journées qui précédèrent immédiatement les massacres, une description
saisissante: «Qu'on se figure, dit-il, des rues populeuses et vivantes
frappées tout à coup du vide et du silence de la mort avant le coucher
du soleil, dans une des belles soirées d'été, n'offrant plus ni
promeneurs ni voitures dans leurs espaces solitaires, et ne présentant
au contraire dans toute leur étendue que l'aspect du néant. Toutes les
boutiques sont fermées; chacun, retiré dans son intérieur, tremble
pour sa vie ou sa propriété; tous sont dans l'attente des événements
d'une nuit où chaque individu ne peut pas même espérer de ressources
de son désespoir.»
Quant aux journées de septembre elles-mêmes, c'est dans les Mémoires
contemporains qu'on en trouvera la tradition dramatique et vivante.
Madame Elliot[20] surtout, qui, pendant ces journées d'épouvante et
d'horreur, sauva la vie à Champcenetz à travers d'étranges péripéties
et par des prodiges de courage et de présence d'esprit, a laissé une
relation empreinte de toutes ses émotions et de toutes ses anxiétés.
Elle a raconté cette terrible visite domiciliaire avant laquelle elle
avait fait étendre entre deux matelas, dans la ruelle de son lit, où
elle était couchée elle-même, M. de Champcenetz, malade, tremblant la
fièvre, et à moitié mort de terreur; les propos sanglants et les
menaces des sicaires; sa double crainte de leur découvrir le
malheureux proscrit et d'être étendue côte à côte avec un cadavre, car
Champcenetz ne respirait plus. Elle a dit la consigne inexorable des
barrières, qui ne laissaient sortir personne; les rues, les quais, les
boulevards sillonnés de patrouilles; le cours de la Seine gardé; elle
rencontra même le 3 septembre--avec quelle horreur!--un des plus
sinistres trophées de ces hideux massacres qu'on portait de la Force
au Temple. Encore une fois, notre sujet ne nous condamne pas à entrer
dans ce récit: nous rechercherons seulement ce que sont devenues les
personnes qui avaient suivi la famille royale des Feuillants au
Temple, et qui lui ont été arrachées le 19 août.
[Note 20: Madame Elliot est une de ces femmes à la vie légère du
dix-huitième siècle qui, jusque dans le désordre, conservaient un
coeur dévoué, une âme forte, le sentiment de l'honneur politique et de
la foi chrétienne. B.]
Le registre de la petite Force[21] constate qu'à l'époque de ces
événements, cette prison renfermait cent dix femmes, la plupart
appartenant à l'écume de la population, amenées là par la prostitution
ou le vagabondage: malheureuses créatures, de tout âge, accusées
d'avoir volé du linge ou de la vaisselle aux Tuileries, le 10 août, ou
dans la nuit du 10 au 11. Parmi ces cent dix femmes, on en remarque
neuf seulement détenues pour des faits politiques. Voici leur écrou:
A la date du 19 août:
De l'ordre de M. Pétion, maire, et MM. les commissaires des
48 sections.
Madame de Navarre, première femme de chambre de Madame Élisabeth,
Madame Basire, femme de chambre de Madame Royale,
Madame Thibault, première femme de chambre de la Reine,
Madame Saint-Brice, femme de chambre du Prince Royal,
Madame Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,
Mademoiselle Pauline Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,
Marie-Thérèse-Louise de _Savoie de Bourbon-Lamballe_,
[Note 21: Conservé dans les archives de la préfecture de police.]
A la date du 30 août:
Angélique-Euphrasie Peignon, épouse de M. de Septeuil, native de
Paris, âgée de vingt et un ans et demi, envoyée dans cette prison
pour y être détenue jusqu'à nouvel ordre; de l'ordre de MM. les
administrateurs du département de police.
A la date du 2 septembre:
Madame Mackau, envoyée dans cette prison avec la demoiselle
Adélaïde Rotin, sa femme de chambre, prisonnière volontaire
auprès de sa maîtresse; de l'ordre de MM. les administrateurs de
police, membres de la commission de surveillance et de salut
public.
