de ceux qui l'environnoient n'avoit l'air aussi assuré que lui. Dès
que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer; ils
obéirent; lui-même ferma la porte après eux, et je restai seul dans la
chambre avec lui. Jusqu'ici j'avois assez bien réussi à concentrer les
différents mouvements qui agitoient mon âme; mais à la vue de ce
Prince, autrefois si grand et alors si malheureux, je ne fus plus
maître de moi-même; mes larmes s'échappèrent malgré moi, et je tombai
à ses pieds sans pouvoir lui faire entendre d'autre langage que celui
de ma douleur; cette vue l'attendrit mille fois plus que le décret
qu'on venoit de lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que par
les siennes; mais bientôt reprenant son courage: «Pardonnez, me
dit-il, monsieur, pardonnez à ce moment de foiblesse, si toutefois on
peut le nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu de mes
ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte familiarisé avec eux; mais
la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon coeur; c'est un
spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit
malgré moi.»
A huit heures, la conversation fut interrompue par un commissaire qui
prévint le Roi que sa famille allait descendre. Louis XVI ne put
dissimuler son émotion: «Si l'on ne me permet point de monter chez
elle, dit-il aux municipaux, je pourrai du moins la voir seule dans ma
chambre?--Non, répondit l'un d'eux, nous avons arrêté avec le ministre
de la justice que ce sera dans la salle à manger.--Vous avez entendu,
répliqua Louis XVI, que le décret de la Convention me permet de la
voir sans témoin.--Cela est vrai, dirent les commissaires, vous serez
en particulier; on fermera la porte, mais par le vitrage nous aurons
les yeux sur vous.--Faites descendre ma famille.» Le Roi entra dans la
salle à manger; Cléry l'y suivit, et s'occupa à ranger la table de
côté et à placer des chaises dans le fond. Louis XVI lui dit: «Il
faudrait apporter un peu d'eau et un verre.» Sur une table se trouvait
une carafe d'eau à la glace; Cléry n'apporta qu'un verre, qu'il plaça
près de cette carafe. «Si la Reine buvait de cette eau-là, lui dit le
Roi, elle pourrait en être incommodée: apportez de l'eau qui ne soit
pas à la glace. Je craindrais que la vue de M. de Firmont ne fît trop
de mal à ma famille: priez-le de ne pas sortir de mon cabinet.»
En disant ces mots, Louis XVI prêtait l'oreille au bruit du dehors,
allait, venait, s'arrêtait à tout moment à la porte d'entrée.....
Enfin cette porte s'ouvre: Marie-Antoinette paraît la première, tenant
son fils par la main; ensuite Marie-Thérèse et Madame Élisabeth. Des
cris de douleur se mêlent seuls aux embrassements qui s'échangent. La
Reine fait un mouvement comme pour entraîner le Roi dans sa chambre.
«Non, lui dit celui-ci, passons dans cette salle, c'est là seulement
que je puis vous voir.» Ils entrent dans la salle à manger, dont les
commissaires referment la porte, qui, ainsi que la cloison, est en
vitrage. On s'assied, la Reine à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à
sa droite, la jeune princesse presque en face, et le petit prince
entre les jambes de son père. Pendant plus d'un quart d'heure, pas une
parole ne put se faire entendre. Ce n'étaient même pas des larmes, ce
n'étaient même pas des sanglots: c'était un cri perçant de désespoir
qui devait être entendu dans les cours, dans le jardin et dans les
rues voisines. Le Roi, la Reine, leurs enfants, leur soeur, tous se
lamentaient à la fois. Enfin les larmes coulèrent, et ne s'arrêtèrent
que lorsqu'on n'eut plus la force d'en répandre. Alors Louis XVI parla
de son procès comme si c'était le procès d'un autre, excusa ses juges
et recommanda de leur pardonner. Sa femme demanda avec instance que
toute la famille passât la nuit avec lui; il se refusa cette
consolation, en disant qu'il avait besoin de calme et de
recueillement.
