Peltier, témoin oculaire, a tracé de l'aspect de Paris, dans les

journées qui précédèrent immédiatement les massacres, une description

saisissante: «Qu'on se figure, dit-il, des rues populeuses et vivantes

frappées tout à coup du vide et du silence de la mort avant le coucher

du soleil, dans une des belles soirées d'été, n'offrant plus ni

promeneurs ni voitures dans leurs espaces solitaires, et ne présentant

au contraire dans toute leur étendue que l'aspect du néant. Toutes les

boutiques sont fermées; chacun, retiré dans son intérieur, tremble

pour sa vie ou sa propriété; tous sont dans l'attente des événements

d'une nuit où chaque individu ne peut pas même espérer de ressources

de son désespoir.»

Quant aux journées de septembre elles-mêmes, c'est dans les Mémoires

contemporains qu'on en trouvera la tradition dramatique et vivante.

Madame Elliot[20] surtout, qui, pendant ces journées d'épouvante et

d'horreur, sauva la vie à Champcenetz à travers d'étranges péripéties

et par des prodiges de courage et de présence d'esprit, a laissé une

relation empreinte de toutes ses émotions et de toutes ses anxiétés.

Elle a raconté cette terrible visite domiciliaire avant laquelle elle

avait fait étendre entre deux matelas, dans la ruelle de son lit, où

elle était couchée elle-même, M. de Champcenetz, malade, tremblant la

fièvre, et à moitié mort de terreur; les propos sanglants et les

menaces des sicaires; sa double crainte de leur découvrir le

malheureux proscrit et d'être étendue côte à côte avec un cadavre, car

Champcenetz ne respirait plus. Elle a dit la consigne inexorable des

barrières, qui ne laissaient sortir personne; les rues, les quais, les

boulevards sillonnés de patrouilles; le cours de la Seine gardé; elle

rencontra même le 3 septembre--avec quelle horreur!--un des plus

sinistres trophées de ces hideux massacres qu'on portait de la Force

au Temple. Encore une fois, notre sujet ne nous condamne pas à entrer

dans ce récit: nous rechercherons seulement ce que sont devenues les

personnes qui avaient suivi la famille royale des Feuillants au

Temple, et qui lui ont été arrachées le 19 août.

[Note 20: Madame Elliot est une de ces femmes à la vie légère du

dix-huitième siècle qui, jusque dans le désordre, conservaient un

coeur dévoué, une âme forte, le sentiment de l'honneur politique et de

la foi chrétienne. B.]

Le registre de la petite Force[21] constate qu'à l'époque de ces

événements, cette prison renfermait cent dix femmes, la plupart

appartenant à l'écume de la population, amenées là par la prostitution

ou le vagabondage: malheureuses créatures, de tout âge, accusées

d'avoir volé du linge ou de la vaisselle aux Tuileries, le 10 août, ou

dans la nuit du 10 au 11. Parmi ces cent dix femmes, on en remarque

neuf seulement détenues pour des faits politiques. Voici leur écrou:

A la date du 19 août:

De l'ordre de M. Pétion, maire, et MM. les commissaires des

48 sections.

Madame de Navarre, première femme de chambre de Madame Élisabeth,

Madame Basire, femme de chambre de Madame Royale,

Madame Thibault, première femme de chambre de la Reine,

Madame Saint-Brice, femme de chambre du Prince Royal,

Madame Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,

Mademoiselle Pauline Tourzel, gouvernante des Enfants du Roi,

Marie-Thérèse-Louise de _Savoie de Bourbon-Lamballe_,

[Note 21: Conservé dans les archives de la préfecture de police.]

A la date du 30 août:

Angélique-Euphrasie Peignon, épouse de M. de Septeuil, native de

Paris, âgée de vingt et un ans et demi, envoyée dans cette prison

pour y être détenue jusqu'à nouvel ordre; de l'ordre de MM. les

administrateurs du département de police.

A la date du 2 septembre:

Madame Mackau, envoyée dans cette prison avec la demoiselle

Adélaïde Rotin, sa femme de chambre, prisonnière volontaire

auprès de sa maîtresse; de l'ordre de MM. les administrateurs de

police, membres de la commission de surveillance et de salut

public.

