On servit le dîner, comme de coutume, dans la salle à manger du Roi.

Le repas fut court et silencieux. Les prisonnières remontèrent

aussitôt chez la Reine. Un seul municipal resta près d'elle après le

dîner; c'était un jeune homme d'environ vingt-quatre ans, de la

section du Temple, et de garde à la Tour pour la première fois. Tandis

que Marie-Antoinette liait conversation avec lui, l'interrogeant sur

son état, ses parents, etc., Madame Élisabeth passait dans sa chambre

et faisait signe à Cléry de la suivre. Elle apprit par lui que la

Commune avait résolu de séparer le Roi de sa famille; que la

Convention ne s'était pas encore prononcée à cet égard, mais que le

maire devait en faire la demande, et que probablement cette séparation

aurait lieu dès le soir même. «La Reine et moi, lui dit Madame

Élisabeth, nous nous attendons à tout, et nous ne nous faisons aucune

illusion sur le sort que l'on prépare au Roi; il mourra victime de sa

bonté et de son amour pour son peuple, au bonheur duquel il n'a cessé

de travailler depuis son avénement au trône. Qu'il est cruellement

trompé, ce peuple! La religion du Roi et sa grande confiance dans la

Providence le soutiendront dans cette suprême adversité.... Enfin,

Cléry, ajouta Madame Élisabeth, pensant qu'elle parlait à son

confident pour la dernière fois, vous allez rester seul près de mon

frère, redoublez, s'il est possible, de soins pour lui; ne négligez

aucun moyen pour nous faire parvenir de ses nouvelles; mais pour tout

autre objet, ne vous exposez pas, car alors nous n'aurions plus

personne à qui nous confier.»

Madame Élisabeth et Cléry cherchèrent ensemble les moyens à employer

pour entretenir une correspondance. Turgy fut nommé comme seul digne

d'être admis dans le secret. On convint que Cléry, comme de coutume,

garderait le linge du petit Prince; que tous les deux jours il

enverrait ce qui serait nécessaire à cet enfant, et profiterait de

cette occasion pour donner des nouvelles du Roi. «Si le Roi étoit

indisposé, ajouta Madame Élisabeth, je tiens essentiellement à en être

instruite. Prenez ce mouchoir, vous le retiendrez tant que mon frère

se portera bien; s'il arrivait qu'il fût malade, vous me l'enverriez

dans le linge de mon neveu. Prenez soin de le plier de cette

manière-ci si l'indisposition est légère, et de cette manière-là si le

mal est plus grave. Avez-vous entendu parler de la Reine aux

municipaux? demanda encore Madame Élisabeth avec une sorte de terreur.

Savez-vous quel sort on lui réserve? Hélas! que peut-on lui

reprocher?--Rien, Madame, répondit Cléry; mais que peut-on reprocher

au Roi?--Oh! rien, rien, dit Madame Élisabeth; mais le Roi, peut-être

le regardent-ils comme une victime nécessaire à leurs projets, à leur

sûreté même, tandis que la Reine, au contraire, et ses enfants, ne

sont pas un obstacle à leur ambition.» Et comme Cléry exprimait

l'espoir que le Roi ne serait condamné qu'à la déportation: «Oh! je ne

conserve aucune espérance», répondit Madame Élisabeth en étouffant un

sanglot.

La crainte d'être surpris par un commissaire mit fin à cet entretien,

le plus long et le plus libre que Madame Élisabeth ait eu avec le

serviteur de son frère. Elle rejoignit la Reine. Tison dit alors à

Cléry: «Vous n'êtes jamais resté si longtemps avec Élisabeth; il est à

craindre que le municipal ne s'en soit aperçu.--Il n'y a rien à

craindre, répondit nonchalamment Cléry; Madame Élisabeth me parlait de

son neveu, lequel probablement demeurera désormais auprès de sa mère.»

Un instant après, Cléry, rentré chez Marie-Antoinette, était informé

par un regard de cette princesse qu'elle était déjà instruite des

arrangements concertés.

A six heures, le conseil du Temple manda Cléry, et lui fit lecture

d'un arrêté de la Commune lui interdisant toute communication avec la

femme, la soeur et les enfants de Capet durant le procès.

