doute que Madame Élisabeth n'avait rien négligé pour obtenir de Simon
un peu plus de réserve dans ses paroles et de modération dans ses
gestes. Bien que, dans la prison du Temple, elle fût moins
communicative que la Reine, et que, en général, elle montrât plus de
fierté que sa belle-soeur, parlant beaucoup moins aux mandataires de
la Commune, pas un municipal de maintien convenable ou de physionomie
avenante n'était depuis quelque temps venu au Temple sans qu'elle lui
eût adressé ses plaintes, en le conjurant d'intervenir auprès du
farouche précepteur. Mais les uns ne voulurent pas examiner ce que ces
plaintes avaient de fondé, ne se sentant ni le droit ni le pouvoir
d'improuver la conduite de Simon; les autres, trouvant ces plaintes
injustes ou tout au moins exagérées, les repoussèrent avec dédain;
d'autres enfin, plus fanatiques, répondirent à ces plaintes par
l'éloge de celui-là même contre lequel elles étaient portées. Un seul
fut accessible aux prières de Madame Élisabeth: ce fut Barelle, maçon
de son métier, homme simple et sans éducation, mais d'un coeur
bienveillant; il était père, il porta courageusement quelques
observations au démagogue acariâtre dont il avait lui-même entendu les
jurements pendant qu'il était de service chez les Princesses. Ces
observations, bien que revêtues de formes polies et caressantes,
furent mal reçues. Simon rejeta sur le caractère roide et indocile de
son élève les rigueurs dont il était parfois obligé d'user. «Je sais
ce que je fais et ce que j'ai à faire, ajouta-t-il; à ma place vous
_iriez_ peut-être plus vite.» L'intervention de Barelle n'eut d'autre
effet que de rendre plus dure la captivité du jeune Louis.
Le 26 août, la fille de Tison, qui allait quitter le Temple, demanda
à voir le petit Capet. Faut-il voir dans sa démarche un désir
personnel de dire adieu au charmant enfant, que, malgré la première
influence de ses parents, elle n'avait jamais pu voir sans émotion, ou
faut-il y trouver une suggestion de Madame Élisabeth, dans l'espoir
d'obtenir quelques renseignements sur son neveu? Quoi qu'il en soit,
cette démarche n'eut d'autre résultat que de faire passer à l'examen
le plus minutieux la personne de la jeune fille, ainsi que le paquet
qu'elle portait à sa mère à l'Hôtel-Dieu[75].
[Note 75: Municipalité de Paris.
»Nous recommandons aux citoyens commandants de la force armée de
laisser sortir la fille du citoyen Tison avec un paquet dans une
serviette, contenant des vieux souliers et un vieux paquet de gaze,
lesquels nous avons vérifiés au Temple, ce 26 août 1793.
»N. GUÉRIN, ARNAUD, LUBIN, PAQUOTE, commissaires.»]
Le 21 septembre, Hébert, substitut du procureur de la Commune,
accompagné de Jonquoy, Lelièvre, Camus et Grenard, officiers
municipaux, se présente à la tour. Marie-Thérèse, assise près de sa
tante, tenait en main un almanach républicain qu'elle s'empressa de
refermer. «Si vos saints ne s'y trouvent pas, lui dit Hébert, vous y
trouverez nos fêtes nationales. Nous aurons demain une cérémonie
civique en l'honneur de l'anniversaire de la République. Le peuple
sera notre Dieu: il ne doit point y en avoir d'autre; mais ce n'est
pas de cela qu'il s'agit aujourd'hui.»
Il leur déclare alors qu'il est porteur d'un arrêté de la Commune qui
ordonne de resserrer plus étroitement encore les deux prisonnières, et
de leur retirer la personne qui les sert. «Dans toutes les maisons de
détention, leur dit-il, les détenus n'ont personne pour les servir;
l'exception faite pour vous offense la justice et la moralité
publiques, l'égalité devant régner dans les prisons comme partout
ailleurs. A l'avenir, Hanriot et le porteur d'eau auront seuls le
droit d'entrer ici[76].»
[Note 76: Voici le compte rendu de ce qui s'était passé dans la
journée au conseil général de la Commune.
