Guyton,--Jeanbon Saint-André, G. Couthon,--B. Barère,--Danton.
(Archives de l'Empire, armoire de fer, carton 13.)]
Un autre arrêté du comité de salut public, daté également du 1er
juillet, portait que le fils de Capet, séparé de sa mère, serait remis
dans les mains d'un instituteur, au choix du conseil général de la
Commune.
Ces deux mesures, sanctionnées par la Convention, furent mises à
exécution le 3 juillet.
Dix heures allaient sonner. Le Dauphin, couché depuis plus d'une
heure, dormait profondément. Son lit n'avait pas de rideaux; un châle
tendu par les soins de sa mère mettait seul ses paupières closes à
l'abri de la lumière. La veillée devait se prolonger plus tard que de
coutume: la Reine et Madame Élisabeth s'étaient imposé la tâche de
réparer les vêtements endommagés de la famille. Assise entre elles
deux, Marie-Thérèse était ce soir-là leur lectrice. Après quelques
pages du _Dictionnaire historique_[62], la jeune fille avait ouvert
une _Semaine sainte_, et commençait à y lire des prières tirées des
saintes Écritures. Ce livre, qui appartenait à Madame Élisabeth, avait
été introduit dans la tour au mois de mars, quelques jours avant
Pâques[63]. La Reine et sa soeur, tout en écoutant la lecture, avaient
l'oreille et les yeux tournés vers le lit qui renfermait l'être si
cher à leur coeur, et souvent, pour mieux entendre sa respiration,
elles laissaient tomber l'ouvrage de leurs mains. La veillée allait
ainsi, lorsque des bruits de pas retentirent. Les portes tournent sur
leurs gonds, et six commissaires entrent dans la chambre. Un d'eux,
prenant la parole: «Nous venons vous notifier l'ordre du comité de
salut public, portant que le fils de Capet sera séparé de sa mère et
de sa famille.» La Reine à ces mots se lève, et, pâle, tremblante de
frayeur, elle s'écrie: «M'enlever mon enfant! Non, non, cela n'est pas
possible.» Marie-Thérèse, debout près de sa mère, semblait repousser
avec elle un ordre si dur; Madame Élisabeth, le coeur serré, regardait
muette et immobile, et, les mains étendues sur le livre saint,
paraissait prendre Dieu à témoin de l'impossibilité d'une pareille
cruauté.
[Note 62: Demandé le 14 juin, cet ouvrage avait été mis le 23 à la
disposition des prisonnières.
«Du vendredi, 14 juin 1793, l'an II de la République française.
»Sur la demande des commissaires de service au Temple, le conseil
arrête que Baron, garde de la Bibliothèque, fournira sur récépissé
»Les livres ci-après:
»_Dictionnaire historique_, 4 vol. in-8º, rel.
»Les n{os} I, II, III et IV des _Oeuvres de Voltaire_.
»SILLANS, CAZENAVE, FOUCAUX.
»Nous, membres du conseil général de la Commune, de service au Temple,
donnons le récépissé de quatre volumes intitulés: _Dictionnaire
historique_, _Oeuvres de Voltaire_, qui ont été transportés à la Tour.
»Fait au conseil du Temple ce 23 juin 1793, l'an II de la République
française une et indivisible.
»MENNESSIER, membre du conseil général;
»DANGÉ.»]
[Note 63: _Fragments historiques sur la captivité de la famille
royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires
historiques sur Louis XVII_, troisième édition.]
Après un moment de silence, la Reine, surmontant le frisson qui
parcourait tout son être et rendait sa voix frémissante, reprit ainsi:
«La Commune, messieurs, ne peut songer à me séparer de mon fils; il
est si jeune, il est si faible, mes soins lui sont si nécessaires!--Le
comité a pris cet arrêté, répliqua le municipal; la Convention a
ratifié la mesure, et nous devons en assurer l'exécution immédiate.»
