La persévérance de la Reine obtint enfin son couronnement; mais le

couronnement d'épines, le seul qu'elle connût depuis plusieurs années.

Le mardi 30 juillet, il lui fut donné d'entrevoir encore son enfant,

mais cette ombre de bonheur si longtemps épiée, si pieusement demandée

au Ciel, le Ciel ne la lui accordait que pour son supplice. Oui, elle

vit son fils... Il ne portait plus le deuil de son père; il avait sur

la tête le bonnet rouge; il avait près de lui ce municipal jacobin qui

s'était signalé devant Louis XVI et devant elle-même par son insolence

et ses outrages. Par une fatalité singulière, Simon, au moment de

monter sur la plate-forme, avait appris l'entrée du duc d'York dans

Valenciennes, et sa colère s'épanchait sur son élève, dont il

harcelait la marche par des jurements et des blasphèmes. L'infortunée

Reine, sans jeter un seul cri, tombe dans les bras de sa soeur, témoin

comme elle de ce spectacle, et toutes deux entraînent Marie-Thérèse,

qui accourait aussi à la cloison, et dont elles épargnent la jeune âme

en se donnant par un regard le mutuel conseil de tout lui cacher. «Il

ne passera pas, disent-elles, il est inutile d'attendre plus

longtemps.» Et l'on se dirige de l'autre côté de la plate-forme. Au

bout de quelques minutes, les larmes gagnent la pauvre mère; elle se

détourne pour les cacher... et pour revenir épier son enfant. Madame

Élisabeth est demeurée près de sa nièce, afin de laisser la mère

maîtresse de ses regards. Peu de temps après, en effet, le jeune

Prince repassa, mais cette fois la tête baissée, et marchant à côté de

Simon qui ne jurait plus. Le silence du maître, l'attitude de

soumission de l'enfant, firent presque autant de mal à la Reine que

les brutalités de Simon. Immobile et muette, elle resta quelques

instants à la même place; Tison vint l'y trouver. Alors, relevant la

tête, qu'elle tenait penchée entre ses mains, elle s'écria: «Vous

m'avez trompée!--Non, Madame, je ne vous ai point trompée; tout ce que

je vous ai dit est vrai; seulement, par ménagement, je ne voulais pas

tout vous dire. Maintenant je vous dirai tout, puisque je n'ai plus

rien à vous cacher.» Madame Élisabeth s'approcha de la Reine avec

Marie-Thérèse, et par un regard elle l'interrogea sur ce qu'elle

venait de voir. Un mouvement de paupière, qui traduisait toute la

douleur enfermée dans son âme, fut la seule réponse de la Reine.

Ainsi fut nettement connu le déplorable état du Dauphin: Simon ne lui

parlait qu'en jurant, ne lui commandait qu'en le menaçant, et voulait

le contraindre à chanter des couplets obscènes ou des chansons

régicides. L'enfant résistait, et les coups n'avaient encore rien

obtenu de lui. Ces détails restèrent entièrement ignorés de Madame

Royale, et sa tante fit tous ses efforts pour qu'ils n'arrivassent

point dans toute leur horreur à la connaissance de la Reine. Elle dit

à Tison: «De grâce, cachons désormais ces atrocités à ma soeur:

dites-moi tout à moi, Tison, je saurai adoucir les scènes affligeantes

et choisir le moment de les lui transmettre. Faites cette

recommandation, s'il est possible, à tous ceux qui donnent des

nouvelles de mon neveu. J'espère, Tison, que vous trouverez chez eux

cette pitié que je réclame de vous pour cette pauvre mère.»

Les longs martyres de la veuve et de la soeur de Louis XVI eurent ici

leur phase la plus douloureuse. Leur enfant malade, elles ne pouvaient

le soigner! Malheureux, elles ne pouvaient le consoler! En danger,

elles ne pouvaient le secourir! Son âme innocente faiblissait

peut-être, et elles ne pouvaient la soutenir! Est-il un supplice

comparable à ce supplice?

Le soir, Madame Royale dit à sa tante: «Mon Dieu! comme ma mère a été

triste aujourd'hui!--Chère enfant, lui répondit Madame Élisabeth,

votre mère est triste, il est vrai, mais non pas de chagrins nouveaux.

Ceux que vous lui connaissez, et que toutes deux nous partageons,

l'ont accablée un peu plus aujourd'hui peut-être que ces jours passés.