«Le substitut du procureur de la Commune demande, comme mesure de
sûreté et conforme à l'égalité, que demain toute la cuisine du Temple
soit supprimée et tous les domestiques et valets renvoyés, et que les
prisonniers qui y sont renfermés ne soient pas traités différemment
que tous les détenus dans les autres maisons d'arrêt, et que, dès ce
soir, il sera nommé une commission pour aller faire exécuter cet
arrêté au Temple. Son réquisitoire est adopté à l'unanimité.
»Les membres nommés pour cette commission sont: Grenard, Lelièvre,
Camus et Jonquoy.
»Les mêmes mesures sont prises relativement à la veuve Capet; le
conseil arrête que la nourriture de ladite Capet sera réduite au
simple nécessaire; que, par respect pour l'égalité, elle sera traitée
comme tous les autres prisonniers indistinctement, et qu'elle n'aura
d'autres domestiques que ceux qui servent les prisons, et que cet
arrêté sera aussi signifié au concierge de la Conciergerie.» (Archives
de l'hôtel de ville.)]
Le substitut du procureur est obéi. Tison, disgracié, est refoulé dans
la tourelle qui lui servira de prison. A l'avenir, les deux recluses
feront leur lit et balayeront leur chambre; leur porte ne s'ouvrira
plus que pour laisser arriver leurs aliments; elles ne doivent plus
voir un visage humain ni entendre une voix humaine. Le sombre visiteur
qu'elles viennent de recevoir provoque des mesures qui rendront plus
dur encore le régime de leur prison. Les deux arrêtés suivants sont
pris le lendemain par la Commission du Temple:
_Du 22 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible._
_Le conseil, considérant que la plus grande économie doit régner et
être observée, arrête ce qui suit_:
1º _Qu'à compter de ce jour, l'usage de la pâtisserie et de la
volaille, pour toute table, sera supprimé_;
2º _Que les détenues n'auront à leur déjeuner qu'une sorte
d'aliment_;
3º _Qu'à leur dîner, il ne leur sera donné qu'un potage, un
bouilli et un plat quelconque. Il leur sera délivré en outre une
demi-bouteille de vin ordinaire, par jour, pour chacune d'elles;_
4º _Au souper, elles auront deux plats._
Le second arrêté porte:
1º _Qu'à compter de ce jour, il ne sera plus fourni de bougie
dans l'intérieur de la tour; que les prisonniers ne seront plus
éclairés qu'avec de la chandelle; qu'il ne sera brûlé de bougie
qu'au bureau du conseil;_
2º _Que l'argenterie, la porcelaine sera interdite, et que l'on
ne servira plus que des couverts d'étain et de la faïence
commune._
Les commissaires de service au Temple,
VIALLARD, ROBIN, TONNELIER, VÉRON.
* * * * *
Une perquisition plus rigoureuse que les précédentes était faite, le
24 septembre, chez Madame Élisabeth[77]. L'inauguration du nouveau
régime prescrit par les arrêtés que nous venons de transcrire avait
été faite avec un zèle irréprochable. Non-seulement toute délicatesse
était supprimée dans la nourriture, mais des draps d'écurie en toile
jaune étaient substitués aux draps blancs, la faïence à la porcelaine,
l'étain à l'argenterie, la chandelle à la bougie. Madame Élisabeth
supportait les privations aussi bien que les outrages avec un calme
impassible et religieux qui étonnait ses gardiens. Elle ne redoutait
la persécution que pour sa nièce, objet de ses soins et de sa
tendresse. Elle acceptait avec une sorte de joie le changement apporté
à ses aliments. Les jours d'abstinence, elle conserva tant qu'elle le
put l'habitude du maigre, ne mangeant que du pain lorsque la
nourriture qu'on lui présentait n'était pas conforme aux prescriptions
de l'Église. On cessa de lui fournir de l'eau de Ville-d'Avray, à
laquelle elle était accoutumée depuis son jeune âge. Ce fut pour elle
une privation réelle; mais sa piété reçut comme une mortification le
refus qu'on lui en fit.
[Note 77: «Un des commissaires nommés par le conseil général pour
faire perquisition chez les prisonniers du Temple et en retirer tous
les objets de luxe, rend compte de sa mission.
»Il dit que les commissaires ont retiré et fait mettre sous les
scellés les porcelaines qu'ils ont trouvées.
»Il a ajouté qu'ils ont trouvé dans une commode appartenant à
Élisabeth deux rouleaux chacun de quarante pièces d'or de la valeur de
vingt-quatre livres, que ladite Élisabeth a déclaré lui avoir été
donnés en dépôt par la veuve Lamballe à l'époque du 10 août 1792, et
que ces mêmes pièces avaient été confiées à la veuve Lamballe par une
autre personne.
