des vingt et un, qui s'était présentée au Temple cinq jours
auparavant, fut de nouveau introduite auprès de Louis, s'installa
comme la première fois autour d'une table, et donna lecture à ce
Prince de cinquante et une nouvelles pièces qu'il signa et parafa
comme les précédentes. Ce travail dura une heure. Les membres de la
commission et les défenseurs de Louis se rencontrèrent au pied de la
Tour. Descendus avec les uns, Mathey et un municipal remontèrent avec
les autres. Les affaires dont ses conseils devaient l'entretenir ne
faisaient point oublier au Roi l'avis qu'il avait reçu de sa soeur. De
son côté, Cléry avait tout disposé: il avait fermé la porte de sa
chambre et celle du corridor, et s'était mis à causer tranquillement
dans l'antichambre avec les commissaires de la Commune. Dès que
l'aiguille marqua huit heures à la pendule de sa cheminée, Louis XVI
se leva et sortit un instant: ses défenseurs ne se doutèrent point, en
le voyant reparaître trois minutes après, qu'il venait de recevoir des
nouvelles de sa famille et de lui transmettre lui-même les expressions
de sa tendresse.
Le Roi fit monter par cette poste aérienne quelques feuilles de papier
blanc qui lui revinrent avec de douces consolations. C'était toujours
à huit heures du soir qu'avait lieu cette correspondance.
Louis XVI, depuis quelques jours, souffrait de la longueur de sa
barbe; Cléry s'adressa aux municipaux pour obtenir des rasoirs. De
leur côté, les princesses demandaient qu'il leur fût prêté des ciseaux
pour se couper les ongles. Le conseil du Temple s'assembla pour
statuer sur ces deux requêtes, et après un long examen, les renvoya à
la décision de la Commune[42]. Celle-ci prit la résolution suivante:
«Le conseil général, considérant que par l'événement du décret qui
permet aux conseils de Louis Capet de communiquer librement avec lui,
le conseil général n'est responsable que de l'évasion du prisonnier,
consent que les rasoirs et les ciseaux demandés par les prisonniers
leur soient accordés; arrête en outre que le présent arrêté ainsi que
celui pris par les commissaires du Temple seront envoyés à la
Convention.»
[Note 42: _Extrait du registre des délibérations des commissaires de
la Commune de service au Temple._
«Du 22 décembre 1792, an Ier de la République française.
»A six heures du soir, le conseil s'est rassemblé pour prendre une
délibération sur les deux objets ci-après:
»1º Louis Capet paroît embarrassé de la longueur de sa barbe; il l'a
témoigné diverses fois. On lui a proposé de le faire raser. Il en a
montré de la répugnance, et a laissé voir le désir de se raser
lui-même.
»Le conseil pensa hier pouvoir lui donner l'espérance d'accéder
aujourd'hui à sa demande; mais ce matin, on s'est aperçu que les
rasoirs de Louis Capet n'étoient pas restés au Temple: on a pris de là
occasion de discuter de nouveau la matière; elle a été amplement
controversée, et le résultat a été l'opinion unanime de soumettre la
question au conseil général de la Commune, qui, dans le cas où il
jugera convenable de permettre à Louis Capet de se faire lui-même la
barbe, voudra bien ordonner qu'il lui soit confié un ou deux rasoirs
dont il fera usage sous les yeux de quatre commissaires auxquels ces
mêmes rasoirs seront aussitôt rendus, et qui constateront que la
remise leur en aura été faite.
»2º La femme, la soeur et la fille de Louis Capet ont demandé qu'il
leur soit prêté des ciseaux pour se couper les ongles.
»Le conseil en ayant délibéré, a pareillement arrêté à l'unanimité que
cette demande seroit soumise au conseil général de la Commune, qui
seroit prié, dans le cas où il y donneroit son consentement, de fixer
aussi le mode à employer à cet égard.
»Arrête que la présente délibération sera envoyée au conseil général
de la Commune dans le jour et d'assez bonne heure pour que la réponse
soit connue dès aujourd'hui au conseil du Temple.
»Et ont signé au registre:
»MAUBERT, DEFRASNE, JON, LANDRAGIN, ROBERT,
MALIVOIR et DESTOURNELLES.
»Pour copie conforme, les jour, mois et an que dessus.
»DESTOURNELLES, officier municipal.»]
