ombrageuses du plus grand nombre des représentants de la Commune, et
se traduisait par des actes souvent ridicules. A la fin des repas,
Madame Élisabeth remettait à Cléry un petit couteau à lame d'or pour
qu'il le nettoyât; un municipal, plus d'une fois, le lui arracha des
mains, afin d'examiner si quelque papier n'était pas caché au fond de
la gaîne. Madame Élisabeth avait chargé Cléry de renvoyer un livre de
piété à la duchesse de Sérent; les municipaux s'emparèrent de ce
livre, et en coupèrent toutes les marges, de peur qu'on n'y eût écrit
quelque avis avec de l'encre sympathique. Le linge remis à la
blanchisseuse était minutieusement inspecté à la sortie; au retour, il
était déployé pièce par pièce et examiné au grand jour. Le livre de la
blanchisseuse, tout autre papier servant d'enveloppe, étaient
présentés au feu, afin de s'assurer s'il n'y avait aucune écriture
secrète. C'étaient là les moindres avanies de la captivité.
On se ferait difficilement une idée des précautions que le conseil de
la Commune prenait pour que rien de ce qui se passait au Temple
n'échappât à sa surveillance. Le docteur Leclerc avait porté à la
Reine, pour sa fille, un paquet de drogues et une ordonnance de
médecine. Le conseil général s'alarma de cette démarche, et dans sa
séance du 27 octobre, réclama le paquet remis à Marie-Antoinette, et
manda à sa barre M. Leclerc. «La femme de Louis Capet, dit celui-ci,
me parla de la nécessité de faire des remèdes pour sa fille qui a une
dartre sur la joue, et me demanda quels étoient ceux qu'elle devoit
employer: il faut respecter les malheureux, et la fille ne doit pas
être punie des fautes du père; d'ailleurs elle a une jolie figure, et
il seroit dommage que cette dartre lui restât, car c'est un
chef-d'oeuvre de la nature. (Ici l'orateur fut interrompu par le
président, qui ajouta: _La peau du serpent est aussi un chef-d'oeuvre
de la nature_; le conseil vous invite à _continuer sans digression_.)
Je lui ai ordonné, dit alors M. Leclerc, de la squine et de la
salsepareille, drogues très-simples qui ne peuvent être falsifiées:
j'ai envoyé ce remède avec l'autorisation des commissaires, et
l'ordonnance a été signée par eux.»
Le conseil général prit l'arrêté suivant: «Le conseil général,
prévoyant les conséquences dangereuses qui peuvent résulter de pareils
procédés, déclare qu'il improuve la conduite du commissaire Leclerc;
et, pour prévenir de pareils abus qui pourroient compromettre la
surveillance et la responsabilité de la Commune, défend à toutes les
personnes qui se trouvent au Temple, pour quelque fonction que ce
soit, médecins, chirurgiens, pharmaciens, etc., de donner aucun avis
ni remède de quelque nature qu'il soit, à aucun individu de la famille
ci-devant royale, sous quelque prétexte que ce puisse être; et dans le
cas où un membre de la famille royale auroit besoin de secours, le
conseil déclare qu'il y sera pourvu par les maîtres de l'art reconnus
par le conseil de la Commune; improuve ledit Leclerc, et le renvoie
avec ses drogues, son ordonnance et le présent arrêté, au conseil
général de la Commune.»
Le plus grand tourment de Madame Élisabeth après le chagrin que lui
causait la situation du Roi et de la Reine, c'était la désolation de
ses amies, c'était le silence qu'elle était condamnée à garder
vis-à-vis d'elles pour ne pas les compromettre, c'était l'inquiétude
où elle était sur leur sort. Si elle reçoit de l'une d'elles une
preuve de souvenir ou d'attachement, elle, elle craint que ce gage
d'un bon sentiment ne soit imputé à crime. Aussi croit-elle de son
devoir de les prier de renoncer, au moins pour un temps, aux
dangereuses tentatives que leur inspire leur ingénieuse sollicitude
pour nouer des rapports avec elle. La duchesse de Sérent a le courage
de désobéir, et ne cesse de lui faire parvenir des témoignages de sa
constante attention: un de ses messages est surpris. Interrogée par le
comité révolutionnaire de sa section, madame de Sérent ose répondre
qu'elle a l'honneur d'être dame de Madame Élisabeth de France, et
qu'elle ne fait que remplir un devoir sacré en veillant à ce qui peut
lui être nécessaire.