Cette scène inexprimable dura sept quarts d'heure. Le Roi en voulut
marquer la fin de manière à graver ses derniers sentiments dans le
coeur de ses enfants. «Mon père, raconte Madame Royale, au moment de
se séparer de nous pour jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais
songer à venger sa mort. Il était bien assuré que nous regardions
comme sacré l'accomplissement de sa dernière volonté; mais la grande
jeunesse de mon frère lui fit désirer de produire sur lui une
impression encore plus forte. Il le prit sur ses genoux, et lui dit:
_Mon fils, vous avez entendu ce que je viens de dire; mais comme le
serment a encore quelque chose de plus sacré que les paroles, jurez en
levant la main que vous accomplirez la dernière volonté de votre
père_. Mon frère lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si
touchante fit encore redoubler les nôtres.»
A dix heures un quart, le Roi se leva le premier; tous s'attachèrent à
lui: la Reine le prit par le bras droit, Madame Élisabeth par le bras
gauche; Marie-Thérèse, du même côté que sa tante, mais un peu devant,
tenait son père embrassé par le milieu du corps; le Dauphin, placé
devant sa mère, la tenait d'une main et donnait l'autre à son père.
Tous firent quelques pas vers la porte d'entrée; les gémissements
redoublèrent. «Je vous assure, dit alors Louis XVI, que je vous verrai
demain matin à huit heures.--Vous nous le promettez?--Je vous le
promets.--Pourquoi pas à sept heures? dit Marie-Antoinette.--Eh bien,
oui, répond le Roi, à sept heures; adieu!...» A ce mot d'adieu, Madame
Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Madame Élisabeth et Cléry
la relèvent et la soutiennent. Le Roi, pressé de mettre fin à une
telle scène, leur donne un dernier embrassement et s'arrache de leurs
bras. Les portes se ferment, mais elles n'empêchent point le Roi
d'entendre les cris de désespoir des princesses qui remontent
lentement dans leur chambre. L'exaltation de la Reine avait quelque
chose de fébrile qui agitait tout son être. Madame Élisabeth, tenant
ses genoux embrassés et pleurant à chaudes larmes, la conjura de se
calmer, en faisant à Dieu l'offrande de ses angoisses et en implorant
sa miséricorde. Dans l'excès de son désespoir, la Reine ne pouvait
prier, la Reine ne pouvait être consolée. Elle essaya de déshabiller
son fils, accablé lui-même de fatigue et de chagrin; elle espérait
qu'à son âge le sommeil s'emparerait bientôt de lui et lui enlèverait
le sentiment de ses peines. Mais la pauvre mère présumait trop de ses
propres forces, et peut-être sans l'assistance de sa belle-soeur ne
serait-elle point parvenue à coucher son enfant.
Dès qu'il fut endormi, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse supplièrent
la Reine de se coucher. La Reine leur résista longtemps; puis, pour
les tranquilliser, elle finit par se jeter tout habillée sur son lit.
Mais que cette nuit fut longue et terrible! Depuis onze heures du soir
jusqu'à cinq heures du matin, sa soeur et sa fille l'entendirent
incessamment trembler de froid et de terreur. Souvent elles avaient
prêté l'oreille au bruit de ce qui pouvait se passer dans la tour:
elles n'avaient rien entendu.
Le 21, avant le jour, Madame Élisabeth se leva et fit une courte
prière, pendant laquelle la Reine s'habilla. Les deux princesses
habillèrent alors les enfants. Le rappel commençait à battre dans les
sections de Paris. Chaque bruit du dehors retentissait au coeur des
prisonniers du Temple. Marie-Antoinette, Madame Élisabeth, les deux
enfants, déjà debout, attendaient dans une agitation indicible
l'époux, le frère, le père qu'ils ne devaient plus revoir. A six
heures un quart, on ouvrit leur porte, et ce fut pour eux tout
ensemble comme un rayon d'espoir et un mouvement de terreur. La Reine
s'informa douloureusement de ce qui se passait. «Ma soeur, lui dit
Madame Élisabeth, c'est un livre qu'on vient chercher pour la messe du
Roi. Un instant après, cette sainte princesse se mit à genoux; sa
nièce s'agenouilla aussitôt à peu de distance d'elle. La Reine, qui
sanglotait en embrassant son fils, se calma à l'aspect de ces deux
femmes courbées devant Dieu, et quelques minutes après, elle
s'agenouilla avec le Dauphin devant une chaise qui les séparait, mais
sur laquelle leurs mains s'entrelaçaient en se joignant. De temps en
temps, la Reine levait la tête et regardait la pendule; sa soeur et
ses enfants en faisaient autant; chaque minute qui s'écoulait ajoutait
aux tortures de cette famille infortunée. Cette aiguille qui marchait
allait marquer la mort de ce qu'elles avaient de plus cher au monde.