Par suite de cet arrêté, le conseil du Temple confia deux rasoirs à
Louis, à la condition de ne s'en servir que sous les yeux de deux
municipaux, auxquels les rasoirs seraient tout aussitôt rendus; il en
fut de même pour les ciseaux prêtés aux princesses.
Noël approchait. Madame Élisabeth se préoccupait de la manière dont
cette grande fête serait célébrée à Paris. Le lundi soir 24 décembre,
Toulan et Lepitre se retrouvèrent ensemble de service au Temple. «La
veille de Noël, raconte ce dernier, Chaumette fit arrêter que la messe
de minuit ne seroit point célébrée; on lui représenta inutilement que
cette défense pourroit donner lieu à quelque émeute; que le peuple
n'étoit pas aussi philosophe que Chaumette et qu'il tenoit encore à
ses anciens usages. On arrêta que des officiers municipaux ou des
membres du conseil se rendroient aux différentes paroisses et
s'opposeraient à ce qu'on ouvrît les portes. Qu'arriva-t-il? les
membres de la Commune furent bafoués et battus; la messe fut chantée,
et Chaumette en devint plus furieux contre la religion et ses
ministres. Le 25 décembre, en entrant chez la Reine, je lui avois
parlé de cet arrêté de la Commune, dont j'ignorois les suites. Le
soir, nous vîmes arriver Beugniau, maître maçon, l'un de mes
collègues, le visage légèrement balafré. Ce fut lui qui nous raconta
de quelle manière les femmes de la halle l'avoient accueilli à
Saint-Eustache.» Madame Élisabeth apprit ces détails sans étonnement
et sans chagrin. «Il est bon, dit-elle, que le peuple sache que ceux
qui prétendent le rendre libre ne veulent de liberté ni pour sa
conscience ni pour ses prières.»
Le jour de Noël, Louis, resté seul avec lui-même, écrivit son
testament. Bien que personne n'ignore ces pages de piété, de clémence
et de tendresse, nous croyons devoir en reproduire les passages qui se
rapportent plus directement à notre sujet:
«Je recommande à Dieu ma femme, mes enfants, ma soeur, mes tantes, mes
frères, et tous ceux qui me sont attachés par les liens du sang ou par
quelque autre manière que ce puisse être. Je prie Dieu particulièrement
de jeter des yeux de miséricorde sur ma femme, mes enfants et ma soeur,
qui souffrent depuis longtemps avec moi, de les soutenir par sa grâce
s'ils viennent à me perdre, et tant qu'ils resteront dans ce monde
périssable.
»Je prie ma soeur de vouloir bien continuer sa tendresse à mes
enfants, et de leur tenir lieu de mère s'ils avoient le malheur de
perdre la leur.
»Je recommande bien vivement à mes enfants, après ce qu'ils doivent à
Dieu, qui doit marcher avant tout, de rester toujours unis entre eux,
soumis et obéissants à leur mère, et reconnoissants de tous les soins
et les peines qu'elle se donne pour eux, et en mémoire de moi, je les
prie de regarder ma soeur comme une seconde mère.»
Le mercredi 26 décembre, le Roi, de peur que le bruit des tambours et
le mouvement des troupes n'effrayassent sa famille, pria, dès le lever
du jour, les commissaires de la prévenir qu'il allait être conduit à
la barre de la Convention nationale. Il était cinq heures quand la
voiture et son escorte rentrèrent au Temple: la journée avait été
longue pour les prisonnières. Devinant leur inquiétude, Louis, dès
qu'il fut rentré dans son appartement, prit la plume, et sans doute il
pensa avec tristesse que les mots qu'il traçait avec empressement pour
les rassurer ne leur parviendraient que trois heures plus tard. Ce ne
fut en effet qu'à huit heures du soir qu'une lettre passait, par un
fil invisible, du second au troisième étage de la tour.
Le 1er janvier 1793, Cléry entra avant le jour dans la chambre de son
maître, et entr'ouvrant les rideaux de son lit, lui demanda à voix
basse la permission de lui présenter des voeux pour la fin de ses
malheurs. «Je reçois vos souhaits», lui dit Louis XVI en lui tendant
une main que Cléry baisa et mouilla de ses larmes. Le Roi se leva,
poussa la porte entr'ouverte de sa chambre, et pria un commissaire
d'aller s'informer de sa part de l'état de la santé de sa famille et
de lui transmettre l'expression de ses voeux pour la nouvelle année.