Mademoiselle Pauline de Tourzel et madame Saint-Brice furent

miraculeusement mises en liberté le 2 septembre. Mesdames Thibaud,

Navarre, Basire, de Tourzel et Septeuil furent relâchées, le 3, par

le tribunal populaire qui s'était installé à la Force. Il en fut de

même de madame de Mackau et de sa femme de chambre, entrées dans cette

prison la veille[22], au moment même où l'on commençait les

massacres. Quant à madame de Lamballe, en examinant de près son écrou,

il est facile de voir qu'une destinée particulière lui était réservée:

les noms de _Savoie_ et de Bourbon-Lamballe sont écrits en saillie,

avec une intention évidente; la profession n'y est point indiquée;

tout semble annoncer le sort funeste qui l'attendait. L'histoire n'a

pas dit nettement pourquoi elle a été assassinée: elle n'a point nommé

d'une manière positive ses juges, je veux dire ses proscripteurs et

ses bourreaux. La main même, la main inconnue qui, sur le registre, a

complété l'écrou de cette infortunée princesse, s'est bornée à ajouter

à son nom ces seuls mots, qui étaient un arrêt de mort: «Conduite le 3

septembre au grand hôtel de la Force.»

[Note 22: Madame Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau,

sous-gouvernante des Enfants de France, née au château de Soucy le 16

novembre 1723, est morte à Vitry-sur-Seine le 16 février 1800.

Madame Élisabeth-Louise Le Noir, comtesse de Soucy, belle-soeur de

madame de Mackau, et comme elle sous-gouvernante des Enfants de

France, née à Paris le 31 octobre 1729, est morte à Vitry-sur-Seine le

21 décembre 1813.

Adélaïde Rotin, femme Camille, qui n'avait jamais quitté le service de

ses deux maîtresses, ne s'éloigna pas d'elles après leur mort; grâce à

une petite pension que la famille de Mackau lui faisait, elle passa

ses derniers jours dans ce village, gardienne de deux tombes près

desquelles elle espérait la sienne. Son voeu a été réalisé le 5

juillet 1855. Elle était née à Versailles en 1768.

Nous avons visité plus d'une fois cette pauvre femme, que son

dévouement et sa mémoire rendaient fort intéressante. Voici comment

elle nous a raconté la manière dont elle avait échappé aux massacres

de septembre:

«Née à Versailles en 1768, j'avois conséquemment vingt-quatre ans

lorsque je me constituai prisonnière à la Force, après le 10 août

1792. On fit beaucoup de difficulté pour m'admettre dans cette prison;

mais mes instances furent si vives que j'eus le bonheur d'y entrer

avec ma maîtresse, madame la baronne de Mackau. Elle et moi nous

couchâmes sur la paille, et fûmes nourries au pain et à l'eau. En face

de notre cachot étoit celui de la princesse de Lamballe, entrée à la

Force quelques jours avant nous. La concierge de la prison étoit une

très-brave femme: elle eut grande pitié de nous, et c'est à elle que

nous dûmes de ne pas mourir de faim. Elle nous apporta pendant la nuit

différentes nourritures pour nous soutenir.

»Dans la matinée du 3 septembre, une espèce de tribunal s'installa à la

Force dans une salle basse. Il y avoit sept ou huit personnes de la

maison du Roi. On nous interrogea toutes; quand on s'adressa à madame de

Mackau: «Qu'allez-vous faire? leur dis-je; elle est aliénée, elle ne

peut vous répondre sur rien.--Prends Dieu à témoin qu'elle est

aliénée.--Oui, certes, je prends Dieu à témoin qu'elle est aliénée, et

qu'il lui est impossible de répondre.--Mais elle a des parents

émigrés?--Elle n'en a aucun, m'écriai-je, bien que je susse pertinemment

qu'elle en avoit deux.» Mon ton assuré sauva ma maîtresse. Immédiatement

mise en liberté, elle se réfugia chez madame de Chazet, sa fille.