A six heures et demie, Louis XVI, escorté comme à son départ, revint à

la Tour. Il demande aussitôt qu'on le conduise auprès de sa famille,

on s'y refuse. Il insiste pour que du moins on la prévienne de son

retour; on lui promet que son désir sur ce point sera satisfait. La

Reine, instruite sur-le-champ de son arrivée, demande à le voir; les

commissaires répondent qu'ils n'ont pas le droit d'y consentir. Elle

le fait demander au maire, qui n'a point encore quitté la salle du

Conseil; Chambon ne donne aucune réponse.

Après les agitations de cette journée, et malgré l'obsession des

quatre municipaux qui l'environnent, Louis se remet tranquillement à

sa lecture. A huit heures et demie, prévenu que son souper est prêt,

il dit aux commissaires: «Ma famille ne descendra-t-elle pas?» Point

de réponse. «Mais au moins, ajoute-t-il, mon fils passera la nuit chez

moi, son lit et ses effets sont ici.» Même silence. En se levant de

table, Louis insiste de nouveau sur le désir de voir sa famille; on

lui répond qu'on attend la décision de la Convention. Cléry donne

alors ce qui est nécessaire pour le coucher de l'enfant. Le Roi se

coucha à la même heure et avec le même calme que de coutume.

La même tranquillité était loin de régner au troisième étage: la Reine

avait donné son lit à son fils, et resta toute la nuit debout, dans

une douleur si morne que sa fille et sa soeur ne voulaient pas la

quitter; mais elle les força de rentrer chez elles en les conjurant de

se coucher[36], ce qu'elles firent. Marie-Thérèse seule s'endormit

bientôt: heureux âge où le sommeil a encore plus d'empire que la

douleur!

[Note 36: Récit de Marie-Thérèse-Charlotte.]

Le lendemain 12 décembre, la famille séparée demanda encore à se

revoir. Mais on lui répondit encore qu'on attendait les ordres de la

Convention. Dans la journée, une députation de l'Assemblée apporta au

Temple le décret qui autorisait Louis XVI à prendre un conseil. Le

Prince désigna Target, un des principaux rédacteurs de la

Constitution, à son défaut Tronchet, et les deux s'il lui était

permis de les prendre. Il ajouta qu'il serait nécessaire qu'on lui

fournît de l'encre, du papier et des plumes. Les députés firent leur

rapport à la Convention, qui chargea immédiatement le ministre de la

justice de transmettre à Target et à Tronchet le choix que Louis avait

fait d'eux pour le défendre, ordonna que les municipaux de service au

Temple les laisseraient communiquer librement avec l'accusé, et

fourniraient à celui-ci de l'encre, des plumes et du papier. Le jeudi

13, au matin, la députation revint à la Tour, et apprit au Roi le

refus de Target, qui se trouvait, disait-il, par l'état d'épuisement

de sa santé, dans l'impossibilité d'accepter une tâche qui aurait

réclamé toutes ses forces[37]. Elle lui dit qu'on avait envoyé

chercher M. Tronchet à sa campagne de Palaiseau, et qu'on l'attendait

dans la journée; puis elle lui donna lecture de plusieurs lettres

adressées à la Convention, et qui toutes sollicitaient l'honneur que

Target venait de refuser. Une de ces lettres était de M. de

Malesherbes[38]. Une foule de Français se présentaient, sollicitant

aussi la gloire de défendre un prince malheureux. Un grand nombre de

pétitions arrivaient de tous les points de la France.

[Note 37: Le lecteur doit connaître la lettre de cet avocat,

ex-constituant, qui avait accepté la défense du méprisable cardinal de

Rohan et qui refusait son ministère au Roi:

«Depuis le décret de ce matin, il devient embarrassant pour moi

d'avoir un avis sur les faits imputés à Louis XVI. Je dois au moins

m'abstenir de le prononcer. Je satisferai ce devoir; mais âgé de près

de soixante ans, fatigué de maux de nerfs, de douleurs de tête et

d'étourdissements qui durent depuis quinze ans, qui m'ont fait quitter

la plaidoirie en 1785, et que quatre années de travaux ont aigris à un

point insupportable, je conserve à peine les forces suffisantes pour

remplir pendant six heures dans chaque journée les fonctions paisibles

de juge, et j'attends avec quelque impatience le moment d'en être

déchargé par les prochaines élections. C'est dire assez qu'il m'est

impossible de me charger de la défense de Louis XVI. Je n'ai

absolument rien de ce qu'il faut pour un tel ministère, et par mon

impuissance je trahirois à la fois et la confiance du client accusé et

l'attente publique. C'est à l'instant même que j'apprends cette

nomination, qu'il m'étoit impossible de prévoir. Un homme libre et

républicain ne peut pas accepter des fonctions dont il se sent

entièrement incapable.