De longs mois s'écoulèrent sans qu'Élisabeth reçût d'au-delà des
frontières des nouvelles de sa famille. Son frère, le comte d'Artois,
assidu à lui écrire régulièrement, se taisait lui-même. Une lettre
cependant, une seule lettre lui arriva sous les verrous du Temple:
cette lettre était écrite par sa tante Adélaïde; elle était datée de
Rome, et relative aux événements de juin. Ce fut Manuel qui la remit
lui-même à la princesse. Cet acte de bienveillance ne devait pas se
renouveler. L'ère des perquisitions commença: une surveillance
minutieuse et tracassière, une inquisition de tous les instants
rendirent toute correspondance impossible. Les portes de la France
demeurèrent fermées aussi bien que celles de la tour du Temple.
Le 14 novembre, la maladie vint ajouter à toutes les épreuves de la
famille royale. Louis XVI, le premier, eut une fluxion qui l'incommoda
extrêmement. La Reine et Madame Élisabeth demandèrent qu'on fît
appeler M. Dubois-Foucou, son dentiste; le conseil du Temple s'y
opposa. Le conseil général de la Commune arrêta que le conseil du
Temple lui transmettrait tous les matins le bulletin de la santé des
prisonniers, et, apprenant que la maladie du Roi s'était aggravée, il
nomma deux commissaires pour aller «instruire la Convention de la
santé du ci-devant.» La fièvre étant survenue, le 22, la Commune
avertie s'alarma, permit à M. Le Monnier, ancien premier médecin du
Roi, d'entrer à la tour, accompagné de M. Robert, chirurgien, et
réclama chaque jour un bulletin de la santé du malade. L'émotion de M.
Le Monnier fut grande en revoyant son ancien maître, ainsi que Madame
Élisabeth, à laquelle il avait voué la plus profonde affection. Il
vint au Temple deux fois par jour pendant la semaine que dura la
maladie du Roi. Marie-Antoinette demanda au conseil du Temple qu'il
lui fût permis de transférer pendant ce temps-là le lit de son fils
dans sa chambre. Le conseil le lui refusa. L'enfant eut une forte
coqueluche accompagnée de fièvre; sa mère et Madame Élisabeth
demandèrent à le veiller: «Vous lui avez refusé la grâce de monter
auprès de nous, accordez-nous celle de descendre auprès de lui.»
Prière inutile! La révolution ne se bornait plus à persécuter la
Reine, elle persécutait la mère. Marie-Antoinette prit elle-même le
mal qu'elle voulait guérir. La maladie se communiqua aussi à sa fille
et à Madame Élisabeth, qui eût regretté peut-être d'être exempte du
fléau qui atteignait tous les siens. Les médecins et les geôliers se
rencontrèrent chaque jour.
En voyant la maladie entrer dans cette prison, il semble que la
Providence prenait à tâche d'éprouver cette grande et malheureuse
famille par tous les genres de souffrance.
Cléry tomba malade à son tour. La fièvre et une forte douleur au côté
l'obligèrent de garder le lit. Il essaya de se lever pour habiller son
maître: Louis refusa ses soins, lui ordonna de se coucher, et fit
lui-même la toilette de son fils. Le petit Prince ayant recouvré la
santé, se tint pendant une grande partie de la journée dans la chambre
de Cléry, et de temps en temps lui apportait de la tisane.
Dans la soirée, Louis XVI profita d'un moment où il était moins
surveillé pour aller voir lui-même son valet de chambre; il le fit
boire, et il lui dit avec bonté: «Je voudrois vous donner moi-même des
soins, mais vous savez combien nous sommes observés; prenez courage,
demain vous verrez mon médecin.»
A l'heure du souper, la famille royale entra chez Cléry, et Madame
Élisabeth, sans que les commissaires s'en aperçussent, lui remit une
fiole qui contenait un looch. Cette princesse, qui était extrêmement
enrhumée, s'en privait pour lui; il voulut refuser, elle insista.