»Le conseil arrête le dépôt au trésor national des pièces d'or
ci-dessus mentionnées, ainsi que des mille écus trouvés lors de la
mort de Capet, ainsi que des différentes décorations qu'il portait de
son vivant; et a nommé pour commissaires à cet effet les commissaires
déjà nommés.
»Sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général
arrête que le lit, les habits et tout ce qui servait au logement et au
vêtement de Capet sera, dimanche prochain, brûlé en place de Grève;
les commissaires nommés à cet effet sont Grenard, Lelièvre, etc.
»LUBIN, vice-président.
»DORAT-CUBIÈRES.»
(Séance du mardi 24 septembre 1793.)»]
Au premier repas qui suivit l'arrêté dont nous avons le texte plus
haut, Madame Élisabeth dit à sa jeune compagne: «C'est le pain du
pauvre: nous sommes pauvres aussi. Combien d'infortunés en ont moins
encore!»
Madame Élisabeth ignorait que cette recrudescence de colère ne
s'arrêtait pas aux vivants: elle s'attaquait à celui qui n'était plus.
La Commune faisait brûler sur un bûcher, en place de Grève, la
garde-robe de Louis XVI, placée jusque-là sous les scellés[78].
[Note 78:
_Conseil général de la Commune de Paris._
(Séance du lundi 30 septembre 1793.)
«Le secrétaire greffier rend compte du brûlement de la garde-robe de
Capet, qui a eu lieu hier dimanche, 29 du présent.
»Le dimanche 29 septembre 1793, l'an II de la République française, le
citoyen Camus, commissaire nommé à cet effet par le conseil général,
ayant fait transporter au dépôt du secrétariat de la maison commune la
garde-robe de feu Capet, j'ai trouvé qu'elle était enveloppée dans une
toile cousue et cachetée en six endroits; après avoir reconnu les
cachets sains et entiers, j'ai fait l'ouverture du paquet, et j'ai
trouvé les effets suivants, savoir:
»Un chapeau, une boîte d'écaille cassée, un petit paquet de lisières
et de rubans blancs, six habits, tant de drap que de soie et de petit
velours; une redingote de drap, huit vestes, tant de drap, petit
velours, soie que de lin; dix culottes idem, deux robes de chambre
blanches, une camisole de satin ouatée, cinq pantalons, dix-neuf
vestes blanches.
»Lesquels effets j'ai fait transporter sur la place de Grève par les
garçons de bureau, après les avoir préalablement fait vérifier par les
citoyens Pierre-Jacques Legrand et Étienne-Antoine Souard,
commissaires, qui se sont transportés avec moi en ladite place, où
j'ai trouvé un bûcher préparé, sur lequel tous les effets ont été
rangés, et les commissaires y ayant mis le feu, ils ont été réduits en
cendres, au désir de l'arrêté du conseil général.
»_Signé_ à la minute:
»LEGRAND, SOUARD, membres de la Commune;
»COULOMBEAU, secrétaire greffier.»]
Madame Élisabeth avait eu, dès ses premiers ans, de petites
incommodités qui n'affectaient point le fond de son tempérament. Les
chagrins les ayant rendues moins supportables, elle se fit mettre un
cautère au bras. Longtemps on lui refusa de l'onguent pour le panser.
Moins inhumain que les autres, un municipal lui en fit donner un jour;
mais elle ne put jamais obtenir pour sa nièce le jus d'herbes dont
cette Princesse faisait usage[79].
[Note 79: _Vie de Madame Élisabeth de France_. Paris, Vauquelin, 1814,
in-24 de 105 pages.]
La Convention était pressée de voir s'instruire le procès de
Marie-Antoinette; elle sentait derrière elle les impatiences de la
Commune, bien autrement implacables que les siennes. Le 3 octobre, sur
la proposition d'un de ses membres, «elle décréta que le tribunal
révolutionnaire s'occuperoit sans délai et sans interruption du
jugement de la veuve Capet.» Fouquier, dont la conscience n'était
cependant pas, comme on sait, très-scrupuleuse, répondit au président
de la Convention qu'il lui était impossible de s'occuper de ce
procès, n'en ayant point les pièces élémentaires[80]. Hébert, de
concert avec Simon et le citoyen Daujon, officier municipal, avait
conçu le projet de fournir à ce procès une pièce devant laquelle
devaient pâlir toutes celles du dossier accusateur. Dans la matinée du
13 vendémiaire an II (4 octobre 1793), Chaumette est prévenu par Simon
que le petit Capet se trouve disposé à répondre à toutes les questions
qu'on aurait à lui faire dans l'intérêt de la justice. Le maire et le
procureur de la Commune annoncent qu'ils se rendront au Temple le
surlendemain, et le conseil général désigne deux de ses membres pour
les accompagner[81].