Mademoiselle Pauline de Tourzel et madame Saint-Brice furent
miraculeusement mises en liberté le 2 septembre. Mesdames Thibaud,
Navarre, Basire, de Tourzel et Septeuil furent relâchées, le 3, par
le tribunal populaire qui s'était installé à la Force. Il en fut de
même de madame de Mackau et de sa femme de chambre, entrées dans cette
prison la veille[22], au moment même où l'on commençait les
massacres. Quant à madame de Lamballe, en examinant de près son écrou,
il est facile de voir qu'une destinée particulière lui était réservée:
les noms de _Savoie_ et de Bourbon-Lamballe sont écrits en saillie,
avec une intention évidente; la profession n'y est point indiquée;
tout semble annoncer le sort funeste qui l'attendait. L'histoire n'a
pas dit nettement pourquoi elle a été assassinée: elle n'a point nommé
d'une manière positive ses juges, je veux dire ses proscripteurs et
ses bourreaux. La main même, la main inconnue qui, sur le registre, a
complété l'écrou de cette infortunée princesse, s'est bornée à ajouter
à son nom ces seuls mots, qui étaient un arrêt de mort: «Conduite le 3
septembre au grand hôtel de la Force.»
[Note 22: Madame Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau,
sous-gouvernante des Enfants de France, née au château de Soucy le 16
novembre 1723, est morte à Vitry-sur-Seine le 16 février 1800.
Madame Élisabeth-Louise Le Noir, comtesse de Soucy, belle-soeur de
madame de Mackau, et comme elle sous-gouvernante des Enfants de
France, née à Paris le 31 octobre 1729, est morte à Vitry-sur-Seine le
21 décembre 1813.
Adélaïde Rotin, femme Camille, qui n'avait jamais quitté le service de
ses deux maîtresses, ne s'éloigna pas d'elles après leur mort; grâce à
une petite pension que la famille de Mackau lui faisait, elle passa
ses derniers jours dans ce village, gardienne de deux tombes près
desquelles elle espérait la sienne. Son voeu a été réalisé le 5
juillet 1855. Elle était née à Versailles en 1768.
Nous avons visité plus d'une fois cette pauvre femme, que son
dévouement et sa mémoire rendaient fort intéressante. Voici comment
elle nous a raconté la manière dont elle avait échappé aux massacres
de septembre:
«Née à Versailles en 1768, j'avois conséquemment vingt-quatre ans
lorsque je me constituai prisonnière à la Force, après le 10 août
1792. On fit beaucoup de difficulté pour m'admettre dans cette prison;
mais mes instances furent si vives que j'eus le bonheur d'y entrer
avec ma maîtresse, madame la baronne de Mackau. Elle et moi nous
couchâmes sur la paille, et fûmes nourries au pain et à l'eau. En face
de notre cachot étoit celui de la princesse de Lamballe, entrée à la
Force quelques jours avant nous. La concierge de la prison étoit une
très-brave femme: elle eut grande pitié de nous, et c'est à elle que
nous dûmes de ne pas mourir de faim. Elle nous apporta pendant la nuit
différentes nourritures pour nous soutenir.
»Dans la matinée du 3 septembre, une espèce de tribunal s'installa à la
Force dans une salle basse. Il y avoit sept ou huit personnes de la
maison du Roi. On nous interrogea toutes; quand on s'adressa à madame de
Mackau: «Qu'allez-vous faire? leur dis-je; elle est aliénée, elle ne
peut vous répondre sur rien.--Prends Dieu à témoin qu'elle est
aliénée.--Oui, certes, je prends Dieu à témoin qu'elle est aliénée, et
qu'il lui est impossible de répondre.--Mais elle a des parents
émigrés?--Elle n'en a aucun, m'écriai-je, bien que je susse pertinemment
qu'elle en avoit deux.» Mon ton assuré sauva ma maîtresse. Immédiatement
mise en liberté, elle se réfugia chez madame de Chazet, sa fille.