Les municipaux furent émus de l'accent avec lequel étaient prononcées
ces simples paroles, si poignantes dans une telle situation. Le
municipal chargé de cette mission rentra bientôt chez le Roi. «Votre
famille, dit-il, vous remercie de vos souhaits, et vous adresse les
siens.--Quel jour de nouvelle année!» dit Louis XVI.
La jeune Marie-Thérèse tomba malade. Son père fut informé par la
correspondance nocturne de sa situation; il s'en inquiéta assez pour
ne plus songer à sa position personnelle. Dans ses épanchements avec
ses défenseurs, sa parole, ses pensées revenaient sans cesse vers sa
famille. «Au milieu de toutes mes tribulations, disait-il, la
Providence m'a ménagé de tendres consolations; ma vie a dû un grand
charme à mes enfants, à la Reine et à ma soeur. Je ne vous parlerai
point de mes enfants, déjà si malheureux..... à leur âge!
continua-t-il avec émotion; ni de ma soeur, dont la vie n'a été
qu'affection, dévouement et courage. L'Espagne et le Piémont avaient
paru désirer son alliance; à la mort de Christine de Saxe, les
chanoinesses de Remiremont lui offrirent de l'élire abbesse; rien n'a
pu la séparer de moi; elle s'est attachée à mes malheurs comme
d'autres s'étaient attachés à mes prospérités! Mais je veux vous
entretenir d'un cruel sujet de peine pour mon coeur; c'est de
l'injustice des Français pour la Reine.»
Alors il expliqua longuement la conduite de cette princesse, qui,
ennemie de l'étiquette et de la contrainte, avait été jugée si
sévèrement. «Ses manières, ajouta-t-il, nouvelles à la cour, se
rapprochaient trop de mon goût naturel pour que je voulusse les
contrarier..... D'abord, le public applaudissait à l'abandon des
anciens usages; ensuite, il en a fait un crime..... Les factieux,
dit-il en terminant, ne mettent cet acharnement à décrier et à noircir
la Reine que pour préparer le peuple à la voir périr. Oui, mes amis,
sa mort est résolue. En lui laissant la vie, on craindrait qu'elle ne
me vengeât. Infortunée princesse! notre mariage lui promit un trône;
aujourd'hui, quelle perspective lui offre-t-il?» L'émotion du Prince
avait gagné ses trois défenseurs.
Cependant Louis XVI était toujours préoccupé de la santé de sa fille.
Les nouvelles qu'il en recevait chaque soir n'étaient pas entièrement
satisfaisantes. Un municipal officieusement chargé par lui de
s'informer de l'état des choses avait gardé le silence. Louis
craignait que, pour lui épargner de la peine, on ne lui cachât une
partie de la vérité. Il confia son inquiétude à ses défenseurs.
Ceux-ci promirent de se plaindre au conseil de ce silence, qui
devenait une torture de plus pour le Prince captif; mais à huit
heures, les ayant quittés un instant, le Roi rentra, et comprimant à
regret la joie de son coeur: «Messieurs, leur dit-il avant de se
séparer, j'ai réfléchi sur la démarche que vous voulez faire: je vous
prie de la remettre à demain, et même de ne la point tenter avant de
m'avoir revu.» A leur arrivée, le lendemain, il leur dit: «Je sais
maintenant que ma fille est mieux; que Brunyer doit venir la voir, et
que la Reine est tranquille. Dieu soit loué!» C'était, on l'a deviné,
une lettre de Madame Élisabeth, qui la veille au soir, avait apporté
le calme et le bonheur dans l'âme de cet infortuné Prince.
Le procès touchait à sa fin. Le jeudi matin 17 janvier, Paris apprit
le vote de mort rendu dans la nuit. A neuf heures, les trois
défenseurs arrivèrent au Temple. Cléry alla au-devant d'eux. «Tout est
perdu, lui dit Malesherbes, le Roi est condamné.» Louis XVI était
assis dans sa chambre, le dos tourné vers la porte, les coudes appuyés
sur une table, le visage couvert de ses deux mains. S'étant levé pour
recevoir ses visiteurs, il leur dit: «Depuis deux heures, je
réfléchissais sur le passé; je recherchais dans ma mémoire si, durant
le cours de mon règne, j'ai donné volontairement à mes sujets un sujet
de plainte contre moi. Eh bien! je vous le jure en toute sincérité,
comme un homme qui va paraître devant Dieu, j'ai constamment voulu le
bonheur de mon peuple, et je n'ai pas formé un seul voeu qui lui fût
contraire.»
