chez le citoyen Vincent, à l'effet d'apposer les scellés sur ses
papiers, en exceptant ceux qui ont rapport à la commission des blessés
du 10 août, dont il est chargé.
A la charge par ces quatre commissaires de requérir le juge de paix de
la section sur laquelle ils se trouveront, pour les assister dans
leurs opérations.
Quant aux citoyens suspects et absents, savoir: Lepitre, Moelle,
Brunot et le médecin, le conseil général arrête que les
administrateurs de police feront à l'instant apposer les scellés sur
leurs papiers.
Et sur le réquisitoire du procureur de la Commune, le conseil général
nomme Follope, Minier, Louvet et Benoît, à l'effet de se transporter
sur-le-champ au Temple, pour, dans les appartements des prisonniers,
faire toutes visites et recherches qu'ils jugeront convenables, comme
aussi de fouiller lesdits prisonniers.
Arrête en outre que ces mêmes commissaires lèveront les scellés
apposés sur l'appartement du défunt Louis Capet, pour y faire
également toutes recherches nécessaires.
Hébert, substitut du procureur syndic, a été nommé avec les autres
commissaires pour aller faire des recherches chez les prisonniers du
Temple.»
(Séance du 20 avril 1793.)]
[Note 57: _Fragments historiques sur la captivité de la famille
royale_, par TURGY, publiés par Eckard, à la suite de ses _Mémoires
historiques sur Louis XVII_, troisième édition.]
Hébert se rendit le lendemain à la tour, non pas dans le courant de la
journée, où la famille royale vivait sur un qui-vive continuel, mais
à dix heures et demie du soir, quand devait être commencée pour elle
l'heure de la quiétude intérieure. Espérait-il, en arrivant à
l'improviste, les prendre en flagrant délit de correspondance
clandestine? La citoyenne Tison fut requise pour fouiller les femmes.
Elle trouva sur Marie-Antoinette un portefeuille de maroquin rouge sur
lequel quelques adresses étaient écrites au crayon, et chez Madame
Élisabeth, le bâton de cire à cacheter mentionné plus haut, et qui
était enfermé dans un papier avec de la poudre de buis. Encouragés par
ces découvertes, les inquisiteurs se remirent à l'oeuvre. Ils
arrachèrent de son lit l'enfant qui dormait profondément: sa mère le
prit tout transi de froid dans ses bras. Ils fouillèrent dans les
matelas, dans les paillasses, dans les vêtements, et ne trouvèrent
rien. Nous nous trompons: en fouillant dans les effets de
Marie-Thérèse, ils firent une découverte. «Ils me prirent, dit Madame
Royale dans le récit qu'elle a laissé de la captivité du Temple, ils
me prirent un Sacré-Coeur et une prière pour la France.» La visite ne
se termina qu'à deux heures du matin[58].
[Note 58:
_Extrait du procès-verbal dressé par les commissaires nommés à
l'effet de faire une perquisition exacte chez les prisonniers
détenus à la tour du Temple._
«Aujourd'hui 20 avril 1793, à dix heures trois quarts du soir, en
exécution de l'arrêté du conseil général, nous, soussignés, nous
sommes transportés à la tour du Temple, où, à l'heure susdite, sommes
montés à l'appartement tant de Marie-Antoinette, veuve Capet, que de
ses enfants, pour commencer la visite des meubles et la perquisition
sur les personnes comme il suit:
»D'abord, entrés dans la chambre de ladite veuve Capet, avons fouillé
dans les meubles, où nous n'avons trouvé rien de suspect. Sur une
table de nuit seulement, avons trouvé un petit livre intitulé:
_Journée du chrétien_, où étoit une image coloriée en rouge,
représentant d'un côté un coeur embrasé, traversé d'une épée et
entouré d'étoiles, avec cette légende: «_Cor Mariæ, ora pro nobis_; de
l'autre côté, une couronne d'épines et une croix au-dessus du coeur
avec cette légende: _Cor Jesu, miserere nobis_. Avons trouvé de plus
une feuille imprimée, de quatre pages, intitulée: _Consécration de la
France au sacré Coeur de Jésus_; elle commence par ces mots: «O
Jésus-Christ!» On y remarque les passages suivants: «Tous les coeurs
de ce royaume, depuis le coeur de notre auguste Monarque jusqu'à celui
du plus pauvre de ses sujets, nous les réunissons par les désirs de la
charité pour vous les offrir tous ensemble... Oui, Coeur de Jésus,
nous vous offrons notre patrie tout entière et les coeurs de tous vos
enfants... O Vierge sainte! ils sont maintenant entre vos mains; nous
vous les avons remis en nous consacrant à vous comme à notre
protectrice et à notre mère; aujourd'hui, nous vous en supplions,
offrez-les au coeur de Jésus... Ah! présentés par vous, il les
recevra, il leur pardonnera, il les bénira, il les sanctifiera, il
sauvera la France tout entière, il y fera revivre la sainte religion.
