le projet conçu par Toulan de faire évader du Temple la Reine et ses
enfants; ne songeant jamais à sa propre personne, elle s'effrayait des
périls d'une entreprise dont le plan, par sa hardiesse même, plaisait
à Marie-Antoinette: celle-ci toutefois, avant de l'adopter, désira
qu'il obtînt l'approbation de M. de Jarjayes, homme grave déjà signalé
à sa confiance par le succès de quelques missions importantes. Après
deux longues conférences, Jarjayes et Toulan arrêtèrent leur plan, qui
rendait indispensable l'association d'un second commissaire. Leur
choix devait naturellement se porter sur Lepitre. Dans une troisième
conférence, où celui-ci fut appelé, on s'entendit sur les moyens
d'exécution. M. de Jarjayes se chargea de faire confectionner des
habits d'homme pour la Reine et pour Madame Élisabeth, et les deux
municipaux s'engagèrent à introduire ces habits dans la tour en les
cachant sous la pelisse que l'un et l'autre avaient coutume de mettre
par-dessus leur vêtement. Les deux princesses, à l'aide de ce
déguisement, rehaussé de l'écharpe tricolore, devaient sortir munies
de cartes telles que les avaient les commissaires et toutes personnes
autorisées à entrer à la tour. La réalisation de ce plan ne paraissait
point offrir de grandes difficultés; mais l'évasion des deux enfants
présentait mille dangers aussi insurmontables les uns que les autres.
Le petit Prince surtout était l'objet d'une surveillance active et
incessante qui rendait pour lui impossible toute chance de salut. Une
chance cependant, quoique presque impossible, parut susceptible d'être
tentée. Un homme du peuple, nommé Jacques, venait le matin à la tour
nettoyer les quinquets et les réverbères, et revenait le soir les
allumer. Deux enfants à peu près de l'âge et de la taille des enfants
de la Reine l'accompagnaient ordinairement et l'aidaient, dans son
travail. Il n'eût pas été prudent de mettre dans la confidence cet
employé subalterne qui ne parlait jamais ni aux municipaux ni aux
geôliers, et ne connaissait au Temple que sa consigne. Mais voici ce
que Toulan imagina: «Le lampiste, dit-il à ses complices, remplit son
office entre cinq et six heures; son dernier réverbère est allumé et
lui-même est déjà sorti du Temple lorsque, à sept heures, les
sentinelles sont relevées. Dès qu'il se sera retiré et que les
factionnaires seront relevés, un homme accoutré comme le lampiste,
passant à la faveur d'une carte d'entrée sous l'oeil des premiers
guichetiers, arrivera, sa boîte de fer-blanc au bras, à l'appartement
de la Reine; je me trouverai là, et, le gourmandant hautement de
n'être pas venu lui-même arranger ses quinquets: «N'avez-vous pas de
honte, lui dirai-je, d'avoir envoyé vos deux enfants pour faire votre
besogne à votre place?» Puis alors je lui remettrai les enfants de la
Reine, et le prétendu lampiste s'en ira avec ses deux jeunes
apprentis, et tous trois gagneront le coin des boulevards, où les
attendra M. de Jarjayes.»
Ce plan, qui fut agréé par Jarjayes et Lepitre, rendait nécessaire
l'adjonction d'un nouveau confident digne d'entrer dans ce généreux
complot et de jouer le rôle du lampiste. «J'ai un de mes amis,
continua Toulan, homme discret et courageux, qui acceptera, j'en suis
certain, sa part de cette périlleuse entreprise. Il se nomme Ricard,
et est inspecteur des domaines nationaux. Je réponds de lui.»--On
voit, d'après cet exposé, que Toulan se chargeait de présider
spécialement aux dispositions relatives à l'évasion de la tour, et
Jarjayes aux mesures concernant la fuite hors du territoire français.
Chacun se tint prêt. Ricard, averti, se munit d'un costume
parfaitement semblable à celui du lampiste; Jarjayes s'assura de trois
cabriolets auxquels, au premier signal et au lieu convenu, devaient
s'atteler de vigoureux chevaux. Il fut convenu que la Reine et son
fils monteraient dans la première de ces voitures, conduite par M. de
Jarjayes; Marie-Thérèse dans la seconde, conduite par Lepitre, et
Madame Élisabeth dans la troisième, conduite par Toulan. Une fois son
office rempli, Ricard se serait débarrassé de son déguisement, et
serait rentré en son domicile sans que personne eût pu soupçonner la
part heureuse prise par lui à un événement qui allait occuper le
monde.
