»Il étoit au milieu d'eux calme, tranquille, gracieux même; et pas un

de ceux qui l'environnoient n'avoit l'air aussi assuré que lui. Dès

que je parus, il leur fit signe de la main de se retirer; ils

obéirent; lui-même ferma la porte après eux, et je restai seul dans la

chambre avec lui. Jusqu'ici j'avois assez bien réussi à concentrer les

différents mouvements qui agitoient mon âme; mais à la vue de ce

Prince, autrefois si grand et alors si malheureux, je ne fus plus

maître de moi-même; mes larmes s'échappèrent malgré moi, et je tombai

à ses pieds sans pouvoir lui faire entendre d'autre langage que celui

de ma douleur; cette vue l'attendrit mille fois plus que le décret

qu'on venoit de lui lire. Il ne répondit d'abord à mes larmes que par

les siennes; mais bientôt reprenant son courage: «Pardonnez, me

dit-il, monsieur, pardonnez à ce moment de foiblesse, si toutefois on

peut le nommer ainsi. Depuis longtemps je vis au milieu de mes

ennemis, et l'habitude m'a en quelque sorte familiarisé avec eux; mais

la vue d'un sujet fidèle parle tout autrement à mon coeur; c'est un

spectacle auquel mes yeux ne sont plus accoutumés, et il m'attendrit

malgré moi.»

A huit heures, la conversation fut interrompue par un commissaire qui

prévint le Roi que sa famille allait descendre. Louis XVI ne put

dissimuler son émotion: «Si l'on ne me permet point de monter chez

elle, dit-il aux municipaux, je pourrai du moins la voir seule dans ma

chambre?--Non, répondit l'un d'eux, nous avons arrêté avec le ministre

de la justice que ce sera dans la salle à manger.--Vous avez entendu,

répliqua Louis XVI, que le décret de la Convention me permet de la

voir sans témoin.--Cela est vrai, dirent les commissaires, vous serez

en particulier; on fermera la porte, mais par le vitrage nous aurons

les yeux sur vous.--Faites descendre ma famille.» Le Roi entra dans la

salle à manger; Cléry l'y suivit, et s'occupa à ranger la table de

côté et à placer des chaises dans le fond. Louis XVI lui dit: «Il

faudrait apporter un peu d'eau et un verre.» Sur une table se trouvait

une carafe d'eau à la glace; Cléry n'apporta qu'un verre, qu'il plaça

près de cette carafe. «Si la Reine buvait de cette eau-là, lui dit le

Roi, elle pourrait en être incommodée: apportez de l'eau qui ne soit

pas à la glace. Je craindrais que la vue de M. de Firmont ne fît trop

de mal à ma famille: priez-le de ne pas sortir de mon cabinet.»

En disant ces mots, Louis XVI prêtait l'oreille au bruit du dehors,

allait, venait, s'arrêtait à tout moment à la porte d'entrée.....

Enfin cette porte s'ouvre: Marie-Antoinette paraît la première, tenant

son fils par la main; ensuite Marie-Thérèse et Madame Élisabeth. Des

cris de douleur se mêlent seuls aux embrassements qui s'échangent. La

Reine fait un mouvement comme pour entraîner le Roi dans sa chambre.

«Non, lui dit celui-ci, passons dans cette salle, c'est là seulement

que je puis vous voir.» Ils entrent dans la salle à manger, dont les

commissaires referment la porte, qui, ainsi que la cloison, est en

vitrage. On s'assied, la Reine à la gauche du Roi, Madame Élisabeth à

sa droite, la jeune princesse presque en face, et le petit prince

entre les jambes de son père. Pendant plus d'un quart d'heure, pas une

parole ne put se faire entendre. Ce n'étaient même pas des larmes, ce

n'étaient même pas des sanglots: c'était un cri perçant de désespoir

qui devait être entendu dans les cours, dans le jardin et dans les

rues voisines. Le Roi, la Reine, leurs enfants, leur soeur, tous se

lamentaient à la fois. Enfin les larmes coulèrent, et ne s'arrêtèrent

que lorsqu'on n'eut plus la force d'en répandre. Alors Louis XVI parla

de son procès comme si c'était le procès d'un autre, excusa ses juges

et recommanda de leur pardonner. Sa femme demanda avec instance que

toute la famille passât la nuit avec lui; il se refusa cette

consolation, en disant qu'il avait besoin de calme et de

recueillement.