Après le souper, Marie-Antoinette déshabilla et coucha son fils, et
Madame Élisabeth roula les cheveux de son frère.
Revenu le lendemain, M. Le Monnier ordonna une saignée à Cléry.
Celui-ci resta six jours au lit; chaque jour la famille royale allait
le visiter: Madame Élisabeth lui apportait des drogues qu'elle avait
demandées comme pour elle. Le malade reprit une partie de ses forces;
sa fermeté s'emparant de celle dont il était témoin, il lutta avec
énergie contre un mal qui l'aurait rendu incapable de rendre les
services qu'il voulait rendre. Le moral a tant d'influence sur le
physique, qu'on peut croire que cette résolution de guérir à tout prix
contribua autant que les remèdes à lui rendre la santé.
Un soir, après avoir couché le petit Prince, Cléry se retirait pour
faire place à la Reine, qui venait, avec les princesses, embrasser son
fils et lui donner le bonsoir dans son lit. Madame Élisabeth, que la
surveillance des commissaires avait empêchée de parler à Cléry,
profita de ce moment pour remettre à l'enfant une petite boîte
d'ipécacuanha, en lui disant: «Ceci est pour Cléry, je vous prie de le
lui remettre dès qu'il reviendra.» Les princesses remontèrent dans
leur chambre, Louis XVI passa dans son cabinet, Cléry alla souper, et
ne rentra que vers onze heures pour préparer le lit du Roi. Comme il
était seul dans la chambre (Louis XVI étant encore dans la tourelle),
le jeune prince l'appela à voix basse. Cléry, étonné qu'il ne dormît
pas à pareille heure, lui en demanda le motif: »C'est que ma tante m'a
remis une petite boîte pour vous, lui dit-il, et je n'ai pas voulu
m'endormir sans vous l'avoir donnée; il étoit temps que vous vinssiez,
car mes yeux se sont fermés plusieurs fois.»--«Les miens se remplirent
de larmes, ajoute Cléry en racontant le trait que nous venons de
rappeler. Le Dauphin s'en aperçut, m'embrassa, et deux minutes après
il dormoit profondément.»
Quoique placée sur le second plan dans la hiérarchie de la famille, et
quoique aimant à s'effacer elle-même, Madame Élisabeth, on le voit,
était toujours au premier rang dès qu'il s'agissait d'être utile ou
de consoler. C'était un spectacle touchant que celui de cette femme
angélique réclamant avidement sa part des tortures de sa famille; puis
suspendant le souvenir de ses propres infortunes pour s'occuper des
infortunes des autres, et renouvelant auprès d'un serviteur souffrant
la tradition des exemples de son aïeul saint Louis, dont les mains
royales se plaisaient à servir, dans les malades et les infirmes, les
membres mêmes de Jésus-Christ.
Une nouvelle municipalité avait, dans la journée du dimanche 2
décembre, remplacé la Commune du 10 août. Un assez grand nombre des
anciens membres avaient été réélus. Il n'y avait eu jusqu'à ce jour
qu'un seul commissaire auprès du Roi et un auprès de la Reine: la
nouvelle Commune décida qu'il y en aurait deux à l'avenir.
Conformément à cet arrêté, huit municipaux se trouvèrent dès le 3
décembre de service au Temple, quatre, comme nous l'avons dit, en
surveillance près de la famille royale, et les quatre autres se tenant
dans la salle du Conseil. Chaque jour, ils se renouvelaient par
moitié. On arrivait le soir à neuf heures, on soupait, et l'on tirait
au sort pour savoir qui serait de garde chez le Roi ou chez la Reine.
On passait tour à tour vingt-quatre heures auprès des détenus,
vingt-quatre heures dans la salle du Conseil. Ceux que leur billet
avait désignés pour la nuit montaient après le souper, et restaient
près des prisonniers jusqu'au lendemain onze heures. Après le dîner,
ils reprenaient leur poste jusqu'à l'arrivée des nouveaux municipaux.
C'est à cette époque que l'on commença au rez-de-chaussée de la tour
des dispositions pour y installer quelques jours après le conseil, qui
se tenait dans une des salles du château du Temple.