Le succès de l'entreprise semblait assuré: Lepitre, président de la
commission des passe-ports, avait délivré lui-même les passe-ports en
règle; les incidents étaient calculés de manière qu'on ne pouvait se
mettre à la poursuite des prisonniers que de longues heures après leur
départ. Enfin, on avait réuni une somme considérable d'argent, ce nerf
de toutes les entreprises. On devait gagner les côtes de la Normandie:
Jarjayes s'était assuré des moyens de passer en Angleterre; un bateau
se tenait à sa disposition sur un point convenu, près du Havre. Enfin,
il n'était point impossible d'espérer que des mesures combinées avec
une habileté qui n'avait rien oublié dans ses prévisions et ses
calculs, et avec tant d'intelligence et de dévouement, conjureraient
cette fois les chances fatales qui emportaient vers l'abîme les débris
de la maison de France. Mais il était écrit qu'en toute circonstance
la fortune se tournerait contre elle. Cette fois, l'obstacle ne vint
pas, comme au voyage de Varennes, du zèle inintelligent de ses amis;
il naquit d'un grand mouvement excité le 7 mars dans Paris par la
nouvelle du succès des armes étrangères[50] et par la cherté des
subsistances. Le lendemain 8 avait été le jour fixé pour l'évasion. On
comprend qu'au milieu des émotions causées dans Paris, tout ensemble
par l'inquiétude de l'invasion et l'appréhension de la famine,
l'entreprise de Toulan dut être forcément remise. Les débats enflammés
de la Convention, la violence de la Commune, le tumulte de la rue,
tenaient en éveil la sollicitude du gouvernement et provoquaient son
attention.
[Note 50: Nous avions été contraints d'évacuer Aix-la-Chapelle et de
lever le siége de Maëstricht.]
Or sa surveillance, aux jours d'émeute, se portait toujours sur la
prison de la famille royale. Celle-ci, qui entendait parfaitement le
bruissement tumultueux de la grande ville, ne sachant à quelle cause
l'attribuer, craignait que le complot ourdi pour sa délivrance n'eût
été éventé, et que ses amis ne fussent compromis. Sa joie fut vive en
voyant, le 8, Toulan arriver au Temple, et plus vive encore en
apprenant de lui qu'aucune ombre de soupçon ne s'était manifestée.
«J'aurais été désolée, lui dit la veuve de Louis XVI, de quitter ce
séjour sans en emporter quelques objets qui me sont précieux et qui
m'ont été légués par une main qui me fut chère et qui m'est sacrée: je
veux parler de l'anneau nuptial et du cachet que le Roi portait
toujours, et qu'il avait chargé Cléry de me remettre avec les cheveux
de ma soeur Élisabeth et de mes enfants.» Toulan ne fit aucune réponse
à ce sujet; mais il n'ignorait pas que Cléry, le jour où il avait été
rendu à la liberté, avait, sur les ordres des municipaux, remis au
conseil du Temple les effets dont le conseil de la Commune l'avait
laissé dépositaire le 21 janvier, et que ces effets, parmi lesquels se
trouvaient les objets dont parlait la Reine, avaient été placés sous
les scellés dans la chambre du feu Roi. Le surlendemain, avant sa
sortie du Temple, Toulan remit à Marie-Antoinette les objets qu'elle
avait désirés, et qu'il avait retirés de dessous les scellés.
Il avait eu le temps et l'adresse d'en faire exécuter d'à peu près
semblables, et l'audace de les substituer aux premiers. On éprouve un
sentiment qui ressemble à une consolation, à voir que la Reine de
France, dans tout l'éclat de sa puissance et de sa gloire, à
Versailles, n'eût point été servie avec plus de zèle et d'habileté.