Il est des moments où l'émotion des souvenirs domine l'âme la plus

forte. Priez, chère enfant, demandez à Dieu que ces souvenirs soient

moins poignants pour votre mère.»--La jeune fille fit sa prière, et

s'endormit profondément.

Sa mère et sa tante veillèrent longtemps. Allant et venant, elles

parcouraient cet humble réduit où, pendant de si longs jours, elle

l'avaient vu, malgré les privations, les verrous et les injures, si

vif, si léger, si affectueux et parfois si riant; travaillant,

chantant et priant; elles rappelaient les pensées, les paroles et les

actions de coeur du cher petit, et comment, lorsqu'il les voyait

tristes et souffrantes, il savait trouver, pour les distraire et les

égayer, quelques étincelles de sa gentille humeur d'autrefois.

Elles remontèrent à la plate-forme le lendemain et le surlendemain.

Elles y restèrent longtemps: rien ne parut. Oh! pourquoi cette

terrible révélation leur avait-elle été faite? Marie-Antoinette ne

revit pas son fils ces jours-là; elle ne devait plus le revoir, et

elle allait emporter du Temple une source nouvelle et intarissable de

larmes, d'inquiétudes et de tourments.

Le 1er août, la Convention nationale décréta:

«Marie-Antoinette est envoyée au tribunal extraordinaire; elle sera

transférée sur-le-champ à la Conciergerie.

»Tous les individus de la famille Capet seront déportés hors du

territoire de la République, à l'exception des deux enfants de Louis

Capet et des individus de la famille qui sont sous le glaive de la

loi.

»Élisabeth Capet ne pourra être déportée qu'après le jugement de

Marie-Antoinette.

»Les membres de la famille Capet qui sont hors le glaive de la loi

seront déportés après le jugement, s'ils sont absous.

»La dépense des deux enfants de Louis Capet sera réduite à ce qui est

nécessaire pour l'entretien et à la nourriture de deux individus.

»Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de

Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de

la République, seront détruits le 10 août prochain.»

Le 2 août, à deux heures du matin, on vint éveiller les trois

prisonnières pour lire à la Reine le décret qui ordonnait sa

translation à la Conciergerie. Marie-Thérèse nous a laissé le récit

des derniers instants passés avec sa mère: «Elle entendit, dit-elle,

la lecture de ce décret sans s'émouvoir et sans dire une seule

parole.» Mais Madame Élisabeth et Madame Royale se hâtèrent de

demander à suivre la Reine, ce qui leur fut refusé. Pendant tout le

temps que la Reine fit le paquet de ses vêtements, les municipaux ne

la quittèrent point: elle fut même obligée de s'habiller devant eux.

On lui demanda ses poches, qu'elle donna; ils les fouillèrent et

prirent tout ce qu'elles contenaient, quoiqu'il n'y eût rien

d'important. Ils en firent un paquet pour l'envoyer au tribunal

révolutionnaire, et dirent à la Reine que ce paquet serait ouvert

devant elle au tribunal. Ils ne lui laissèrent qu'un mouchoir et un

flacon. Elle partit après avoir embrassé sa fille, en l'engageant à

conserver tout son courage, et en lui recommandant d'avoir bien soin

de sa tante et de lui obéir comme à une seconde mère. Puis elle se

jeta dans les bras de sa soeur et lui recommanda ses enfants. La jeune

Princesse était tellement saisie et son affliction était si profonde

de se voir séparée de sa mère, qu'elle n'eut pas la force de lui

répondre. Enfin Madame Élisabeth ayant adressé quelques mots à

l'oreille de la Reine, elle partit sans jeter davantage les yeux sur

sa fille, dans la crainte de perdre sa fermeté. Elle fut obligée de

s'arrêter au bas de la tour, parce que les municipaux voulurent faire

un procès-verbal pour la décharge de sa personne. En sortant, elle se

frappa la tête au guichet, faute de penser à se baisser; et comme on

lui demanda si elle ne s'était pas fait de mal: «Oh! non, dit-elle,

rien à présent ne peut plus me faire de mal.»--Elle monta en voiture

avec un municipal et deux gendarmes.

LIVRE DIXIÈME.

DEPUIS LE DÉPART DE LA REINE JUSQU'À CELUI DE MADAME

ÉLISABETH.--INTERROGATOIRE DE CETTE PRINCESSE.

2 AOÛT 1793--9 MAI 1794.

«Le second malheur est passé, et le troisième viendra bientôt.»

