d'être achevés; cependant le nouvel appartement destiné à Louis XVI,
dans la grosse tour, était prêt à le recevoir. En même temps, on
cherchait à grossir de nouveaux griefs l'acte d'accusation que la
révolution formulait chaque jour contre ce malheureux Prince, afin de
fournir un nouvel aliment à la colère de la rue. Dans l'embrasure
d'une porte qui communiquait de sa chambre à celle de son fils, le
Roi, peu de temps avant le 10 août, avait pratiqué à l'aide d'une
vrille (seul instrument qu'il pût employer sans bruit) une ouverture
de vingt-deux pouces de haut sur seize de large: il était parvenu à
creuser insensiblement dans le mur, sur les mêmes dimensions, un trou
de huit à neuf pouces de profondeur; chaque matin, il lui avait fallu
lever le morceau qu'il avait détaché du lambris, et le soir, le
travail terminé, le rattacher avec quatre fils. L'opération achevée,
il avait de sa main scellé en plâtre quatre tasseaux sur lesquels il
avait posé deux rangs de tablettes en bois, et dans cette cachette, il
avait rangé ses papiers les plus importants. Il avait fait venir le
serrurier Gamin pour doubler d'une feuille de tôle le morceau de
lambris qui recouvrait cette ouverture. Cet ouvrier, honoré de la
confiance du Roi, avait dénoncé à Roland ce fait, qui tout aussitôt
devint une source d'accusations. La petite cachette prit dans le
public le nom d'_armoire de fer_, et devait, dit-on, donner le fil
d'une vaste conspiration. Le 29 septembre, à dix heures du matin, six
officiers municipaux entrèrent dans la chambre de la Reine, où était
réunie sa famille. L'un d'eux, nommé Charbonnier, donna lecture d'un
arrêté du conseil de la Commune qui leur ordonnait «d'enlever papier,
encre, plumes, crayons, et même les papiers écrits, tant sur la
personne des détenus que dans leurs chambres, ainsi qu'au valet de
chambre et autres personnes du service de la tour; de ne leur laisser
aucune arme quelconque, offensive ou défensive; en un mot, de prendre
toutes précautions nécessaires pour ôter tout commerce de Louis le
dernier avec autres personnes que les officiers municipaux[27].» Puis
arrêtant ses regards sur Louis XVI, le même commissaire ajouta de vive
voix: «Lorsque vous aurez besoin de quelque chose, Cléry descendra et
écrira vos demandes sur un registre qui restera dans la salle du
Conseil.» Sans faire la moindre observation, les captifs se
fouillèrent, livrèrent leurs papiers, crayons, nécessaires de poche,
etc. Les commissaires firent ensuite la visite des armoires, des
coffres, et enlevèrent les objets désignés dans l'arrêté. Un d'eux dit
à Cléry: «Le ci-devant Roi sera transféré ce soir même dans la tour.»
Cléry fit part de cette pénible nouvelle à Madame Élisabeth, qui
trouva le moyen d'en avertir son frère. Après le souper, comme Louis
XVI quittait la chambre de Marie-Antoinette pour remonter dans la
sienne, un commissaire lui dit d'attendre un instant, que le conseil
avait une communication à lui faire. Les six municipaux qui, le matin,
avaient mis à exécution un arrêté de la Commune, parurent, et
notifièrent aux détenus un nouvel arrêté qu'ils venaient de recevoir
du conseil général.
[Note 27: Archives de l'Empire.]
* * * * *
Commune de Paris.--Du 29 septembre 1792, l'an IVe de la Liberté
et Ier de l'Égalité, Ier de la République française.
_Extrait du registre des délibérations du conseil général._
«La garde des prisonniers du Temple devenant tous les jours plus
difficile par leur concert et les mesures qu'ils peuvent prendre entre
eux, la responsabilité du conseil général de la commune lui impose
l'impérieuse loi de prévenir les abus qui peuvent faciliter l'évasion
de ces traîtres; il a pris l'arrêté suivant:
»1º Que Louis et Antoinette seront séparés;
»2º Que chaque prisonnier aura un cachot particulier;
»3º Que le valet de chambre sera mis en état d'arrestation;
»4º Adjoint avec les cinq commissaires déjà nommés, le citoyen Hébert;
»5º Les autorise à mettre à exécution l'arrêté de ce soir
sur-le-champ, même de leur ôter l'argenterie, les accessoires pour la
bouche; en un mot, le conseil général donne plein pouvoir à ses
commissaires d'employer tout ce que leur prudence leur prescrira pour
la sûreté de ces otages[28].»