Retenue après elle à la Force, on eut la cruauté de me faire assister au

meurtre de madame de Lamballe. Dès qu'elle eut passé le guichet et mis

le pied sur le pavé où avoit lieu le massacre général et où le sang

couloit à flots, elle fut abattue immédiatement; on la dépouilla de tous

ses vêtements, on lui ouvrit le corps et on lui arracha le coeur. On

m'avoit entraînée pour être immolée aussi, et c'est ainsi que je fus

témoin de toutes ces horreurs. Je perdis connoissance, et quand je

repris mes sens j'étois toute nue moi-même et j'avois été livrée à

toutes les brutalités. Au moment où on alloit me frapper, un gendarme

prit intérêt à moi; il pleuroit à chaudes larmes; il me protégea avec

son sabre, fut blessé au poing, et parvint à m'envelopper de son

manteau. Plusieurs spectateurs prirent comme lui ma défense. Mon premier

protecteur me fit aussitôt monter dans une voiture, et la populace, qui

un instant auparavant avoit demandé ma mort, cria autour de cette

voiture: «_Vive l'innocence reconnue!_» Les chevaux pouvoient à peine

traverser les flots de cette multitude, et l'on mit près de deux heures

à me conduire rue des Boucheries-Saint-Honoré, chez la lingère de madame

de Mackau. Tout le monde se disputa le moyen de m'apporter des secours.

Pendant que je devenois ainsi l'objet de soins et d'égards empressés,

madame de Mackau, qui avoit appris le massacre général des prisonniers,

ne doutoit pas que je ne fusse moi-même au nombre des victimes, et elle

me pleuroit.

»La lingère me donna tout ce qu'il me falloit pour me vêtir. Le

gendarme qui m'avoit sauvée me conduisit chez madame de Chazet, où se

trouvoit madame de Mackau. Obligées de quitter Paris sur-le-champ,

nous vînmes demeurer à Vitry chez madame de Soucy.

»Dans ce village où s'est écoulée presque toute mon existence, j'ai

survécu de longues années à mes deux respectables maîtresses. Ma seule

pensée de bonheur est de les rejoindre: ma tombe est prête auprès de

la leur.

»_Signé_: ADÉLAÏDE CAMILLE.

»A Vitry-sur-Seine, le mardi 13 juillet 1853.»]

Manuel, en quittant le Temple, y avait laissé de l'inquiétude. Depuis,

certaines rumeurs avaient accru l'alarme: les municipaux jugèrent à

propos d'interdire aux prisonniers la promenade du jardin. La famille

royale, qui venait de sortir de table, se tenait réunie dans la

chambre de la Reine. Cléry était à dîner avec Tison et sa femme;

celle-ci jette un grand cri: une tête de femme, pâle et sanglante,

vient d'apparaître à la croisée. Les assassins, au dehors, croient

avoir reconnu la voix de la Reine, et accueillent par un rire joyeux

le cri d'effroi sorti de la Tour. Cléry est remonté précipitamment: il

prévient à voix basse Madame Élisabeth, mais son visage est tellement

atterré que le Roi et la Reine s'en aperçoivent. «Qu'avez-vous donc,

Cléry?» lui dit la Reine. Les deux commissaires de service étaient à

leur poste; un troisième s'écrie en entrant et en s'adressant au Roi:

«Les ennemis sont à Verdun; nous périrons tous, mais vous périrez le

premier.» Un autre municipal survient, encore suivi de quatre hommes

députés par le peuple; un d'eux demande instamment que les prisonniers

se montrent à la fenêtre.--«Oh! non, non, de grâce! s'écrie un

municipal de service[23] en barrant le passage au Roi, n'approchez

pas! ne regardez pas! quelle horreur!» Voyant l'honorable opposition

des municipaux, l'orateur de la députation s'écrie d'une voix

satanique: «On veut vous cacher la tête de la Lamballe que l'on vous

apportait, pour vous faire voir comment le peuple se venge de ses

tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous ne voulez pas que le

peuple monte ici.» La Reine tombe évanouie. J'abrége ici le récit de

ces horribles scènes, que le lecteur peut trouver en détail dans

l'histoire de Louis XVII.

[Note 23: Du nom de Mennessier.]