_Apocalypse_, chap. XI, vers. 14.

Correspondance secrète établie entre la Conciergerie et le

Temple. -- M. Hue. -- Madame Richard. -- Eau de Ville-d'Avray

adressée à la Conciergerie comme elle l'avait été au Temple. --

Rosalie Lamorlière. -- Paquet de linges, hardes et vêtements

arrivant du Temple à la Conciergerie. En ouvrant ce paquet et en

remarquant le soin avec lequel il avait été composé,

Marie-Antoinette s'attendrit et reconnaît les attentions de sa

soeur Élisabeth. -- Aiguilles à tricoter demandées par la Reine,

point accordées par les municipaux. -- Blasphèmes et jurements de

Simon. -- Chansons révolutionnaires auxquelles se mêle la petite

voix de Louis XVII. -- Madame Élisabeth conjure les commissaires

de la Commune d'obtenir de Simon un peu plus de modération. -- Le

municipal Barelle. -- La fille Tison. -- Hébert, accompagné de

quatre membres du conseil de la Commune, se présente au Temple le

21 septembre. -- Arrêtés acerbes. -- Nouvelle perquisition le 24.

-- Privations noblement supportées. -- La garde-robe de Louis XVI

brûlée sur la place de Grève. -- Procès de la Reine. -- Le maire

et le procureur de la commune au Temple. -- Odieuse déposition

arrachée au jeune Prince. -- Le lendemain, ces deux officiers de

la Commune retournent au Temple avec David, membre de la

Convention. -- Nouvel interrogatoire, où sont appelés l'enfant

royal, sa soeur et sa tante. -- Hue arrêté; plus de nouvelles de

la Reine. -- Madame Élisabeth aperçoit Louis XVII. -- Chaumette

se plaint au conseil de la Commune des dépenses excessives que

nécessite le maintien de trois individus dans la tour du Temple.

-- Invention d'un nouveau document pour essayer de compromettre

Madame Élisabeth. -- Dernier écrit de la Reine. -- Tison mis au

secret. -- Mort de Marie-Antoinette. -- Fournées de victimes. --

Terreur. -- Madame Élisabeth indignement calomniée. -- L'huissier

Monet au Temple. -- Adieux d'Élisabeth et de Marie-Thérèse. -- La

Conciergerie. -- Premier interrogatoire de Madame Élisabeth.

Peu de jours après le départ de la Reine, Madame Élisabeth et sa nièce

parvinrent à se procurer de ses nouvelles par l'entremise de M. Hue,

qui fut assez heureux pour établir quelque communication entre la

Conciergerie et la tour du Temple. Cet excellent homme n'avait pas

tardé à rencontrer un auxiliaire dans une femme préposée à la garde

même de Marie-Antoinette, madame Richard, désignée sous le nom de

_Sensible_ dans la correspondance de Madame Élisabeth. Cette femme

obtint des administrateurs de la police que les bouteilles d'eau de

Ville-d'Avray qui étaient chaque jour envoyées au Temple pendant la

captivité de la Reine dans cette demeure lui fussent adressées aussi

chaque jour à la Conciergerie. Bien que cette attention parût

contraire à l'esprit d'égalité dont le peuple avait salué

l'inauguration avec tant d'enthousiasme, cette faveur d'une eau

privilégiée ne fut point refusée à la _veuve Capet_, dont l'estomac ne

pouvait supporter une autre eau.

Ce ne fut pas tout. Madame Élisabeth n'ignorait pas le dénûment absolu

où sa soeur se trouvait à la Conciergerie. Il ne lui suffisait pas de

consoler l'orphelin, elle essaya d'être utile à la veuve. Une

déclaration de Rosalie Lamorlière, servante à la Conciergerie durant

la captivité de Marie-Antoinette, nous a fait savoir ce qui suit: «Le

2 août, pendant la nuit, quand la Reine arriva du Temple, je

remarquai, dit-elle, qu'on n'avoit amené avec elle aucune espèce de

hardes ni de vêtements. Le lendemain et tous les jours suivants, cette

malheureuse princesse demandait du linge, et madame Richard, craignant

de se compromettre, n'osoit ni lui en prêter ni lui en fournir. Enfin

le municipal Michonis, qui dans le coeur étoit honnête homme, se

transporta au Temple, et, le dixième jour, on apporta du donjon un

paquet que la Reine ouvrit promptement. C'étoient de belles chemises

de batiste, des mouchoirs de poche, des fichus, des bas de soie ou de

filoselle noirs, un déshabillé blanc pour le matin, quelques bonnets

de nuit et plusieurs bouts de rubans de largeur inégale. Madame

s'attendrit en parcourant ce linge, et se retournant vers madame

Richard et moi, elle dit: «A la manière soignée de tout ceci, je

reconnois les attentions et la main de ma pauvre soeur Élisabeth.»