Quoi de plus atroce que de pleurer un mari, un père, un frère plein de
vie, comme s'il n'était déjà plus, sans pouvoir arrêter ni le cours
inflexible des heures ni la cruauté des hommes aussi implacable que
le temps! Un redoublement de bruit se fit dans l'enceinte et au dehors
même du Temple. C'était le moment du départ. Nulle parole ne peut
rendre la scène déchirante qui se passa alors. De malheureuses femmes
en proie au désespoir, essayant d'obtenir une pitié impossible; un
enfant s'échappant de leurs bras et courant, éperdu, égaré, vers les
commissaires, vers les geôliers, et s'écriant avec des sanglots:
«Laissez-moi passer, messieurs, laissez-moi passer!--Où veux-tu
aller?--Parler au peuple pour qu'il ne fasse pas mourir mon père. Au
nom de Dieu, laissez-moi passer!»
Pauvre enfant! il ignorait que les commissaires étaient sourds, que
les geôliers étaient insensibles, que le peuple était opprimé, abusé
ou perverti; il ignorait qu'une minorité audacieuse et perverse
étouffait tous les élans généreux de la France!
LIVRE NEUVIÈME.
DEPUIS LA MORT DE LOUIS XVI JUSQU'À LA TRANSLATION DE MARIE-ANTOINETTE
À LA CONCIERGERIE.
21 JANVIER--2 AOÛT 1793.
«Ne craignez rien de ce que vous avez à souffrir... Soyez fidèles
jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie.»
_Apocalypse_, chap. II, v. 10.
La voiture qui emportait Louis XVI s'acheminait vers l'échafaud.
-- Angoisses de sa famille. -- La Reine craignant que l'émotion
et toute abstinence de nourriture ne fassent défaillir ses
enfants, les engage à prendre quelque nourriture. -- Entretien
avec Cléry. -- Vêtements de deuil demandés. -- Bruit nocturne. --
Paroles de Madame Élisabeth. -- La jeune Marie-Thérèse malade. --
Mot touchant de cette princesse. -- Les vêtements de deuil sont
apportés. -- Pressentiment de la Reine. -- Exhortation de Madame
Élisabeth. -- Lepitre et Toulan de service au Temple. -- Louis
XVII chante un couplet adressé à sa tante. -- Soins de celle-ci
prodigués aux deux enfants. -- Projet d'évasion proposé à la
Reine et à Madame Élisabeth. -- L'exécution est ajournée. --
Toulan remet à la Reine l'anneau nuptial et le cachet du Roi. --
Sur les instances de Madame Élisabeth, le projet d'évasion est
repris. -- Au moment de l'exécution, la Reine refuse, ne voulant
pas être sauvée sans ses enfants. -- Elle remercie Toulan, et lui
rend l'anneau et le cachet du Roi, le priant de les remettre à M.
de Jarjayes. -- Défection de Dumouriez. -- Création du Comité de
salut public. -- Louis XVII proclamé roi à l'étranger. --
Acrimonie et cruauté des Tison. -- Dénonciation faite par eux à
la Commune. -- Hébert se rend à la tour. -- Fouille à laquelle il
préside. -- Louis XVII malade. -- Le médecin ordinaire des
prisons commis pour lui donner des soins. -- Lutte des Girondins
et des Montagnards. -- La commission des douze. -- Les barrières
fermées. -- Michonis. -- Graves paroles de Madame Élisabeth et de
la Reine. -- Le baron de Batz: complot formé par lui pour
délivrer la famille royale. -- Insuccès fortuit que Simon
s'approprie. -- Arrêtés du Comité de salut public. -- Louis XVII
séparé de sa mère et de sa tante. -- Désespoir de la Reine;
consolations que lui prodigue Madame Élisabeth. -- Bruit répandu
de l'évasion du petit Capet. -- Députation envoyée au Temple pour
s'assurer de ce qu'il y a de vrai dans ce bruit. -- Réclamations
stériles adressées par Marie-Antoinette à cette députation. --
Manière dont Drouet rend compte de sa mission à la Convention. --
Tison converti par les vertus de la Reine et de Madame Élisabeth.