Retenue après elle à la Force, on eut la cruauté de me faire assister au
meurtre de madame de Lamballe. Dès qu'elle eut passé le guichet et mis
le pied sur le pavé où avoit lieu le massacre général et où le sang
couloit à flots, elle fut abattue immédiatement; on la dépouilla de tous
ses vêtements, on lui ouvrit le corps et on lui arracha le coeur. On
m'avoit entraînée pour être immolée aussi, et c'est ainsi que je fus
témoin de toutes ces horreurs. Je perdis connoissance, et quand je
repris mes sens j'étois toute nue moi-même et j'avois été livrée à
toutes les brutalités. Au moment où on alloit me frapper, un gendarme
prit intérêt à moi; il pleuroit à chaudes larmes; il me protégea avec
son sabre, fut blessé au poing, et parvint à m'envelopper de son
manteau. Plusieurs spectateurs prirent comme lui ma défense. Mon premier
protecteur me fit aussitôt monter dans une voiture, et la populace, qui
un instant auparavant avoit demandé ma mort, cria autour de cette
voiture: «_Vive l'innocence reconnue!_» Les chevaux pouvoient à peine
traverser les flots de cette multitude, et l'on mit près de deux heures
à me conduire rue des Boucheries-Saint-Honoré, chez la lingère de madame
de Mackau. Tout le monde se disputa le moyen de m'apporter des secours.
Pendant que je devenois ainsi l'objet de soins et d'égards empressés,
madame de Mackau, qui avoit appris le massacre général des prisonniers,
ne doutoit pas que je ne fusse moi-même au nombre des victimes, et elle
me pleuroit.
»La lingère me donna tout ce qu'il me falloit pour me vêtir. Le
gendarme qui m'avoit sauvée me conduisit chez madame de Chazet, où se
trouvoit madame de Mackau. Obligées de quitter Paris sur-le-champ,
nous vînmes demeurer à Vitry chez madame de Soucy.
»Dans ce village où s'est écoulée presque toute mon existence, j'ai
survécu de longues années à mes deux respectables maîtresses. Ma seule
pensée de bonheur est de les rejoindre: ma tombe est prête auprès de
la leur.
»_Signé_: ADÉLAÏDE CAMILLE.
»A Vitry-sur-Seine, le mardi 13 juillet 1853.»]
Manuel, en quittant le Temple, y avait laissé de l'inquiétude. Depuis,
certaines rumeurs avaient accru l'alarme: les municipaux jugèrent à
propos d'interdire aux prisonniers la promenade du jardin. La famille
royale, qui venait de sortir de table, se tenait réunie dans la
chambre de la Reine. Cléry était à dîner avec Tison et sa femme;
celle-ci jette un grand cri: une tête de femme, pâle et sanglante,
vient d'apparaître à la croisée. Les assassins, au dehors, croient
avoir reconnu la voix de la Reine, et accueillent par un rire joyeux
le cri d'effroi sorti de la Tour. Cléry est remonté précipitamment: il
prévient à voix basse Madame Élisabeth, mais son visage est tellement
atterré que le Roi et la Reine s'en aperçoivent. «Qu'avez-vous donc,
Cléry?» lui dit la Reine. Les deux commissaires de service étaient à
leur poste; un troisième s'écrie en entrant et en s'adressant au Roi:
«Les ennemis sont à Verdun; nous périrons tous, mais vous périrez le
premier.» Un autre municipal survient, encore suivi de quatre hommes
députés par le peuple; un d'eux demande instamment que les prisonniers
se montrent à la fenêtre.--«Oh! non, non, de grâce! s'écrie un
municipal de service[23] en barrant le passage au Roi, n'approchez
pas! ne regardez pas! quelle horreur!» Voyant l'honorable opposition
des municipaux, l'orateur de la députation s'écrie d'une voix
satanique: «On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l'on vous
apportait, pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses
tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le
peuple monte ici.» La Reine tombe évanouie. J'abrége ici le récit de
ces horribles scènes, que le lecteur peut trouver en détail dans
l'histoire de Louis XVII.
[Note 23: Du nom de Mennessier.]