[Note 28: Archives de l'Empire.]
La Commune, dans ses prescriptions, n'avait point encore revêtu une
forme aussi acerbe. Quoique préparé à cet événement, Louis en fut
affecté. Marie-Antoinette et Madame Élisabeth cherchaient à lire dans
les yeux des commissaires jusqu'où devaient s'étendre les rigueurs de
leur mission. En recevant les adieux de sa femme et de sa soeur, Louis
leur prit les mains et les serra avec un sentiment expressif qui
semblait dire: Résignons-nous. Son départ les laissa dans de vives
inquiétudes. Toutes deux pleuraient à chaudes larmes. Madame
Élisabeth, qui trouvait toujours des paroles consolantes pour toutes
les douleurs, devenait muette devant une infortune qu'elle croyait
sans bornes, et que pourtant elle voyait croître de jour en jour et
d'heure en heure.
Levées de bonne heure le lendemain, Madame Élisabeth et Marie-Thérèse
vinrent frapper chez la Reine un peu plus tôt que de coutume. Comme
Cléry avait suivi le Roi dans sa nouvelle prison, Madame Élisabeth
accourait s'offrir pour habiller le jeune prince. L'abattement de ces
trois pauvres femmes et de cet enfant lui-même était profond; la
suprême consolation des malheureux est de souffrir ensemble. A dix
heures, quand il leur fallut se mettre à table pour déjeuner, leurs
yeux se remplirent de larmes en voyant vide la place du père de
famille. Elles demandèrent en vain de ses nouvelles aux commissaires
de service auprès d'elles, aucun n'en put donner; mais quelques
instants après, un d'eux ayant été conduire dans l'appartement de la
grosse tour des peintres et des colleurs qui n'y avaient point terminé
leurs travaux, dit au Roi qu'il venait d'assister au déjeuner de sa
famille et qu'elle était en bonne santé. «Je vous remercie, répondit
Louis XVI; je vous prie de lui donner de mes nouvelles et de lui dire
que je me porte bien. Ne pourrais-je pas, ajouta-t-il, avoir quelques
livres que j'ai laissés dans la chambre de la Reine? Vous me feriez
plaisir de me les envoyer.» Puis il indiqua les ouvrages qu'il
désirait. Le représentant de la Commune fit droit à sa demande; mais
ne sachant pas lire, il proposa à Cléry de l'accompagner. Heureux de
l'ignorance de cet homme, Cléry s'empressa de descendre avec lui. Il
trouva Marie-Antoinette entourée de ses enfants et de sa soeur: leur
douleur, qui sembla augmenter à sa vue, s'exhala en mille questions
auxquelles il ne put répondre qu'avec réserve; leurs plaintes, leurs
paroles touchantes émurent le coeur des commissaires. «Accordez-nous
du moins, s'écriaient-elles, la consolation de nous réunir au Roi un
moment dans la journée, ne fût-ce qu'à l'heure des repas!--Eh bien,
laissons-les dîner ensemble aujourd'hui, dit avec un ton d'autorité un
municipal; mais comme notre conduite est subordonnée aux arrêtés de la
Commune, nous ferons demain ce qu'elle aura prescrit.» A ces mots, un
sentiment qui était presque de la joie vint soulager ces tristes âmes.
Marie-Antoinette pressant ses enfants dans ses bras, Madame Élisabeth
les yeux levés vers le ciel, semblaient rendre grâces à Dieu de cette
faveur inattendue. Quelques commissaires pleuraient malgré eux. Simon
lui-même était attendri. «Je crois, dit-il tout haut, que ces
b......... de femmes me feraient pleurer.» Il ajouta: «Quand vous
assassiniez le peuple au 10 août, dit-il en s'adressant à
Marie-Antoinette, vous ne pleuriez point.--Le peuple est bien trompé
sur nos sentiments», répondit tristement la Reine.
On servit le dîner chez Louis XVI à l'heure ordinaire, et on lui amena
sa famille. Aux transports qu'elle laissa éclater, on put juger des
craintes qu'elle avait éprouvées. La concession faite par les
commissaires de ce jour ne pouvant être blâmée par eux devant les
nouveaux municipaux qui devaient les remplacer, se continua
naturellement les jours suivants. Il ne fut plus question de l'arrêté
du 29 septembre; la famille royale se réunit chaque jour aux heures
des repas ainsi qu'à la promenade, et Cléry la servit comme par le
passé.