La malheureuse mère s'écria: «Je ne pourrai jamais me résigner à cette
séparation; au nom du Ciel, n'exigez pas de moi cette épreuve
cruelle.» Et Marie-Thérèse pleurait de sa douleur et de celle de sa
mère. Madame Élisabeth, s'élançant vers le lit du Dauphin, s'écria:
«Au nom de ce que vous aimez le plus au monde, au nom de vos femmes,
au nom de vos enfants, n'enlevez pas à cette mère le fils qu'elle
chérit.» Puis les sanglots étouffaient les plaintes et les
supplications. Rien ne put attendrir les membres de la Commune: «Ces
criailleries ne servent à rien, disaient-ils: on ne vous le tuera pas,
votre enfant, livrez-nous-le de bon gré, ou nous saurons nous en
rendre maîtres.» Mère, tante et soeur étaient devant le lit; elles en
défendaient les abords, mais elles furent vaincues par la force
brutale; violemment agité dans la lutte, le rideau factice se détache,
et tombant sur la tête de l'enfant, le réveille. Celui-ci voit ce qui
se passe, il se jette du lit dans les bras de sa mère, et s'écrie:
«Maman! maman! ne me quittez pas!» Et sa mère le presse sur son sein,
le rassure, le défend, se cramponne au pilier du lit. «Ne nous battons
pas contre des femmes, dit un des municipaux resté muet jusqu'à ce
moment; citoyens, faisons monter la garde.» Et déjà il s'était
approché du guichetier, demeuré debout près de la porte. «Ne faites
pas cela, s'écria Madame Élisabeth; ce que vous exigez par la force,
il faut bien que nous l'acceptions; mais, de grâce, donnez-nous le
temps de respirer. Cet enfant a besoin de sommeil; ailleurs il ne
pourrait dormir. Demain matin il vous sera remis. Laissez-le au moins
passer la nuit dans cette chambre, et obtenez qu'il y soit ramené tous
les soirs.» A ces mots, prononcés avec l'accent le plus émouvant, le
silence succéda. La Reine reprit la parole: «Promettez-moi, dit-elle,
qu'il restera dans l'enceinte de la tour, et que chaque jour il me
sera permis de le voir, ne fût-ce qu'aux heures du repas.--Nous
n'avons pas de comptes à te rendre, et il ne t'appartient pas
d'interroger les intentions de la patrie. Parbleu, parce qu'on
t'enlève ton enfant, te voilà bien malheureuse! Les nôtres vont bien
tous les jours se faire casser la tête par les balles des ennemis que
tu attires sur nos frontières.--Mon fils est trop jeune pour pouvoir
encore servir son pays, dit la Reine avec douceur; mais j'espère
qu'un jour, si Dieu le permet, il sera fier de lui consacrer sa vie.»
Prières, supplications, larmes, furent stériles, et elles devaient
l'être. Il fallut habiller l'enfant. Combien cette toilette fut
longue, et que de pleurs mouillèrent ces vêtements tournés et
retournés en tous sens, et passés de mains en mains, afin d'éloigner
de quelques secondes le moment de la séparation! Madame Élisabeth
mêlait ses soins à ceux de la Reine, et si le coeur de cette dernière
était brisé, le sien l'était bien cruellement aussi. Les municipaux
perdirent patience, et exigèrent la remise de l'enfant. Enfin,
Marie-Antoinette ayant ramassé au fond de son coeur le peu de force
qui lui restait, prit son fils devant elle, et s'asseyant sur une
chaise, elle rapprocha d'elle cet enfant si cher et posa les mains sur
ses petites épaules; puis calme, immobile, recueillie dans sa douleur,
sans verser une larme, sans pousser un soupir, elle lui dit d'une voix
solennelle: «Mon enfant, nous allons nous quitter. Souvenez-vous de
vos devoirs quand nous ne serons plus près de vous pour vous les
rappeler. N'oubliez jamais le bon Dieu qui vous éprouve, ni votre mère
qui vous aime, ni votre tante ni votre soeur, qui vous ont donné tant
de preuves de tendresse. Soyez sage, patient et honnête, et votre père
vous bénira du haut du Ciel.» Elle dit, baise son fils au front, et le
pousse vers sa tante, qui l'embrasse, ainsi que sa soeur. Le pauvre
enfant revient encore à sa mère, et s'attache à ses genoux de toutes
ses forces; mais la Reine le regardant d'un air doux et ferme: «Mon
fils, il faut obéir, il le faut.--Allons, tu n'as plus, j'espère, de
doctrine à lui faire, dit un commissaire; il faut avouer que tu as
fièrement abusé de notre patience.--Tu pouvois te dispenser de lui
faire la leçon», disait un autre; et entraînant violemment l'enfant,
il sortit avec lui. Le dernier qui quitta la chambre avait gardé le
silence pendant cette pénible scène. Son maintien était convenable.