L'effervescence des esprits était loin de se calmer. Le 12, la conduite
du général Dumouriez était dénoncée à la Convention par la section
Poissonnière de Paris; le 13, pour la première fois, la Vendée, déjà
frémissante depuis quelque temps, levait ouvertement le drapeau; et
d'ailleurs, le tour de service de Toulan et de Lepitre ne pouvant se
produire qu'au bout d'un certain nombre de jours, tout projet de
délivrance se trouva ajourné. Madame Élisabeth ne s'était pas fait
d'illusion sur les difficultés de la tentative, et cependant elle la
regretta comme une chance de salut perdue pour la Reine. Les jours
suivants amenèrent encore des événements qui ne firent que développer le
système de l'intimidation. La surveillance exercée sur l'enfant royal
devint extrême. Jarjayes, Toulan et Lepitre, forcés de limiter leur
entreprise aux bornes du possible, concentrèrent leur pensée de
délivrance sur la Reine et sur Madame Élisabeth. Mais ici se présentait
une nouvelle difficulté: comment obtenir de Marie-Antoinette et de
Madame Élisabeth de se séparer de leurs enfants? Déjà, à une époque
moins affreuse, la Reine avait déclaré que si on voulait la sauver, il
fallait sauver ses enfants avec elle. Quant à Madame Élisabeth, on sait
que cette grande âme s'oubliait en toute occasion. Elle employa toute
l'éloquence de son coeur à persuader à sa soeur que c'était un devoir
impérieux pour elle de profiter des ressources qui lui restaient pour
échapper à ses ennemis. «Vos jours, lui dit-elle, peuvent être menacés,
tandis que ceux de vos enfants et les miens mêmes ne sont exposés à
aucun danger. Vos enfants sont couverts par leur âge, et moi par ma
nullité. Sans doute, ma soeur, les bruits odieux qui ont quelquefois
troublé votre oreille sont imprégnés de l'exagération populaire; mais
cependant ils arrivent au vrai lorsqu'ils expriment l'animosité publique
excitée contre vous. L'égarement du peuple à votre égard est tel que
vous deviendriez coupable d'en attendre les effets. Vous avez une grande
confiance en M. de Jarjayes, et, vous le voyez, il vous envoie lui-même
ses supplications les plus vives pour vous engager à vous prêter à
l'exécution du nouveau plan dont Toulan vous apporte les détails.
Peut-être est-ce la main invisible de la Providence qui vous tend cette
planche dans le naufrage; ne la repoussez pas, je vous en supplie: je
vous le demande au nom de vos enfants, au nom de celui dont la mémoire
vous est sainte, et, si vous le permettez, au nom de mon amour pour
vous.»
La voix pénétrante de Madame Élisabeth se fit route au coeur de la
Reine. Celle-ci approuva le plan; elle promit de s'y conformer. Le
jour fut pris, le jour arriva... La veille au soir, la mère et la
tante étaient assises au chevet du lit du jeune Prince endormi. Sa
soeur était couchée aussi, mais la porte de sa chambre était ouverte,
et Marie-Thérèse, occupée de l'air rêveur et triste qu'elle avait vu à
sa mère toute la journée, n'avait point encore rencontré le sommeil.
Elle entendit ainsi les paroles que plus tard elle a répétées. Cédant
au sacrifice qu'on lui avait demandé, Marie-Antoinette était donc
assise auprès du lit de son fils: «Dieu veuille, dit-elle, que cet
enfant soit heureux!--Il le sera, ma soeur, répondit Madame Élisabeth
en montrant à la Reine la figure douce et fière du Dauphin.--Toute
jeunesse est courte comme toute joie, murmura Marie-Antoinette avec
un serrement de coeur; on en finit avec le bonheur comme avec toute
chose.» Puis, se levant, elle fit quelques pas dans sa chambre en
disant: «Et vous-même, ma bonne soeur, quand et comment vous
reverrai-je?... C'est impossible! c'est impossible!»
La jeune Marie-Thérèse avait recueilli ces paroles, mais ce n'est que
quelque temps après que le sens lui en fut expliqué par sa tante.
Cette exclamation de la Reine n'était autre chose que le rejet du
moyen de salut qui lui était offert. Son parti était pris: l'amour de
ses enfants l'emportait sur toute autre considération, sur les prières
de sa soeur, sur l'instinct de sa propre conservation, sur la parole
même donnée au dévouement de ses courageux amis. Toutefois, se
reprochant presque comme un parjure une promesse qu'elle ne voulait
plus tenir, elle sentit qu'elle devait des explications et une amende
honorable à ces âmes généreuses, résolues à s'exposer pour elle; et le
lendemain, aussitôt qu'elle put parler à Toulan, qui arrivait tout ému
de la grande action qu'il allait accomplir: «Vous allez m'en vouloir,
lui dit-elle, mais j'ai réfléchi; il n'y a ici que danger: vaut mieux
mort que remords.» Dans le cours de la journée, elle trouva encore le
moyen de glisser dans l'oreille de Toulan ces paroles dont se
souvenait cet homme intrépide en montant sur l'échafaud le 30 juin
1794: «Je mourrai malheureuse si je n'ai pu vous prouver ma
gratitude[51].--Et moi, madame, malheureux si je n'ai pu vous montrer
mon dévouement.--D'après ce qui se passe, dit encore la Reine, comme
frappée d'une sinistre prévision, je puis m'attendre d'un instant à
l'autre à me voir privée de toute communication. Voici l'alliance, le
cachet et le petit paquet de cheveux que je dois à vous seul d'avoir
recouvrés. Je vous charge de les déposer entre les mains de M. de
Jarjayes, en le priant de les faire parvenir à Monsieur et au comte
d'Artois, ainsi que des lettres que ma soeur et moi avons écrites à
nos frères[52].»