Cette scène inexprimable dura sept quarts d'heure. Le Roi en voulut

marquer la fin de manière à graver ses derniers sentiments dans le

coeur de ses enfants. «Mon père, raconte Madame Royale, au moment de

se séparer de nous pour jamais, nous fit promettre à tous de ne jamais

songer à venger sa mort. Il était bien assuré que nous regardions

comme sacré l'accomplissement de sa dernière volonté; mais la grande

jeunesse de mon frère lui fit désirer de produire sur lui une

impression encore plus forte. Il le prit sur ses genoux, et lui dit:

_Mon fils, vous avez entendu ce que je viens de dire; mais comme le

serment a encore quelque chose de plus sacré que les paroles, jurez en

levant la main que vous accomplirez la dernière volonté de votre

père_. Mon frère lui obéit en fondant en larmes, et cette bonté si

touchante fit encore redoubler les nôtres.»

A dix heures un quart, le Roi se leva le premier; tous s'attachèrent à

lui: la Reine le prit par le bras droit, Madame Élisabeth par le bras

gauche; Marie-Thérèse, du même côté que sa tante, mais un peu devant,

tenait son père embrassé par le milieu du corps; le Dauphin, placé

devant sa mère, la tenait d'une main et donnait l'autre à son père.

Tous firent quelques pas vers la porte d'entrée; les gémissements

redoublèrent. «Je vous assure, dit alors Louis XVI, que je vous verrai

demain matin à huit heures.--Vous nous le promettez?--Je vous le

promets.--Pourquoi pas à sept heures? dit Marie-Antoinette.--Eh bien,

oui, répond le Roi, à sept heures; adieu!...» A ce mot d'adieu, Madame

Royale tombe évanouie aux pieds de son père. Madame Élisabeth et Cléry

la relèvent et la soutiennent. Le Roi, pressé de mettre fin à une

telle scène, leur donne un dernier embrassement et s'arrache de leurs

bras. Les portes se ferment, mais elles n'empêchent point le Roi

d'entendre les cris de désespoir des princesses qui remontent

lentement dans leur chambre. L'exaltation de la Reine avait quelque

chose de fébrile qui agitait tout son être. Madame Élisabeth, tenant

ses genoux embrassés et pleurant à chaudes larmes, la conjura de se

calmer, en faisant à Dieu l'offrande de ses angoisses et en implorant

sa miséricorde. Dans l'excès de son désespoir, la Reine ne pouvait

prier, la Reine ne pouvait être consolée. Elle essaya de déshabiller

son fils, accablé lui-même de fatigue et de chagrin; elle espérait

qu'à son âge le sommeil s'emparerait bientôt de lui et lui enlèverait

le sentiment de ses peines. Mais la pauvre mère présumait trop de ses

propres forces, et peut-être sans l'assistance de sa belle-soeur ne

serait-elle point parvenue à coucher son enfant.

Dès qu'il fut endormi, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse supplièrent

la Reine de se coucher. La Reine leur résista longtemps; puis, pour

les tranquilliser, elle finit par se jeter tout habillée sur son lit.

Mais que cette nuit fut longue et terrible! Depuis onze heures du soir

jusqu'à cinq heures du matin, sa soeur et sa fille l'entendirent

incessamment trembler de froid et de terreur. Souvent elles avaient

prêté l'oreille au bruit de ce qui pouvait se passer dans la tour:

elles n'avaient rien entendu.

Le 21, avant le jour, Madame Élisabeth se leva et fit une courte

prière, pendant laquelle la Reine s'habilla. Les deux princesses

habillèrent alors les enfants. Le rappel commençait à battre dans les

sections de Paris. Chaque bruit du dehors retentissait au coeur des

prisonniers du Temple. Marie-Antoinette, Madame Élisabeth, les deux

enfants, déjà debout, attendaient dans une agitation indicible

l'époux, le frère, le père qu'ils ne devaient plus revoir. A six

heures un quart, on ouvrit leur porte, et ce fut pour eux tout

ensemble comme un rayon d'espoir et un mouvement de terreur. La Reine

s'informa douloureusement de ce qui se passait. «Ma soeur, lui dit

Madame Élisabeth, c'est un livre qu'on vient chercher pour la messe du

Roi. Un instant après, cette sainte princesse se mit à genoux; sa

nièce s'agenouilla aussitôt à peu de distance d'elle. La Reine, qui

sanglotait en embrassant son fils, se calma à l'aspect de ces deux

femmes courbées devant Dieu, et quelques minutes après, elle

s'agenouilla avec le Dauphin devant une chaise qui les séparait, mais

sur laquelle leurs mains s'entrelaçaient en se joignant. De temps en

temps, la Reine levait la tête et regardait la pendule; sa soeur et

ses enfants en faisaient autant; chaque minute qui s'écoulait ajoutait

aux tortures de cette famille infortunée. Cette aiguille qui marchait

allait marquer la mort de ce qu'elles avaient de plus cher au monde.