-- La femme Tison à leurs pieds est relevée par elles. -- Éloge
qu'elle fait d'elles à Meusnier. -- La femme Tison folle et en
proie aux convulsions. Elle est soignée par les princesses, puis
conduite à l'Hôtel-Dieu, où une femme de police est placée près
d'elle, chargée de recueillir tout ce qu'elle pourra dire dans
son délire. -- Tison essaye de racheter par son dévouement le mal
qu'il a fait aux royales prisonnières, et leur cache avec soin
les mauvais traitements que Simon fait subir à leur enfant. -- Il
leur apprend que presque tous les jours on le conduit au jardin
pour y jouer, et souvent aussi sur la plate-forme de la Tour
pour y respirer un bon air. -- Longues stations de sa mère, de sa
tante, de sa soeur, au sommet de la Tour pour y apercevoir passer
ce cher enfant. Elles le voient, mais pour leur malheur!
Le bruit sourd qui avait annoncé la sortie du Roi de la tour du Temple
se prolongea longtemps, et ce bruit, en s'affaiblissant dans l'espace,
ne pouvait qu'aggraver encore les angoisses de sa famille; car à
mesure que ce bruit s'éloignait, le Roi se rapprochait de l'échafaud.
Marie-Antoinette, craignant que ses enfants, épuisés par le manque de
nourriture aussi bien que par la privation du sommeil, n'eussent pas
la force de supporter cette terrible épreuve, les engagea, vers dix
heures, à prendre quelque nourriture; les pauvres enfants refusèrent,
en recommençant à pleurer. Une demi-heure après, des cris de joie et
des détonations d'armes se firent entendre. Madame Élisabeth, levant
les yeux au ciel, s'écria: «Les monstres! les voilà contents!» A cette
exclamation, Marie-Thérèse jeta des cris perçants; son petit frère
fondit en larmes; leur mère, le front baissé, les yeux hagards,
demeura plongée dans un désespoir morne et immobile qui ressemblait à
la mort. Dans l'après-midi, la Reine et Madame Élisabeth demandèrent à
voir Cléry: la vue de cet honnête homme resté dans la tour jusqu'au
dernier moment avec Louis XVI augmenta tout ensemble et soulagea leur
douleur: au récit des adieux et des dernières paroles de celui qui
n'était plus, leurs pleurs coulèrent; elles réclamèrent les objets
légués par lui, objets précieux dont Cléry venait de faire la
déclaration au conseil du Temple, et dont nous parlerons plus loin.
Marie-Antoinette fit demander des vêtements de deuil à ce même
conseil, qui en référa à la Commune.
Les angoisses de cette journée ne devaient point finir avec elle. Deux
heures du matin sonnaient, et le repos n'était point encore venu pour
les trois captives. La jeune Marie-Thérèse, par obéissance, s'était
couchée, mais elle n'avait point fermé les yeux; sa mère et sa tante,
assises auprès du lit du petit Prince endormi, causaient, mêlant leurs
afflictions et leurs larmes. Le sommeil de l'enfant était calme, et
semblait sourire. «Il a maintenant l'âge qu'avait son frère lorsqu'il
mourut à Meudon: heureux ceux de notre maison qui sont partis les
premiers! ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille.»
Surprise d'entendre, à une telle heure, parler chez la Reine, la femme
Tison s'était levée; elle frappa à la porte, s'enquérant du motif de
ce nocturne entretien. Son mari, qui venait de réveiller les
commissaires de service, la suivait de près. Madame Élisabeth
entr'ouvrit la porte, et leur dit avec douceur: «De grâce,
laissez-nous pleurer en paix.» L'inquisition s'arrêta désarmée par
cette voix angélique.
Depuis quelques jours, Marie-Thérèse était indisposée; elle éprouvait
dans tout le corps une grande fatigue, et ses jambes étaient enflées.