Le contraste des douces paroles du Prince avec l'arrêt de mort qu'on
lui apportait, avait jeté le trouble dans l'âme de ses défenseurs.
Malesherbes ne put contenir sa douleur; il se jeta aux pieds du Roi,
et, suffoqué par les sanglots, il demeura sans voix. Louis XVI le
releva et le serra dans ses bras avec effusion: «Je m'attendais à ce
que vos larmes m'apprennent; remettez-vous donc, mon cher Malesherbes.
Tant mieux; oui, mieux vaut sortir enfin d'incertitude! Si vous
m'aimez, loin de vous attrister, ne m'enviez pas le seul asile qui me
reste.» Et comme M. de Malesherbes essayait de lui persuader que tout
espoir n'était pas perdu: «Non, il n'y a plus d'espoir, dit-il; la
nation est égarée, et je suis prêt à m'immoler pour elle.--Sire, en
sortant de la Convention, quelques personnes m'ont entouré, et m'ont
assuré que de fidèles sujets arracheraient le Roi des mains de ses
bourreaux ou périront avec lui.--Les connaissez-vous? demanda le
Roi.--Non, Sire; mais je pourrais les retrouver.--Eh bien, tâchez de
les rejoindre, et déclarez-leur que je les remercie du zèle qu'ils me
témoignent. Toute tentative exposerait leurs jours sans sauver les
miens. Quand l'usage de la force pouvait me conserver le trône et la
vie, j'ai refusé de m'en servir: voudrais-je aujourd'hui faire couler
pour moi le sang français!--Du moins, dit Tronchet, le Roi ne peut
nous empêcher de nous servir de tous les moyens légaux. Nous le prions
donc d'écrire de sa main et de signer la déclaration que voici.»
Pressé par les instances de ses trois amis, Louis copia et signa les
lignes suivantes, que Tronchet venait de rédiger sur le coin de la
table:
«Je dois à mon honneur, je dois à ma famille, de ne point souscrire à
un jugement qui m'inculpe d'un crime que je ne puis me reprocher. En
conséquence, je déclare que j'interjette appel à la nation elle-même
du jugement de ses représentants, et je donne par ces présentes à mes
défenseurs le pouvoir spécial, et je charge spécialement leur
fidélité, de faire connoître cet appel à la Convention nationale par
tous les moyens qui seront en leur pouvoir, et de demander qu'il en
soit fait mention dans le procès-verbal de ses séances.
»Fait à la tour du Temple, ce 16 janvier 1793.»
Ayant tracé cet écrit, le Roi hésitait encore à le remettre à ses
conseils. «Donnez, Sire, dit de Sèze, c'est beaucoup plus dans
l'intérêt du peuple que dans celui du Roi que nous vous le
demandons.--Non, reprit Louis XVI avec une bonté souriante qu'il est
impossible de peindre, c'est beaucoup plus dans mon intérêt que dans
celui du peuple que vous me le demandez; mais moi, je vous le donne
dans son intérêt beaucoup plus que dans le mien. Le sacrifice de ma
vie est si peu de chose auprès de sa gloire ou auprès de son bonheur!
Et ne croyez pas, messieurs, que la Reine et ma soeur montrent moins
de force et de résignation que moi. Mourir est préférable à leur
sort.»
Les défenseurs se retirèrent le coeur brisé, et cependant ils ne se
doutaient pas qu'ils avaient vu le Roi pour la dernière fois. Le reste
de la journée s'écoula lentement; la soirée fut encore plus triste.
Louis XVI, comme de coutume, reçut des nouvelles de sa famille; mais
les consolations qui s'échangeaient la nuit entre les deux étages se
tournaient en afflictions profondes: le crieur avait appris au Temple
la condamnation du Roi: femme, soeur, enfants, tout était plongé dans
le désespoir.