[Note 51: La Reine voulut aussi remercier M. de Jarjayes et lui
expliquer les motifs de son refus. Elle lui écrivit de sa main le
billet suivant, qu'elle chargea Toulan de lui remettre; billet
admirable que M. Chauveau-Lagarde fit, le premier, connaître dans sa
_Note historique sur les procès de Marie-Antoinette et de Madame
Élisabeth_.
«_Nous avons fait un beau rêve. Voilà tout. Mais nous y avons beaucoup
gagné en trouvant dans cette occasion une nouvelle preuve de votre
entier dévouement pour moi. Ma confiance en vous est sans bornes. Vous
trouverez toujours en moi du caractère et du courage; mais l'intérêt
de mon fils est le seul qui me guide. Quelque bonheur que j'eusse
éprouvé à être hors d'ici, je ne peux consentir à me séparer de lui.
Je ne pourrais jouir de rien sans mes enfants, et cette idée ne me
laisse pas même un regret._»]
[Note 52: Le billet de la Reine adressé à Monsieur était ainsi conçu:
«Ayant un être fidèle sur lequel nous pouvons compter, j'en profite
pour envoyer à mon frère et ami ce dépôt qui ne peut être confié
qu'entre ses mains. Le porteur vous dira par quel miracle nous avons
pu avoir ces précieux gages; je me réserve de vous dire moi-même un
jour le nom de celui qui nous est si utile. L'impossibilité où nous
avons été jusqu'à présent de pouvoir vous donner de nos nouvelles, et
l'excès de nos malheurs, nous fait sentir encore plus vivement notre
cruelle séparation; puisse-t-elle n'être pas longue! Je vous embrasse,
en attendant, comme je vous aime, et vous savez que c'est de tout mon
coeur.
»M. A.»
Au bas de ce billet, Marie-Thérèse écrivit ces deux lignes:
«Je suis chargée pour mon frère et moi de vous embrasser de tout notre
coeur.
«M. T.»
Voici le billet adressé par la Reine au comte d'Artois:
«Ayant trouvé enfin le moyen de confier à notre frère un des seuls
gages qui nous restent de l'être que nous chérissions et pleurons
tous, j'ai cru que vous seriez bien aise d'avoir quelque chose qui
vînt de lui; gardez-le en signe de l'amitié la plus tendre, avec
laquelle je vous embrasse de tout mon coeur.
«M. A.»]
Madame Élisabeth écrivait ces lignes à Monsieur:
«Je jouis d'avance du plaisir que vous éprouverez en recevant ce gage
de l'amitié et de la confiance; être réunie avec vous et vous voir
heureux est tout ce que je désire: vous savez si je vous aime. Je vous
embrasse de tout mon coeur.
»E. M.»
Et au comte d'Artois:
«Quel bonheur pour moi, mon cher ami, mon frère, de pouvoir, après un
si long espace de temps, vous parler de tous mes sentiments! Que j'ai
souffert pour vous! Un temps viendra, j'espère, où je pourrai vous
embrasser, et vous dire que jamais vous ne trouverez une amie plus
vraie et plus tendre que moi; vous n'en doutez pas, j'espère.
»E. M.»
* * * * *
Ce ne fut que dans les premiers jours de mai que M. de Jarjayes put
faire parvenir ces messages à leur destination, le cachet et le paquet
de cheveux au comte de Provence, et l'anneau et les cheveux de Louis
XVI au comte d'Artois[53].
[Note 53: M. de Jarjayes se rendit d'abord à Turin, où le roi de
Sardaigne le retint et l'employa auprès de sa personne. C'est ce
prince qui envoya lui-même à Monsieur, par un courrier extraordinaire,
les dépêches de M. de Jarjayes. Monsieur écrivit de sa main à M. de
Jarjayes une lettre datée de Hamm, le 14 mai 1793, dans laquelle il
lui exprime ainsi ses sentiments:
«Vous m'avez procuré le bien le plus précieux que j'aie au monde, la
seule véritable consolation que j'aie éprouvée depuis nos malheurs.