Le chagrin avait fait empirer son mal, et pendant plusieurs jours ses
compagnes n'avaient pu obtenir l'entrée de M. Brunyer dans la
tour[45]. «Heureusement, dit-elle avec une simplicité touchante,
heureusement le chagrin augmenta ma maladie au point de faire une
diversion favorable au désespoir de ma mère.» Marie-Antoinette et
Élisabeth passèrent les nuits à son chevet, dirigeant, appliquant
elles-mêmes le traitement prescrit par le médecin, autorisé enfin à
être admis auprès d'elles. Les habits de deuil demandés furent
accordés le 23[46]. Dans la journée du 27, on en apporta une partie au
Temple[47]. La Reine ne pouvait voir ses enfants vêtus de noir sans
que son coeur se brisât. Elle dit un jour à Madame Élisabeth: «Je n'ai
peut-être pas donné dans le temps au Roi tous les conseils qui
pouvaient le sauver, mais je le rejoindrai sur l'échafaud; oui, ma
soeur, j'y monterai aussi.--J'espère que Dieu ne permettra pas un tel
malheur, répondit Madame Élisabeth; mais soyons prêtes, ma soeur, à
obéir à sa volonté. Il se montre aujourd'hui sévère dans ses
châtiments et dans ses vengeances: prions-le de nous donner la force
d'accomplir tout ce qu'il exigera de nous.»
[Note 45: Le bruit de cette maladie transpira dans Paris. On lit dans
le _Moniteur universel_ du jeudi 24 janvier 1793:
_Commune de Paris._
«Du 22.--On répand dans les lieux publics et dans les sociétés
patriotiques que la fille de Louis est morte, que la femme de Louis
est transférée de l'hôtel de la Force à la Conciergerie. Le conseil
général m'autorise à démentir tous ces bruits. La fille de Louis n'est
pas malade; les personnes qu'un décret renferme au Temple y resteront
aussi longtemps que ce décret ne sera pas rapporté.
»RÉAL, premier substitut.»]
[Note 46: _Commune de Paris._--Séance du mercredi 23 janvier 1793.
«Le conseil général entend la lecture d'un arrêté du conseil du Temple
qui renvoie au conseil général à se prononcer sur deux demandes faites
par Antoinette.
»La première d'un habillement de deuil très-simple pour elle, sa soeur
et ses enfants. Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à
cette demande.
»Sur la seconde, à ce que Cléry soit placé auprès de son fils, comme
il l'était primitivement, le conseil général prononce l'ajournement.»]
[Note 47: Voir, à la fin du volume, les Pièces justificatives, nº IV.]
Lepitre et Toulan, ces deux commissaires de la Commune qui s'étaient
déjà créé par leur zèle des titres à la confiance de la famille
royale, reparurent bientôt au Temple, et les pauvres recluses purent
obtenir d'eux les détails qu'elles avaient vainement réclamés de leurs
collègues. En effet, Toulan et Lepitre avaient pris soin de se munir
des journaux qui rendaient compte de la mort du Roi, et ces papiers
furent lus avec cette poignante avidité de la douleur empressée à
connaître toutes les circonstances les mieux faites pour l'alimenter.
Lepitre, qui avait conçu l'idée d'offrir à la Reine et à Madame
Élisabeth des consolations prises à la source même de leurs peines,
leur présenta, le jeudi 7 février, une romance qu'il avait composée
sur la mort de Louis XVI, et que madame Cléry avait mise en musique.
Il se trouva de nouveau de service au Temple le 1er mars, trois
semaines après avoir fait hommage de son oeuvre; il en reçut la plus
douce récompense que son coeur pût ambitionner: la Reine le fit entrer
dans la chambre de Madame Élisabeth; Marie-Thérèse se mit au piano, et
son frère, debout auprès d'elle, chanta la romance[48], dont le
dernier couplet est adressé à Madame Élisabeth; le voici:
«Et toi, dont les soins, la tendresse,
Ont adouci tant de malheurs,
Ta récompense est dans les coeurs
Que tu formes à la sagesse...
Ah! souviens-toi des derniers voeux
Qu'en mourant exprima ton frère;
Reste toujours près de ma mère,
Et ses enfants en auront deux.»