Ainsi soit-il, ainsi soit-il!»
»Dans les poches de Marie-Antoinette étoit un portefeuille en maroquin
rouge, où nous n'avons reconnu digne de description qu'un des
feuillets en peau anglaise, sur lequel étoit écrit au crayon ce qui
suit: «Brugnier, quai de l'Horloge, nº 65 (et autres noms et demeures
de différentes personnes dont les prisonniers pouvoient avoir
besoin).» Plus, dans les mêmes poches, un nécessaire roulé, et dans
lequel étoit un porte-crayon d'acier non garni de crayon...
»Avons fait ensuite perquisition dans la chambre qu'occupe
Élisabeth-Marie, soeur de feu Louis Capet, où nous n'avons rien trouvé
de suspect; seulement avons découvert dans une cassette un bâton de
cire rouge à cacheter qui avoit déjà servi, avec de la poudre de buis
dans le même papier... Et environ deux heures après minuit, avons clos
le présent procès-verbal en présence desdites dames, qui ont signé
avec nous.
»_Ainsi signé_: MARIE-ANTOINETTE, ÉLISABETH-MARIE;
BENOÎT, etc., etc.»]
Trois jours après, les commissaires de la Commune envoyés au Temple
pour lever les scellés apposés sur l'appartement de Louis XVI firent
de nouvelles perquisitions dans celui des prisonnières. Ces
perquisitions demeurèrent sans résultat; on trouva seulement un
chapeau d'homme enfermé dans une cassette placée sous le lit de Madame
Élisabeth. «D'où vient ce chapeau?--C'est un chapeau qui a appartenu à
mon frère, dit Madame Élisabeth.--Qui vous l'a donné?--Lui-même, quand
nous habitions ensemble la petite tour.--Pourquoi est-il là, et à quoi
peut vous servir le chapeau de votre frère?--Je le garde pour
conserver quelque chose de lui.--Nous, nous allons le conserver dans
la salle du conseil, comme un témoignage de vos relations avec le
dehors du Temple; car Capet n'avait qu'un chapeau, et il l'a laissé
sur les marches de la guillotine.--Je vous assure, messieurs, que ce
chapeau me vient de mon frère; c'est la seule chose que je possède de
tout ce qui lui a appartenu.--Je vous fais observer qu'il n'est guère
d'usage de conserver un chapeau comme un gage de tendresse.--Il m'est
très-précieux, et je vous prie instamment d'obtenir qu'il me soit
rendu.»
Cependant les commissaires dénoncés par Tison avaient été suspendus de
leurs fonctions. Le conseil de la Commune eut plus que jamais l'oeil
et la main sur le Temple. Toute consolation s'éteignit autour des
prisonnières. Pour surcroît de tourment, le petit Prince tomba malade
dans les premiers jours du mois de mai. Marie-Antoinette demanda qu'on
laissât entrer à la tour M. Brunyer, médecin ordinaire de ses enfants.
Le conseil du Temple en référa au conseil général de la Commune.
Celui-ci, «dans sa séance du 10 mai, arrêta que le médecin ordinaire
des prisons irait soigner le petit Capet, attendu que ce serait
blesser l'égalité que de lui en envoyer un autre.» Du reste, M.
Thierry, médecin des prisons, était environné de l'estime publique. Il
se rendit avec empressement au Temple, et ayant examiné le Dauphin,
rassura tout d'abord la Reine et Madame Élisabeth sur sa situation. A
leur prière, il alla conférer avec M. Brunyer, en qui elles avaient
toute confiance, et pendant plusieurs semaines, revint chaque jour à
la tour. Cette indisposition, quoique n'offrant pas un danger sérieux,
ne laissa pas que de tenir en haleine jour et nuit les sollicitudes de
ces deux coeurs maternels attachés au chevet du jeune malade pendant
tout le temps que dura le traitement.