Le moindre objet qui avait appartenu à l'infortunée princesse de
Lamballe devenait pour Marie-Antoinette et pour sa fille un douloureux
_memento_ et une nouvelle source de larmes. Madame Élisabeth ramassa
quelques effets laissés par elle à la tour lorsqu'elle en avait été
enlevée, les serra loin de leurs yeux, et, au premier moment
favorable, les remit à Cléry en lui recommandant d'en faire un paquet
et de l'adresser avec une lettre à la première femme de chambre de
madame de Lamballe. Ni le paquet ni la lettre n'arrivèrent à leur
destination.
Parmi les commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses
du Temple, le nommé Simon, cordonnier et officier municipal, s'était
fait remarquer par sa rudesse et sa grossièreté. Un jour, Madame
Élisabeth, qui avait su que sa femme était malade à l'Hôtel-Dieu, lui
en demanda des nouvelles. «Dieu merci, elle va mieux, répondit-il, en
ajoutant: C'est un plaisir de voir actuellement les dames de
l'Hôtel-Dieu; elles ont bien soin des malades; je voudrais que vous
les vissiez, elles sont aujourd'hui habillées comme ma femme, comme
vous, mesdames, ni plus ni moins[24].»
[Note 24: _Mon témoignage sur la détention de Louis XVI et de sa
famille dans la tour du Temple_, par Ch. GORET, ancien membre de la
Commune du 10 août 1792.--Paris, Maurille, 1825, in-8º de 71 pages.]
La plupart du temps il y avait entre les municipaux de service, les
gardes nationaux, les deux geôliers de la petite tour et les maçons
même employés aux travaux du Temple, un odieux concert pour charger
d'outrages ces grandeurs tombées. Nous ne redirons pas ces insultes de
tous les jours que la famille royale eut à subir dans l'intérieur de
sa prison ou pendant ses promenades au jardin, et qu'elle ne cessa
d'endurer avec une inaltérable résignation. Nous préférons rappeler
quelques rares témoignages de sympathie et de compassion qui lui
furent offerts.
Un commissaire, de garde pour la première fois, entra chez le Roi
pendant que le petit prince prenait sa leçon de géographie. Interrogé
par son père, qui lui demandait dans quelle partie du monde était
située Lunéville, l'enfant répondit: «Dans l'Asie.--Comment! dans
l'Asie! dit en souriant le municipal; vous ne connaissez pas mieux un
lieu où vos ancêtres ont régné?» La manière dont le municipal
relevait l'erreur plut au Roi et à la Reine. Marie-Antoinette entama
avec lui une conversation à voix basse: «Nous supporterions plus
facilement nos malheurs, lui dit-elle en terminant, si la plupart de
vos collègues vous ressemblaient.»
Un garde national placé en faction au bout de l'allée des marronniers
qui servait de préau, jeune homme d'une intéressante figure, exprimait
par son attitude et son regard le désir de donner quelques
renseignements à la famille royale. Madame Élisabeth, dans un second
tour de promenade, s'approcha de lui assez près pour qu'il lui parlât;
soit crainte, soit respect, il ne l'osa point, mais quelques larmes
brillèrent dans ses yeux, et par un signe il indiqua qu'il avait
déposé à peu de distance un papier dans les décombres. Cléry, en
feignant de choisir des palets pour le petit Prince, se mit à la
recherche de ce papier; mais les commissaires l'avertirent qu'il ne
devait pas approcher des sentinelles et qu'il eût à se retirer. On n'a
pu deviner quelles étaient les intentions de ce jeune homme.
Ce n'est pas le seul sujet d'émotion que l'heure de la promenade
offrait aux prisonniers: parmi quelques royalistes qui profitaient
chaque jour de ce court instant pour les voir, en se plaçant aux
fenêtres des maisons situées autour de l'enceinte du Temple, Cléry,
une fois, remarqua une femme qui suivait d'un oeil très-attentif tous
les mouvements du jeune Prince lorsqu'il s'écartait de ses parents, et
crut reconnaître en elle madame de Tourzel. Il prévint Madame
Élisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la
croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes.
