général de la

Commune de Paris du samedi 6 avril 1793.)]

[Note 90: Au milieu de tant d'immolations, la tristesse de la

physionomie était devenue une trahison et la gaieté un devoir. Dans la

séance du 23 ventôse an II (15 mars 1794), Barère disait:

«Allez aujourd'hui dans les rues de Paris, vous y reconnaîtrez les

aristocrates à leur mine allongée...»

«Oui, ajoutait Couthon, en temps de révolution, tous les bons citoyens

doivent être physionomistes: c'est sur la physionomie que vous

reconnaîtrez un conspirateur, le complice des traîtres mis sous la loi

de la justice; ces hommes ont l'oeil hagard, l'air consterné, des

mines basses et patibulaires. Bons citoyens, saisissez ces traîtres et

arrêtez-les!» (Vifs applaudissements.)--(_Moniteur_ du 26 ventôse an

II, 16 mars 1794.)]

Madame Élisabeth se prosternait aussi, mais c'était les yeux levés

vers le ciel. Retenue autrefois à la cour par son dévouement pour son

frère, elle n'y avait vécu que pour prendre sa part des tribulations

et des larmes. Aujourd'hui, tout ce que l'intérêt a de plus tendre, la

religion de plus sublime, l'amitié de plus consolateur, elle le met en

oeuvre pour former l'esprit et le coeur de sa royale nièce. Sans

désirer la bienvenue de ce grand libérateur qu'on appelle la mort,

elle se met en mesure de le recevoir dignement; mais sa belle âme,

quoique impatiente peut-être d'entrer dans les secrets de Dieu, tient

à ce monde par le malheur qu'elle y partage, par les chagrins qu'elle

y adoucit. L'état d'incertitude où elle se trouve du sort du Dauphin

vient accroître l'anxiété que lui cause l'absence de toute nouvelle de

la Reine. Depuis plusieurs mois, elle n'a entendu ni chansons ni

jurements retentir dans l'appartement du second étage. Elle est montée

mainte et mainte fois aux combles par l'escalier de la garde-robe, et

jamais, depuis la fin de janvier, elle n'a aperçu l'enfant. A-t-il été

délivré? Habite-t-il une autre partie du Temple? De grands changements

se préparent-ils?

Oui, un grand changement se préparait. Déjà, dès le quintidi frimaire

de l'an II (25 novembre 1793), la municipalité de Paris avait adressé

à la Convention nationale la pétition suivante:

«LÉGISLATEURS,

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 14 / 51 段