Croyant sans doute rassurer la sollicitude maternelle, il dit à la
Reine d'un ton qui trahissait une certaine émotion: «Ne vous
tourmentez pas, la nation est généreuse, elle pourvoira à l'éducation
de votre fils[64].»
[Note 64: Nous donnons ici sans commentaire l'extrait des registres du
conseil du Temple relatif à l'enlèvement du Prince.
«Le 3 juillet 1793, neuf heures et demie du soir, nous, commissaires
de service, sommes entrés dans l'appartement de la veuve Capet, à
laquelle nous avons notifié l'arrêté du Comité de salut public de la
Convention nationale du 1er du présent, en l'invitant de s'y
conformer. Après différentes instances, la veuve Capet s'est enfin
déterminée à nous remettre son fils, qui a été conduit dans
l'appartement désigné par l'arrêté du conseil de cejourd'hui, et mis
entre les mains du citoyen Simon, qui s'en est chargé. Nous observons
au surplus que la séparation s'est faite avec toute la sensibilité que
l'on devait attendre dans cette circonstance, où les magistrats du
peuple ont eu tous les égards compatibles avec la sévérité de leurs
fonctions.
»_Signé_: EUDES, GAGNANT, ARNAUD, VÉRON,
CELLIER et DEVÈZE.»]
A peine la porte fut-elle refermée que la pauvre mère ne fut plus
maîtresse de son chagrin: c'étaient des cris de douleur, des sanglots,
des grincements de dents. L'énergie de son caractère s'était usée dans
la lutte, et maintenant, tout entière au sentiment de son profond
malheur, elle se roulait sur la couche déserte de son enfant en
demandant à Dieu ce qu'elle avait pu faire pour être condamnée à une
telle torture. Madame Élisabeth reprit son rôle de consolatrice: se
plaçant sur une chaise près du lit où était la Reine, elle laissa
passer ces premières explosions du désespoir, et se borna à traduire
par un serrement de main et un regard bien tendre ce que ses propres
larmes l'empêchaient elle-même de dire. Mais dès que la Reine fut un
peu calmée: «Ma soeur, lui dit-elle, j'ai admiré tout à l'heure la
fermeté de votre âme, et j'ai remercié Dieu de ce témoignage de sa
grâce. Et certainement, vis-à-vis de Dieu, qui nous regarde et nous
éprouve, vous n'aurez pas moins de courage que vous n'en avez montré
vis-à-vis de ces hommes. Ne lui demandons pas pourquoi il nous châtie;
il le sait, lui, et cela suffit. Sans chercher à sonder ses desseins,
acceptons la croix qu'il nous envoie et n'hésitons pas à la porter. On
ne devient pas l'héritier de Jésus-Christ sans avoir été le compagnon
de ses souffrances. Remettons-nous volontairement entre ses mains et
supportons tout en pensant à lui.» Ces paroles pleines d'onction
avaient pénétré dans le coeur de Marie-Antoinette, qui n'y répondit
qu'en embrassant tendrement sa soeur. Les nerfs de la pauvre mère
s'étaient un peu détendus, et ses larmes coulèrent plus facilement.
Quelques instants après, elle se leva; elle embrassa sa fille et lui
dit de se coucher. Les larmes recommencèrent en se disant bonsoir.
Puis, comme Madame Élisabeth se mettait à serrer les petits vêtements
de l'enfant, demeurés sur la table, et qui réclamaient encore le
travail de leurs mains, les pleurs éclatèrent de nouveau, et les deux
pauvres mères se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.
Les prisonnières ignorèrent ce que le cher enfant était devenu. Elles
supposaient qu'il n'avait pas quitté le Temple, mais elles ne savaient
ni dans quelles mains il avait été remis, ni comment il était traité.