Le moindre objet qui avait appartenu à l'infortunée princesse de

Lamballe devenait pour Marie-Antoinette et pour sa fille un douloureux

_memento_ et une nouvelle source de larmes. Madame Élisabeth ramassa

quelques effets laissés par elle à la tour lorsqu'elle en avait été

enlevée, les serra loin de leurs yeux, et, au premier moment

favorable, les remit à Cléry en lui recommandant d'en faire un paquet

et de l'adresser avec une lettre à la première femme de chambre de

madame de Lamballe. Ni le paquet ni la lettre n'arrivèrent à leur

destination.

Parmi les commissaires chargés d'inspecter les travaux et les dépenses

du Temple, le nommé Simon, cordonnier et officier municipal, s'était

fait remarquer par sa rudesse et sa grossièreté. Un jour, Madame

Élisabeth, qui avait su que sa femme était malade à l'Hôtel-Dieu, lui

en demanda des nouvelles. «Dieu merci, elle va mieux, répondit-il, en

ajoutant: C'est un plaisir de voir actuellement les dames de

l'Hôtel-Dieu; elles ont bien soin des malades; je voudrais que vous

les vissiez, elles sont aujourd'hui habillées comme ma femme, comme

vous, mesdames, ni plus ni moins[24].»

[Note 24: _Mon témoignage sur la détention de Louis XVI et de sa

famille dans la tour du Temple_, par Ch. GORET, ancien membre de la

Commune du 10 août 1792.--Paris, Maurille, 1825, in-8º de 71 pages.]

La plupart du temps il y avait entre les municipaux de service, les

gardes nationaux, les deux geôliers de la petite tour et les maçons

même employés aux travaux du Temple, un odieux concert pour charger

d'outrages ces grandeurs tombées. Nous ne redirons pas ces insultes de

tous les jours que la famille royale eut à subir dans l'intérieur de

sa prison ou pendant ses promenades au jardin, et qu'elle ne cessa

d'endurer avec une inaltérable résignation. Nous préférons rappeler

quelques rares témoignages de sympathie et de compassion qui lui

furent offerts.

Un commissaire, de garde pour la première fois, entra chez le Roi

pendant que le petit prince prenait sa leçon de géographie. Interrogé

par son père, qui lui demandait dans quelle partie du monde était

située Lunéville, l'enfant répondit: «Dans l'Asie.--Comment! dans

l'Asie! dit en souriant le municipal; vous ne connaissez pas mieux un

lieu où vos ancêtres ont régné?» La manière dont le municipal

relevait l'erreur plut au Roi et à la Reine. Marie-Antoinette entama

avec lui une conversation à voix basse: «Nous supporterions plus

facilement nos malheurs, lui dit-elle en terminant, si la plupart de

vos collègues vous ressemblaient.»

Un garde national placé en faction au bout de l'allée des marronniers

qui servait de préau, jeune homme d'une intéressante figure, exprimait

par son attitude et son regard le désir de donner quelques

renseignements à la famille royale. Madame Élisabeth, dans un second

tour de promenade, s'approcha de lui assez près pour qu'il lui parlât;

soit crainte, soit respect, il ne l'osa point, mais quelques larmes

brillèrent dans ses yeux, et par un signe il indiqua qu'il avait

déposé à peu de distance un papier dans les décombres. Cléry, en

feignant de choisir des palets pour le petit Prince, se mit à la

recherche de ce papier; mais les commissaires l'avertirent qu'il ne

devait pas approcher des sentinelles et qu'il eût à se retirer. On n'a

pu deviner quelles étaient les intentions de ce jeune homme.

Ce n'est pas le seul sujet d'émotion que l'heure de la promenade

offrait aux prisonniers: parmi quelques royalistes qui profitaient

chaque jour de ce court instant pour les voir, en se plaçant aux

fenêtres des maisons situées autour de l'enceinte du Temple, Cléry,

une fois, remarqua une femme qui suivait d'un oeil très-attentif tous

les mouvements du jeune Prince lorsqu'il s'écartait de ses parents, et

crut reconnaître en elle madame de Tourzel. Il prévint Madame

Élisabeth. Au nom de madame de Tourzel, cette princesse, qui la

croyait une des victimes du 2 septembre, ne put retenir ses larmes.