»Le républicain TARGET.»

* * * * *

Notre impartialité nous oblige à réunir toutes les pièces de ce procès

sous les yeux du lecteur. Dans une lettre adressée à M. de Lamartine,

le 22 mars 1847, lors de la publication de l'_Histoire des Girondins_,

M. P. Target, alors auditeur au conseil d'État, explique ainsi la

conduite de son grand-père: «M. Target, affaibli par une longue

maladie, craignit que ses efforts restassent au-dessous de son zèle,

et il aima mieux décliner l'honneur qui lui était fait que de

présenter une défense incomplète. Mais s'il ne parla pas, il écrivit.

Avant les plaidoiries, il fit imprimer, publier, colporter par les

rues un écrit signé de son nom, et dans lequel il présentait avec

beaucoup de force les seules raisons qui pussent alors sauver

l'auguste accusé. Les faits que je viens de rappeler sont en outre

consignés dans un éloge de mon grand-père prononcé en 1807 par M.

Muraire, alors premier président à la Cour de cassation. «Lorsque,

dans cette circonstance difficile, disait M. Muraire, M. Target,

renonçant à tout ce qu'il eût obtenu, se dévouait à ce qui ne lui

offrait que du danger, faut-il laisser peser sur sa mémoire

l'impression fâcheuse et injuste produite par un fait que ses

détracteurs n'ont pas pris la peine d'approfondir?»]

[Note 38:

«Paris, 11 décembre 1792.

»Citoyen président, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un

conseil pour le défendre et si elle lui en laisse le choix; dans ce

cas-là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette

fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire

part à la Convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me

croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi.

Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître

dans le temps que cette fonction étoit ambitionnée par tout le monde:

je lui dois le même service lorsque c'est une fonction que bien des

gens trouvent dangereuse. Si je connoissois un moyen possible pour lui

faire connoître mes dispositions, je ne prendrois pas la liberté de

m'adresser à vous. J'ai pensé que, dans la place que vous occupez,

vous aurez plus de moyens que personne pour lui faire passer cet avis.

»Je suis avec respect, etc.

»LAMOIGNON DE MALESHERBES.»]

«Je suis sensible aux offres que me font ces personnes de me servir de

conseil, répondit Louis XVI, et je vous prie de leur en témoigner ma

reconnoissance. J'accepte M. de Malesherbes pour mon conseil. Si M.

Tronchet ne peut me prêter ses services, je me concerterai avec M. de

Malesherbes pour en choisir un autre.»

Le Roi signa le procès-verbal de son acceptation, et le remit aux

députés.

Dans la matinée du 14 décembre, Tronchet se présenta au Temple.

Arrêté, selon la consigne, dans le palais qui sépare la cour du

jardin, il attendit que les commissaires vinssent l'y reconnaître.

Conduit par eux dans la salle du Conseil, il y fut fouillé, puis il

fut introduit dans la chambre de Louis XVI, comme le permettait le

décret. En présence du jurisconsulte, le Prince se sentant appuyé sur

son droit, réclama avec force la faculté de voir sa famille. N'osant

ni accueillir ni repousser cette demande, le conseil du Temple en

référa au conseil général de la Commune.

Dans la même journée, Malesherbes fut aussi introduit, non sans avoir

subi les formalités acerbes qui n'épargnaient personne. «Ah! c'est

vous, mon ami? lui dit Louis XVI en le serrant dans ses bras et en le

faisant entrer dans la tourelle; vous venez m'aider de vos conseils;

vous ne craignez pas d'exposer votre vie pour sauver la mienne; mais

tout sera inutile!--Non, Sire, je n'expose point ma vie, et je veux

croire que celle de Votre Majesté ne court aucun danger. Sa cause est

si juste et ses moyens de défense si puissants!--Si! si! ils me feront

périr; mais ce sera gagner ma cause que de laisser une mémoire sans

tache. Ma soeur, continua-t-il, m'a donné le nom et la demeure d'un

prêtre insermenté qui pourrait m'assister dans mes derniers moments.