La grande lutte des Girondins et des Montagnards, les événements de la
Vendée, les hécatombes de la guillotine qui allaient se multipliant,
les cent événements qui remuaient profondément la ville, n'avaient pu
arracher la Reine et Madame Élisabeth à leurs préoccupations,
lorsque, le 31 mai, elles entendirent un tel bruit au dehors qu'elles
se figurèrent que le quartier brûlait. La générale, le tocsin et le
canon d'alarme ébranlaient la ville: au Luxembourg, à Saint-Lazare, à
l'Abbaye, dans toutes les prisons d'État, les détenus poussaient des
cris pitoyables, s'imaginant entendre à leur porte les massacreurs de
septembre. Madame Élisabeth interroge les municipaux. «Bah! lui
répondit l'un d'eux, c'est la commission des douze qui cause tout ce
tapage.» En effet, la cité révolutionnaire était sens dessus dessous:
une commission de douze députés, chargée de rechercher les complots
ourdis contre la liberté, était publiquement accusée d'exercer contre
les meilleurs patriotes la plus inique inquisition. C'était là le
thème exploité avec ardeur par les séides de Robespierre, qui espérait
qu'une insurrection le pousserait à la dictature. Le décret qui créait
cette commission, rendu le 18 mai, cassé par un décret du 27, rétabli
par un décret du 28, tant étaient rapides le flux et le reflux des
volontés et des événements dans ces temps de crise, avait fait sortir
de dessous terre toute la population anarchique de Paris. Les
barrières furent fermées; un décret d'accusation fut lancé «contre
tous les députés infidèles au mandat qu'ils avaient reçu de leurs
commettants, afin de s'emparer des traîtres et de découvrir les
complots formés pour la perte de la République.» Cette journée, qui
assurait la prééminence aux Montagnards, fut fertile en dénonciations
contre les hommes soupçonnés d'être les agents actifs de la famille
royale ou ses partisans secrets. L'épouvante qu'elle inspirait au
dehors, la Convention la ressentit au dedans. Elle livra ses chefs
pour se faire pardonner par la Montagne de les avoir soutenus. La
chute des Girondins produisit une impression de terreur dans toute la
France. Ils étaient, relativement à leurs antagonistes, la dernière
expression des idées modérées. On comprit que leur chute faisait
arriver les hommes et les théories extrêmes, et on les regretta de
toute la crainte qu'inspiraient leurs héritiers.
Parmi les membres de la Commune que les dénonciations n'avaient point
épargnés se trouvait Michonis, qui avait eu l'adresse de traverser
sans se compromettre les circonstances les plus difficiles, et
d'écarter par d'habiles apologies des soupçons qui devenaient un arrêt
de mort. De service au Temple, il instruisit les princesses des
événements qui venaient de se passer, et essaya de les rassurer sur
les intentions des Montagnards. «Monsieur Michonis, lui dit Madame
Élisabeth, les hommes de la révolution qui ont rompu avec l'idée de
Dieu ne s'appartiennent pas, et ils ignorent eux-mêmes où Dieu les
mène.» Et comme ce commissaire disait à Marie-Antoinette qu'elle
serait probablement réclamée par l'Empereur: «Que m'importe! répondit
la Reine avec une douleur calme et froide; à Vienne, je serais ce que
je suis ici, ce que j'étais aux Tuileries; mon unique désir est de me
réunir à mon mari lorsque le Ciel jugera que je ne suis plus
nécessaire à mes enfants.»
Les graves paroles des deux prisonnières avaient fait une profonde
impression sur l'esprit de Michonis. Il crut comprendre qu'il n'y
avait plus de salut pour elles que dans la fuite. Il entra dans un
complot tendant à enlever de leur prison la veuve, la soeur et les
enfants de Louis XVI. Le baron de Batz était le chef de cette
hasardeuse entreprise, dont nous emprunterons le récit à notre
Histoire de Louis XVII.