»Combien leur billet et l'autre gage de leur amitié, de leur
confiance, ont pénétré mon coeur des plus doux sentiments!...
»Je ne puis qu'approuver les raisons qui vous font rester en Piémont.
Continuez à servir notre jeune et malheureux Roi comme vous avez servi
le frère que je pleurerai toute ma vie.»]
Le gouvernement révolutionnaire rencontrait dans sa marche obstacle
sur obstacle. Le midi de la France semblait répondre aux cris de la
Vendée. Les puissances liguées contre la France, heureuses de voir les
torches de la guerre civile allumées dans nos provinces, se
partageaient tranquillement les lambeaux de la Pologne. Dumouriez, qui
venait de livrer à l'Allemagne le ministre de la guerre et les
commissaires de la Convention, mettait à l'abri des lignes
autrichiennes sa tête cotée à trois cent mille francs. L'annonce de
ces événements dictait à la Commune de nouvelles mesures de
précaution[54]; elle inspirait à la Convention de nouveaux décrets qui
faisaient doubler la garde du Temple[55], créaient un comité de salut
public et mettaient en arrestation toute la famille des Bourbons. Ces
mouvements, qui agitaient la France et l'Europe, ne troublaient pas le
morne intérieur de la tour du Temple; et le fils de Louis XVI, reconnu
Roi de France par l'étranger, proclamé sous le nom de Louis XVII sur
quelques points du territoire national, n'avait pour palais qu'une
prison, pour courtisans, pour ministres et pour gardes qu'une mère
assiégée par toutes les angoisses, mais armée d'un caractère aussi
grand que ses malheurs; qu'une soeur plus âgée que lui, assez âgée,
hélas! pour partager les douleurs de sa mère et pour comprendre
l'abaissement de sa famille; qu'une tante enfin qui, portant le ciel
dans son coeur, avait le don d'apaiser les plus vives douleurs par le
baume de sa parole, et de rasséréner les âmes par son regard.
[Note 54: Municipalité de Paris.
_Extrait du registre des délibérations du conseil général du 1er avril
1793, IIe de la République._
«Sur le réquisitoire du procureur de la Commune,
»Le conseil général arrête:
»1º Qu'aucune personne de garde au Temple ou autrement ne pourra y
dessiner quoi que ce soit, et que si quelqu'un est saisi en
contravention au présent arrêté, il sera sur-le-champ mis en état
d'arrestation et amené au conseil général, faisant en cette partie les
fonctions de gouverneur;
»2º Enjoint aux commissaires du conseil de service au Temple de ne
tenir aucune conversation familière avec les personnes détenues, comme
aussi de ne se charger d'aucune commission pour elles;
»3º Défenses sont pareillement faites auxdits commissaires de rien
changer ou innover aux anciens règlements pour la police de
l'intérieur du Temple;
»4º Qu'aucun employé au service du Temple ne pourra entrer dans la
tour;
»5º Qu'il y aura deux commissaires auprès des prisonniers;
»6º Que Tison ni sa femme ne pourront sortir de la tour ni communiquer
avec qui que ce soit du dehors;
»7º Qu'aucun commissaire au Temple ne pourra envoyer ou recevoir de
lettres sans qu'elles aient été préalablement lues au conseil du
Temple;
»8º Lorsque les prisonniers se promèneront sur la plate-forme de la
Tour, ils seront toujours accompagnés de trois commissaires et du
commandant du poste, qui les surveilleront scrupuleusement;
»9º Que, conformément aux précédents arrêtés, les membres du conseil
qui seront nommés pour faire le service du Temple passeront à la
censure du conseil général, et sur la réclamation non motivée d'un
seul membre, ils ne pourront être admis;
»10º Enfin, que le département des travaux publics fera exécuter dans
le jour de demain les travaux mentionnés dans son arrêté du 26 mars
dernier.
»_Signé_: PACHE, maire.
»COULOMBEAU, secrétaire greffier.
»Pour extrait conforme:
»COULOMBEAU, secrétaire greffier.
»Copié au registre.
»YON.»]
[Note 55: _Décret de la Convention nationale du 4 avril 1793, l'an II
de la République française._
»La Convention nationale décrète que le conseil général de la Commune
de Paris fera doubler sur-le-champ la garde du Temple.
»Vérifié par nous, inspecteur des bureaux des procès-verbaux,
»DELEBOV.
»Collationné à l'original par nous, président et secrétaire de la
Convention nationale,
»DELMAS, président.