Quoi de plus atroce que de pleurer un mari, un père, un frère plein de

vie, comme s'il n'était déjà plus, sans pouvoir arrêter ni le cours

inflexible des heures ni la cruauté des hommes aussi implacable que

le temps! Un redoublement de bruit se fit dans l'enceinte et au dehors

même du Temple. C'était le moment du départ. Nulle parole ne peut

rendre la scène déchirante qui se passa alors. De malheureuses femmes

en proie au désespoir, essayant d'obtenir une pitié impossible; un

enfant s'échappant de leurs bras et courant, éperdu, égaré, vers les

commissaires, vers les geôliers, et s'écriant avec des sanglots:

«Laissez-moi passer, messieurs, laissez-moi passer!--Où veux-tu

aller?--Parler au peuple pour qu'il ne fasse pas mourir mon père. Au

nom de Dieu, laissez-moi passer!»

Pauvre enfant! il ignorait que les commissaires étaient sourds, que

les geôliers étaient insensibles, que le peuple était opprimé, abusé

ou perverti; il ignorait qu'une minorité audacieuse et perverse

étouffait tous les élans généreux de la France!

LIVRE NEUVIÈME.

DEPUIS LA MORT DE LOUIS XVI JUSQU'À LA TRANSLATION DE MARIE-ANTOINETTE

À LA CONCIERGERIE.

21 JANVIER--2 AOÛT 1793.

«Ne craignez rien de ce que vous avez à souffrir... Soyez fidèles

jusqu'à la mort, et je vous donnerai la couronne de vie.»

_Apocalypse_, chap. II, v. 10.

La voiture qui emportait Louis XVI s'acheminait vers l'échafaud.

-- Angoisses de sa famille. -- La Reine craignant que l'émotion

et toute abstinence de nourriture ne fassent défaillir ses

enfants, les engage à prendre quelque nourriture. -- Entretien

avec Cléry. -- Vêtements de deuil demandés. -- Bruit nocturne. --

Paroles de Madame Élisabeth. -- La jeune Marie-Thérèse malade. --

Mot touchant de cette princesse. -- Les vêtements de deuil sont

apportés. -- Pressentiment de la Reine. -- Exhortation de Madame

Élisabeth. -- Lepitre et Toulan de service au Temple. -- Louis

XVII chante un couplet adressé à sa tante. -- Soins de celle-ci

prodigués aux deux enfants. -- Projet d'évasion proposé à la

Reine et à Madame Élisabeth. -- L'exécution est ajournée. --

Toulan remet à la Reine l'anneau nuptial et le cachet du Roi. --

Sur les instances de Madame Élisabeth, le projet d'évasion est

repris. -- Au moment de l'exécution, la Reine refuse, ne voulant

pas être sauvée sans ses enfants. -- Elle remercie Toulan, et lui

rend l'anneau et le cachet du Roi, le priant de les remettre à M.

de Jarjayes. -- Défection de Dumouriez. -- Création du Comité de

salut public. -- Louis XVII proclamé roi à l'étranger. --

Acrimonie et cruauté des Tison. -- Dénonciation faite par eux à

la Commune. -- Hébert se rend à la tour. -- Fouille à laquelle il

préside. -- Louis XVII malade. -- Le médecin ordinaire des

prisons commis pour lui donner des soins. -- Lutte des Girondins

et des Montagnards. -- La commission des douze. -- Les barrières

fermées. -- Michonis. -- Graves paroles de Madame Élisabeth et de

la Reine. -- Le baron de Batz: complot formé par lui pour

délivrer la famille royale. -- Insuccès fortuit que Simon

s'approprie. -- Arrêtés du Comité de salut public. -- Louis XVII

séparé de sa mère et de sa tante. -- Désespoir de la Reine;

consolations que lui prodigue Madame Élisabeth. -- Bruit répandu

de l'évasion du petit Capet. -- Députation envoyée au Temple pour

s'assurer de ce qu'il y a de vrai dans ce bruit. -- Réclamations

stériles adressées par Marie-Antoinette à cette députation. --

Manière dont Drouet rend compte de sa mission à la Convention. --

Tison converti par les vertus de la Reine et de Madame Élisabeth.