Le nombre des commissaires excita entre eux une émulation de zèle
révolutionnaire qui se traduisit par un redoublement de rigueurs
envers les prisonniers.
La surveillance devint plus active, la servitude plus étroite; on
redoubla de dureté envers Cléry, on renouvela à Turgy, à Chrétien et à
Marchand, qui avaient obtenu un certificat des anciens municipaux[34],
la défense expresse de lui parler. Il restait peu d'espoir aux détenus
de pouvoir désormais apprendre aucune nouvelle. Frappée d'un fatal
pressentiment, Madame Élisabeth épiait avidement les regards et les
paroles de Cléry; mais Cléry ne savait plus rien, et craignait tout.
Cependant il ne désespérait pas tout à fait d'être informé des
événements du dehors par sa femme, qui, sous le prétexte d'apporter du
linge et d'autres objets nécessaires, avait obtenu la permission de
venir au Temple une fois par semaine. Elle était toujours accompagnée
d'une amie qui passait pour une parente. Le jeudi 6 décembre, madame
Cléry arriva avec son honnête et courageuse complice. Son mari,
prévenu, descendit au conseil. Tandis que, pour détourner les soupçons
des nouveaux commissaires, elle affectait de lui parler à haute voix
et de lui donner des détails assez oiseux sur ses affaires
domestiques: «Mardi prochain, disait tout bas son amie, on conduit le
Roi à la Convention; le procès va commencer; le Roi pourra prendre un
conseil; tout cela est certain.»
[Note 34: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.]
Le soir, Cléry trouva le moyen, au coucher du Roi, de lui rendre compte
de ce qu'il avait appris. Il lui fit pressentir qu'on avait le projet de
le séparer de sa famille pendant le procès, et ajouta qu'il ne restait
plus que quatre jours pour concerter quelque moyen de correspondance
entre le second et le troisième étage. Le lendemain, après le déjeuner,
Louis XVI fit part à la Reine des confidences qu'il avait reçues, et la
Reine les transmit à Madame Élisabeth. Quelques actes semblaient déjà
confirmer la triste annonce du procès. Le Roi venait de rentrer avec son
fils dans son appartement, lorsqu'un municipal, à la tête d'une
députation de la Commune, vint lui lire, d'une voix qui trahissait son
émotion, l'arrêté qui ordonnait «d'enlever aux détenus du Temple, ainsi
qu'à ceux qui les servent ou qui les approchent de près, toute espèce
d'instruments tranchants ou autres armes offensives et défensives, en
général tout ce dont on prive les autres prisonniers présumés
criminels.» Louis XVI prit lui-même dans ses poches un couteau et un
petit nécessaire de maroquin rouge dont il tira des ciseaux et un canif,
et remit ces objets au commissaire. Les envoyés de la Commune firent des
recherches dans toutes les pièces du second étage; ils confisquèrent les
rasoirs, le compas à rouler les cheveux, le couteau de toilette, de
petits instruments pour nettoyer les dents, et d'autres objets d'or et
d'argent; puis ils montèrent au troisième, où ils notifièrent le même
arrêté. «Si ce n'est que ça, dit la Reine avec un dépit marqué, il
faudrait aussi nous prendre nos aiguilles, car elles piquent bien
vivement.» Elle en eût peut-être dit davantage si Madame Élisabeth ne
lui eût fait signe du coude pour l'inviter au silence. Marie-Antoinette
et ses deux compagnes remirent leurs ciseaux. Les municipaux leur
prirent jusqu'aux petits meubles utiles à leur travail. «Savez-vous
bien, leur dit l'un d'eux, que nous avons ordre de vous enlever aussi
Tison et Cléry, et de goûter à tous les mets que l'on vous sert?»
Il faut le dire, les commissaires ne remplissaient pas à la lettre les
ordres rigoureux que leur avait transmis le conseil général de la
Commune. Les fabricateurs des lois ne les feraient pas toujours si
dures s'ils devaient en être les exécuteurs. Quand vint l'heure du
dîner, quelques municipaux, sous la pression de l'arrêté dont ils
avaient donné lecture, voyaient de graves inconvénients à ce que la
famille royale se servît de fourchettes et de couteaux; d'autres
consentaient à laisser les fourchettes; la contestation dura quelques
instants; enfin, l'influence bienveillante dont nous venons de parler
l'emporta, et la majorité décida qu'aucun changement ne serait fait,
mais qu'à la fin de chaque repas couteaux et fourchettes seraient
enlevés.