La Reine et Madame Élisabeth témoignèrent, après le dîner, le désir de
visiter l'appartement qu'on leur préparait au-dessus de celui du Roi.
Les commissaires les y conduisirent. Elles prièrent les ouvriers de se
hâter, mais la besogne dura encore trois semaines. Pendant ce
temps-là, Cléry partagea son temps entre tous les prisonniers, faisant
leurs chambres, réglant leurs dépenses et cherchant le moyen de
conserver quelques rapports entre eux. On comprend que ce séjour de la
famille royale dans deux tours séparées et sans communication
intérieure, en rendant la surveillance des municipaux plus difficile,
la rendait aussi plus inquiète. La chose la plus futile et la plus
insignifiante, dès qu'elle était relative à un membre de la famille
prisonnière au Temple, empruntait immédiatement à cette circonstance
un caractère sérieux. Un pauvre vicaire de Fontenay de Vincennes
adressait à Madame Élisabeth quelques prétendus vers sans rime ni
raison, et écrits dans une langue qui n'appartient ni à la prose ni à
la poésie. Ce fatras, portant l'adresse de _Madame Élisabeth au
Temple_, fut remis au conseil général de la Commune[29], qui le
transmit à la commission des vingt-quatre. (Voir aux pièces
justificatives, nº II.)
[Note 29: _Extrait du registre des délibérations du conseil général du
19 octobre 1792._
«Le conseil général nomme le citoyen Léger, l'un de ses membres,
qu'_elle_ charge de se transporter au Temple sur-le-champ pour y
prendre une lettre adressée à Madame Élisabeth par le vicaire de
Fontenay-sous-Bois, et l'apporter au conseil.
»_Signé_: DARNAUDERIE, vice-président;
»COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.»
(Archives de l'Empire.)]
On tenait éloignés du Temple les journaux qui racontaient les
sanglants malheurs de la France, les pamphlets qui pervertissaient la
conscience publique; mais l'injure, la menace, la calomnie adressées
directement aux Capets servaient souvent de passe-port aux gazettes
dans ce lazaret politique et moral où la famille royale prolongeait
sans fin sa douloureuse quarantaine, et dans lequel on ne laissait
pénétrer que ce qui pouvait ajouter aux tortures du présent les
appréhensions d'un plus sinistre avenir. Ces misérables feuilles, dont
le cynisme et le dévergondage étaient sans bornes, on les plaçait à
dessein sur une commode ou sur une cheminée dans les appartements. Ni
l'âge ni la vertu n'étaient épargnés. Une brochure prouvait qu'il
fallait étouffer _les deux petits louveteaux_, c'est ainsi qu'elle
appelait les enfants du Roi; une autre versait l'outrage à pleins
flots sur Madame Élisabeth, cherchant à détruire l'admiration
qu'inspiraient au public son caractère angélique et son dévouement
fraternel.
Un petit conflit d'attributions élevé entre Cléry et Tison, leurs
prétentions jalouses aussi bien que l'habitude que prenait
individuellement chaque détenu de s'adresser pour un service
quelconque au commissaire qu'il croyait le mieux disposé en sa faveur,
firent prendre par le conseil du Temple un arrêté pour réglementer la
manière dont la famille royale présenterait à l'avenir ses demandes au
conseil. Le municipal James, qui protégeait Tison, lui dit en lui
annonçant le résultat de la délibération du conseil: «Sois content, le
ministère est formé; tu as le département des femmes.»
La séparation complète de la famille royale était pressentie dans cet
arrêté. Le vendredi 26 octobre, la Reine, ses enfants et Madame
Élisabeth furent installés dans la grosse tour. Ce moment tant
souhaité par les prisonniers, et qui semblait leur promettre quelques
consolations, fut marqué, de la part des municipaux, par un trait
d'hostilité contre la Reine. Le conseil du Temple, composé de Roché,
Jérosme, Cochois et Massé, et sur la motion d'un d'entre eux, ennemi
personnel de Marie-Antoinette, prit un arrêté qui, sous la forme d'une
mesure de convenance et d'ordre, retirait le jeune Louis-Charles des
mains de sa mère et le remettait entre celles de son père[30]. Sans
avoir préalablement notifié cette décision à Marie-Antoinette, le soir
même de son entrée dans son nouvel appartement, on lui enleva son
fils. La Commune s'était empressée de ratifier cet arrêté[31]. Dans
cette même journée, pendant le dîner de la famille royale, un greffier
et un huissier, tous deux en costume, et suivis de six gendarmes,
étaient venus chercher Cléry pour le conduire à l'hôtel de ville,
d'où, après six heures passées au cachot, et un long interrogatoire,
il fut reconduit, à minuit, au Temple par les quatre officiers
municipaux désignés pour y prendre le service.