-- La femme Tison à leurs pieds est relevée par elles. -- Éloge

qu'elle fait d'elles à Meusnier. -- La femme Tison folle et en

proie aux convulsions. Elle est soignée par les princesses, puis

conduite à l'Hôtel-Dieu, où une femme de police est placée près

d'elle, chargée de recueillir tout ce qu'elle pourra dire dans

son délire. -- Tison essaye de racheter par son dévouement le mal

qu'il a fait aux royales prisonnières, et leur cache avec soin

les mauvais traitements que Simon fait subir à leur enfant. -- Il

leur apprend que presque tous les jours on le conduit au jardin

pour y jouer, et souvent aussi sur la plate-forme de la Tour

pour y respirer un bon air. -- Longues stations de sa mère, de sa

tante, de sa soeur, au sommet de la Tour pour y apercevoir passer

ce cher enfant. Elles le voient, mais pour leur malheur!

Le bruit sourd qui avait annoncé la sortie du Roi de la tour du Temple

se prolongea longtemps, et ce bruit, en s'affaiblissant dans l'espace,

ne pouvait qu'aggraver encore les angoisses de sa famille; car à

mesure que ce bruit s'éloignait, le Roi se rapprochait de l'échafaud.

Marie-Antoinette, craignant que ses enfants, épuisés par le manque de

nourriture aussi bien que par la privation du sommeil, n'eussent pas

la force de supporter cette terrible épreuve, les engagea, vers dix

heures, à prendre quelque nourriture; les pauvres enfants refusèrent,

en recommençant à pleurer. Une demi-heure après, des cris de joie et

des détonations d'armes se firent entendre. Madame Élisabeth, levant

les yeux au ciel, s'écria: «Les monstres! les voilà contents!» A cette

exclamation, Marie-Thérèse jeta des cris perçants; son petit frère

fondit en larmes; leur mère, le front baissé, les yeux hagards,

demeura plongée dans un désespoir morne et immobile qui ressemblait à

la mort. Dans l'après-midi, la Reine et Madame Élisabeth demandèrent à

voir Cléry: la vue de cet honnête homme resté dans la tour jusqu'au

dernier moment avec Louis XVI augmenta tout ensemble et soulagea leur

douleur: au récit des adieux et des dernières paroles de celui qui

n'était plus, leurs pleurs coulèrent; elles réclamèrent les objets

légués par lui, objets précieux dont Cléry venait de faire la

déclaration au conseil du Temple, et dont nous parlerons plus loin.

Marie-Antoinette fit demander des vêtements de deuil à ce même

conseil, qui en référa à la Commune.

Les angoisses de cette journée ne devaient point finir avec elle. Deux

heures du matin sonnaient, et le repos n'était point encore venu pour

les trois captives. La jeune Marie-Thérèse, par obéissance, s'était

couchée, mais elle n'avait point fermé les yeux; sa mère et sa tante,

assises auprès du lit du petit Prince endormi, causaient, mêlant leurs

afflictions et leurs larmes. Le sommeil de l'enfant était calme, et

semblait sourire. «Il a maintenant l'âge qu'avait son frère lorsqu'il

mourut à Meudon: heureux ceux de notre maison qui sont partis les

premiers! ils n'ont point assisté à la ruine de notre famille.»

Surprise d'entendre, à une telle heure, parler chez la Reine, la femme

Tison s'était levée; elle frappa à la porte, s'enquérant du motif de

ce nocturne entretien. Son mari, qui venait de réveiller les

commissaires de service, la suivait de près. Madame Élisabeth

entr'ouvrit la porte, et leur dit avec douceur: «De grâce,

laissez-nous pleurer en paix.» L'inquisition s'arrêta désarmée par

cette voix angélique.

Depuis quelques jours, Marie-Thérèse était indisposée; elle éprouvait

dans tout le corps une grande fatigue, et ses jambes étaient enflées.