»MELLINO, secrétaire.
»Paris, ce 5 avril 1793, an II de la République française.»]
Tison et sa femme remplissaient jusqu'au bout la mission odieuse dont
ils s'étaient chargés. Le petit Prince, comme s'il les eût pénétrés,
les avait pris en horreur. Malgré les recommandations de sa mère et de
sa tante, il lui était impossible de déguiser les sentiments qu'ils
lui inspiraient. Gourmandés un jour assez vertement par Vincent,
commissaire de service, les deux Cerbères imputèrent aux dénonciations
de Louis-Charles la réprimande qu'ils recevaient. Le soir, dès que
Vincent eut été remplacé, ils entrèrent chez la Reine, et se
répandirent en récriminations contre l'enfant, en lui jetant les
épithètes d'_espion_ et de _délateur_, qu'ils auraient pu si justement
s'appliquer à eux-mêmes. Marie-Antoinette leur répondit avec dignité:
«Sachez qu'aucun des nôtres n'est d'un caractère à frapper les gens
dans l'ombre ni moi à le tolérer.» Le ménage Tison se retira blessé au
vif, vomissant des imprécations contre la Reine et des malédictions
contre son enfant. Celui-ci protestait avec énergie, avec indignation.
«Ils sont en colère, lui dit avec douceur Madame Élisabeth;
pardonnez-leur.» Ces derniers mots furent entendus de Tison; il revint
sur ses pas comme un furieux: «Pardonnez-leur! cria-t-il; ah çà, où
sommes-nous? oubliez-vous que c'est le peuple seul qui a le droit de
pardonner?»
Tison continua avec un redoublement de zèle son rôle d'espionnage. Les
trames de Toulan, quoique cachées avec une extrême habileté, n'avaient
point été ourdies de façon que l'ombre de chaque fil fût demeurée
imperceptible à cet Argus du Temple. Mais suspect aux commissaires
modérés, il ne recevait jamais d'eux la moindre confidence, et le
soupçon était entré dans son esprit bien plus par instinct que par
observation. Il comprit que, pour arriver à tout savoir, il fallait
capter la confiance des municipaux. Il se fit souple avec les
inconnus, bienveillant avec les honnêtes, et demeura rude avec les
rébarbatifs, tout en allant jusqu'à exalter devant les _sensibles_ la
gentillesse du jeune Capet. Quand l'hypocrite crut avoir conquis la
sympathie de quelques mandataires de la Commune, bien qu'il n'eût
encore que de vagues soupçons, il écrivit, de concert avec sa femme,
le 19 avril, au conseil du Temple, que _la veuve et la soeur du
dernier tyran avaient gagné quelques officiers municipaux; qu'elles
étaient instruites par eux de tous les événements; quelles en
recevaient les papiers publics, et que, par leur moyen, elles
entretenaient des correspondances_[56]. En témoignage de ce dernier
fait, la femme Tison apporta au conseil un flambeau trouvé par elle
dans la chambre de Madame Élisabeth, et fit remarquer aux commissaires
une goutte de cire à cacheter qui était tombée sur une bobèche. Turgy,
en effet, raconte[57] que, le matin même, cette princesse lui avait
remis un billet cacheté en le priant de le faire parvenir à son
confesseur, l'abbé Edgeworth.
[Note 56: Voici ce qui se passa au conseil général de la Commune à
l'occasion de cette dénonciation:
Un des commissaires du Temple fait lecture d'un procès-verbal dressé
au Temple en présence du maire, du procureur de la Commune et des
commissaires de service.
Ce procès-verbal contient deux déclarations faites l'une par Tison,
faisant le service du Temple, et l'autre par Anne-Victoire Baudet,
épouse de Tison, aussi employée au service du Temple.
Il résulte de ces déclarations que quelques membres du conseil,
savoir: Toulan, Lepitre, Brunot, Moelle, Vincent, entrepreneur de
bâtiments, et le médecin du Temple, sont suspectés d'avoir eu des
conférences secrètes avec les prisonniers du Temple; de leur avoir
fourni de la cire et des pains à cacheter, des crayons, du papier, et
enfin d'avoir favorisé des correspondances secrètes.
Toulan et Vincent requièrent qu'à l'instant il soit nommé des
commissaires pour apposer les scellés chez eux.
En conséquence, le conseil général nomme Cailleux et Jérôme pour se
transporter à l'instant chez le citoyen Toulan, à l'effet d'apposer
les scellés sur ses papiers.