[Note 80:
«_Paris, ce 5 octobre 1793, l'an IIe de la République une
et indivisible._
»CITOYEN PRÉSIDENT,
»_J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu
le 3 de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera
sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été
transmis hier soir. Mais jusqu'à ce jour, il ne m'a été transmis
aucunes pièces relatives à MARIE-ANTOINETTE; de sorte que, quelque
désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il
se trouve dans l'impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura
pas ces pièces._]
[Note 81: Le conseil général nomme Laurent et Friry, qui s'adjoindront
au citoyen maire, au procureur de la Commune et aux commissaires déjà
nommés pour aller au Temple. (Séance du 4 octobre 1793.)]
En effet, le 15 vendémiaire (6 octobre), Pache et Chaumette et les
deux municipaux arrivent à la tour. Leur entrée dans la chambre de
Simon impose à l'enfant, dont l'ivresse, préparée avant l'heure,
commençait à se dissiper. Heussée, administrateur de police, donne
lecture d'un interrogatoire écrit d'avance, et, si l'on en croit une
tradition contemporaine, rédigé par Daujon. Dans ce _factum_, produit
d'une imagination perverse, le petit Prince répond comme on voulait
qu'il répondît, et à cette heure on vient lui demander de signer comme
on voulait qu'il signât. Encouragé, poursuivi, harcelé, fatigué par
ses visiteurs, il signe. Cette signature toute tremblée avec laquelle
on espérait accuser la Reine n'accuse que ceux qui ont conduit, nous
voulons dire qui ont égaré la main de l'enfant. L'acte, signé aussi de
Pache, Chaumette et Hébert; de Friry et Laurent, commissaires du
conseil général; de Séguy, commissaire de service au Temple; de
Heussée, administrateur de police, et de Simon, est emporté comme un
trésor au comité de sûreté générale.
Cependant les ennemis de la Reine se demandent si le poison de la
calomnie placé sur les lèvres du fils suffit pour tuer l'honneur de la
mère, et s'il ne convient pas d'appuyer de témoignages sérieux la
déposition d'un enfant auquel il est facile de faire dire ce qu'on
veut. Dès le lendemain 16 vendémiaire (7 octobre), Pache et Chaumette
retournent au Temple; David, ami de Chaumette et membre du comité de
sûreté générale, demande à les accompagner; il en est de même de
Daujon, qui, selon la tradition dont j'ai parlé, venait de recevoir au
sein du comité quelques félicitations au sujet de la pièce dont il
était le rédacteur. Peut-être espèrent-ils, à l'aide de leurs
questions captieuses, surprendre à la fille et à la soeur de Louis XVI
quelques mots qui, interprétés avec adresse, pourront appuyer
l'échafaudage des calomnies entassées contre la Reine. Pache,
Chaumette et David, introduits dans la tour, s'installent dans la
salle du conseil et donnent l'ordre d'y faire descendre la fille de
Capet. Frappées de stupeur et d'effroi, les deux prisonnières
demandent instamment qu'on ne les sépare point. La jeune orpheline,
forcée d'obéir, descend. Pour la première fois depuis qu'elle est
enfermée dans le Temple, Madame Élisabeth se trouve seule. Le tendre
et dernier objet de ses affections lui est-il enlevé sans retour?
Jusqu'à présent ceux qui sont descendus ne sont pas remontés. Le père
a rencontré en bas le bourreau, et, ce qui est plus effrayant encore,
le fils y a trouvé Simon. L'esprit de Madame Élisabeth est livré aux
conjectures les plus cruelles; mais elle est loin de deviner ce qui
ne s'est vu dans les annales d'aucune nation; et, certes, elle
taxerait de mensonge l'écho de la tour, s'il lui apportait en ce
moment ce qui se dit dans la salle du Conseil. Elle-même pourra-t-elle
le croire quand elle sera condamnée à l'entendre?