Guadet appuya l'ajournement demandé par de Sèze, Tronchet et
Malesherbes. Merlin (de Douai) et Tallien le combattirent, le premier
au nom du droit, le second par pitié. «C'est, dit Merlin (de Douai),
dans l'institution des jurés qu'il est question du nombre des voix
nécessaire pour la condamnation d'un accusé. Mais il n'en est pas
question dans le Code pénal. C'est là l'erreur de Tronchet; il ne faut
pas accorder les honneurs de l'ajournement à une erreur aussi
grossière.» La Convention, convaincue par cet argument équivoque de
l'auteur de la loi sur les suspects, décréta qu'il n'y avait pas lieu
à délibérer sur l'ajournement proposé, et ajourna au lendemain la
question de savoir si, oui ou non, il y aurait sursis à l'exécution du
décret de mort contre Louis.
Tallien s'opposa à la remise de la séance au lendemain. «Je motive mon
opinion, s'écria-t-il, sur une raison d'humanité; je le répète, sur
une raison d'humanité. Louis XVI sait qu'il est condamné; il sait que
la motion a été faite de surseoir à son exécution; ne prolongeons pas
les moments de sa souffrance; il est barbare de le laisser plus
longtemps dans l'agonie; ne lui donnons pas dix fois la mort.» Cet
homme, qui, après une séance de trente-six heures agitée par les
passions les plus effrénées, réclamait une solution définitive de la
question qui tenait la France et l'Europe en émoi, cet homme, qui
invoquait l'humanité avec des cris de sang, ne fut point écouté: sur
la demande de la Révellière-Lepaux et de Daunou, l'ajournement pur et
simple fut prononcé. Mais la nuit ne porta point conseil aux Legendre,
aux Couthon, aux Duhem, aux Robespierre. Dès la séance du lendemain,
toute délibération sur le sursis fut écartée par eux et leurs séides.
Buzot leur dit en vain: «Le défaut de formes vous sera reproché un
jour si vous ne mettez un intervalle entre votre jugement et son
exécution; et ce reproche, qui ne vous paraît rien aujourd'hui, vous
paraîtra terrible lorsque les passions du moment auront fait place aux
malheurs qui suivront l'exécution de ce jugement rendu, d'ailleurs, à
une simple majorité de cinq voix.»
Manuel, qui avait aussi donné de terribles gages à la révolution,
s'indigna tout à coup des violences et des séductions exercées sur la
conscience des députés. Obsédé de remords et sous le coup de cette
terreur morale qui se change en courage, il osa, comme l'intrépide
Lanjuinais, reprocher aux juges du malheureux Roi la violation de
toutes les formes et de tous les principes. Ses complices s'étonnèrent
d'un langage nouveau dans sa bouche, et le marquèrent pour le
bourreau. Révolté de l'acharnement de Robespierre et de ses adhérents
contre toute délibération sur le sursis, il quitta le bureau; on
voulut s'opposer à son passage; il sortit néanmoins, et rentra
quelques minutes après. Mais le soir, comme il se retirait, il fut
assailli par les mêmes députés, et ses jours coururent le plus grand
danger. Il ne reparut plus à l'Assemblée, et donna sa démission dans
des termes qui rachèteront une partie de ses torts aux yeux de la
postérité[43].
[Note 43:
«Citoyen président,
»Représentant du peuple, je connois mes droits et mes devoirs, et j'ai
toujours trop bien rempli les uns pour jamais perdre les autres.
»Un délit a été commis en moi contre la nation: ne pas le dénoncer à
la nation, ce seroit la trahir.
»Secrétaire de la Convention, après une séance de quarante heures, où
s'est décidé à cinq voix le sort de plus d'un empire, je sortois avec
le besoin extrême d'un air plus pur, lorsqu'une bande de _juges_ tombe
sur moi, _sur le député d'un peuple libre_! Mon premier mouvement fut
de les punir à l'instant; mais j'étois dans la Convention, c'étoit à
la Convention entière à se venger.
»Représentants, qu'avez-vous fait? Avec la toute-puissance, vous
n'avez pas celle d'envoyer aux quatre-vingt-quatre départements la
liste de quelques désorganisateurs qui, par le seul talent de faire du
bruit, vous ôtent la force de faire du bien.
»La première fois que vous vous êtes laissé avilir, législateurs, vous
avez exposé la France. Et tels que vous êtes (la vérité m'échappe),
oui, tels que vous êtes, vous ne pouvez pas la sauver. L'homme de bien
n'a plus qu'à s'envelopper de son manteau.