[Note 30: Commune de Paris.--Sûreté du Temple. L'an Ier de la
République française, le 27 octobre 1792.
_Extrait du registre des délibérations du conseil de service au
Temple, en date du 26 octobre présent._
«Sur les observations faites par l'un des membres de service au Temple
que le fils de Louis Capet était jour et nuit sous la direction de
femmes, mère et tante, considérant que cet enfant est dans l'âge où il
doit être sous la direction des hommes, le conseil, délibérant sur cet
objet, a arrêté et arrête qu'à l'instant le fils de Louis Capet sera
retiré des mains des femmes pour être remis et rester entre celles de
son père les jours et nuits, excepté qu'après l'heure du dîner il
montera dans le logement de ses mère et tante, durant le moment où son
père se repose, et en descendra sur les quatre à cinq heures du soir;
le tout sous la surveillance et conduite de l'un des commissaires de
service.
»Fait au Conseil séant au Temple lesdits jour et an que dessus.
»_Signé_: MASSÉ, JÉROSME, ROCHE, COCHOIS.
»Pour extrait conforme à l'original:
»ROCHÉ, commissaire municipal de service
et président au Temple;
»COCHOIS, _ségrétère_.»
Délivré au citoyen Cléry, de service auprès de Louis et de sa
famille.]
[Note 31: Commune de Paris.
_Extrait du registre des délibérations du conseil général, du 26
octobre 1792._
«Le conseil général approuve l'arrêté pris par les commissaires des
travaux du Temple et les commissaires du conseil du Temple, relatif à
la translation des femmes dans la grosse tour, au troisième étage, et
le fils du ci-devant Roi avec son père.
»Les autorise à faire disposer ses (_sic_) guichets qu'ils croiront
nécessaires dans cette même tour.
»_Signé_: BOUCHER-RENÉ, président en l'absence du maire;
»COULOMBEAU, secrétaire-greffier par intérim.»]
Avant d'aller plus loin, il convient de mettre sous les yeux du
lecteur un tableau fidèle du Temple tel qu'il existait au moment où
les travaux exécutés pour la captivité de la famille royale furent
terminés. Le plan que nous intercalons à cette page donnera d'abord
une idée générale et exacte de l'enclos du Temple à cette époque.
Essayons de faire connaître maintenant la nouvelle demeure que la
truelle de la révolution venait de restaurer pour Louis XVI et pour sa
famille dans le vieux donjon des Templiers.
La grosse tour, dont la hauteur dépassait cent cinquante pieds et dont
les murs avaient neuf pieds d'épaisseur dans leur moyenne proportion,
formait quatre étages voûtés et soutenus au milieu par un gros pilier
depuis le bas jusqu'au quatrième étage. L'intérieur était d'environ
trente-quatre à trente-six pieds en carré.
Le rez-de-chaussée, qui n'avait subi aucun changement, était resté
avec ses murailles nues; mais par la sévérité même de son
architecture, par les arêtes de sa voûte, par le fût lourd et
l'élégant chapiteau de son pilier, et aussi par les quatre lits à
colonnes torses adossés aux quatre murs de sa vaste salle, il
rappelait les temps et les choses d'autrefois.
Cette pièce était destinée aux commissaires de la Commune qui
n'étaient point de service à la porte du Roi et de la Reine. Ils y
prenaient leurs repas, y couchaient, et s'y assemblaient pour
délibérer. Aussi appela-t-on cette pièce la _chambre du conseil_. Des
tourelles placées aux quatre angles, la première contenait l'escalier
qui allait jusqu'aux créneaux, la seconde servait d'armoire aux
municipaux, la troisième de bûcher et la quatrième de garde-robe.
L'entrée de chaque étage était fermée par deux portes, la première en
bois de chêne garni de clous, la seconde en fer.