Marie-Thérèse, arrivée au bas de l'escalier, avait rencontré son
frère, et elle le pressait dans ses bras. Simon le lui arracha.
L'enfant sortait de la salle où David avait demandé à revoir le fils
du tyran et à l'entendre déclarer qu'il reconnaissait comme exact et
vrai ce qu'il avait dit et signé la veille. L'enfant déconcerté avait
fait un signe affirmatif, et, sur l'injonction de son maître, avait
répondu: «Oui.»
Sa soeur est introduite. Le maire de Paris, le premier, l'interroge
sur les intelligences de ses parents avec les princes étrangers,
intelligences qu'elle doit avoir connues. Les réponses de
Marie-Thérèse sont si nettes et si fermes que les commissaires ne
jugent pas à propos de pousser plus loin cette banale imputation.
Chaumette aborde alors les questions qui étaient l'objet sérieux de
l'interrogatoire. La jeune fille écoute d'abord sans rien comprendre,
puis tout à coup la rougeur lui monte au visage, et les paroles de
Chaumette, devenues plus explicites et plus claires, soulèvent de
mépris et d'horreur tout ce qu'il y avait de sang chrétien et de sang
filial dans cette angélique enfant. «Chaumette, dit-elle dans sa
relation, m'interrogea sur mille vilaines choses dont on accusoit ma
mère et ma tante. Je fus atterrée par une telle horreur, et si
indignée que, malgré toute la peur que j'éprouvois, je ne pus
m'empêcher de dire que c'étoit une infamie; malgré mes larmes, ils
insistèrent beaucoup. Il y a des choses que je n'ai pas comprises,
mais ce que je comprenois étoit si horrible que je pleurois
d'indignation.»
Les cyniques accusateurs ne s'arrêtèrent pas devant le cri de la
nature insultée. Ils rappelèrent le jeune Louis rampant sous la
domination de son maître; ils établirent entre ces deux témoins la
confrontation la plus pénible, la contradiction la plus cruelle, et
firent ainsi, pendant trois heures, en présence d'un frère de huit
ans, subir à l'innocence d'une jeune fille aussi pure que le lis qui
sert d'emblème à sa royale maison, l'ignominieux supplice d'un
interrogatoire que la vertu ne saurait comprendre, et dont
l'indignation ne suffit pas pour faire justice. Le procès-verbal de
cet interrogatoire porte encore la signature de Louis-Charles Capet,
tracée d'une main vacillante; elle est précédée de celle de
Marie-Thérèse et suivie de celle de leurs interrogateurs.
Madame Royale demanda alors à être réunie à sa mère. «Cela est
impossible, lui répondit Chaumette; retirez-vous, et ne dites rien à
votre tante, que nous allons faire descendre.»
Marie-Thérèse se jetait à peine dans les bras de Madame Élisabeth que
celle-ci lui est enlevée, sans savoir ce qui s'est passé, sans savoir
ce qu'elle doit espérer ou craindre. Descendue à la salle du Conseil,
Pache et Chaumette l'interrogent. Comme elle répondait à leurs
questions avec une sorte de dignité fière, Chaumette s'en offensa au
point de lui dire: «Baissez un peu le ton; vous êtes devant vos
magistrats: laissez là vos arrogances de cour.» Madame Élisabeth ne
répond rien; mais connaissant quelque peu David pour l'avoir vu dans
plus d'une occasion à Versailles, où son titre de premier peintre du
Roi lui donnait ses entrées, et lui voyant sa tabatière à la main:
«Monsieur David, lui dit-elle de ce ton de douceur et de bonté qui lui
était familier, voudriez-vous me donner une prise de tabac? Je suis
bien enrhumée du cerveau.» Et en même temps elle faisait un geste
comme pour la prendre. «Apprenez, lui répond David, que vous n'êtes
pas faite pour mettre vos doigts dans ma tabatière.» Puis il versa un
peu de tabac dans le creux que forme le pouce, et l'offrit à Madame
Élisabeth, qui lui tourna le dos. Après ce lâche outrage fait, je ne
dirai pas à une princesse, mais à une femme, à une femme prisonnière
et malheureuse, l'interrogatoire reprit son cours. Il n'avait d'abord
touché qu'aux choses de la politique, et maintenant il déroule sous
les yeux de Madame Élisabeth ce long tissu d'infamies dont on a chargé
la Reine et elle-même. Ses perfides questionneurs voient bientôt
qu'ils attendraient en vain de ce ferme esprit une phrase ambiguë dont
il leur deviendrait possible d'abuser. Toutefois, avant de mettre fin
à leur poursuite, ils confrontent l'enfant avec Madame Élisabeth, afin
de faire rougir devant lui la vertu de sa tante, comme ils avaient
fait rougir l'innocence de sa soeur. Cet interrogatoire est signé de
Madame Élisabeth, de Louis-Charles, de David, de Pache, de Chaumette,
de Daujon, de Séguy, de Laurent et de Heussée, administrateur de
police. Nous donnons ici le _fac-simile_ de ces signatures.