Au nombre des objets réclamés par la Reine figuraient ses aiguilles à

tricoter et des bas qu'elle avait commencés pour son fils[71]. Ces

choses furent remises avec empressement par Madame Élisabeth; mais les

officiers municipaux prétendirent qu'il était à craindre que la veuve

Capet ne se servît des aiguilles pour attenter à sa vie, et que par

conséquent ils devaient s'abstenir de les joindre à l'envoi. La Reine

fut ainsi trompée dans son espérance de travail; mais elle avait des

nouvelles de sa fille et de sa soeur, et sa fille et sa soeur avaient

de ses nouvelles[72]: ce fut un jour de consolation pour les deux

captivités.

[Note 71: Municipalité de Paris.--Conseil du Temple.

«Du dimanche quatre août 1793, l'an II de la

République une et indivisible.

»CITOYENS COLLÈGUES,

»Le conseil, faisant droit à votre demande de ce jour, vous envoie la

redingote et la jupe demandées, un jupon de dessous également en

basin, plus deux paires de bas de filoselle, une paire de chaussettes,

et le bas à tricoter renfermé dans une corbeille; le tout inclus dans

une serviette marquée M, coton rouge.

»Il vous plaira donner un reçu desdits effets à l'ordonnance qui vous

les remettra.

»Vos collègues, les commissaires composant le conseil du Temple.

»JONQUOY, FORESTIER, SÉGUY, DAUBANCOURT, FARO.»

Département de police.--Commune de Paris.

«Le 5 août 1793, l'an II de la République

française une et indivisible.

»Nous, administrateurs au département de la police, après en avoir

conféré avec le citoyen Fouquier-Tinville, accusateur public du

tribunal révolutionnaire, invitons nos collègues les membres du

conseil général de la Commune formant le conseil du Temple, à faire

porter chaque jour deux bouteilles d'eau de Ville-d'Avray à la veuve

Capet, détenue à la maison de justice de la Conciergerie, et sur la

provision qui vient tous les jours de cette eau au Temple.

»BAUDRAIS, MARINO.»

(Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]

[Note 72: Privée de ses aiguilles, la Reine tira les fils d'une

vieille tenture, et à l'aide de deux bouts de plume, elle tricota une

espèce de jarretière, que le sieur Bault, concierge de sa prison,

recueillit avec soin, et qu'il confia à M. Hue pour en faire hommage à

Madame Royale, qui le reçut avec un respect religieux. (_Dernières

années du règne de Louis XVI._)]

Tison, resté avec sa fille à la tour, communiquait à Madame Élisabeth

les renseignements qu'il pouvait se procurer sur l'état de son neveu.

Les détails que lui transmettait Tison sur la cruauté de Simon lui

semblaient toujours exagérés; cette belle âme avait de la peine à

croire que la férocité humaine pût aller si loin. Mais un jour elle

fut condamnée à perdre ce reste d'illusion: Simon élevait si haut la

voix que ses jurements et ses blasphèmes montaient jusqu'à elle, et ce

qu'il y avait de plus douloureux, c'est que ces jurements et ces

blasphèmes étaient parfois suivis des cris plaintifs d'un enfant.