«Quoi! dit-elle, elle vivroit encore!» Cléry s'était trompé; les

renseignements qu'il obtint le lendemain lui apprirent que madame de

Tourzel était dans une de ses terres[25]. Il apprit aussi que la

princesse de Tarente et la marquise de la Roche-Aymon, qui, le 10

août, au moment de l'attaque, se trouvaient dans le palais des

Tuileries, n'avaient point été comprises dans le massacre. La

certitude qu'elles vivaient encore fut pour la famille royale, qui les

avait pleurées, une surprise pleine de joie et comme la résurrection

d'amis qu'on a crus perdus pour toujours; mais, hélas! elle apprit

presque aussitôt le meurtre des prisonniers de la haute cour

d'Orléans, et cette nouvelle affreuse lui causa un vif chagrin. Le duc

de Brissac et M. de Lessart étaient au nombre de ces serviteurs de la

royauté qui ne furent pas jugés, mais assassinés à Versailles le 9

septembre 1792. La population de Versailles put voir la tête de M. de

Brissac plantée au bout d'une des piques de la grille du château. M.

de Brissac n'avait jamais voulu s'éloigner du danger. La dissolution

de son régiment l'avait rendu libre; il aurait pu fuir, Louis XVI l'en

avait prié; mais le coeur d'un sujet si dévoué était resté sourd aux

instances d'un prince si malheureux. «Sire, avait répondu M. de

Brissac, la fuite m'est défendue. On dirait que je suis coupable et

l'on vous croirait complice: ma conduite serait donc pour vous une

accusation; j'aime mieux mourir.» Il mourut.

[Note 25: C'était encore une erreur. Madame et mademoiselle P. de

Tourzel, sauvées de la Force par M. Hardy, avaient été conduites par

lui dans un petit logement à Vincennes, où elles demeurèrent cachées

pendant plus de trois mois. B.]

Au nombre des personnes qui venaient aux environs du Temple épier

l'instant et l'occasion d'apercevoir la famille royale, il faut citer M.

Hue, qui, après quinze jours environ passés dans les cachots de la

Commune, avait recouvré la liberté. Le seul adoucissement à ses peines

était de porter ses pas vers le Temple: sa seule ambition était de

rentrer à la Tour. Il fit à ce sujet des démarches auprès de Pétion, et

celui-ci ayant été nommé député à la Convention, il se détermina à

s'adresser à Chaumette, qui venait de remplacer, comme procureur de la

Commune, Manuel, devenu aussi représentant du peuple. Il reçut de lui un

accueil poli et presque bienveillant. Chaumette l'invita à s'asseoir, et

ayant fait interdire sa porte, s'épancha confidentiellement avec lui,

lui parla de son origine obscure, de sa jeunesse besoigneuse, des

obstacles qu'il avait eu à franchir, des rigueurs qu'il avait éprouvées.

Puis il lui fit des révélations importantes sur les infidélités de

quelques personnes du service du Roi qui recevaient par jour, pour prix

de leurs délations, un ou plusieurs louis stipulés payables en or. Ces

tristes aveux confondaient la loyauté de M. Hue: il se rappela pourtant

qu'une ou deux fois Madame Élisabeth s'était étonnée de rencontrer dans

un journal quelques détails d'intérieur sur lesquels l'oeil du dehors

n'avait pu tomber. Mais si la raison de Madame Élisabeth était

clairvoyante, sa conscience étroite et scrupuleuse se serait reproché

d'arrêter un soupçon infamant sur qui que ce fût. Et M. Hue, dans son

ouvrage sur les _Dernières années du règne et de la vie de Louis XVI_, a

gardé sur ces traîtres une magnanime réserve, ne devant pas, dit-il,

mettre à découvert leurs noms quand son vertueux maître les a voulu

taire, et quand, dans son immortel testament, il a recommandé à son fils

de ne songer qu'à leurs malheurs.