«Quoi! dit-elle, elle vivroit encore!» Cléry s'était trompé; les
renseignements qu'il obtint le lendemain lui apprirent que madame de
Tourzel était dans une de ses terres[25]. Il apprit aussi que la
princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon, qui, le 10
août, au moment de l'attaque, se trouvaient dans le palais des
Tuileries, n'avaient point été comprises dans le massacre. La
certitude qu'elles vivaient encore fut pour la famille royale, qui les
avait pleurées, une surprise pleine de joie et comme la résurrection
d'amis qu'on a crus perdus pour toujours; mais, hélas! elle apprit
presque aussitôt le meurtre des prisonniers de la haute cour
d'Orléans, et cette nouvelle affreuse lui causa un vif chagrin. Le duc
de Brissac et M. de Lessart étaient au nombre de ces serviteurs de la
royauté qui ne furent pas jugés, mais assassinés à Versailles le 9
septembre 1792. La population de Versailles put voir la tête de M. de
Brissac plantée au bout d'une des piques de la grille du château. M.
de Brissac n'avait jamais voulu s'éloigner du danger. La dissolution
de son régiment l'avait rendu libre; il aurait pu fuir, Louis XVI l'en
avait prié; mais le coeur d'un sujet si dévoué était resté sourd aux
instances d'un prince si malheureux. «Sire, avait répondu M. de
Brissac, la fuite m'est défendue. On dirait que je suis coupable et
l'on vous croirait complice: ma conduite serait donc pour vous une
accusation; j'aime mieux mourir.» Il mourut.
[Note 25: C'était encore une erreur. Madame et mademoiselle P. de
Tourzel, sauvées de la Force par M. Hardy, avaient été conduites par
lui dans un petit logement à Vincennes, où elles demeurèrent cachées
pendant plus de trois mois. B.]
Au nombre des personnes qui venaient aux environs du Temple épier
l'instant et l'occasion d'apercevoir la famille royale, il faut citer M.
Hue, qui, après quinze jours environ passés dans les cachots de la
Commune, avait recouvré la liberté. Le seul adoucissement à ses peines
était de porter ses pas vers le Temple: sa seule ambition était de
rentrer à la Tour. Il fit à ce sujet des démarches auprès de Pétion, et
celui-ci ayant été nommé député à la Convention, il se détermina à
s'adresser à Chaumette, qui venait de remplacer, comme procureur de la
Commune, Manuel, devenu aussi représentant du peuple. Il reçut de lui un
accueil poli et presque bienveillant. Chaumette l'invita à s'asseoir, et
ayant fait interdire sa porte, s'épancha confidentiellement avec lui,
lui parla de son origine obscure, de sa jeunesse besoigneuse, des
obstacles qu'il avait eu à franchir, des rigueurs qu'il avait éprouvées.
Puis il lui fit des révélations importantes sur les infidélités de
quelques personnes du service du Roi qui recevaient par jour, pour prix
de leurs délations, un ou plusieurs louis stipulés payables en or. Ces
tristes aveux confondaient la loyauté de M. Hue: il se rappela pourtant
qu'une ou deux fois Madame Élisabeth s'était étonnée de rencontrer dans
un journal quelques détails d'intérieur sur lesquels l'oeil du dehors
n'avait pu tomber. Mais si la raison de Madame Élisabeth était
clairvoyante, sa conscience étroite et scrupuleuse se serait reproché
d'arrêter un soupçon infamant sur qui que ce fût. Et M. Hue, dans son
ouvrage sur les _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, a
gardé sur ces traîtres une magnanime réserve, ne devant pas, dit-il,
mettre à découvert leurs noms quand son vertueux maître les a voulu
taire, et quand, dans son immortel testament, il a recommandé à son fils
de ne songer qu'à leurs malheurs.