Cette incertitude où elles étaient de son sort augmentait encore
l'amertume de leurs regrets. Quatre jours s'étaient écoulés, lorsque
la nouvelle se répandit dans Paris que la conspiration d'Arthur
Dillon, malgré l'arrestation de ce général, avait eu un plein succès,
et que Louis XVII, enlevé de la tour, avait été porté en triomphe à
Saint-Cloud. Pour faire tomber ce bruit qui agitait Paris et amenait
une foule de monde aux abords du Temple, une députation du comité de
sûreté générale, dont Drouet et Chabot faisaient partie, y fut
dépêchée, afin de constater officiellement la présence du petit Capet.
Après avoir ordonné de le faire descendre dans le jardin, afin qu'il
puisse être vu de toute la garde montante, les deux députés que nous
avons nommés ont un entretien à huis clos avec Simon et les municipaux
dans la chambre du conseil; puis ils se présentent dans l'appartement
des prisonnières, où, avec l'allure qui leur est propre, ils exercent
une véritable perquisition. «Nous sommes venus voir, dit Drouet, s'il
ne vous manque rien ou si vous n'avez rien de trop.--Il me manque mon
fils, dit la Reine; il est vraiment trop cruel de m'en séparer si
longtemps.--Votre fils ne manque pas de soins: on lui a donné un
précepteur patriote, et vous n'avez pas plus à vous plaindre de la
manière dont on le traite que de celle dont vous êtes ici traitée
vous-même.--Je ne me plains que d'une chose, monsieur, c'est de
l'absence d'un enfant qui ne m'avait jamais quittée. Depuis cinq jours
il m'a été arraché, il ne m'a pas été permis de le voir une seule
fois, et cependant il est encore malade[65]; il a besoin de mes soins.
Il m'est impossible de croire que la Convention ne comprenne pas la
légitimité de mes plaintes.»
[Note 65: Nous possédons les mémoires des médicaments fournis au Temple
pendant les mois de mai, juin et juillet, pour Marie-Antoinette, ses
enfants et sa soeur, par le citoyen Robert, apothicaire autorisé par la
Commune, et par ordonnance du citoyen docteur Thierry; et nous voyons
que pendant tout le mois de juillet il y eut des remèdes livrés chaque
jour pour le fils de Marie-Antoinette. (Pièces justificatives, nº V).]
Dans le compte qu'il rendit de cette visite à la Convention nationale,
Drouet s'exprima ainsi: «Nous sommes montés à l'appartement des
femmes, et nous avons trouvé Marie-Antoinette, sa fille et sa soeur,
jouissant d'une parfaite santé. On se plaît encore à répandre chez les
nations étrangères qu'elles sont maltraitées, et, de leur aveu, fait
en présence des commissaires de la Commune, rien ne manque à leur
commodité.»--Et Drouet ne dit pas un mot des plaintes qu'avait élevées
Marie-Antoinette sur la cruelle séquestration de son fils. La Reine et
Madame Élisabeth ne cessaient d'interroger municipaux, gardiens,
geôliers; tous répondaient qu'elles ne devaient pas s'inquiéter de
l'enfant; qu'il était en bonnes mains, et qu'il ne manquait pas de
soins. Ces assurances ne pouvaient les satisfaire. Il fallait qu'elles
vissent leur enfant: elles le demandaient à tous avec des prières
déchirantes; mais que pouvaient répondre les représentants de la
Commune, sinon que le gouvernement avait jugé la mesure nécessaire et
que force était de s'y conformer? Les refus ou le silence que
rencontraient leurs supplications augmentaient chaque jour leur
anxiété. Toutefois elles étaient loin de soupçonner dans quelles mains
le Dauphin était tombé: elles ignoraient qu'on ne le leur avait enlevé
que pour anéantir en lui tout à la fois et la force physique, et la
vie intellectuelle, et la beauté morale. Leurs frayeurs à cet égard
allaient loin, mais elles n'approchaient pas de la vérité. Lasses
d'implorer la justice des municipaux, elles s'adressèrent à la pitié
de Tison. Tison ne fut point sourd à leurs plaintes. Gagné depuis
quelque temps par la résignation et la bonté des prisonnières, il
s'était beaucoup amendé: placé près d'elles comme un espion,
insensiblement il devenait pour elles un complice. Sa femme,
désavouant plus tôt que lui tout son passé, s'était un jour jetée aux
pieds de la Reine, en s'écriant devant les commissaires et sans faire
attention à leur présence: «Madame, je demande pardon à Votre Majesté,
je suis cause de votre mort et de celle de Madame Élisabeth.» Les
princesses s'empressèrent de la relever et tâchèrent de la calmer;
mais la fièvre nerveuse qui l'agitait se prolongea quelques jours. Ce
ne fut plus alors un pardon, ce furent des soins que les princesses
lui apportèrent. Madame Élisabeth particulièrement l'environna
d'attentions et de paroles consolantes. La malade disait un jour à
Meunier: «Je les plains de toute mon âme; c'est une famille généreuse
que les pauvres ne remplaceront pas. Si vous pouviez comme moi les
voir de près, vous diriez qu'il n'y a rien d'aussi grand sur la terre.