Madame Élisabeth, qui avait tout caché à sa nièce, ne peut plus

révoquer en doute devant elle la conduite de Simon. La pauvre soeur a

entendu les lamentations du frère, et, chose plus triste encore, elle

a distingué le son de sa voix mêlée à celle du ménage Simon dans les

chansons révolutionnaires. «Nous l'entendions tous les jours, dit-elle

dans le récit de la captivité du Temple, chanter avec Simon _la

Carmagnole_ et autres horreurs pareilles... La Reine heureusement ne

les a pas entendues, elle étoit partie; c'est un supplice dont le Ciel

l'a préservée.» Le coeur de la jeune fille, partagé entre la pensée de

sa mère et celle de son frère, éprouvait d'inexprimables angoisses,

que sa tante essayait en vain de soulager: il y avait des heures où la

sainte mélancolie de la captivité s'emparait de l'une comme de l'autre

et attristait leur front. Plus d'une fois les deux prisonnières se

regardaient comme pour chercher des larmes dans leurs yeux. Les yeux

de Madame Élisabeth, habitués à regarder le ciel, n'avaient pas de

larmes. Cette femme forte soutenait sa jeune compagne non-seulement

par sa parole, mais par son attitude même. La spiritualité d'Élisabeth

était solide et pratique: la prière et la victoire sur soi-même

faisaient la base de sa doctrine. On ne dira jamais assez avec quel

dévouement, avec quelle sollicitude Madame Élisabeth lui prodiguait

les trésors de sa raison et de son coeur. Réclamant pour elle tous les

sacrifices, elle usait de précautions infinies, d'un art angélique

pour écarter des lèvres de ceux qui lui étaient chers le calice dont

elle se réservait toutes les amertumes. Sa raison persuasive savait

adoucir les maux pour les rendre plus supportables, et sa piété,

éclairée par la foi, savait féconder les douleurs et les rendre

méritoires en les offrant au Ciel. C'est à cette école sacrée, sévère

apprentissage d'une vie sévère, que la fille de Louis XVI puisa ces

leçons de foi et d'héroïsme qui ont élevé son âme au-dessus des plus

hautes infortunes.

Au tourment de savoir le Dauphin dans une telle situation se joignit

bientôt la douleur de ne pouvoir se procurer aucune nouvelle de la

Reine[73]. Toute relation avait cessé avec la Conciergerie. La plus

rigoureuse surveillance aussi bien que la terreur avaient enlevé à

Madame Élisabeth ces rares intermédiaires par lesquels elle était plus

d'une fois parvenue à adoucir la position de la Reine en lui faisant

passer des nouvelles rassurantes sur ses enfants. Elle-même, dès la

nuit où Marie-Antoinette avait été enlevée du Temple, avait cru, dans

la crainte de la compromettre, devoir anéantir des crayons et quelques

petites feuilles de papier qu'elle tenait cachés dans un coin sous le

papier qui tapissait sa chambre. Tout instrument matériel de

correspondance lui faisait donc défaut. Mais que ne peut le génie de

la captivité? La malheureuse Reine parvint à faire réclamer des effets

qu'elle avait laissés à la tour[74] et dont elle avait, disait-elle,

le plus pressant besoin. Par ce moyen, la prison du Temple et le

cachot de la Conciergerie échangèrent encore une fois quelques

paroles. Celles que Madame Élisabeth envoyait à sa belle-soeur

donnaient sur le pauvre petit Prince des renseignements qui n'étaient

pas exacts: il est des situations où la conscience la plus droite se

fait un devoir de taire la vérité.

[Note 73: On la traitait déjà en condamnée avant même qu'elle fût

jugée; voici le procès-verbal de la visite que lui firent les

administrateurs de police pour s'emparer, au nom de la nation, de ces

objets dont on ne se sépare ordinairement qu'avec la vie.

Département de police.--Commune de Paris.

«Du 10 septembre 1793, l'an IIe de la République française une et

indivisible.

»Nous, administrateurs au département de police, en vertu de

l'injonction du comité de sûreté générale de la Convention nationale,

datée d'hier, nous sommes transportés à la maison de justice de la

Conciergerie, où étant parvenus à la chambre occupée par la veuve

Capet, l'avons sommée, au nom de la loi, de nous remettre ses bagues

et joyaux, ce qu'elle a fait à l'instant, consistant en un anneau d'or

qui s'ouvre, dans lequel elle a déclaré qu'il y avait des cheveux, et

sur lequel il y a différents chiffres; une autre à pierre et à

talisman; une autre à pivot, émaillée, ayant une étoile d'un côté et

un T et un L de l'autre, laquelle elle a déclaré renfermer aussi des

cheveux; une autre en forme de petit collier et destinée pour le petit

doigt; une montre d'or à répétition et à quantième, inventée par

Bréguet, à Paris, nº 46, quai de l'Horloge, marquée R. A., ensuite A.

M., avec une autre aiguille dont nous n'avons connu l'usage, laquelle

est garnie d'une chaîne en acier et à une branche, avec un cachet en

or s'ouvrant, dont une partie représente un A et un M; un autre cachet

en acier portant pour empreinte deux flambeaux et pour légende l'amour

et la fidélité, et différents chiffres sur les côtés simulant un

almanach; un médaillon en or appendu à une petite chaîne, aussi d'or,

servant de collier, ledit médaillon renfermant des cheveux entrelacés;

un bouton à jour qui nous a paru être d'argent.