La privation des petits instruments de travail retirés aux captives
leur devint d'autant plus pénible qu'elles furent obligées de renoncer
à différents ouvrages qui jusqu'alors avaient contribué à les
distraire des longs ennuis de la prison. Un jour, Madame Élisabeth
cousait les habits de Louis XVI, et n'ayant point de ciseaux, elle
rompit le fil avec ses dents. «Quel contraste! lui dit le Roi, qui
fixait sur elle un regard attendri, il ne vous manquait rien dans
votre jolie maison de Montreuil.--Ah! mon frère, répondit-elle,
puis-je avoir des regrets quand je partage vos malheurs?»
Le samedi 8 décembre vint au Temple une commission chargée de vérifier
les dépenses des détenus. Mandé devant elle pour donner des
explications, Cléry eut l'occasion d'apprendre d'un municipal bien
intentionné que la séparation de Louis d'avec sa famille, arrêtée
seulement par la Commune, n'avait point été encore prononcée par la
Convention. De son côté, Turgy était parvenu à se procurer un journal
qui contenait le décret portant que _Louis Capet serait traduit à la
barre de la Convention_; il remit à Cléry ce journal, ainsi qu'un
mémoire publié par Necker sur le procès du Roi. Le seul moyen que
trouva Cléry de communiquer ces deux pièces à la famille royale fut de
les cacher sous un vieux meuble dans le cabinet de garde-robe, et d'en
prévenir Madame Élisabeth.
La visite de ces deux commissions qui venaient de se succéder à la
Tour, l'une chargée _d'enlever les armes offensives et défensives_,
l'autre de régler les dépenses, amena un nouvel arrêté du conseil
général qui modifia quelques mesures prises antérieurement[35]. A
dater de ce jour, le conseil du Temple fut transféré d'une salle du
palais au rez-de-chaussée de la Tour, disposé pour le recevoir. Aux
aides de cuisine Turgy, Chrétien et Marchand, il fut interdit de
sortir à l'avenir du Temple; quant aux deux officiers municipaux de
garde auprès des prisonniers de chaque étage, ils avaient devancé
l'ordre formel qu'ils reçurent de demeurer tous deux pendant la nuit
dans l'antichambre: depuis le 2 décembre, ils s'étaient, à cet égard,
conformés à l'invitation verbale de la Commune.
[Note 35: «Le conseil général arrête:
»1º Que le citoyen Cléry, valet de chambre des prisonniers, sera logé
et couchera dans la Tour, du côté gauche donnant dans la salle à
manger, sans qu'il puisse coucher ailleurs sous aucun prétexte;
»2º Que le conseil du Temple sera placé dans la Tour;
»3º Que le citoyen Mathey, concierge, aura la surveillance de ladite
Tour, et ne pourra en sortir sous aucun prétexte;
»4º Que les guichetiers actuels, devenant inutiles par la nouvelle
disposition, seront réformés immédiatement, après avoir été payés
de ce qui leur est dû;
»5º Que la cuisine sera placée dans la Tour, et que les agents
sous-employés ne sortiront point;
»6º Pendant la nuit, deux officiers municipaux garderont les
prisonniers de chaque étage;
»7º Et enfin la même cuisine servira pour les commissaires du Temple.»
* * * * *
_Nota._ L'article 1º depuis longtemps était observé; chaque soir les
municipaux avaient soin de fermer la porte de la chambre de Cléry,
donnant dans le couloir qui conduisait à la chambre du Roi, et d'en
emporter la clef. L'article 5º ne fut pas mis à exécution: il y eut
impossibilité matérielle de placer la cuisine dans la Tour.]