[Note 48: Voici les quatre premiers couplets de cette oeuvre modeste,
qui emprunte aux circonstances un touchant intérêt:
LA PIÉTÉ FILIALE.
Eh quoi! tu pleures, ô ma mère!
Dans tes regards fixés sur moi
Se peignent l'amour et l'effroi:
J'y vois ton âme tout entière.
Des maux que ton fils a soufferts
Pourquoi te retracer l'image?
Puisque ma mère les partage,
Puis-je me plaindre de mes fers?
Des fers! ô Louis! ton courage
Les ennoblit en les portant.
Ton fils n'a plus, en cet instant,
Que tes vertus pour héritage.
Trône, palais, pouvoir, grandeur,
Tout a fui pour moi sur la terre;
Mais je suis auprès de ma mère,
Je connais encor le bonheur.
Un jour, peut-être... l'espérance
Doit être permise au malheur;
Un jour, en faisant son bonheur,
Je me vengerai de la France.
Un Dieu favorable à ton fils
Bientôt calmera la tempête!
L'orage qui courbe leur tête
Ne détruira jamais les lis.
Hélas! si du poids de nos chaînes
Le ciel daigne nous affranchir,
Nos coeurs doubleront le plaisir
Par le souvenir de nos peines.
Ton fils, plus heureux qu'aujourd'hui,
Saura, dissipant tes alarmes,
Effacer la trace des larmes
Qu'en ces lieux tu verses pour lui.]
La Reine était assise à côté de son fils, suivant avec attention les
modulations émues de sa voix et les dirigeant avec soin. M. Lepitre a
raconté cette scène[49]: «Nos larmes coulèrent, dit-il, et nous
gardâmes un morne silence. Mais qui pourra peindre le spectacle que
j'avois sous les yeux? la fille de Louis à son clavecin; sa mère,
assise auprès d'elle, tenant son fils dans ses bras et les yeux
mouillés de pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses
enfants; Madame Élisabeth, debout à côté de sa soeur, et mêlant ses
soupirs aux tristes accents de son neveu.»
[Note 49: _Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au
Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793._ 2e édition.
Paris, 1817.]
Madame Élisabeth remarquait avec une satisfaction attendrie que la Reine
était uniquement occupée de ses enfants, et elle bénissait le ciel du
repos qu'il laissait à cette pauvre mère dans l'accomplissement de la
seule tâche qui pouvait lui être chère encore. Madame Élisabeth l'y
secondait avec tout son dévouement: leur sombre douleur à toutes deux ne
s'éclairait d'un rayon fugitif qu'à cause de leur tendresse pour leurs
deux enfants, quoique cette tendresse leur rendît souvent plus poignant
le sentiment de leurs périls:--leur fille déjà faite aux regrets et aux
inquiétudes, mais forte, résignée, et recueillant avec courage les
leçons du malheur; près d'elle, son petit frère, animant tout de sa
parole et de son sourire. La sollicitude de la Reine et de Madame
Élisabeth à l'égard de cet enfant devait s'étendre à tous les soins, car
la prière faite par le Roi en allant au supplice de voir Cléry reprendre
son service auprès du jeune Prince avait été rejetée par la Commune. Les
deux institutrices essayaient, par les ressources qu'elles avaient en
elles-mêmes, de suppléer à l'absence des éléments d'instruction
nécessaires: l'écriture, la géographie, l'histoire, eurent tant bien que
mal leurs heures accoutumées. Quant à l'éducation proprement dite, il
est facile de croire que jamais enfant n'avait été placé à meilleure
école; car dans quel autre lieu du monde et sous quelle influence plus
persuasive eût-il pu recevoir de plus généreuses exhortations et de plus
magnanimes exemples? Les recommandations de son père mourant
n'étaient-elles pas chaque jour mises en pratique sous ses yeux? Sa mère
et sa tante perdaient-elles une occasion d'excuser devant lui leurs
persécuteurs, en les représentant égarés par le vertige des passions
révolutionnaires bien plus que par le mouvement de leur coeur?
Non-seulement elles lui prêchaient le pardon des injures, mais encore,
dans les lectures de l'histoire de France qu'elles lui faisaient
journellement, elles avaient soin d'exalter les belles actions, les
traits de clémence ou d'héroïsme qu'elles y rencontraient.