Portant ensuite l'entretien sur la famille royale, Chaumette laissa

entrevoir de l'intérêt pour le Dauphin. «Je veux, dit-il, faire donner

quelque éducation à cet enfant; je l'éloignerai de sa famille pour lui

faire perdre l'idée de son rang; quant au Roi, il périra. Le Roi vous

aime.....» A ces mots, M. Hue ne put retenir ses pleurs. «Donnez un

libre cours à votre douleur, reprit Chaumette; si vous cessiez un

instant de regretter votre maître, moi-même je vous mépriserais.»

Chaumette s'était montré confiant, mais il demeura inflexible, et M.

Hue ne put rentrer au Temple.

L'Assemblée législative avait accompli sa tâche. N'ayant ni le courage

de la vertu ni l'énergie du crime, cette triste assemblée, dominée par

la Commune insurrectionnelle de Paris, qui disposait de la force

révolutionnaire, avait amené la victime au Temple. La Convention

devait l'y venir chercher pour l'immoler. La peur ou la violence avait

écarté des comices la plus grande partie des électeurs, et un million

cinq cent mille votes seulement avaient été constatés au scrutin.

Nommée sous l'impression des massacres, conçue pour ainsi dire dans le

meurtre et dans le sang, la Convention allait se montrer digne de son

odieuse origine: dès sa première séance, 21 septembre 1792, elle

abolit officiellement la royauté, déjà supprimée de fait, et semblable

à une dérision couronnée. A quatre heures du soir, un officier

municipal nommé Lubin se rendit au Temple, entouré de gendarmes à

cheval et d'une nombreuse populace; les trompettes sonnèrent, il se

fit un grand silence, et Lubin, qui avait une voix de Stentor, donna

lecture de la proclamation, que la famille royale put entendre

distinctement:

«La royauté est abolie en France. Tous les actes publics seront datés

de la première année de la République. Le sceau de l'État portera pour

légende ces mots: _République de France_. Le sceau national

représentera une femme assise sur un faisceau d'armes, tenant à la

main une pique surmontée du bonnet de la Liberté.»

Pendant cette lecture, les municipaux de service[26], assis près de la

porte de la chambre du Roi, essayaient de saisir sur la physionomie

des prisonniers les secrètes émotions de leur âme. Louis XVI, qui

tenait un livre à la main, continua de lire sans que la moindre

altération parût sur ses traits. Madame Élisabeth, occupée à sa

tapisserie, ne prit pas garde à ce qui se passait et ne quitta pas

son ouvrage; la Reine demeura calme et digne, et les deux observateurs

ne surprirent ni un mot ni un mouvement qui pût accroître leur

jouissance.

[Note 26: C'étaient Hébert, si connu sous le nom de Père Duchêne, et

Destournelles, depuis ministre de l'instruction publique.]

Dans la soirée, Cléry informa le Roi du besoin qu'avait son fils de

rideaux et de couvertures pour son lit, la température s'étant

très-refroidie depuis deux jours. Louis XVI lui dit d'en faire la

demande par écrit, et il la signa. Cléry s'était servi des expressions

qu'il avait jusqu'alors toujours employées: «Le Roi demande pour son

fils, etc.»--«Vous êtes bien osé, lui dit Destournelles, d'employer

encore un titre aboli par la volonté du peuple, comme vous venez de

l'entendre.--J'ai entendu une proclamation, répondit Cléry, mais je

n'en sais pas l'objet.--C'est, reprit le commissaire, l'abolition de

la royauté, et vous pouvez dire à _monsieur_ (en montrant Louis XVI)

de cesser de prendre un titre que le peuple ne reconnoît plus.--Je ne

puis, dit Cléry, changer ce billet qui est déjà signé; Louis m'en

demanderait la cause, et ce n'est pas à moi de la lui apprendre.--Vous

ferez ce que vous voudrez, répliqua le municipal, mais je ne

certifierai pas votre demande.» Le lendemain, Madame Élisabeth tira

Cléry d'embarras. «Il ne faut pas, lui dit-elle, faire de cela une

affaire: épargnons au Roi tout ennui inutile. Je vous conseille,

Cléry, d'écrire à l'avenir pour ces sortes d'objets de la manière

suivante: «Il est nécessaire pour le service de Louis XVI..., de

Marie-Antoinette..., de Louis-Charles..., de Marie-Thérèse..., de

Marie-Élisabeth..., etc...»

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 3 / 51 段