«Les recherches dont M. de Batz était l'objet depuis la tentative du
21 janvier n'avaient point éloigné de Paris cet intrépide serviteur
d'une cause que le malheur rendait si belle, et qui exerçait en outre
sur les âmes magnanimes la séduction irrésistible du péril. La lutte
opiniâtre de cet homme contre le pouvoir redoutable qui opprimait la
nation est une des merveilles de ce temps. Partout présent et toujours
invisible, aussi habile à dresser ses embûches qu'à esquiver celles de
l'ennemi, il avait à sa dévotion les agents les plus prudents, et à
ses gages les espions les plus actifs. Sa parole était plus insinuante
encore que sa bourse n'était persuasive; et, avec une admirable
adresse, il avait gagné plusieurs membres de la Commune et de la
Convention, qui, si les circonstances ne leur permirent point de lui
apporter une coopération efficace, lui restèrent du moins fidèles par
un inviolable silence. Conspirateur acharné, ses entreprises manquées,
il les recommençait avec une nouvelle ardeur, et il restait
intrépidement dans cette ville où sa tête était mise à prix. Son nom
entraînait toujours de graves mesures, des perquisitions sévères.
L'insaisissable conjuré avait des asiles impénétrables dans Paris et
dans les environs; mais son gîte le plus habituel et peut-être le plus
sûr était chez Cortey, épicier, rue de la Loi[59], recommandé par sa
réputation de _civisme_ aux suffrages de ses concitoyens, qui
l'avaient nommé capitaine-commandant de la garde nationale de la
section Lepelletier. Cortey était lié aussi avec Chrétien, qui était
juré du tribunal révolutionnaire, et dont l'influence était
toute-puissante dans les comités de cette section. Ce fut grâce à lui
que Cortey fut compris au nombre des chefs de poste auxquels était
confiée la garde du Temple, lorsqu'un détachement de leur bataillon y
faisait partie de la force armée. A couvert sous la bonne renommée
révolutionnaire de son hôte, et caché dans le fond de sa maison, le
baron de Batz lui confia ses projets, ainsi qu'à Michonis, et prit de
concert avec eux toutes les mesures relatives à l'exécution. Après
cette ouverture, la première fois que Cortey fut de garde au Temple,
Batz lui demanda de le comprendre, sous un nom supposé, dans la liste
des hommes que sa compagnie fournissait à ce poste, afin qu'en
s'introduisant ainsi dans la tour, il pût se faire, au préalable, une
idée exacte des localités. L'officier se prêta à son désir: il
l'inscrivit, sous le nom de Forget, au contrôle des hommes de service,
et le fit ainsi pénétrer dans le Temple, où il monta la garde. Il
fallait aussi, pour l'exécution du plan arrêté, attendre que le tour
de garde de Cortey coïncidât avec le tour de service de Michonis. Le
concours des deux autorités était indispensable, et plusieurs jours
s'écoulèrent avant que le capitaine et le commissaire civil fussent
simultanément en fonction. Batz profita de ce temps pour s'assurer,
conjointement avec son hôte, d'une trentaine d'hommes de la section
dont ils avaient l'un et l'autre entrevu les sentiments, apprécié le
caractère ou éprouvé la discrétion. La bonhomie de Cortey séduisit les
uns, la parole flatteuse de Batz entraîna les autres. Michonis, avec
sa prudence habituelle, ne parut point de sa personne dans ce
périlleux embauchage: il se réservait, du reste, un rôle aussi
courageux en se chargeant de tout diriger dans l'intérieur de la tour.
[Note 59: Rue Richelieu, au coin de la rue des Filles-Saint-Thomas.]