Je vous prie de l'aller trouver de ma part, de lui remettre ce mot, et

de le disposer à m'accorder ses secours. C'est une étrange commission

pour un philosophe, n'est-ce pas? Ah! mon ami, combien je vous

souhaiterais de penser comme moi! La religion instruit et console tout

autrement que la philosophie.--Sire, cette commission n'a rien de si

pressé, répondit Malesherbes.--Rien ne l'est davantage pour moi,»

reprit le Roi. Le billet portait cette adresse: _A monsieur Edgeworth

de Firmont, aux Récollets, à Paris_.

Les deux défenseurs de Louis écrivirent à la Convention pour réclamer

la communication des chefs d'accusation. Dès le lendemain,

l'Assemblée, sur le rapport de sa commission des vingt et un, décréta

que quatre membres de cette commission, nommés par elle-même, «se

transporteraient sur-le-champ au Temple, remettraient à Louis les

copies collationnées des pièces probantes de ses crimes, en

dresseraient procès-verbal, puis placeraient sous ses yeux les

originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la

barre, et constateraient s'il les a reconnues.»

Dans cette même journée, la Convention s'occupa aussi de la demande

qu'avait faite le Roi de communiquer avec sa famille. L'autorisation

fut d'abord accordée sans restriction; Tallien prétendit que la

Commune de Paris ne se prêterait point à l'exécution d'un tel décret.

L'Assemblée se sentit blessée par cette observation injurieuse, et

ordonna que son auteur serait censuré et inscrit nominativement au

procès-verbal[39]. Cependant l'autorisation déjà donnée fut combattue

de nouveau; un moyen terme, qui était un refus déguisé, fut adopté, et

vers une heure, le décret suivant fut apporté à la Tour: «La

Convention nationale décrète que Louis Capet pourra voir ses enfants,

lesquels ne pourront, jusqu'à jugement définitif, communiquer avec

leur mère ni avec leur tante.» Louis XVI dit à Cléry: «Vous voyez dans

quelle cruelle alternative ils me placent! Je ne puis me résoudre à

garder mes enfants avec moi: pour ma fille, cela est impossible, et

pour mon fils, je sens tout le chagrin que la Reine en éprouverait; il

faut donc consentir à ce nouveau sacrifice. Ainsi, faites transporter

son lit dans la chambre de sa mère.»

[Note 39: Voir la séance de la Convention du 13 décembre 1792.]

L'ordre généreux du Roi fut exécuté sur-le-champ. Le jeune Prince

avait passé les trois dernières nuits couché sur un matelas. Cléry

garda ses habits et son linge, et tous les deux jours il envoyait ce

qui lui était nécessaire, selon les conventions secrètes arrêtées avec

Madame Élisabeth.

La députation de la commission des vingt et un, dont nous avons parlé,

arriva au Temple vers trois heures et demie de l'après-midi. Elle

était composée de Borie, Dufriche-Valazé, Poulain-Grandprey et Cochon,

et accompagnée de Gauthier, employé au bureau des procès-verbaux de la

Convention, nommé secrétaire de la commission; de Varennes, huissier

de la Convention, et de Devaux, maréchal des logis des grenadiers de

la gendarmerie nationale, commandant l'escorte des députés. Les

municipaux vinrent vérifier leurs pouvoirs. L'un d'eux, nommé Périac,

fit quelques difficultés pour recevoir Gauthier, Varennes et Devaux.

«Le décret, dit-il, ne fait pas mention d'eux, et nous ne pouvons

légalement les laisser entrer dans la Tour.» Cet obstacle levé par les

autres membres de la Commune, la députation elle-même pénétra avec son

entourage dans l'appartement de Louis XVI. Tronchet était près de ce

prince. Borie annonça l'objet de la mission dont ses collègues et lui

étaient chargés. La grande table de l'antichambre fut dressée au

milieu de la chambre du Roi; on y plaça toutes les pièces du procès.

Chacun prit place à l'entour: les conventionnels d'un côté, et de

l'autre Louis XVI et son défenseur. Les deux commissaires de service

s'assirent aussi dans la chambre; l'un d'eux était Mercereau, qui,

après avoir travaillé quelque temps au Temple comme tailleur de

pierre, y apparaissait cette fois comme membre du conseil général de

la Commune.