Qui les a vues comme vous aux Tuileries n'a rien vu; il faut les avoir
vues comme moi au Temple.» Les remords de cette pauvre femme avaient
troublé sa raison[66]. Elle fut en proie à d'affreuses convulsions; on
lui donna une garde[67]; transportée dans une chambre du palais, il
fallut plusieurs hommes pour la contenir[68]. Au bout de six jours,
elle fut conduite à l'Hôtel-Dieu[69]. Elle ne reparut plus au Temple.
On mit auprès d'elle, dit Marie-Thérèse[70], une femme de la police
pour recueillir tout ce que, dans son délire, elle pourrait laisser
échapper sur la famille royale.
[Note 66: «Les commissaires du Temple écrivent que la citoyenne Tison
a la tête aliénée, ainsi qu'il est constaté par les certificats des
médecins Thierry et Soupé.
»Le conseil général, d'après les observations du maire, et le
procureur de la Commune entendu, arrête:
»1º Que la citoyenne Tison sera traitée dans l'enclos du Temple et
hors de la tour;
»2º Qu'elle aura une garde particulière;
»3º Le conseil renvoie à l'administration du Temple pour désigner le
local.» (Conseil général de la Commune, séance du 29 juin 1793.)
«Le conseil du Temple fait part des mesures qu'il a prises
relativement à la maladie de la citoyenne Tison.
»Le conseil général en adopte les dispositions.» (Séance du 1er
juillet 1793.)]
[Note 67: Municipalité de Paris.
_Extrait du registre des délibérations du conseil du Temple._
«Et le même jour, nous nous sommes informés sur-le-champ d'une garde
pour l'installer provisoirement. L'on nous a enseigné la nommée
Jeanne-Charlotte Gourlet, demeurant ordinairement au Temple. Nous
l'avons acceptée, lui avons demandé de prêter le serment de
discrétion, et de ne communiquer avec personne, ce qu'elle a promis et
a fait à l'instant, et nous a déclaré ne savoir signer.
»Pour copie conforme:
»MERCIER, DUPAUMIER, QUENET, MACÉ, commissaires.
»Vu et approuvé par le conseil général de la Commune, ce 1er
juillet 1793, l'an II de la République une et indivisible.
»DORAT-CUBIÈRES.»
(Archives de l'Empire, carton E, nº 6206.)]
[Note 68: Récit de Turgy.]
[Note 69: «On donne lecture d'une lettre des commissaires de service
au Temple, accompagnée d'un certificat de chirurgiens et médecins, qui
attestent que la citoyenne Tison, dont l'esprit est altéré, a besoin
d'être transférée dans une maison particulière destinée pour le
traitement de ce genre de maladie. Le conseil général arrête qu'elle
sera transférée à l'Hôtel-Dieu et soignée aux frais de la Commune.»
(Conseil général de la Commune, séance du 6 juillet 1793.)]
[Note 70: Récit de la captivité du Temple.]
La conversion du mari, nous l'avons dit, avait suivi celle de la
femme. Par une conduite toute nouvelle, Tison tâcha de racheter ses
méfaits. Il se tint à l'affût de tout ce qui pourrait intéresser la
Reine, et lui apportait presque chaque jour des nouvelles de son fils;
toutefois le sentiment de respectueuse pitié qui était entré dans son
âme lui enseignant une délicatesse que ses précédents n'auraient pas
fait soupçonner, il avait soin de lui cacher les horribles traitements
que l'enfant subissait, et dont Tison lui-même était indigné. Il parla
de Simon devant les princesses, mais sans le nommer, sans le
dépeindre, sans laisser entrevoir que ce mentor donné au Dauphin
n'était autre que le municipal qui avait toujours affecté devant le
Roi et devant elles le langage le plus injurieux. Mais il se plaisait
à leur raconter que l'enfant allait chaque jour prendre ses ébats au
jardin, et qu'habituellement il y jouait au ballon; que quelquefois on
le conduisait sur la plate-forme de la tour, où il jouissait d'un air
excellent, et qu'enfin il avait toutes les apparences de la santé.