»Le jour attendu arrive: l'officier et le municipal sont ensemble de
service. Cortey entre au Temple avec son détachement, dans lequel
figure de Batz, sous son nom de guerre. Le chef du poste arrange le
mouvement du service de la manière la plus favorable au succès de
l'entreprise: vingt-huit hommes sur lesquels il peut compter seront,
depuis minuit jusqu'à deux heures, de faction ou de patrouille; le
commissaire civil, de son côté, prend ses mesures pour être lui-même
de garde à la même heure dans l'appartement de la famille royale. Les
hommes de faction dans l'escalier de la tour auront endossé par-dessus
leur habit d'amples redingotes d'uniforme; Michonis leur prendra ce
vêtement surabondant et en revêtira les Princesses, qui, sous ce
déguisement et l'arme au bras, seront incorporées dans une patrouille
au milieu de laquelle on enveloppera l'enfant-Roi. Les sentinelles de
garde dans les cours, initiées au secret, se tairont si la nuit est
peu noire ou les réverbères peu discrets. Cortey commandera en
personne la nombreuse patrouille et lui fera ouvrir la grande porte du
Temple, prérogative qui n'appartient pendant la nuit qu'au commandant
du poste. Une fois dehors, le salut du Prince et de sa famille est
assuré: des voitures sont disposées pour une fuite rapide, rue
Charlot, où la patrouille en passant doit laisser les prisonniers
ainsi que Batz, Michonis, Cortey, et quelques autres qui comme eux ont
brûlé leurs vaisseaux.
»La journée, qui s'était passée sans aucun symptôme d'orage, semblait
présager une nuit heureuse. Il était onze heures et demie. Michonis
déjà depuis quelque temps était de service dans l'appartement des
prisonniers, et ses collègues se reposaient ou jouaient dans la salle
du Conseil, à l'exception de Simon, qui depuis environ une heure était
sorti de la tour. Tous les hommes qui allaient prendre leur tour de
garde à minuit étaient au poste. Tout à coup Simon arrive, il entre
bruyamment au corps de garde, il ordonne d'un ton brusque de faire
l'appel de tous les hommes présents: «Heureusement que je te vois ici,
dit-il à Cortey, sans ta présence je ne serois pas tranquille.» M. de
Batz voit que tout est découvert; la pensée lui vient de brûler la
cervelle à Simon et de tenter immédiatement l'évasion par la force.
Maîtrisant son premier mouvement, il a vite compris que l'explosion
d'une arme à feu, en causant une alerte générale, fera échouer son
entreprise et aggravera forcément le sort de la famille royale; il a
compris que, n'étant pas encore maître des postes de la tour et de
l'escalier, les hommes mêmes qui l'environnent et sur lesquels il
pouvait compter pour une complicité passive, lui feront peut-être
défaut s'il s'agit d'une coopération active et énergique, et, après
tout, d'une mort presque certaine. Batz est demeuré impassible;
l'appel terminé, Simon est monté à la tour; il exhibe un ordre du
conseil général qui enjoint à Michonis de lui remettre ses fonctions
et de se rendre sur-le-champ à la Commune. Michonis écoute sans
surprise, obéit sans hésitation; il rencontre Cortey dans la première
cour: «Que signifie tout cela? lui dit-il.--Sois tranquille, lui
répond tout bas le capitaine, Forget est parti.»
»En effet, le chef du poste n'avait pas perdu une minute. Aussitôt que
Simon lui eut tourné le dos pour monter à la tour, il avait, sous le
prétexte d'un bruit entendu dans la rue voisine, lancé au dehors une
patrouille de huit hommes qui n'étaient revenus que sept. Le
sang-froid de Batz, la présence d'esprit de Cortey avaient sauvé la
vie à tous.
»Simon n'était pas resté inactif; il avait fait une perquisition dans
l'appartement des Princesses, dans les tours et dans toutes les
dépendances de l'enclos; il avait interrogé tous les préposés: ses
recherches étaient restées sans résultat. Rien de suspect ne lui était
apparu dans l'enceinte du Temple; tout y était calme comme de coutume.
Honteux de l'alarme inutile qu'il a causée, Simon fait après coup
doubler tous les postes; il cherche ainsi, par les précautions qu'il
prend, à accréditer l'idée d'un danger auquel il ne croit plus.
»Or, voici ce qui s'était passé d'après le dire de Simon. Un gendarme
d'ordonnance au Temple avait trouvé le soir, vers neuf heures, gisant
sur le pavé devant la grande porte, un papier sans adresse, portant
sous son pli cacheté ces mots: «Michonis vous trahira cette nuit:
veillez!» Ce papier, ouvert par le gendarme, avait été remis par lui
à Simon, le seul des six[60] commissaires du jour qu'il connût
particulièrement. Simon s'était rendu en toute hâte avec ce billet au
conseil général, qui lui avait intimé l'ordre de relever son collègue
de ses fonctions et de l'inviter à se rendre sans retard à la barre de
la Commune.