L'odieuse épreuve est terminée. Remontée dans sa chambre: «Oh! mon
enfant!» s'écrie Madame Élisabeth en tendant les bras à sa nièce. Le
silence seul peut exprimer le bouleversement et la confusion qu'elles
éprouvent également. Leurs larmes coulent; pour la première fois leurs
regards s'évitent. Un instant elles demeurent étroitement embrassées,
puis elles se mettent à genoux, offrant leur humiliation et leur
douleur au Dieu des humbles et des affligés.
Leurs réponses nettes et exemptes de toute équivoque avaient
déconcerté les combinaisons des pervers, réduits à s'en tenir au
procès-verbal attribué à Daujon et adopté par Hébert. La visite des
commissaires au Temple ne fut pas toutefois sans résultat: les images
dont on avait souillé l'imagination des pauvres prisonnières
laissaient un grand trouble dans leur âme; puis la captivité devint
plus morne et plus dure. Turgy, qui, employé au service intérieur de
la tour, était le seul qui ne leur fût pas indifférent ou hostile, fut
expulsé avec un certain nombre de personnes jugées inutiles ou
devenues suspectes[82]. Voici le dernier billet que Madame Élisabeth
lui écrivit:
[Note 82: Déjà, depuis un mois, la Commune avait pris un arrêté qui
expulsait du Temple Turgy, Chrétien, Marchand, et en général toutes
les personnes suspectées d'incivisme.
«Lecture faite d'un arrêté du conseil du Temple, qui demande le
remplacement de plusieurs individus occupés maintenant dans cette
maison, et qui ont appartenu autrefois au ci-devant comte d'Artois;
»Le conseil général en confirme les dispositions; arrête en
conséquence que les citoyens Piquet et sa famille, portiers;
Rockentroh et sa famille, lingers; Baron, portier; Gourlet et sa
femme, guichetiers; Quenel, commissionnaire; Chrétien, Marchand et
Turgy, garçons servants; la citoyenne Leclerc, femme d'un gendarme
ci-devant piqueur du comte d'Artois; la femme et les enfants de
Salmon, ci-devant son valet de pied, et la famille Ango, au nombre de
quatre personnes, ci-devant garçon d'argenterie, seront expulsés.»]
«Le 11 octobre 1793, à deux heures un quart.
»Je suis bien affligée. Ménagez-vous pour le temps où nous serons plus
heureux et où nous pourrons vous récompenser. Emportez la consolation
d'avoir servi de bons et malheureux maîtres.
»Recommandez à Fidèle (Toulan) de ne pas trop se hasarder pour nos
signaux (par le cor). Si le hasard vous fait voir madame Mallemain,
dites-lui de nos nouvelles, et que je pense à elle.
»Adieu, honnête homme et fidèle sujet: que le Dieu auquel vous êtes
fidèle vous soutienne et vous console dans ce que vous avez à
souffrir!»
Le 13 octobre, M. Hue fut arrêté. De ce moment, Madame Élisabeth ne
put rien apprendre de ce qui se passait. Toute intelligence cessa pour
elle au dehors comme au dedans. Elle n'eut plus de nouvelles de la
Reine. Nous n'avons point à regretter pour elle cette privation.
Marie-Antoinette, dont le procès commençait le 14, montait le 16 sur
l'échafaud. L'ignorance de toute chose où vit Madame Élisabeth peut
accroître ses inquiétudes, mais elle lui épargne une plus grande
douleur. Il est à remarquer que les municipaux de service, les
gardiens, tous les employés, et Simon lui-même, gardèrent en cette
circonstance une charitable discrétion.