Aux mesures de précaution exercées dans l'intérieur du Temple
répondaient au dehors les dispositions de police les plus sévères. A
la veille du jour _où l'on allait juger les attentats portés à la
souveraineté du peuple et prononcer sur leur auteur_, Roland, ministre
de l'intérieur, mandait aux administrateurs des départements de Paris
qu'_il était de leur devoir d'être en séance permanente_. Il les
prévenait que le _conseil exécutif aurait séances extraordinaires tous
les jours, matin et soir; qu'il fallait que, sitôt la réception de sa
lettre, ils lui envoyassent aux Tuileries une députation, à l'effet
de concerter toutes les mesures que nécessiterait la tranquillité
publique; qu'il fallait de même qu'à l'instant ils se déclarassent
aussi en séance permanente, et que leurs bureaux fussent dans une
perpétuelle activité; qu'ils devaient requérir la même permanence de
la municipalité, et avoir avec elle et avec le commandant de la force
publique une correspondance non interrompue_.
Le mardi 11 décembre, dès cinq heures du matin, la générale battait
dans tous les quartiers de Paris, et peu d'instants après la cavalerie
et le canon entraient dans la cour du Temple. Ce bruit et cet appareil
eussent terrifié la famille royale si elle n'en avait pas connu la
cause. Elle feignit cependant de l'ignorer, et demanda aux municipaux
des explications qu'elle n'obtint pas. A neuf heures, comme les autres
jours, Louis XVI et son fils montèrent pour le déjeuner dans
l'appartement du troisième étage. Ils restèrent pendant une heure
réunis en famille; mais la présence permanente des commissaires mit
obstacle à toute confidence et à tout épanchement.
A dix heures, on se sépara: les regards exprimaient seuls ce que les
lèvres ne pouvaient dire. L'enfant, comme de coutume, descendit avec son
père. A onze heures, deux municipaux vinrent le chercher pour le
conduire chez sa mère. Louis XVI demanda le motif de cet enlèvement. Les
commissaires répondirent qu'ils exécutaient les ordres qu'ils avaient
reçus. Louis embrassa son fils, et chargea Cléry de l'accompagner. Un
municipal presque aussitôt rentra chez le Roi pour lui annoncer que le
maire de Paris était au conseil avec un nombreux cortége, et qu'il
allait monter. Louis XVI resta pendant deux heures d'attente livré à ses
tristes pensées. Le secrétaire-greffier de la Commune avait oublié
l'ampliation du décret de la Convention, et il avait fallu envoyer
chercher cet acte, afin de pouvoir procéder régulièrement. Ce ne fut
qu'à une heure que Chambon se présenta, accompagné de Chaumette,
procureur général de la Commune, de Coulombeau, secrétaire-greffier, de
Santerre, commandant de la garde nationale; le maire annonça à Louis
qu'il venait le chercher pour le conduire à la Convention, en vertu d'un
décret dont le secrétaire-greffier allait lui faire lecture. Coulombeau
lut le décret. A cette expression: _Louis Capet_ sera traduit, etc.,
«_Capet_ n'est pas mon nom, dit le Roi; un de mes ancêtres l'a porté,
mais ce n'est pas celui de ma famille.» Puis, s'adressant à Chambon:
«J'aurais désiré, monsieur, que les commissaires m'eussent laissé mon
fils pendant les deux heures que j'ai passées à vous attendre. Au reste,
ce traitement est une suite de celui que j'éprouve ici depuis quatre
mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce
que mes ennemis ont la force en main.» Deux minutes après, on entendit
de la Tour du Temple le bruit de la voiture qui allait jeter devant une
assemblée arbitrairement érigée en tribunal le Prince de qui, selon les
lois traditionnelles, émanait toute justice, et au nom duquel, pendant
plus de dix-huit ans, avaient été rendus tous les arrêts des tribunaux
en France. On devine les angoisses des prisonnières, n'ayant autour
d'elles que des surveillants ennemis ou indifférents, condamnés au
mutisme. Elles virent bientôt entrer chez elles Cléry, amené par un
commissaire. Ce municipal, homme d'extérieur honnête et de manières
polies, resté seul avec Cléry après le départ du Roi, lui avait appris
que Louis ne reverrait plus sa famille, mais que le maire de Paris
devait encore consulter quelques membres de la Convention sur cette
séparation. Cléry avait profité du bon vouloir de ce commissaire pour se
faire conduire près du petit Prince, qui était chez sa mère.