[Note 60: Il est bon de faire remarquer ici que le nombre des
municipaux envoyés au Temple varia plusieurs fois. D'abord on en
envoya quatre, puis huit à l'époque du procès de Louis XVI; six après
le 21 janvier; plus tard huit encore, ensuite quatre, puis trois. Le
nombre variait suivant la gravité des circonstances.
Il devint quelquefois si difficile de trouver des commissaires pour
aller au Temple qu'il fallait recourir à des mesures de rigueur pour
triompher de la résistance des récalcitrants. L'amende et la
dénonciation du citoyen peu zélé à sa section ne suffirent pas
longtemps. Le conseil général se vit contraint de prendre la décision
suivante, à la date du 12 septembre 1793:
«Le conseil général arrête que lorsqu'un de ses membres auquel il aura
été écrit pour aller au Temple refusera ce service, deux gendarmes
seront chargés de l'aller chercher pour le conduire au Temple;
»Arrête en outre que le présent sera mis sur la lettre d'invitation.»
Cette mesure ne tarda pas à trouver son application: «Mercredi, 18
septembre 1793, le conseil arrête à l'égard de Forestier la stricte
exécution de son arrêté, qui porte que lorsqu'un membre refusera de se
rendre au Temple, d'après l'invitation qui lui en aura été faite par
écrit, il y sera conduit par deux gendarmes;
»Arrête en conséquence que deux gendarmes iront chercher Forestier.»
Conformément à la même décision, deux gendarmes allèrent chercher
Le municipal Soulès, le 26 septembre 1793;
Le municipal Mourette, le 3 novembre;
Le municipal Gibert, le 21 novembre;
Le municipal Follope, le 13 décembre;
Le municipal Laurent, le 21 janvier 1794, etc.]
»Docile à cet appel, Michonis eut à subir le plus minutieux
interrogatoire. Il répondit à tout avec adresse, réfuta avec une
bonhomie pleine d'autorité cet écrit anonyme forgé par quelque
adversaire politique pour le compromettre, et représenta d'ailleurs
Simon, ce qui était vrai, comme son ennemi personnel. La physionomie
ouverte et l'apparente candeur du prévenu lui avaient déjà gagné
l'absolution, lorsque le lendemain matin son antagoniste nocturne
ayant rendu compte du résultat si stérile de sa mission, le conseil
général demeura convaincu que si avec son humeur inquiète Simon était
capable de rêver un complot, Michonis avec son franc caractère était
incapable d'en former un.»
A quoi tiennent les destinées humaines! Sans ce mot anonyme jeté dans
un ruisseau et fortuitement trouvé par un gendarme, il est probable
que la famille royale échappait à ses geôliers, et que la révolution
française n'eût point été flétrie par le meurtre juridique de deux
femmes, et par le meurtre plus lent et plus exécrable encore d'un
enfant de dix ans.
Méconnu par la Commune, Simon chercha ailleurs un appréciateur de son
zèle. Il instruisit Robespierre de l'avis qu'il avait reçu et des
machinations qui ne cessaient de se produire au Temple. Les
dénonciations de Simon trouvaient toute créance de ce côté. Le
dominateur n'ignorait pas que la conspiration était partout, que le
nom du fils de Louis XVI était l'objet permanent des espérances
royalistes aussi bien que le prétexte des récriminations
révolutionnaires. C'était toujours pour un enfant et contre un enfant
que se tramaient tous les complots plus ou moins obscurs de cette
époque; hier c'était un projet d'évasion médité dans l'ombre,
aujourd'hui une conspiration armée à la tête de laquelle se trouvait
le général Dillon. Les commérages de la rue s'emparaient de ces bruits
plus ou moins fondés. Sans chercher à connaître la vérité, le comité
de salut public arrêta, le 1er juillet 1793:
«Que le maire de Paris demeurerait chargé de prendre toutes les
mesures convenables pour l'arrestation dudit Arthur Dillon et de ses
complices présumés;
Qu'il serait de suite procédé à l'apposition des scellés sur leurs
papiers;
Que le jeune Louis, fils de Capet, serait séparé de sa mère et placé
dans un appartement à part, le mieux défendu de tout le local du
Temple[61].»