Le chagrin avait fait empirer son mal, et pendant plusieurs jours ses

compagnes n'avaient pu obtenir l'entrée de M. Brunyer dans la

tour[45]. «Heureusement, dit-elle avec une simplicité touchante,

heureusement le chagrin augmenta ma maladie au point de faire une

diversion favorable au désespoir de ma mère.» Marie-Antoinette et

Élisabeth passèrent les nuits à son chevet, dirigeant, appliquant

elles-mêmes le traitement prescrit par le médecin, autorisé enfin à

être admis auprès d'elles. Les habits de deuil demandés furent

accordés le 23[46]. Dans la journée du 27, on en apporta une partie au

Temple[47]. La Reine ne pouvait voir ses enfants vêtus de noir sans

que son coeur se brisât. Elle dit un jour à Madame Élisabeth: «Je n'ai

peut-être pas donné dans le temps au Roi tous les conseils qui

pouvaient le sauver, mais je le rejoindrai sur l'échafaud; oui, ma

soeur, j'y monterai aussi.--J'espère que Dieu ne permettra pas un tel

malheur, répondit Madame Élisabeth; mais soyons prêtes, ma soeur, à

obéir à sa volonté. Il se montre aujourd'hui sévère dans ses

châtiments et dans ses vengeances: prions-le de nous donner la force

d'accomplir tout ce qu'il exigera de nous.»

[Note 45: Le bruit de cette maladie transpira dans Paris. On lit dans

le _Moniteur universel_ du jeudi 24 janvier 1793:

_Commune de Paris._

«Du 22.--On répand dans les lieux publics et dans les sociétés

patriotiques que la fille de Louis est morte, que la femme de Louis

est transférée de l'hôtel de la Force à la Conciergerie. Le conseil

général m'autorise à démentir tous ces bruits. La fille de Louis n'est

pas malade; les personnes qu'un décret renferme au Temple y resteront

aussi longtemps que ce décret ne sera pas rapporté.

»RÉAL, premier substitut.»]

[Note 46: _Commune de Paris._--Séance du mercredi 23 janvier 1793.

«Le conseil général entend la lecture d'un arrêté du conseil du Temple

qui renvoie au conseil général à se prononcer sur deux demandes faites

par Antoinette.

»La première d'un habillement de deuil très-simple pour elle, sa soeur

et ses enfants. Le conseil général arrête qu'il sera fait droit à

cette demande.

»Sur la seconde, à ce que Cléry soit placé auprès de son fils, comme

il l'était primitivement, le conseil général prononce l'ajournement.»]

[Note 47: Voir, à la fin du volume, les Pièces justificatives, nº IV.]

Lepitre et Toulan, ces deux commissaires de la Commune qui s'étaient

déjà créé par leur zèle des titres à la confiance de la famille

royale, reparurent bientôt au Temple, et les pauvres recluses purent

obtenir d'eux les détails qu'elles avaient vainement réclamés de leurs

collègues. En effet, Toulan et Lepitre avaient pris soin de se munir

des journaux qui rendaient compte de la mort du Roi, et ces papiers

furent lus avec cette poignante avidité de la douleur empressée à

connaître toutes les circonstances les mieux faites pour l'alimenter.

Lepitre, qui avait conçu l'idée d'offrir à la Reine et à Madame

Élisabeth des consolations prises à la source même de leurs peines,

leur présenta, le jeudi 7 février, une romance qu'il avait composée

sur la mort de Louis XVI, et que madame Cléry avait mise en musique.

Il se trouva de nouveau de service au Temple le 1er mars, trois

semaines après avoir fait hommage de son oeuvre; il en reçut la plus

douce récompense que son coeur pût ambitionner: la Reine le fit entrer

dans la chambre de Madame Élisabeth; Marie-Thérèse se mit au piano, et

son frère, debout auprès d'elle, chanta la romance[48], dont le

dernier couplet est adressé à Madame Élisabeth; le voici:

«Et toi, dont les soins, la tendresse,

Ont adouci tant de malheurs,

Ta récompense est dans les coeurs

Que tu formes à la sagesse...

Ah! souviens-toi des derniers voeux

Qu'en mourant exprima ton frère;

Reste toujours près de ma mère,

Et ses enfants en auront deux.»

[Note 48: Voici les quatre premiers couplets de cette oeuvre modeste,

qui emprunte aux circonstances un touchant intérêt:

LA PIÉTÉ FILIALE.