Rassurées sur ce point, les royales confidentes essayaient de se faire
initier à des détails plus intimes de son éducation. Tison s'arrêta
prudemment: craignant de détruire dans le coeur de ces pauvres femmes
le peu de bien qu'y avaient fait les renseignements qu'il venait de
leur donner, il se borna à répondre qu'il lui était impossible de
savoir lui-même ce qui se passait dans l'intérieur de l'appartement.
La nouvelle de la promenade sur la plate-forme fit naître un espoir
auquel les prisonnières se livrèrent avec bonheur. Un petit escalier
tournant pratiqué dans la garde-robe conduisait aux combles; au faîte
de ce petit escalier, un jour de souffrance était ouvert dans
l'épaisseur de la muraille; de là il était possible d'apercevoir, de
tourelle à tourelle, l'enfant au moment où il arrivait sur la
plate-forme. Rien ne ressemblait plus à une vision, à un éclair, que
cette apparition fugitive, et il fallait des yeux maternels pour
reconnaître ainsi l'enfant. Dans un billet écrit à Turgy, Madame
Élisabeth fait mention de cette circonstance: «Dites à _Fidèle_, ma
soeur a voulu que vous le sachiez, que nous voyons tous les jours le
petit par la fenêtre de l'escalier de la garde-robe; mais que cela ne
vous empêche pas de nous en donner des nouvelles.»
Cette faible consolation leur laissa entrevoir la possibilité d'un
bonheur plus réel. La plate-forme se trouvait partagée en deux parties
par une clôture en bois, et formait ainsi deux promenades, dont l'une
était assignée au prisonnier du second étage et l'autre aux
prisonnières du troisième. Les planches de séparation étaient
disposées de telle manière qu'on ne pouvait se voir qu'à travers les
fentes, et de loin, mais de plus près cependant que par l'escalier de
la garde-robe, et surtout un peu plus longtemps. Dès lors, mère, tante
et soeur n'eurent qu'une pensée, se trouver sur la tour au moment de
la promenade du petit, comme elles l'appelaient dans leur doux
langage. Mais comment ménager cette coïncidence? «Nous montions sur la
tour bien souvent, dit Madame Royale dans son récit, parce que mon
frère y alloit de son côté, et que le seul plaisir de ma mère étoit de
le voir passer de loin par une petite fente.» Malheureusement il
arrivoit bien rarement que l'heure fixée par les commissaires pour la
promenade des prisonnières se rencontrât avec l'heure arrêtée par
Simon pour la promenade de l'enfant. La rencontre si vivement désirée
et si longtemps attendue dépendait donc d'un hasard heureux ou de la
pitié complaisante des municipaux. «C'est égal, comme le dit
Marie-Thérèse, on montoit toujours; on ne savoit pas si le petit
viendroit, mais il pouvoit venir. Que d'heures occupées à saisir son
passage! Que de fois, l'oreille collée sur la cloison de planches, les
pauvres recluses, attentives, muettes, ont senti leur coeur battre au
moindre mouvement qui se faisoit dans l'escalier! Hélas! ce faible
bruit, avidement recueilli par leur inquiète impatience, étoit presque
toujours trompeur: un commissaire qui montoit ou descendoit à la salle
du conseil, un préposé qui faisoit sa ronde, une sentinelle qu'on
relevoit dans l'escalier, avaient, sans le savoir, agité trois âmes
d'une ardente espérance et d'un immense regret. Puis, l'heure de la
récréation étant passée, il fallait redescendre sous les verrous.»
La tentative de la veille était reprise le lendemain: infructueuse
encore, elle était reprise les jours suivants. L'espérance, fût-elle
toujours trompée, ne meurt pas au coeur d'une mère.