Portant ensuite l'entretien sur la famille royale, Chaumette laissa
entrevoir de l'intérêt pour le Dauphin. «Je veux, dit-il, faire donner
quelque éducation à cet enfant; je l'éloignerai de sa famille pour lui
faire perdre l'idée de son rang; quant au Roi, il périra. Le Roi vous
aime.....» A ces mots, M. Hue ne put retenir ses pleurs. «Donnez un
libre cours à votre douleur, reprit Chaumette; si vous cessiez un
instant de regretter votre maître, moi-même je vous mépriserais.»
Chaumette s'était montré confiant, mais il demeura inflexible, et M.
Hue ne put rentrer au Temple.
L'Assemblée législative avait accompli sa tâche. N'ayant ni le courage
de la vertu ni l'énergie du crime, cette triste assemblée, dominée par
la Commune insurrectionnelle de Paris, qui disposait de la force
révolutionnaire, avait amené la victime au Temple. La Convention
devait l'y venir chercher pour l'immoler. La peur ou la violence avait
écarté des comices la plus grande partie des électeurs, et un million
cinq cent mille votes seulement avaient été constatés au scrutin.
Nommée sous l'impression des massacres, conçue pour ainsi dire dans le
meurtre et dans le sang, la Convention allait se montrer digne de son
odieuse origine: dès sa première séance, 21 septembre 1792, elle
abolit officiellement la royauté, déjà supprimée de fait, et semblable
à une dérision couronnée. A quatre heures du soir, un officier
municipal nommé Lubin se rendit au Temple, entouré de gendarmes à
cheval et d'une nombreuse populace; les trompettes sonnèrent, il se
fit un grand silence, et Lubin, qui avait une voix de Stentor, donna
lecture de la proclamation, que la famille royale put entendre
distinctement:
«La royauté est abolie en France. Tous les actes publics seront datés
de la première année de la République. Le sceau de l'État portera pour
légende ces mots: _République de France_. Le sceau national
représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la
main une pique surmontée du bonnet de la Liberté.»
Pendant cette lecture, les municipaux de service[26], assis près de la
porte de la chambre du Roi, essayaient de saisir sur la physionomie
des prisonniers les secrètes émotions de leur âme. Louis XVI, qui
tenait un livre à la main, continua de lire sans que la moindre
altération parût sur ses traits. Madame Élisabeth, occupée à sa
tapisserie, ne prit pas garde à ce qui se passait et ne quitta pas
son ouvrage; la Reine demeura calme et digne, et les deux observateurs
ne surprirent ni un mot ni un mouvement qui pût accroître leur
jouissance.
[Note 26: C'étaient Hébert, si connu sous le nom de Père Duchêne, et
Destournelles, depuis ministre de l'instruction publique.]
Dans la soirée, Cléry informa le Roi du besoin qu'avait son fils de
rideaux et de couvertures pour son lit, la température s'étant
très-refroidie depuis deux jours. Louis XVI lui dit d'en faire la
demande par écrit, et il la signa. Cléry s'était servi des expressions
qu'il avait jusqu'alors toujours employées: «Le Roi demande pour son
fils, etc.»--«Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles, d'employer
encore un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de
l'entendre.--J'ai entendu une proclamation, répondit Cléry, mais je
n'en sais pas l'objet.--C'est, reprit le commissaire, l'abolition de
la royauté, et vous pouvez dire à _monsieur_ (en montrant Louis XVI)
de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnoît plus.--Je ne
puis, dit Cléry, changer ce billet qui est déjà signé; Louis m'en
demanderait la cause, et ce n'est pas à moi de la lui apprendre.--Vous
ferez ce que vous voudrez, répliqua le municipal, mais je ne
certifierai pas votre demande.» Le lendemain, Madame Élisabeth tira
Cléry d'embarras. «Il ne faut pas, lui dit-elle, faire de cela une
affaire: épargnons au Roi tout ennui inutile. Je vous conseille,
Cléry, d'écrire à l'avenir pour ces sortes d'objets de la manière
suivante: «Il est nécessaire pour le service de Louis XVI..., de
Marie-Antoinette..., de Louis-Charles..., de Marie-Thérèse..., de
Marie-Élisabeth..., etc...»