»Pour moi, citoyen président, qui, quand je n'espère plus, ne crains
encore rien, après avoir protesté à la Convention que je me
précipiterois devant elle dans le gouffre de Curtius pour que le
peuple fût enfin heureux, je crois devoir à ma conscience et à mes
principes de la prévenir par ma démission, que je vous prie de
recevoir, qu'il n'est pas en moi de le servir au poste où il m'a mis.
»Je le servirai mieux dans mes foyers en me consacrant par mes écrits
et par mes exemples à l'éducation de mes enfants, car il ne manque à
la révolution que des hommes.»]
Le dimanche 20 janvier, à deux heures, le conseil exécutif vint
notifier au prisonnier les décrets qui le condamnaient à la peine de
mort. La lecture de ces décrets lui fut faite par Grouvelle,
secrétaire du conseil. Le Roi l'entendit sans que la moindre
altération parût sur ses traits. Il tira de sa poche un portefeuille
dans lequel il plaça le décret qu'il venait de prendre de la main de
Grouvelle; puis retirant un autre papier de ce même portefeuille, il
dit à Garat: «Monsieur le ministre de la justice, je vous prie de
remettre sur-le-champ cette lettre à la Convention nationale.» Garat
paraissant hésiter, Louis XVI ajouta: «Je vais vous en faire lecture»;
et il lut d'une voix ferme ce qui suit:
«Je demande un délai de trois jours pour pouvoir me préparer à
paroître devant Dieu. Je demande pour cela de pouvoir librement voir
la personne que j'indiquerai aux commissaires de la Commune, et que
cette personne soit à l'abri de toute crainte et de toute inquiétude
pour cet acte de charité qu'elle remplira près de moi.
»Je demande d'être délivré de la surveillance perpétuelle que le
conseil général a établie depuis quelques jours.
»Je demande, dans cet intervalle, de pouvoir voir ma famille quand je
le demanderai, et sans témoins. Je désirerois bien que la Convention
nationale s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle
lui permît de se retirer librement où elle le jugeroit à propos.
»Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui
m'étoient attachées: il y en a beaucoup qui avoient mis toute leur
fortune dans leurs charges, et qui, n'ayant plus d'appointements,
doivent être dans le besoin, ainsi que d'autres qui ne vivoient que de
leurs appointements. Dans les pensionnaires, il y a beaucoup de
vieillards, de femmes et d'enfants, qui n'avoient que cela pour vivre.
»Fait à la tour du Temple, le vingt janvier mil sept cent
quatre-vingt-treize.
»LOUIS.»
* * * * *
Garat assura le Roi qu'il allait remettre sa lettre à la Convention.
«Monsieur, ajouta Louis XVI, si la Convention accorde ma demande pour
la personne que je désire, voici son adresse.» Ouvrant alors de
nouveau son portefeuille, il en tira un papier sur lequel étaient
écrits ces mots: M. Edgeworth de Firmont, rue du Bac, nº 483. Le Roi
remit cette adresse à un municipal, et fit quelques pas en arrière;
Garat et ceux qui l'accompagnaient sortirent[44]. Le ministre se hâta
de communiquer à ses collègues les dernières demandes du Roi,
d'appeler sur elles les décisions de la Convention, et d'envoyer
chercher le prêtre que réclamait le condamné.
[Note 44: Compte rendu à la Convention par le ministre de la justice.]
Il était quatre heures et demie lorsque Garat lui-même rapporta au
Roi la réponse de la Convention, dont voici les termes: «Il est libre
à Louis d'appeler tel ministre du culte qu'il jugera à propos, et de
voir sa famille librement et sans témoin; la nation, toujours grande
et toujours juste, s'occupera du sort de sa famille; il sera accordé
aux créanciers de sa maison de justes indemnités; la Convention
nationale passe à l'ordre du jour sur le sursis de trois jours.»
Louis XVI ne fit aucune observation. Les moments qui lui restent vont
se partager entre sa famille, objet de ses affections terrestres, et
son Créateur, qui le rappelle à lui. L'abbé Edgeworth parut bientôt.
«Arrivé à l'appartement du Roi, dont toutes les portes étoient
ouvertes, a-t-il écrit lui-même, j'aperçus ce Prince au milieu d'un
groupe de huit ou dix personnes: c'étoit le ministre de la justice,
accompagné de quelques membres de la Commune, qui venoit de lui lire
le fatal décret qui fixoit irrévocablement sa mort au lendemain.