Conformément aux dispositions du décret, copie fut remise au Roi des

pièces qu'on lui avait déjà communiquées à la barre, ainsi qu'une

copie de l'inventaire énonciatif de ces pièces. Toutes furent

successivement cotées, puis ensuite parafées par Louis XVI et par deux

membres de la commission, Grandprey et Cochon. Le parafe du Roi

n'était autre que la lettre L majuscule. On lui communiqua ensuite les

originaux des pièces qui ne lui avaient point été présentées à la

barre, et qui se trouvaient comprises en un second inventaire au

nombre de cent sept; Gauthier, secrétaire de la commission, en donnait

lecture; Valazé demandait au Roi: «Avez-vous connaissance, etc.?»

Louis XVI répondait ordinairement oui ou non, sans autre explication.

Borie les présentait à sa signature, ainsi que la copie que chaque

fois Grandprey proposait de lui lire, et dont Louis le dispensait

toujours. Cochon faisait l'appel par liasse et par numéro, et le

secrétaire les enregistrait à mesure qu'elles étaient remises au Roi.

Cette opération, commencée avant quatre heures, ne touchait pas encore

à son terme, lorsqu'à neuf heures et demie Louis XVI interrompit la

séance pour demander aux députés s'ils voulaient souper. Ils

acceptèrent. Cléry leur fit aussitôt servir une volaille froide et

quelques fruits dans la salle à manger. Tronchet ne voulut rien

prendre, et demeura avec le Roi dans sa chambre. La Convention avait

beau faire: la majesté du Roi survivait dans l'abaissement de

l'accusé. Où avait-on vu avant cela un prévenu s'occupant des

représentants de ses accusateurs comme un hôte s'occupe de ses

invités, et veillant à ce que rien ne manquât à ceux qui s'occupaient

de préparer son arrêt de mort?

Après le souper, l'interrogatoire du royal accusé fut repris.

Quelques-unes des liasses qu'on plaçait sous ses yeux (entre autres

les numéros 18 et 53) contenaient des projets de constitution

apostillés de sa main; plusieurs autres pièces (cotées 5, 6, 22, 31,

78) étaient également annotées par lui, tantôt avec de l'encre, tantôt

au crayon; la lettre cotée 30, adressée à M. de Bouillé, était tout

entière de son écriture[40]; calme et presque distrait, il recevait

toutes ces pièces _comme un grand seigneur reçoit les comptes de son

intendant_[41]. Minuit sonnait au moment où s'acheva cette longue et

pénible séance, en laquelle, au fantôme froid et hypocrite des

procédures légales de la Convention nationale, la royauté déchue et

accusée n'avait pu opposer que son calme et sa résignation. La

commission sortit. Louis prit quelque nourriture, et sans se plaindre

de la fatigue qu'il avait éprouvée, il demanda à Cléry si l'on avait

retardé le souper de sa famille. Sur sa réponse négative: «J'aurais

craint que ce retard n'eût inquiété la Reine et ma soeur», dit-il;

puis il fit sa prière, se coucha, et s'endormit.

[Note 40: Dans cette lettre, le Roi félicitait le général sur la

conduite qu'il avait tenue à Nancy.]

[Note 41: Séance du conseil général de la Commune du 27 décembre

1792.]

Malesherbes et Tronchet s'effrayaient, si ce n'est de la gravité, du

moins du nombre des pièces d'accusation qu'il leur faudrait réfuter

une à une; ils s'effrayaient davantage en réfléchissant que la

Convention avait décrété qu'elle entendrait pour la dernière fois

l'accusé le 26 décembre. Le Roi d'ailleurs s'opposait absolument à ce

qu'ils sollicitassent aucun délai. Malesherbes le premier, craignant

d'être vaincu par le temps ou trahi par sa propre force, songea à

réclamer le concours d'un jeune avocat qui s'était fait un nom

brillant au barreau de Paris; il proposa M. de Sèze à son collègue, et

tous deux le proposèrent à Louis XVI. Le Prince ne connaissait M. de

Sèze que de réputation. «Faites, dit-il en souriant: les médecins

s'assemblent nombreux quand le danger est grand. Vous me prouvez que

la maladie est de la dernière gravité; je vous montrerai, moi, que je

suis bon malade.» Ses conseils demandèrent donc à l'Assemblée que, vu

la brièveté du délai accordé, M. de Sèze leur fût adjoint dans la

défense qui leur était confiée. Leur proposition fut accueillie dans

la séance du lundi 17 décembre. Le jour même, vers les cinq heures du

soir, les trois défenseurs vinrent au Temple, et depuis ce jour

jusqu'au 26 décembre, ils virent régulièrement le Roi tous les trois.