Le premier étage, demeuré aussi dans son intégrité première, était la
répétition du rez-de-chaussée, moins ses lits à colonnes. Il servait
de corps de garde, et était, après celui du palais du Temple, le poste
le plus important de l'enclos. Aux deux parois les plus larges de la
muraille, on avait établi des planches légèrement inclinées formant
avec quelques matelas un lit de repos pour la garde. Au milieu de la
salle, autour du pilier, les armes se groupaient en faisceau.
Le second étage, qui ne formait primitivement, comme les autres
étages, qu'une seule pièce, avait été divisé en quatre chambres par
des cloisons en planches, avec de faux plafonds de toile. La première
pièce était une antichambre qui, par trois portes différentes,
communiquait aux trois autres pièces. En face de la porte d'entrée
était la chambre du Roi; on y plaça un lit pour son fils. De
l'antichambre on entrait également dans la salle à manger, qui en
était séparée par une seule cloison à vitrage. La chambre de Louis XVI
avait une cheminée; un grand poêle ouvrant dans l'antichambre, mais
placé au centre du carré de la tour, c'est-à-dire à la place même où
se trouve le pilier aux étages inférieurs, chauffait les autres
chambres. Une croisée éclairait chaque pièce, mais les barreaux de fer
et les abat-jour, scellés et posés en dehors, empêchaient l'air de
circuler. Les cloisons de l'appartement étaient recouvertes d'un
papier peint. Celui de l'antichambre représentait des pierres de
taille superposées comme on les figure au théâtre pour simuler
l'intérieur d'une prison. A gauche en entrant, on avait placardé au
milieu du mur la Déclaration des droits de l'homme, écrite en
très-gros caractères et encadrée dans une large bordure tricolore. Le
papier de la chambre du Roi était jaune glacé, semé de fleurs
blanches. En entrant, on voyait la cheminée en face, la fenêtre à main
droite, ainsi que la tourelle; à main gauche, le lit de Louis XVI, et
à ses pieds le petit lit de son fils. Sur la console de la cheminée
était posée une pendule portant gravés sur son cadran de porcelaine
ces mots: _Lepaute, horloger du Roi_; mais dès l'installation de Louis
(le 29 septembre) dans la grosse tour, les représentants de la Commune
avaient collé un pain à cacheter sur le mot _Roi_. Les plaques de
fonte de la cheminée portaient ces mots: _Liberté_, _égalité_,
_propriété_, _sûreté_. La tourelle servait à Louis XVI de cabinet de
lecture et d'oratoire. Ses murs enduits de plâtre étaient revêtus
d'une peinture gris de lin. On y avait placé un tout petit poêle. Près
du lit du jeune prince s'ouvrait une porte sur un couloir conduisant à
gauche dans la chambre de Cléry, et plus loin, en inclinant à droite,
à la garde-robe placée dans une seconde tourelle. Le lit de Cléry,
parallèle à celui de son maître, n'en était séparé que par l'épaisseur
de la cloison. La troisième tourelle, donnant dans la salle à manger,
servait de bûcher.
[Illustration: TROISIÈME ÉTAGE.
A. Escalier.
1. Porte de chêne.
2. Porte de fer.
B. Antichambre.
Une table en noyer.
Un lit de repos et des chaises.
C. Chambre de la Reine.
3. Lit de la Reine, à colonnes en damas vert avec ses housses,
un sommier et deux matelas, un traversin, une couverture piqûre
de Marseille.
4. Lit de Madame Royale, couchette à deux dossiers, une paillasse,
un sommier, trois matelas, un traversin et deux couvertures
en coton.
5. Commode en bois d'acajou, à dessus de marbre, surmontée d'un
miroir de toilette.
6. Canapé garni de son carreau et de ses deux oreillers.
7. Cheminée, ornée de la pendule que nous avons indiquée, et
d'une glace de 45 pouces sur 36.
8. Un paravent en bois de quatre feuilles, couleur d'acajou.
Deux tables de nuit.
D. Cabinet de la Reine.
E. Chambre de Madame Élisabeth.
9. Lit en fer, garni de sa housse de toile de Jouy doublée de
taffetas vert, un sommier, deux matelas, un lit de plume,
un traversin et une couverture piqûre de Marseille.
10. Commode en placage, à dessus de marbre.
11. Une table en bois de noyer.
12. Cheminée avec une glace de 45 pouces sur 32.
Deux chaises, deux fauteuils couverts en perse.
Flambeaux argentés.
F. Garde-robe.
G. Chambre de Tison.
Un lit, une commode en placage, à dessus de marbre. Un miroir
de toilette; une pendule de Lepaute posée sur la commode,
plusieurs chaises dont deux de canne. Flambeaux argentés.