Eh quoi! tu pleures, ô ma mère!

Dans tes regards fixés sur moi

Se peignent l'amour et l'effroi:

J'y vois ton âme tout entière.

Des maux que ton fils a soufferts

Pourquoi te retracer l'image?

Puisque ma mère les partage,

Puis-je me plaindre de mes fers?

Des fers! ô Louis! ton courage

Les ennoblit en les portant.

Ton fils n'a plus, en cet instant,

Que tes vertus pour héritage.

Trône, palais, pouvoir, grandeur,

Tout a fui pour moi sur la terre;

Mais je suis auprès de ma mère,

Je connais encor le bonheur.

Un jour, peut-être... l'espérance

Doit être permise au malheur;

Un jour, en faisant son bonheur,

Je me vengerai de la France.

Un Dieu favorable à ton fils

Bientôt calmera la tempête!

L'orage qui courbe leur tête

Ne détruira jamais les lis.

Hélas! si du poids de nos chaînes

Le ciel daigne nous affranchir,

Nos coeurs doubleront le plaisir

Par le souvenir de nos peines.

Ton fils, plus heureux qu'aujourd'hui,

Saura, dissipant tes alarmes,

Effacer la trace des larmes

Qu'en ces lieux tu verses pour lui.]

La Reine était assise à côté de son fils, suivant avec attention les

modulations émues de sa voix et les dirigeant avec soin. M. Lepitre a

raconté cette scène[49]: «Nos larmes coulèrent, dit-il, et nous

gardâmes un morne silence. Mais qui pourra peindre le spectacle que

j'avois sous les yeux? la fille de Louis à son clavecin; sa mère,

assise auprès d'elle, tenant son fils dans ses bras et les yeux

mouillés de pleurs, dirigeant avec peine le jeu et la voix de ses

enfants; Madame Élisabeth, debout à côté de sa soeur, et mêlant ses

soupirs aux tristes accents de son neveu.»

[Note 49: _Quelques souvenirs ou notes fidèles sur mon service au

Temple, depuis le 8 décembre 1792 jusqu'au 26 mars 1793._ 2e édition.

Paris, 1817.]

Madame Élisabeth remarquait avec une satisfaction attendrie que la Reine

était uniquement occupée de ses enfants, et elle bénissait le ciel du

repos qu'il laissait à cette pauvre mère dans l'accomplissement de la

seule tâche qui pouvait lui être chère encore. Madame Élisabeth l'y

secondait avec tout son dévouement: leur sombre douleur à toutes deux ne

s'éclairait d'un rayon fugitif qu'à cause de leur tendresse pour leurs

deux enfants, quoique cette tendresse leur rendît souvent plus poignant

le sentiment de leurs périls:--leur fille déjà faite aux regrets et aux

inquiétudes, mais forte, résignée, et recueillant avec courage les

leçons du malheur; près d'elle, son petit frère, animant tout de sa

parole et de son sourire. La sollicitude de la Reine et de Madame

Élisabeth à l'égard de cet enfant devait s'étendre à tous les soins, car

la prière faite par le Roi en allant au supplice de voir Cléry reprendre

son service auprès du jeune Prince avait été rejetée par la Commune. Les

deux institutrices essayaient, par les ressources qu'elles avaient en

elles-mêmes, de suppléer à l'absence des éléments d'instruction

nécessaires: l'écriture, la géographie, l'histoire, eurent tant bien que

mal leurs heures accoutumées. Quant à l'éducation proprement dite, il

est facile de croire que jamais enfant n'avait été placé à meilleure

école; car dans quel autre lieu du monde et sous quelle influence plus

persuasive eût-il pu recevoir de plus généreuses exhortations et de plus

magnanimes exemples? Les recommandations de son père mourant

n'étaient-elles pas chaque jour mises en pratique sous ses yeux? Sa mère

et sa tante perdaient-elles une occasion d'excuser devant lui leurs

persécuteurs, en les représentant égarés par le vertige des passions

révolutionnaires bien plus que par le mouvement de leur coeur?

Non-seulement elles lui prêchaient le pardon des injures, mais encore,

dans les lectures de l'histoire de France qu'elles lui faisaient

journellement, elles avaient soin d'exalter les belles actions, les

traits de clémence ou d'héroïsme qu'elles y rencontraient.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 8 / 51 段