Ce malheureux Prince se sentait encouragé par leur zèle et leur

dévouement; mais le fond de sa pensée était demeuré le même. Un jour,

il prit à part M. de Malesherbes, et lui rappela que, dès leur

première entrevue, il l'avait chargé d'une négociation qui

l'intéressait vivement. «Si je n'ai pas cru, dit Malesherbes, rendre

plus tôt compte au Roi de ma mission, je me suis toutefois conformé à

ses ordres. M. Edgeworth ne demeure point aux Récollets; il a un

pied-à-terre rue du Bac, mais depuis le mois de septembre il habite

Choisy-le-Roy. Ne le connaissant point personnellement, je lui donnai

rendez-vous chez madame de Sénozan, ma soeur. Là, Sire, je lui ai

remis votre message, qui eût été sans doute une invitation pressante

pour tout autre, mais qui était et qui est resté un ordre pour un tel

homme. Il espère comme moi que la perversité humaine n'exigera jamais

qu'il ait à vous donner une aussi cruelle preuve de dévouement. Il m'a

chargé de mettre à vos pieds tout ce que lui dictait dans une

circonstance si pénible un coeur flétri par la douleur.--Remerciez-le

de ma part, répondit Louis XVI, et priez-le de ne pas quitter Paris

dans ce moment.»

Cependant Cléry avait trouvé le moyen de faire arriver par Turgy des

nouvelles du Roi à Madame Élisabeth. Il fut lui-même, dans la journée

du 17, averti par Turgy que cette princesse, en lui remettant sa

serviette après le dîner, lui avait glissé dans la main un billet

écrit avec des piqûres d'épingle, par lequel elle suppliait le Roi de

lui écrire un mot de sa main. Cléry remit au Roi à son coucher ce

billet de Madame Élisabeth. Possesseur de papier et d'encre depuis le

commencement de son procès, Louis, dès le lendemain matin, écrivit à

sa soeur une lettre qu'il remit décachetée à Cléry. «Il n'y a rien là

qui puisse vous compromettre, lui dit-il, prenez-en lecture.» Le

discret serviteur se permit sur ce point de désobéir à son maître, et

remit la lettre à Turgy. Celui-ci rapporta la réponse dans un peloton

de fil qu'il fit rouler sous le lit de Cléry en passant près de la

porte de sa chambre. Ce mode de correspondance, inauguré ainsi,

continua. Louis remettait des billets à Cléry, Cléry les revêtait de

fil, de coton ou de laine, et les déposait dans l'armoire où étaient

les assiettes pour le service de la table; Turgy presque immédiatement

allait les prendre et les remettait à Madame Élisabeth. Moins observé

que son camarade, Turgy, pour lui faire parvenir les réponses, avait

recours à différents moyens; mais Cléry en inventa un qui remédia à

bien des difficultés et épargna bien des périls. La bougie fournie

pour le service du Roi était livrée en paquets ficelés; Cléry conserva

la ficelle, et lorsqu'il en eut une assez grande quantité, il annonça

à son maître qu'il pouvait à l'avenir rendre sa correspondance plus

active. La fenêtre de la chambre de Madame Élisabeth répondait

perpendiculairement à la fenêtre du petit corridor qui communiquait de

la chambre de Louis XVI à celle de Cléry. En attachant les lettres à

une ficelle, Madame Élisabeth pouvait donc les laisser glisser de sa

croisée à celle de l'étage inférieur; l'abat-jour en forme de hotte

placé à la fenêtre du corridor ne permettait pas de craindre que le

message pût tomber dans le jardin; la ficelle qui descendrait la

lettre pourrait remonter la réponse; on pourrait même, par la même

voie, faire parvenir aux princesses un peu de papier et un peu

d'encre, ressources dont elles étaient privées. La grande difficulté

était levée: Cléry possédait la ficelle! Grâce aux intelligences entre

lui et Turgy, Madame Élisabeth fut bientôt instruite du nouveau mode

de correspondance qui avait été imaginé. Elle fut mise en possession

de la ficelle, et, dans la matinée du 20 décembre, elle avertit Louis

XVI qu'elle en ferait usage à huit heures du soir. C'est ainsi que le

génie de la captivité inspirait aux membres infortunés de cette

famille auguste les moyens de triompher de la surveillance haineuse

qui croyait avoir rendu toute communication entre eux impossible.

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 6 / 51 段