H. Cabinet où fut enfermé Tison en septembre 1793.]
Le troisième étage, contenant le logement de Marie-Antoinette et celui
de Madame Élisabeth, était la répétition du second moins le couloir.
La chambre de la Reine était au-dessus de celle du Roi, et son lit
placé au même endroit que le lit du Roi. Celui de Marie-Thérèse était
entre la cheminée et la porte du couloir supprimé. Le papier de la
chambre, aussi bien que celui de la tourelle qui servait de cabinet
de toilette, était entremêlé de zones vertes et bleues d'une nuance
extrêmement tendre. La cheminée était ornée d'une pendule
représentant la Fortune et sa roue,--singulière ironie en présence de
la grandeur renversée! La chambre de Madame Élisabeth et celle de
Tison étaient tapissées d'un même papier jaune très-commun. Leur
ameublement était à peu près le même aussi: un lit de fer, une table
en bois de noyer, une commode en placage, tels étaient les principaux
meubles de Madame Élisabeth. Le plan descriptif de cet étage achèvera
de le faire bien connaître.
Les détails d'ameublement que nous donnons à la suite de ce plan sont
parfaitement authentiques: ils ont été puisés dans deux inventaires,
l'un fait à la date du 25 octobre 1792, lors de l'entrée de la famille
royale dans la grosse tour, et l'autre le 19 janvier 1793[32].
[Note 32: Archives de l'Empire, carton E, nº 6, 206.]
Le quatrième étage, ne devant pas être habité, était resté dans sa
simplicité première. Sa voûte élevée, l'absence du pilier central, le
faisaient paraître plus grandiose que les autres étages. Quelques
vieux meubles de rebut et quantité de planches étaient relégués dans
les bas-côtés de cette vaste salle. Entre les créneaux et le toit de
la grande tour régnait une galerie servant quelquefois de promenade.
Les entre-deux des créneaux furent garnis de planches, jalousies sans
treillis enlevant au promeneur toute possibilité de voir ou d'être
vu[33].
[Note 33: Le lecteur trouvera à la fin du volume (Documents et pièces
justificatives, nº III) une esquisse de la physionomie extérieure du
Temple, un aperçu du personnel commis à sa garde, et des dispositions
prises par l'autorité républicaine.]
Les habitudes de la famille ne subirent point de changements par suite
de sa réunion dans la grosse tour. Louis XVI, en présence d'événements
qui ne lassaient ni sa patience ni son courage, cherchait le plus
souvent ses distractions dans la lecture; plus émue que lui,
Marie-Antoinette s'occupait de ses enfants, demandait en vain au
travail manuel un apaisement aux troubles de son esprit, et faisait
matin et soir de courtes prières. Quant à Madame Élisabeth, elle ne
s'inquiétait plus de la méchanceté des hommes. Quelquefois, dans la
journée, au milieu des jurements et des blasphèmes, elle s'isolait
dans sa chambre, s'agenouillait près de son lit avec une ferveur
angélique, ou, assise sur une chaise, se recueillait dans ses
méditations avec un calme inaltérable. Souvent, après le dîner, quand
la promenade au jardin n'avait pas lieu, les enfants jouaient dans
l'antichambre au siam ou au volant; Madame Élisabeth assistait à leurs
jeux, assise près d'une table et un livre à la main. Cléry restait
habituellement dans cette pièce, et, se conformant aux ordres de cette
princesse, il s'asseyait aussi, et prenait un livre pour paraître
occupé de son côté. Il était facile de voir que la division de la
famille, ainsi parquée en deux chambres, contrariait et inquiétait
parfois les commissaires chargés de ne laisser jamais le Roi et la
Reine seuls, et ne voulant point se séparer eux-mêmes, tant ils se
méfiaient l'un de l'autre, espions tout ensemble et espionnés. Madame
Élisabeth profitait de ce moment pour entrer en communication avec
Cléry: celui-ci prêtait l'oreille, et, pour ne pas être surpris par
les municipaux, répondait sans détourner les yeux de sa lecture.
Marie-Thérèse et son frère, d'accord avec leur tante, facilitaient cet
entretien par leurs jeux bruyants ou par quelques signes annonçant
l'entrée des commissaires. Les captifs n'avaient pas moins à se défier
de Tison, dont les municipaux, plus d'une fois dénoncés par lui,
avaient aussi à redouter la surveillance.