»Lecture à elle faite du présent, a dit icelui contenir vérité,

qu'elle y persiste et a signé avec nous et les deux citoyens gendarmes

de service auprès d'elle, et la citoyenne Harel, aussi de service; le

citoyen Leblanc, chef du bureau central; la Bussière, secrétaire du

département de police, et la citoyenne Richard, épouse du citoyen

Richard, concierge de ladite maison de la Conciergerie; et après

ladite lecture, nous nous sommes aperçus qu'il était dit dans le

présent que la montre était à quantième, qu'au contraire elle est à

secondes.

»_Signé_ à la minute:

»MARIE-ANTOINETTE; DES FRENNES, GILBERT, HEUSSÉE,

administrateurs; LEBLANC, LA BUSSIÈRE, RICHARD

et HAREL.»

«Et à l'instant, nous, administrateurs et dénommés d'autre part, nous

sommes transportés au domicile du citoyen Richard, concierge, où étant

parvenus, nous avons intimé l'ordre aux citoyens des Frennes et

Gilbert, gendarmes, et à la citoyenne Harel de se retirer à l'instant,

avec tous les effets qui pourraient leur appartenir, de la chambre

occupée par la veuve Capet, où ils ont été de garde jusqu'à présent, à

quoi ils ont obéi à l'instant; et leur avons aussi enjoint de rester

dans ladite maison de justice jusqu'après notre rapport fait à nos

collègues; nous avons aussi enjoint au citoyen Richard, concierge, de

prendre toutes les mesures et précautions envers ladite veuve Capet,

qu'il est d'usage et d'obligation de prendre envers ceux qui sont

détenus au secret; avons pareillement enjoint au commandant du poste

de la gendarmerie, appelé à cet effet, de faire poser à l'instant un

factionnaire à la porte de ladite chambre de la veuve Capet, et en

dehors, lequel aura pour consigne de ne laisser parler, ni

communiquer, ni approcher personne de ladite porte, que le citoyen

concierge et son épouse, et un autre factionnaire dans la cour, près

les fenêtres de ladite chambre occupée par la veuve Capet, lequel aura

pour consigne de ne laisser approcher personne à la distance de dix

pas, et ne laisser parler ni communiquer qui que ce soit, sous tel

prétexte que ce puisse être, laquelle consigne a été donnée à

l'instant, et les factionnaires posés suivant le rapport dudit citoyen

commandant du poste et du brigadier de service à la grande réserve,

laquelle consigne ledit citoyen commandant s'oblige de faire exécuter

de relevée en relevée, et transmettre à celui par qui il sera

remplacé.

»Lecture à eux faite du présent, ont dit icelui contenir vérité,

qu'ils satisferaient au contenu, et ont signé avec nous.

»_Signé_ à la minute:

»DE BUSNE, LECOMTE, LEBLANC, HAREL, GILBERT,

DES FRENNES, RICHARD, LA BUSSIÈRE et HEUSSÉE,

administrateurs.

»Pour copie conforme à l'original:

»N. FROIDURE.»]

[Note 74: «Citoyens collègues, Marie-Antoinette me charge de lui faire

passer quatre chemises et une paire de souliers non numérotés, dont

elle a un pressant besoin.

»J'espère que vous voudrez bien les faire remettre au porteur de la

présente.

»Je suis avec fraternité,

»MICHONIS.

»De la Conciergerie, ce 19 août.»

(Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)

* * * * *

Commune de Paris.

«Le 26 septembre 1793, l'an II de la République une et indivisible.»

«Citoyens, nos collègues, sur la demande qui nous a été faite par la

veuve Capet de différents objets relatifs à des besoins de vêtements,

l'administration de police vous invite à faire des recherches dans

tout ce qui reste d'habillements au Temple à l'usage de la veuve

Capet, afin de savoir si les articles qui lui sont nécessaires et

qu'elle demande sont dans la garde-robe qui est au Temple, et, dans le

cas où ils y seraient, de nous les envoyer de suite, attendu qu'il en

résultera une économie.

»Nous vous envoyons ci-joint la note des objets.

»Les administrateurs de police,

»MENNESSIER, CAILLEUX.»

(Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 12 / 51 段